‹ Voyages dans les AlpesChapitre 27 sur 66 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La distance de Genève au Prieuré, chef-lieu de la vallée de Chamouni, est de dix-huit petites lieues : on pourrait faire celte route en un jour, mais . on en met ordinairement un et demi. Le premier jour on va coucher à Sallenche, qui est à onze ou douze lieues de Genève. Le chemin qui conduite cette petite ville est trèsbeaa, et partout praticable en voiture.

A demi-lieue de Genève, on traverse le village de Cbéne, un des plus grands de ceux qui appartiennent à la république, et à Textrémilé duquel coule un ruisseau qui borde de ce côté son petit territoire. Là, le voyageur qui fait le tour du Mont-Blanc entre en Savoie, pour n'en sortir qu'au grand Saint-Bernard. Sur cette route l'aspect des montagnes change à chaque pas. Le mont Salève, que Ton a presqu'en face en partant de Genève, se présente de profil è. une lieue et demie de la ville : on le voit alors en raccourci, ses escarpements font sous ce point de vue un effet très-singulier, surtout quand cette face est éclairée par le soleil. Eji continuant d'avancer, oii voit les derrières de cette même montagne et leur pente douce et boisée. On découvre un monticule en pain de sucre, sur lequel est bâti le château de Mournex, et un peu au delà le co-

teau et le château d^Ésery. La montagne des Voirons, située plus à la gauche et plus loin que celle de Salève, présente des changements à peu près semblables.

Demi-heure avant d'arriver à Contamine, on traverse une large et profonde ravine, creusée par un torrent nommé la Menoge, qui a sa source au pied des Voirons. Quand on a remonté cette ravine, on se trouve dans une plaine, et à trois quarts de lieue de là on passe au village de Nangy. On vient ensuite au village de Contamine, qui se prolonge entre l'Arve et une colline appuyée contre le pied du Môle. Cette colline est en pente douce de toutes parts, excepté du côté de TArve où elle est taillée à pic ; elle est toute de sable et de cailloux roulés. Je ne saurais quitter Contamine sans rapporter une belle réponse d'une paysanne de ce village. Je fis en 1761 mon second voyage aux glaciers de Chamouni, à pied, avec quelques-uns de mes amis. Comme le soleil était très-ardent, nous entrâmes dans un verger, pour nous y reposer à l'ombre. Des poires bien mûres, que la soif et la chaleur rendaient très - séduisantes, nous tentèrent, et nous commencions à en cueillir, quand la maîtresse du verger parut et s'avança vers nous. Sut-le-champ un <le nous alla au-devant d'elle, jet lui dit de ne pas s'inquiéter, que nous lui paierions ses poires. (( Mangez-les seulement, » dit-elle, « ce n'est pas pour cela que je viens : Celui qui a fait ces fruits ne les a pas faits pour un seul, » Quel contraste entre cette façon de penser et l'égoïsm'e des habitants des grandes villes !

Le chemin de Contamine h Bonneville passe entre l'AiTe et les rochers escarpés des bases du Môle. Cette

route en terrasse au-dessus de la rivière présente des points de vue très-agréables. Les yeux se portent naturellement sur l'Arve, qui serpente et se divise entre des îles couvertes de taillis ; on les relève ensuite sur la vallée des Bornes, dont la pente inclinée vers la rivière se termine par une haute colline couverte de forêts. La première chaîne des Alpes borde cette forêt au sud-est, et on commence à la voir d'assez près pour en détailler les parties.

Un peu au delà de Contamine, on passe sOus les ruines du château de Faucigny, bâti sur le sommet d'un de ces rochers escarpés qui font partie de la base du Môle. Plus loin et vis-à-vis de Bonneville, ces mêmes escarpements présentent une grande échancrure, qui paraît être le vide qu'a laissé une montagne qui s'est anciennement écroulée ; ses débris sont encore entassés au-dessous de l'échancrure. Il paraît même qu'elle était plus élevée que ses voisines ; j'en juge par leurs couches qui montent à droite et à gauche, contre le vide qu'elle a laissé.

Bonneville, capitale du Faucigny, est située dans une jolie plaine au bord de l'Arve ; elle n'a de remarquable que sa forme triangulaire, et une place qui remplit l'aire du triangle. Elle est élevée de trente-neuf toises audessus du lac de Genève. On compte de Genève à Bonneville cinq lieues, que nous fîmes en trois heures et trois quarts. Nous nous y arrêtâmes quelques moments pour faire rafraîchir nos chevaux.

Vis^à-vis de Bonneville, de l'autre côté de TArve, et à l'opposite du Môle, s'élève une haute montagne calcaire, qui se nomme le Brezon, J'ai gravi deux ou trois

fois jusqu'à son sommet*. Ses rochers les plus élevés, sont taillés, du côté de Bonneville, absolument à pic, à ^ une très-grande hauteur, et forment un précipice ef-

froyable. Pour le contempler sïns péril, je me couchai tout aplat sur le rocher, et je m'avançai jusqu'à ce que ma tête débordât le précipice. Q!est ainsi que l'on peut s'accoutumer à voir, sans crainte et sans tournoiement de tête, les abîmes les plus profonds.

En sortant de Bonneville, on traverse l'Arve sur un pont de pierre, long et étroit, et Ton entre dans une vallée qui a tous les caractères des grandes vallées des Alpes. Son entrée est flanquée de deux hautes montagnes, le Môle au nord, et le Brezon au midi, qui semblent être deux forteresses destinées à la défendre. Le fond de cette vallée, parfaitement horizontal, abreuvé des eaux de l'Arve et des ruisseaux qui s'y jettent, est couvert de prairies marécageuses, d'aunes, de saules et de peupliers. Sa direction est à peu près à l'est ; sa longueur, de Bonneville à Cluse, est d'environ trois lieues ; sa largeur, àl'entrée, est à peine de demi-lieue, mais elle s'élargit ensuite, pour se resserrer en s' approchant de Cluse, où elle se ferme presque entièrement. Partout où la terre est ouverte, on voit que le fond est du sable disposé par lits horizontaux, qui alternent quelquefois avec des lits de gravier et de cailloux roulés. La nature de ce terrain et le nivellement parfait de la surface de la vallée démontrent que ce fond a été formé par raccumulalion des dépôts de l'Arve, et que cette rivière, ou le courant qui occupait anciennement

''* * Hauteur du Brezon : au-dessus du lac, 1472 mètres; au-des-

sus de la mer, 1838. — Itinéraire Pic tel.

sa place, a été beaucoup pias haute qu'elle D*est aujourd'hui, puisqu'elle a dû remplir la totalité de la vallée, dont elle n'occupe aujourd'hui qu'une très-petite partie. La route que l'on suit eu allant à Cluse est très -belle ; c'est pendant l'espace d'une grande lieue une chaussée rectiligne et horizontale ; mais ensuite l'Arve, en s'approcbant des montagnes de la droite, force la route à passer sur les débris accumulés au pied de ces montagnes. Cette partie de la route n'est pas la moins agréable; elle est ombragée par de beaux noyers et d'autres grands arbres, et elle passe dans un hameau caché sous ces arbres et entouré des plus belles prairies. Gomme ou domine la vallée, on jouit de son aspect ; on voit le Giffre, torrent qui sort de la vallée de Taninge, passer h l'est au-dessous du Môle, et venir joindre ses eaux à celles de l'Arve. On fait environ trois quarts de ILeue sur le pied de cette montagne, et on redescend ensuite dans la vallée horizontale. On traverse le grand village de Siongy, où les chartreux du Reposoir, qui en sont seigneurs, ont une maison facile k reconnaître parce qu'elle est la meilleure du village.

La demi-lieue qu'il reste à faire pour aller de Siongy à Cluse est aussi très-agréable ; on traverse une petite plaine bien cultivée et bordée de grands arbres ; cette vallée, comme celle de Taninge, produit les plus beaux chênes du pays. Sur la gauche de cette petite plaine, un château antique, bâti sur le sommet d'un rocher isolé, dont la base est couverte d'arbres, forme un . paysage charmant et très-pittoresque. Enfin on entre à Cluse, après avoir traversé l'Arve sur un pont de pierre d'une seule arche.

Cette petite ville^ élevée de soixante-trois toises audessus de notre lac, n'a guère qu'une rue, qui se rétrécit en montant contre le cours de TArve, parce qu'elle est serrée entre la rivière et la montagne. Elle est plus large vers le bas, et là on voit comme à Genève, le long des maisons, des dômes ou des arcades en bois, soutenues par des piliers fort élevés, qui choquent l'œil de l'architecte, mais qui sont commodes pour leurs piétons et pour les marchands dont les boutiques sojQt bâties à l'abri de. ces arcades,*

* Un incendie a détruit il jr a quelques années la presque tôt»* lité de Quae,

DE CLUSE A SALLE NCHli:. 39

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