‹ Voyages dans les AlpesChapitre 29 sur 66 · DE CLUSE A SALLENCHE · texte numérisé non relu

DE CLUSE A SALLENCHE

eaux venaient à s'écouler, cette croûte, soutenue par les bords, formerait un faux fond, semblable k celui qui avait résonné sous nos pieds. Ces eaux chargées de principes spathiques sont parfaitement limpides ; en les goûtant j'y démêlai h la vérité une fadeur terreuse, mais bien moins sensible que dans une infmité d'eaux de puits et même de fontaines dont on boit journellement.

Des eaux semblables qui suintent le long des parois de la caverne, ont formé des cristallisations d'une épaisseur considérable. Ces faux albâtres sont dans quelques endroits d'une blancheur éblouissante, et les lames brillantes dont ils sont composés, réfléchissant de toutes parts la lumière de nos cierges, peuvent dans une description poétique donner l'idée de murs incrustés de diamants. Au reste, je vis le puits dont m'avait parlé le bon vieillard de Cluse : il est à trois cent quarante pas de l'entrée ; je n'avais point de corde pour sonder sa profondeur, et je ne pouvais pas en juger par le temps que les pierres mettent k y descendre, parce que, coaime elles frappent k plusieurs reprises les parois du puits, leur vitesse est par là ralentie ; mais je jugeai bien qu'il était très-profond, et j'entendis aussi à la fin de leur chute ce roulement sur des cailloutages que l'on avait pris pour le bruit d'un monceau d'or. Il faut voir dans l'ouvrage de M. Bourrit l'effet prodigieux d'une grenade qu'il fit éclater dans le fond de ce puits.

L'ouverture est un peu plus loin que la moitié de la distance à laquelle on peut parvenir vers le fond de la caverne : je comptai six cent quarante pas depuis l'entrée jusqu'au fond. La galerie ne se ferme pas tout

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à fait, mais elle se rétrécit tellement, qu'enfin on ne petit plus y passer ; on dit, et cela est bien probable, que ce sont les incrustatiohs qui, en rétrécissant le passage, empêchent de pénétrer plus avant. Mais que cette galerie se prolonge jusqu'à la distance de deux lieues, comme le prétendent les gens du pays, c'est ce que j'ai de la peine à croire.

En revenant, nous visitâmes deux branches de la galerie. Tune à droite et l'autre à gauche ; elles viennent l'uqe et l'autre aboutir à des ouvertures demi-circulaires, situées sur des escarpements inaccessibles.

Je n'ai rien vu dans l'intérieur de cette grotte qui pût faire soupçonner qu'elle ait été creusée de main d'homme. Son irrégularité, l'absence de toute production minérale qui eût pu exciter à d'aussi grands travaux, me font pencher à croire qu'elle est l'ouvrage de la nature, vraisemblablement celui des eaux ; leurs vestiges ne sont cependant pas aussi évidents qu'aux grottes d'Orselles, où l'on voit les bancs de rochers qui forment les parois de la grotte creusés et rongés comme les bords d'un fleuve.

A un grand quart d'heure au-delà du pied de la caverne, on rencontre des sources d'une eau parfaitement claire et de la plus grande fraîcheur, qu'on voit sortir de terre avec tant de force et d'abondance, qu'elles forment sur-le-champ une petite rivière qui va se jeter dans l'Arve. Ces sources sont, à ce que je crois, l'écoulement d'un lac très-élevé, qui se nomme le lac de Flaine. Je vis ce lac en 1764. Après avoir observé la caverne, je tournai le rocher dans lequel est son ouverture; j'allai passer par les villages d'Arbène, Arache,

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PerBan, et par la mine de charbon qui est à une demilieue de ce dernier village. Je couchai dans un hameau écarté, qui se nomme Colormej, et le lendemain matin j'allai vij»ter le lac qui est à une lieue et un quart de ce dernier village^ et dans une situation très-singulière.

Il fait partie d'une plaine, de forme exact^oient ovsile, d'un quart de lieue de longueur, sur une largeur trois fois plus petite. Cette plaine, quoique fort élevée, est située au fond d'un entonnoir formé par de hautes montagnes, dont les aspects sont très-variés. Une belle verdure ta^sse le fond de la plaine, un petit bois occupe me de ses extrémités ; de ce bois sort un ruisseau qui la traverse en serpentant, et va former à Tautre extrémité un petit lac de forme demi-circulaire. Une ou deux habitations sont adossées au pied de la plus haute montagne, k égale distance du lac et de la forêt, et vis-à-vis d'elle un petit troupeau pait dans la prairie sur les bords du ruisseau. Si les fées ont jamais régné sur ces montagnes, sanft doute Tune d'entre elles, qui avait quelque p^te à une douce mélancolie, s'était formé cette ro« manesque retraite.

Je crois donc que les b^les sources que l'on voit sortir de terre sur la roule de Sallenche sont Técoulement des eaux du lac de Flaine ; car elles sont au-dessous de ce lac; et couune ses eaux n'ont aucune issue visible, il faut nécessairement qu'elles en aient une pardessous terre.

Dans cette même course, j'allai k l'est du lac de Plaine, sur une montagne qui se nomme Haut de Veron, ou la Croix de fer, parce qu'on y voit effectivement une croix de ce métal, portée là pour Taecompti^sement

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d'un vœu. Cette sommité, élevée de neuf cent quatrevingt-quatre toises au-dessus de notre lac, et par conséquent de onze cent soixante-douze au-dessus de la mer, est remarquable en ce que Ton y voit des fragments d'huîtres pétrifiées, coquillages que Ton a bien rarement trouvés à une aussi grande élévation. De la Croix de Fer, je redescendis à Cluse par Saint-Sigismond, en suivant des cimes élevées qu'on appelle les sommets des Frètes. J'étais placé dans le prolongement de la vallée de l'Arve, en sorte que j'avais sous mes yeux tout le cours de cette rivière depuis Cluse jusqu'à Salève. Le soleil, sur la fin de sa course, passait derrière des vapeurs colorées, et éclairait l'Arve de manière qu'elle paraissait entièrement enflammée. Cette rivière de feu, serpentant à perte de vue au milieu de ces hautes montagnes et dans le fond de ces belles vallées, présentait le spectacle le plus beau et le plus extraordinaire que l'on puisse imaginer.

A un petit quart de lieue de ces belles sources qui nous ont si fort détournés de notre chemin, la grande route passe au travers du beau village de Maglan. Les habitants de ce village sont presque tous à leur aise ; ils vont en Allemagne, y font avec beaucoup d'économie un commerce d'abord très-petit, mais qui s'augmente par degrés, et reviennent au pays avec de petites fortunes.

Un peu au-delà de ce village, les guides qui conduisent les étrangers aux glaciers leur font tirer des grenades pour entendre les échos, qui sont ici d'une beauté remarquable. On entend le même coup se répéter un trës^grand nombre de fois ; après quoi les rochers»

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propageant et répétant toujours le môme son, produisent un long retentissement, semblable en grand à celui que rend un clavecin quand on le heurte avec force.

A une petite lieue de Maglan, et à la moitié de cette distance de Saint-Martin, une jolie cascade, formée par un ruisseau nommé le Nant d'Arpenaz^ présente un spectacle aussi nouveau qu'agréable pour ceux que de fréquents voyages dans les montagnes n'ont pas accoutumés à ce genre de plaisir.

Saint-Martin est un village assez pauvre, au bord de l'Arvc, vis-à-vis de la ville de Sallenche, qui est à un quart de lieue de là, de Fautre côté de FAi-ve, que l'on traversait autrefois sur un beau pont d'une seule arche en marbre noir, que l'inondation de 1778 a renversé.

Sallenche est une petite ville assez peuplée pour son étendue, mais mal bâtie. On compte quatre petites lieues de Cluse à Sallenche ; nous les fîmes en deux heures et un quart. La ville est traversée par une petite rivière dont elle porte le nom.

Je loge ordinairement à Sallenche, dans l'auberge qui est à l'entrée de la ville, non que cette auberge soit de beaucoup meilleure que les autres, mais parce qu'il y a une galerie d'où l'on voit le Mont-Blanc en face, et par- Wtement à découvert *. Le sommet de cette montagne, caché pendant presque toute la route par les hauteurs dont on est environné, commence à se laisser aperce-

*■ Quelques années avant Cluse, Sallenche avait eu le même sort. Un dimanche de Pàques^Fieuries, cette petite ville fut dévorée en peu d^heures par les flammes.

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voir eaire la cascade et SaiDt-Martin ; on le voit trèsbien du pwit de ce village, et mieui;, encore de P. Jlencbe, d'où il parait d'une hauteur qui étonne. Mais il n'étonne Jamais plus que lorsque des nuages cachent la plus grai]4e partie de son corps, et qu'il se forme dans ces nuages un vide qui ne laisse voir que sa cime. Alors il est impossible de comprendre que ce qu'on voit puisse être un objet terrestre ; ceux qui le voient de là pour la première fois s'obstinent k croire que c'est un de ces nuages blancs quis'amoncèlent quelquefois à une grande hauteur par-dessus les cimes des montagnes. Il faut pour les désabuser que les nuages se dissipent, et laissent à découvert la grande et solide base qui unit à la terre cette cime qui se perd dans les cieux.

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