CHAPITRE IL
DE CLUSE A SALLElf€H£«
La vallée qae l'on suit en allant de Cluse k Sallenche se dînge vers le sud et coupe presqu'à angle droit celle de Bonneville à Cluse. Elle est beaucoup plus étroite, el bordée par des montagnes plus élevées. Ces deux circonstances réunies la rendent très-singulière et très* pittoresque*
Comme cette vallée e^ tortueuse, que souvent les rochers qui la bordent sont taillés à pic à une grande hauteur, et surplombent même quelquefois sur la route, te voyageur étonné n'avance qu'avec une espèce de crainte, et il doute s'il lui sera possible de trouver une issue au travers de ces rochers, L'Arve, qui dans quelques endroits parait avoir à peine assez de place pour eUe seule, semble aussi vouloir lui disputer le chemin ; elle vient se jeter impétueusement contre lui, comme pour l'empêcher de remonter à sa source.
Mais cette vallée n'offre pas seulement des tableaux du genre terrible ; on en voit d'infiniment doux et agi^éabtes, de belles fontaines, des cascades, de petits réduits, situés ou au pied de quelque roc escarpé, ou au bord de la rivière, tapis^s d'une belle verdure et ombragés par de beaux arbres. Les montagnes seules suffiraient pour intéresser le voyageur par les aspects variés qu'elles lut
llO DE CLUSE A SALLENGHE.
présentent ; ici nues et escarpées, là couvertes de forêts ; ici terminées par des sommités prolongées horizontalement, \k couronnées par des pyramides d'une hauteur étonnante ; à chaque pas c'est un nouveau tableau.
A une petite lieue de Cluse, on passe au-dessous d'une caverne, située dans la montagne, à gauche de la grande route ; elle mérite de nous arrêter quelques moments. On voit du chemin son ouverture, qui ressemble à la bouche d'un four, et qui est située au milieu des escarpements des couches horizontales d'une montagne calcaire. Le village qui est au pied de cette caverne a reçu d'elle le nom de Bai me ou de Balme, Je la visitai pour la première fois le 26 juin 1764 ; je ne crois pas qu'aucun observateur l'eût vue avant moi ; je n'en eus même connaissance que par un hasard assez singulier. Un berger qui me servait de guide dans une course que je faisais sur le mont Vergi, voulait me prouver qu'il y avait eu anciennement des fées qui étaient souveraines de tout ce pays; et comme je refusais de me rendre à ses raisons, il finit par me dire : « Que répondrez-vous si je vous fais voir de leurs ouvrages, des choses que des puissances surnaturelles peuvent seules avoir exécutées? » Je fus curieux, comme on peut le croire, de savoir ce que c'était que ces ouvrages.
« Premièrement, » dit-il, «je vous mènerai dans un endroit où elles se sont amusées à tailler toutes les pierres en forme d'escargots, de serpents et de toutes sortes d'animaux extraordinaires. » Je compris qu'il voulait parler de pétrification, et comme je n'en connaissais point dans ces environs, je fus charmé que notre dispute sur les fées nous eût amenés là. Effectivement , après
0£ CLUSE A SALLENGHE. ki
que nous eûmes achevé notre course, il me conduisit à no rocher tout près de Gluse, sur la route de cette ville à Saint-Sigismond : je trouvai sur ce rocher de grandes cornes d'Ammon, c'est ce qu'il appelait des serpents roulés sur eux-mêmes ; des turbinites, qui étaient ses limaçons, et un fossile plus rare, au moins pour notre pays, des fragments de grandes orthocératites, dont les articulations ramifiées ressemblent à des herborisations.
Mais ces pierres taillées n'étaient pas, suivant mon guide, l'unique ouvrage des fées ; elles avaient creusé dans le roc une caverne immense avec des chambres, des colonnes, etc. Je voulus aussi voir cette caverne, mais mon homme n'y avait pas été ; il fallut chercher un autre guide. Je pris des informations dans la ville de Cluse, dont celte grotte ne devait pas être éloignée. On m'indiqua un homme , le seul survivant de douze habitants de cette ville qui avaient fait anciennement dans cette caverne une tentative dont on avait beaucoup parlé. J'allai voir cet homme ; il était trop âgé pour me servir de guide, mais il me fit l'histoire de son expédition.
Il me dit que cette grotte était depuis longtemps connue dans le pays; que la porte, située au milieu d'un rocher escarpé, était d'un accès difficile, mais que dès qu'on y était parvenu, on entrait sans aucune difficulté dans une grande galerie qui pénétrait dans la montagne à une très-grande profondeur ; que cette galerie se divisait en d'autres, et qu'on pouvait les parcourir toutes sans danger; que seulement il fallait se garder d'un trou ou d'un puits, profond de plus de six cents pieds, dont l'ouverture se trouvait au milieu du sol de
/t2 DE CLUSE A SALL£N€H£.
la plus grande de ces galeries. Il ajouta que c'était dans ce puits qu'il était descendu, lui sixième, pour y chercher un trésor qui devait s'y trouver suivant une ancienne tradition, confirmée par le bruit que rendaient les pierres qu'on y jetait ; car ces pierres, après avoir souvent frappé à droite et à gauche les parois tortueuses du puits, tombaient enfin sur quelque chose qui rendait le son d'un monceau d'or ou d'argent monnayé; que déjà avant eux diverses personnes avaient tenté de s'y faire dévaler avec des cordes; mais que dès qu'elles étaient k une certaine profondeur, un bouc noir s'élevait du fond de l'abîme, leur mordait les jambes et les contraignait à se faire bien vite remonter; que pour écarter cet infernal gardien du trésor, douze bourgeois de Cluse s'associèrent, firent provision de reliques et de cierges bénits, mirent un arbre en travers sur l'oriftce du puits, et six d'entre eux, soutenus par des cordes et dévalés par les six autres, descendirent avec ces saintes armes sans accident au fond du puits ; mais ils n'y trouvèrent que des cailloux brisés, qui rendaient ce bruit trompeur, deux bracelets de cuivre et quelques ossements de chamois ; que cependant à force de chercher ils avaient apei-çu au fond du puits un trou ou un passage très-étroit, par lequel ils avaient pénétré dans une espèce de salon spacieux, dont une moitié était sous l'eau et le reste à sec, mais sans apercevoir la moindre trace de trésor ; en sorte qu'ils étaient revenus bien confus, et avaient eu à leur retour la mortification d'essuyer les huées de toute la ville qui était allé à leur rencontre. Je lui demandai si cette salle profonde lui avait paru faite de main d'homme ; il me répondit qu'il le croyait
DE CLUSE A SALLENGUE. à3
idnsi, qu'ils avaient même vu un instrument de musique, semblable à un violon, sculpté en relief sur le roc qui formait un des murs de cette salle, et même des couleurs passées par-dessus la sculpture.
Ce bon vieillard me fit tout ce récit avec tant de simplicité et une si grande apparence de bonne foi, que j'aurais de la peine à le révoquer en doute. Il ne me dissuada point de visiter la caverne, mais il s'opposa fortement au désir que j'avais de me faire caler dans le puits ; il me dit que c'était une entreprise très-périlleuse, parce que la corde, frottant contre les parois tortueuses du puits, se limait et risquait de se rompre, et qu'eux n'avaient échappé à ce danger qu'en employant de très-gros cordages qu'ils avaient fait faire exprès, et dont je ne trouverais point à Cluse. Je fus fâché d'être obligé de renoncer k la vue de cette salle et de ce violon, mais je me rendis au conseil du vieillard, qui était pour moi une seconde sybille. A défaut de flambeaux, jefis provision de cierges, et j'allai au village de Balme chercher un guide que le vieillard m'avait lui-même indiqué.
feus effectivement quelque peine à gagner l'entrée de la caverne, située au milieu d'un roc escarpé, dont la hauteur, car j'y portai le baromètre, est d'environ sept cents pieds au-dessus d^ l'Arve. Cette entrée est^ une voûte demi-circulaire, assez régulière, d'environ dix pieds d'élévation sur vingt de largeur. Dès que j'eus observé le baromètre et le thermomètre, et que nos cierges furent allumés, nous nous enfonçâmes dans la cavenie. Le fond en est presque horizontal, et le peu de pente qu'il a se dirige vers l'intérieur de la montagne.
UU DEGLUSEASALLENCHE.
La hauteur, la largeur, et en général la forme des parois de la caverne, varient beaucoup ; ici c'est une large et belle galerie ; là c'est un passage si étroit que Ton ne peut y pénétrer qu'en se courbant beaucoup ; plus loin ce sont des salles spacieuses avec des voûtes gothiques Irès-exhaussées. On y trouve des stalactites et des stalagmites assez grandes et assez belles, quoiqu'à cet égard cette caverne n'approche pas des grottes d'Orselles en Franche-Comté, ni du Pool's-Hole en Derbyshire.
Mais une particularité que j'ai remarquée dans la nôtre, et que je n'ai point vue, du moins aussi distinctement, dans celles que je viens de nommer, c'est une cristallisation spathique, qui se forme à la surface' des eaux stagnantes, qui reposent en divers endroits sur le plancher de la caverne. J'étais étonné d'entendre quelquefois le fond résonner sous nos pieds, comme si nous eussions marché sous une voûte mince et sonore ; mais en examinant le sol avec attention, je vis que c'était une matière cristallisée, semblable à celle qui tapisse les murs de la grotte ; je reconnus que je marchais sur un faux fond soutenu en l'air, à une distance assez grande du sol de la galerie, mais je ne pouvais pas comprendre comment s'était formée cette croûte ainsi suspendue, lorsqu'en observant des eaux stagnantes au fond de la 'caverne je vis qu'il se formait à leur surface une croûte cristalline, d'abord semblable à une poussière incohérente, mais qui peu à peu prenait de l'épaisseur et de la consistance, au point que j'avais peine à la rompre h grands coups de marteau partout où elle avait un où deux pouces d'épaisseur. Je compris alors que si ces