‹ Voyages dans les AlpesChapitre 31 sur 66 · IVE SALLENGHE A C HA MOU NI · texte numérisé non relu

IVE SALLENGHE A C HA MOU NI

leur snrface toujours tranquille , bordées d'un côté par un rocher couvert de mousse , et de l'autre par une prairie charmante, réveillent, au milieu des aspects sauvages de ces hautes montagnes, des idées si calmes et si douces , que l'on a peine à s'en arracher. En sortant de ce réservoir, le ruisseau passe sous te chemin, tombe en cascade et fait tourner des moulins construits sur son passage.

Un peu au delà de ce joli lac, TArve se précipite avec un fracas terrible, entre des rochers entassés au fond d'une ravine creusée à la profondeur de plusieurs centaines de pieds, et présente un spectacle qui fait un singulier contraste avec la douceur de celui que l'on vient de quitter. Un petit sentier descend le long des boixls escarpés de cette ravine, et traverse l' Arve sur un pont de bois, étroit et peu solide , que l'on a fort à propos nommé le Pont aux Chèvres^ parce qu'il semble effectivement n'avoir été fait que pour cet animal aussi hardi que léger. Ce sentier et ce pont conduisent k Chamouni par une route plus courte d'une lieue, mais qui n'est guère praticable 'qu'à pied ; je l'ai faite deux fois en 176i. Mais aujourd'hui nous suivrons la roule de Servez, ^juijbien que moins sauvage, n'est pas moins intéressante.

En faisant cette route, on voit sur sa gauche la continuation des rocs escarpés qui couronnent les mou- * tagnes situées au-dessus du village de Passy que l'on a laissé à sa gauche. Un de ces rochers est si élevé ; et en même temps si mince, que l'on a peine à concevoir qu'il / puisse se tenir debout et résister aux orages.

C'est aupi'ès de cette sommité élevée qu'était s^uée

56 DE SALLENCHE A GHAMOUKI.

une monlagne qui s'éboula en 1751, avec un fracas si épouvantable, et une poussière si épaisse et si oCscure, que biendes gens crurent que c'était la fin du monde. Cette poussière noire passa pour de la fumée ; les yeux préoccupés par la crainte virent des flammes au milieu de ces tourbillons dé fumée ; on écrivit à Turin qu'un volcan terrifcle avaîl éclaté au milieu de ces montagnes, et le roi envoya le célèbre naturaliste Vitaliano Donati, pour vérifier ce rapport. Il vint avec une très-grande diligence, avant que les rocher» eussent achevé de s'ébouler, en sorte qu'il fut encore témoin d'une partie de cet événement. Il rendit au roi un compte détaillé de ses observations, et en donna une idée succincte à un de ses amis, dans une lettre dont je possède l'original.

La route de Servez elle-même est parsemée, non pas des ruines de cette montagne (elles se trouvent au nord- «st de Servez), mais de grands fragments détachés du haut de la chaîne dont cette montar^ne faisait partie. Au milieu de ces éboulis on traverse un torrent qui porte à juste |titre le nom de Nant noir, parce que les débris d'ardoise qu'il charrie teignent en noir et son lit et ses bords. La ravine creusée parce torrent était dangereuse à traverser avant qu'on eût réparé les chemins : il fallait descendre dans Je fond de cette ravine par un sentier étroit et oblique, sur des terres mouvantes, qui s'éboulaient sous les pieds des chevaux, et souvent les faisaient tomber dans te fond du torrent. C'est en sortant de la stérile solitude qu'occupent toutes ces ruines, qu'on entre dans «ne foret, à l'issue de laquelle on trouve, sur une pente douce qui descend au midi, les prairies et ensuite les champs bien cultivés de Servez.

DE SALLEl^GHE A GHAMOUNJ. 57

A une demi-lieue de Servez, on laisse à droite, sur le haut d'uD rocher les ruines du château de Saint-Michel, dont les gens du pays racontent beaucoup d'histoires de trésors, de diables et de sorciers. A un demiquart de lieue de là on passe TArve sur un pont de bois, qui se nomme le Pont Peltssier, et on commence à gravir sur le roc vif un chemin qui porte le nom des Montées,

C'est sur les rochers qui bordent cette roule que croissent les premières plantes vraiment alpines, que Ton a le plaisir de rencontrer en allant à Chamouni. Après que les froids et les occupations de l'hiver m'ont tenu pendant plusieurs mois éloigné des hautes Alpes, lorsqu'il m'est enfin permis d'y retourner, les premières plantes des Alpes, au moment où je les aperçois, me causent toujours une émotion agréable ; il me semble alors que suis dans mon élément, au centre des jouissances les plus vives que l'étude de la nature puisse donner à ses amateurs. J'aime à revoir le rhododendron fei^iigineum^ cet arbrisseau charmant, dont les rameaux toujours verts sont couronnés de fleurs purpurines, qui exhalent une odeur aussi douce que leur couleur est fine; Yauricule des Alpes, qui a gagné dans nos jardins des couleurs plus riches, mais qui n'y a plus la suavité du parfum qu'elle répand sur ces rochers : Vastrantia alpina, la saxifraga cotylédon^ etc.

Ce ne sont pas les plantes seules qui donnent à cette route un caractère alpestre; les rochers primitifs sur lesquels elle passe, l'Arve serrée dans un passage étroit et profond, son écume que l'on voit blanchir au travers des cimes des sapins qui sont fort au-dessous des pieds

58 DE SALLENGHE A GHAHOlJNI.

du voyageur ; et de l'autre côté, un rocher noir, taillé presque à pic, teint çà et là de couleurs métalliques, et portant de place en place, comme rangés en étages, de grands sapins, dont le vert obscur contraste avec la blancheur des bouleaux ; tels sont les objets qui caractérisent l'avenue vraiment alpine de la vallée de Chamouni. Celte route en corniche au-dessus de TArve était autrefois un sentier étroit où il eût été imprudent de rester à cheval ; mais depuis quelques années on a fait sauter des rochers, et on l'a élargie au point qu'elle est accessible à de petites charrettes. On y passe sans aucun danger, et l'on peut cependant, d'après cette route, se former une idée des passages périlleux des hautes montagnes.

En sortant de ce défilé étroit et sauvage, on tourne h gauche et Ton entre dans la vallée de Chamouni, dont l'aspect est au contraire infiniment doux et riant. Le Tond de la vallée, en forme de berceau, est couvert de prairies, au milieu desquelles passe le chemin bordé de petites palissades. On découvre successivement les différents glaciers qui descendent dans cette vallée. On ne voit d'abord que celui de Taconay, qui est presque suspendu sur la pente rapide d'une petite ravine dont il occupe le fond. Mais bientôt les yeux se fixent sur celui des Bossons, qu'on voit descendre du haut des sommités voisines du Mont-Blanc : ses glaces, d'une blancheur éblouissante, dressées en forme de hautes pyramides, font un effet étonnant au milieu des forêts de sapins qu'elles traversent et qu'elles surpassent. On voit enfin de loin le grand glacier des Bois, qui en descendant se recourbe contre la vallée de Chamouni ; on distingue

DE SALIi£KCH£ A CHAMOCNI. 59

ses murs de glace qui d(»Dinent des rocsrjaunes^ taillés à pic. Ces glaciers majestueux, séparés par de grandes forêts, couronnés par des rocs de granit d'une hauteur étOBuaute, qui sont taillés en forme de grands obélis* queSy et entremêlés de neiges et de glaces, présentent un des plus grands et des plus singuliers spectacles qu'il soit possible d'imaginer.

L'air pur et frais qu'on respire, si différent de l'air étouffé des vallées de Sallenche et de Servez, la belle culture de la vallée, les jolis bameaux que l'on rencontre à chaque pas, donnent, par un beau jour, l'idée d'un monde nouveau, d'une espèce de paradis terrestre, renfermé par une divinité bienfaisante dans l'enceinte de ces montagnes. La route, partout belle et facile, permet de se livrer à la délicieuse rêverie et aux idées douces, variées et nouvelles qui se présentent en foule k l'esprit. Quelquefois de grands éclats, semblables à des coups de tonnerre, et suivis comme eux de longs roulements, interrompent cette rêverie, causent une es- I>èce d'effroi quand on en ignore la cause, et montrent^ guaiid on la connaît, combien est grande la masse des l^laçons dont la chute produit un si terrible fracas.

La grandeur des objets trompe sur les distances ; en entrant dans la vallée, on croit qu'en moins d'une demi* heure on arrivera à l'autre extrémité, et cependant on met deuji heures h aller jusqu'au Prieuré, qui n'est pas même à la moitié de la longueur de la vallée.

A une bonne demi-lieue de l'entrée de la vallée, on traverse une profonde ravine, creusée par un torrent qui se nomme le Nant de Nayin. A un demi-quart de lieue au delà, on passe dans le village des Ouches, l'une des

60 DE SALLE NGHE A CHAMOUNT.

t rois paroisseï^ de la vallée de Ghamouni. A quelques minutes de ce village, on traverse encore une profonde ravine, formée par le torrent de la Gria qui descend d*un petit glacier que Ton voit suspendu au sommet d'une gorge de la montagne, à droite. A demi-lieue de la Gria, on passe encore un autre torrent ; il descend aussi d'un glacier, et porte comme lui le nom de Taconay. Ce glacier m'a paru considérablement augmenté depuis l'année 1760, où je le vis pour la première fois. Ces deuxglaciers descendent des deux côtés d'une haute montagne, que l'on voit de Genève, au pied des neiges du Mont-Blanc ; elle paraît comme une grande porte noire, de forme demi-circulaire par en haut, et sillonnée par des ravines perpendiculaires à l'horizon.

A un quart de lieue du ruisseau de Taconay, on traverse sur un pont de bois le torrent qui descend du glacier des Bossons, et qui porte le nom de ce glacier. Ce torrent est beaucoup plus considérable que les précédents ; il roule un grand nombre de fragments de granit, qu'il arrondit en les entraînant, et ses eaux sont blanchies par le sable On que produisent la rupture et la division de ces granits. On trouve auprès de ce torrent de grands blocs de ce même genre de pierre, qui sont roulés du haut du Mont-Blanc ou de ses bases par la vallée de ce même glacier qui se prolonge sans interruption jusqu'auprès des sommités. de cette haute mon^tagne.

Une demi-heure avant d'arriver au Prieuré, on quitte la rive gauche de l'Arve, que l'on a toujours suivie depuis le pont Pélissier, et l'on traverse cette rivière sur un pont de bois. On s'approche alors des rochers qui

DE SALLENGHE A GHAUODNI. M

bordent la vallée sur la rive droite de TArve : on voit sortir du pied de ces rochers de belles sources, semblables à celles que nous avons vues entre Cluse et Sallencbe, et qui sont aussi vraisemblablement l'écoulement d'un lac situé sur le haut de la montagne. Celui que les gens du pays croient être le réservoir de ces fontaines est derrière la plus haute sommité du mont Breven ; il n'a aucune issue apparente, et reçoit cependant les eaux d'une assez grande surface de rochers.

Le Prieuré, chef-lieu de la vallée de Chamoun?, est un bourg, ou du moins un très-grand village, bâti au bord de l'Arve, sur la pente d'un coteau produit par l'entassement des débris du mont Breven, qui domine au nord-ouest les derrières du village. Plus tard, revenant avec plus de détails à la vallée de Chamouni, je parlerai de ses habitants, et de son heureuse position pour senir de centre aux excursions d'un naturaliste. Maintenant, avant de parler de notre course au Buet, je crois qu'il convient de nous arrêter ici, pour prendre quelques idées générales sur ces amas de glaces éternelles, qui se forment et se conservent en plein air dans les vallées et sur les pentes des hautes montagnes, et auxquels les habitants des Alpes donnent le nom de glaciers.

62 DfiS GLACIERS EN GÉNÉRAL*

Page 1