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CHAPITRE III

DE SALLENCHE A GHAMOUNI.

La route de Sâlle&che à Ghamouni était autrefois dangereuse, même à cheval ; on ne pouvait la faire en sûreté qu*à pied ou sur des mulets du pays. Mais la grande affluence des étrangers a engagé la province à faire élargir les chemins et à adoucir un peu les pentes les plus rapides. Depuis lors on peut faire cette route sur des chariots étroits et léger»^ : les gens de Sallenche en tiennent de tout prêts pour les YOyageurs qui craignent de monter h. cheval. On vint nous en offrir dès notre arrivée ; mais j'avais écrit k Chamouni pour qu'on nous envoyât des mulets qui pussent noirs servir pour tout notre voyage ; et mon ancien et fidèle guide, Pierre Simon, de la paroisse des Prés, à qui j'avais donné cette commission, nous en amena un nombre suffisant pour nous, nos domestiques et notre bagage.

Je voulais partir dé bon matin, pour arriver de bonne heure à Chamouni , et pour éviter la chaleur qui est extrême dans la vallée, au fond de laquelle nous avions encore à faire le tiers de notre voyage. Nous fûmes prêts de fort bon matin ; on quitte sans regret les lits de Sallenche ; mais la dévotion de nos muletiers chamou- Hiards nous contraignit à ne partir que tard ; c'était un ■imanche ; et les jours de fête ces bonnes gens ne

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veulent point se mettre en route sans avoir entendu la messe. En les attendant nous fîmes Tobservation du magnétomètre que nous plaçâmes au bord de la Sallenche, sur un grand plateau de granit, et nous partîmes enfin un peu après sept heures.

En sortant de Saint-Martin, car il faut de Sallenche revenir sur ses pas et traverser TArve, on entre dans une belle route rectiligne, tracée sur le fond horizontal de la vallée. On regrette , en faisant cette route , la quantité de terrain que les débordements de l'Arve rendent inutile, surtout si Yoï\ réfléchit combien les terres arables sont précieuses dans ces pays montueux^ Le fond de la vallée est si plat, que, pour peu que la rivière déborde , elle Tinonde en entier ; même dans les temps ordinaires, elle en couvre une grande partie, et le moindre obstacle lui fait changer de lit, presque d'un jour à l'autre. Si Ton pouvait, par une digue, la contenir dans un lit permanent, on y gagnerait presqu'une lieue carrée de terrain , qui serait bientôt en valeur, parce que le limon de cette rivière est très-fm et très-fertile.

Lorsque TArve est basse, cet espace sablonneux et aride présente un aspect triste et ingrat ; mais quand il est inondé, la vallée ressemble à un lac, et la ville de Sallenche qui d'ici paraît au bord de ce lac, ses clochers brillants et élevés, et les collines boisées qui la dominent, couronnées par les cimes sourcilleuse^ de la haute chaîne du Reposoir, forment un tableau de la plus grande beauté.

Au mois d'août 1776, après des pluies abondantes, l'Arve s'était tellement débordée, qu'à une demi-lieue

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de SaHenche elle avait emporté le chemin, et Ton était forcé de passer sur la pente rapide d'une prairie dont le fond argileux, hameclé par les pluies, était extrêmement glissant. Je faillis y péiir; j'avais mis pied à terre et je menais mon cheval par la bride, quand il se mit à glisser sur moi des quatre pieds h la fois, en me poussant dans un précipice sous lequel passait la rivière : heureusement j'eus encore le temps de m'élancer en avant, de franchir ce mauvais pas et d'en tirer mon cheval. Un danger plus extraordinaire que Ton court quelquefois sur cette route est celui .d'être surpris par des torrents qui se forment subitement, et descendent avec une violence incroyable du haut des montagnes qui sont sur la gauche de la grande route.

Ces raonlagnes presque toutes d'ardoise, et en plusieurs endroits d'ardoise décomposée, renferment des espèces de bassins fort étendus, dans lesquels les orages accumulent quelquefois une quantité immense d'eau. Ces eaux, lorsqu'elles parviennent h une certaine hauteur, rompent totat à coup quelqu'une des parois peu solides de leurs réservoirs, et descendent alors avec une impétuosité terrible. Ce n'est pas de l'eau pure , mais une espèce de boue liquide, mêlée d'ardoise décomposée et de fragments de rocher; la force impulsive de cette bouillie dense et visqueuse est incompréhensible ; elle entraîne des rochers, renverse les édifices qui se trouvent sur son passage, déracine les plus grands arbres, et désole les campagnes, en creusant de profondes ravines, et en couvrant les terres d'une épaisseur considérable de limon, de gravier et de fragments de rocher. Lorsque les gens du pays voient venir ce torrent, qu'ils

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nomment le Nant sauvage, ils poussent de grands cris pour avertir ceux qui sont au-dessous de fuir loin de soa passage. On comprend que dès que le réservoir est vide, le torrent cesse, ou du moins diminue considérablement : il dure rarement plus d'une heure. Cet accident e«t très-rare ; je ne l'ai vu qu'une seule fois , le 7 août 1767, et quoiqu'au moment où je te rencontrai il fût déjà sur son déclin, j'en vis assez pour m'en former une idée. On ne peut pas imaginer un spectacle plus hideux : ces ardoises décomposées formaient une boue épaisse, dont les vagues noires rendaient un son sourd et lugubre, et malgré la lenteur avec laquelle elles semblaient se mouvoir, on les voyait rouler des troncs d'arbres et des blocs de rochers, d'un volume et d'un poids considérables. Je fus cependant très - satisfait d'avoir été témoin de cette esî)èce de débâcle ; elle iii*a aidé à comprendre comment la grande débâcle des eaux de la mer a pu entraîner des rochers des Alpes à de très-grandes distances.

Après que l'on a suivi pendant Une heure ou une heure et demie le beau chemin tracé en ligne droite ai^ fond de la vallée, on arrive à un petit hameau qui se nomme Ckède. Ici l'Arve, resserrée entre des rochers, ne permet plus que l'on suive ses bords , il faut tirer k gauche, et gravir assez haut sur le penchant de la mou.fagne. Après avoir gravi cette montagne pendant une petite demi-heure, on peut se reposer agréablementauprès d'un joli réservoir, qu'on dirait avoir été creusé par la nature, pour retenir les eaux d'un ruisseau qui tombe de la montagne. Ces eaux d'une limpidité parfaite , entourées de grands arbres qui se répètent sur

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