CHAPITRE IV
Si UQ observateur pouvait être transporté & une assez grande hauteur au-dessus des Alpes» pour embrasser d'un coup d'œil celles de la Suisse, de la Savoie et du Daupbiné, il verrait cette chaîne de montagnes, sillonnée par de nombreuses vallées, et composée de plusieurs cbaines parallèles, la plus haute au milieu, et les autres décroissant graduellement, k mesure qu'elles s'en éloignent. La chaîne la plus élevée, que je nomme la chaîne centrale, lui paraîtrait hérissée de rochers escarpés, couverts, môme en été, de neiges et de glaces, partout où leurs flancs ne sont pas taillés absolument à pic. Uais des deux côtés de cette chaîne il verrait de profondes vallées, tapissées d'une belle verdure, peuplées de nombreux villages, et arrosées par des rivières. En détaillant un peu ces objets, il remarquerait que la chaîne ceutrale est composée de pics élevés et de chaînes partielles, couvertes de neiges sur leurs sommités, mais que toutes les pentes de ces pics et de ces chaînes, celles du moins qui ne sont pas excessivement rapides, sont chargées de glaces, et que leurs intervalles forment de . J hautes vallées remplies d'amas immenses de glaces, qui ^ vont se verser dans les vallées profondes et habitées qui
bordent la ^grande chaîne. Les chatnes les plus voisines de celte du centre présenteraient à l'observateur, mais plus en petit, les mêmes phénomènes. Plus loin il n'apercevrait plus de glaces, il ne découvrirait même des neiges que çà et là, sur quelques sommités élevées ; et enfin il verrait les montagnes, en s'abaissant toujours, perdre leur aspect sauvage, revêtir des formes plus arrondies, se couvrir de verdure, venir mourir au bord des plaines et se confondre avec elles.
Les glaciers qui sont renfermés dansle fond des hautes vallées sont les plus considérables, tant pour l'étendue que pour la profondeur. On en voit dans les Alpes dont la longueur est de plusieurs lieues : celui des Bois, dans la vallée de Chamouni, a près de cinq lieues sans aucune interruption, sur une largeur variable, mais qui vers le haut est de plus d'une lieue.
L'épaisseur ou la profondeur de ces amas de glaces est différente en différents lieux. Dans le glacier des Bois, à Chamouni, je l'ai trouvée communément de quatre-vingts h cent pieds; maïs on comprend que partout où il se rencontre des creux ou des enfoncements, cette profondeur doit être beaucoup plus grande : on dit avoir trouvé des épaisseurs de glace de plus de cent toises, et quoique je ne l'aie pas vu, je n'ai cependant point de peine à le croire.
Ces grandes vallées de glace ont communément leur fond plus ou moins incliné : partout où la pente est rapide, les glaces, entraînées par leur poids et inégalement soutenues par le fond raboteux qui les porte, se divisent en grandes tranches transversales, séparées par de profondes crevasses. Ces glaçons ainsi divisés, quelquefois
même soulevés par la pression de ceux qui les suivent, présentent de grands et beaux accidents, des formes bizarres de pyramides, de tours, de grandes crêtes percées, etc. Les curieux qui n'ont vu ces singuliers entassements qu'au pied du glacier des Bossons croient que ce phénomène est propre à la partie inférieure des glaciers ; mais ceux qui ont remonté un grand nombre de vallées de glace jusqu'à leurs plus hauts termes savent que ce phénomène se répèle, même au haut de ces vallées, partout où Tinclinaison du sol surpasse trente ou quarante degrés. Ces glaciers hérissés sont même souvent en obstacle au naturaliste et lui barrent le passage, parce que dans ces endroits ils sont absolument inaccessibles : on ne peut point les traverser, ni à plus forte raison gravir contre leur pente. Mais partout où le fond est horizontal, ou du moins incliné en pente douce, la surface de la glace est aussi à peu près uniforme ; les crevasses y sont rares et pour Tordinaire assez étroites. Ces parties des glaciers offrent au voyageur une marche sûre et facile : on y passe à cheval, on y roulerait même en carosse, s'il y avait des routes pour conduire des voitures à cette élévation. La surface de la glace n'est nulle part glissante, comme celle des fossés et des lacs gelés ; on ne saurait y faire usage des patins; elle est rude et grenue, et Ton ne risque de glisser que dans les endroits où cette surface a une pente très-rapide.
Les propriétés de la glace qui remplit les hautes vallées des Alpes prouvent qu'elle n'a été formée ni par la congélation de grands réservoirs d'eau, ni par une application successive de lames d'eau qui se gèlent, mais par la congélation d'une neige imbibée d'eau, et il
est aisé de se convaincre de la réalité de cette observation, en faisant geler à dessein de la neige mouillée. Il est évident qu'il doit s'accumuler une immense quantité de neige dans le fond des hautes vallées des Alpes, et ce sont ces neiges qui, abreuvées pendant Tété des eaux de pluie et des neiges que le soleil a pu fondre, se gèlent pendant l'hiver et forment ces glaces poreuses dont les glaciers sont composés. Mais ces glaces s'augmenteraient toujours si l'évaporation, la chaleur souterraine de la terre, et leur propre pesanteur, ne mettaient un terme à leur accroissement. La chaleur souterraine agit continuellement sur les couches inférieures des glaciers, et c'est elle qui entrelient les torrents qui, même pendant les plus grands froids, ne cessent jamais de sortir des grands glaciers.
La chute des neiges, sous la forme d'avalanches, est un phénomène connu et auquel nous aurons occasion de revenir ailleurs. Celle des glaces qui se fait avec plus de lenteur, et pour l'ordinaire avec moins de fracas, a été moins bien observée. On comprend que ces masses glacées, entraînées par la pente du fond sur lequel elles reposent, dégagées par les eaux de la liaison qu'elles pourraient contracter avec ce même fond, soulevées même quelquefois par ces eaux, doivent peu à peu glisser et descendre en suivant la pente des vallées ou des croupes qu'elles couvrent. C'est ce glissement lent mais continu, des glaces sur leurs bases inclinées, qui les entraîne jusque dans les basses vallées, et qui entretient continuellement des amas de glaces dans des vallons assez chauds pour produire de grands arbres, et même de riches moissons. Dans le fond de la vaUée de Char
n)ouni, par exemple, il ne se forme aucun glacier, les neiges mêmes y dii^araissent dès le mois de mai ou de juin ; et pourtant le glacier des Bossons, celui des Sois, celui d'Argentière, descendent jusque dans le fond de cette vallée. Mais les glaces inférieures de ces glaciers n*ont point été formées dans cette place, et elles apportent, pour ainsi dire, Tattestation du lieu de leur naissance, puisqu'elles descendent chargée des débris des rochers qui bordent l'extrémité la plus élevée de la val-> lée de glace, et que ces rochers sont composés de pierres dont les espèces ne se trouvent point dans les montagnes qui bordent la partie inférieure de cette même vallée.
Tous les grands glaciers ont à leur extrémité inférieure, et le long de leurs bords, de grands amas de . sable et de débris, produits des éboulements des montagnes qui les dominent. Souvent même les glaciers sont encaissés dans toute leur longueur par des espèces de parapets ou de retranchements composés de ces mêmes débris que les glaces latérales de ces glaciers ont déposés sur leurs bords. Dans les glaciers qui ont été anciennement plus grands qu'ils ne sont aujourd'hui, ces parapets dominent les glaces actuelles ; dans ceux qui sont au contraire plus grands qu'il n'aient eacore été, ces ' parapets sont plus bas que la glace ; et on en voit enfin où ils sont de niveau avec elle. Les paysans de Ghamouni nomment ces monceaux de débris la moraine du glacier.
Les glaciers mettent en mouvement et chassant devant eux les terres et les pierres accumulées devaiit leurs glaces, à leur extrémité inférieure. Je vis ce phénomène
en \16h^ de la manière la plus évidente^ et j'eus en même temps la preuve que ce mouvement avait lieu, même dans une saison qui est encore Thiver pour ces montagnes. Gomme le glacier et tous ses alentours étaient en entier couverts de neige, lorsqu'il poussait en avant les terres accumulées devant ses glaçons, ces terres en s'éboulant se renversaient par-dessus la neige et mettaient en évidence les plus petits mouvements du glacier, qui se continuèrent sous mes yeux pendant tout le temps que je passai à l'observer. Mais c'est en été qu'on volt les plus grands effets de cette pression des glaces contre les corps qui s'opposent à leur descente. En voici un exemple. Au mois de juillet 1761 , je passais avec mon guide, Pierre Simon, sous un glacier très-élevé qui est au couchant de celui des Pèlerins ; j'observais un bloc de granit, de forme à peu près cubique, et de plus de quarante pieds en tous sens, assis sur des débris au pied du glacier, et déposé dans cet endroit par ce même glacier : « Hâtons-nous, me dit Pierre Simon , parce que les glaces qui s'appuient contre ce rocher pourraient bien le pousser et le faire rouler sur nous. » A peine Tavions-nous dépassé, qu'il commença à s'ébranler; il glissa d'abord assez lentement sur les débris qui lui servaient de base ; puis il s'abattit sur sa face antérieure, puis sur une autre ; peu à peu il se mit à rouler, et la pente devenant plus rapide, il commença à faire des bonds, d'abord petits et bientôt immenses : on voyait à chaque bond jaillir des éclats et du bloc môme et des rochers sur lesquels il tombait; ces éclats roulaient après lui sur la pente de la montagne, et il se forma mosi un torrent de rochers grands et petits, qui allèrent
fracasser la tête d'une forêt dans laquelle ils s'arrêtèrent, après avoir fait en peu de moments un chemin de près d'une demi-lieue, avec un bruit et un ravage étonnants.
Les glaciers contenus dans de justes limites par l'évaporation, par la chaleur extérieure et intérieure, et par la pente de leurs lits, qui les entraîne dans les basses vallées, fournissent une nouvelle preuve de ces proportions admirables que la nature a établies entre les forcer génératrices et les forces destructives, partout où elle a voulu entretenir une certaine uniformité ; car les deux dernières de ces causes qui tendent à détruire les glaces agissent avec une énergie d'autant plus grande, que ces mêmes glaces sont plus accumulées. Plus leur masse s'augmente, plus aussi la pression de leur pesanteur les sollicite à descendre dans les basses vallées et dans les précipices, où elles sont nécessairement dissoutes ; et en même temps, plus leur épaisseur est grande, plus les froids extérieurs ont de peine à les pénétrer, et plus la chaleur intérieure de la terre a de force pour les résoudre.
L'opinion générale des habitants des Alpes est pourtant que les glaciers vont en augmentant, plutôt à la vérité en étendue qu'en hauteur ou en épaisseur. D'abord, il est vrai qu'il se forme de temps à autre de nouveaux glaciers dans des places où l'on ne se souvenait pas d'en avoir vu auparavant. Si à la fm d'un hiver abondant en neiges une grande avalanche s'arrête dans un endroit que sa hauteur ou sa situation tiennent à l'abri des vents du midi et de l'ardeur du soleil, et qu'ensuite l'été ne soit pas bien chaud, toute celte neige n'aura pas le temps
de se fondre ; sa partie inférieure, imbibée d'eau, se convertira en glace ; Ton verra des neiges permanentes, et même des glaces, dans un endroit où il n'y en avait point auparavant. L'hiver suivant, de nouvelles neiges s'arrêteront dans cette même place, et leur masse augmentée résistera encore mieux que la première fois aux chaleurs de l'été. Si donc on a quelques étés consécutifs qui ne soient pas bien chauds et qui succèdent à des hivers abondants en neiges, il se formera des glaciers dans des places où l'on ne se souvenait pas d'en avoir yu. Les mêmes causes peuvent augmenter les anciens glaciers, et ainsi la somme totale des glaces peut s'accroître jusqu'à ce qu'il y ait plusieurs années de suite où il tombe peu de neige en hiver, et où les chaleurs soutenues pendant l'été fondent les nouveaux glaciers et réduisent les anciens dans leurs justes bornes. Ce sont vraisemblablement de semblables alternatives qui ont accrédité un préjugé presque universellement répandu parmi les habitants des Alpes, qu'il y a des périodes régulières dans l'accroissement et le décroisseraent des glaciers : ils disent que pendant sept ans les glaciers croissent, et qu'ils décroissent pendant sept autres années ; en sorte que ce n'est qu'au bout de quatorze ans qu'on les voit revenir précisément à la même mesure.
L'existence des périodes est un fait certain, leur régularité seule est imaginaire; mais, comme on le sait, la régularité plaît aux hommes, elle semble leur assujettir • les événements, et ce nombre mystérieux de deux fois sept années, assez grand pour que le souvenir de l'état précis des choses se soit effacé de la mémoire de ces bonnes gens qui ne tiennent aucun registre, a pu facile-
ment trouver créance dans leurs esprits. Dans toutes ces alternatives, les terrains une fois envahis par les glaces perdent leur terre végétale que les eaux des glaciers entraînent, et ils se couvrent de débris de rochers qui les rendent inutiles, même après la fonte et la retraite des glaces : ainsi plusieurs habitants des Alpes pourraient dire que les glaces les ont dépouillés de leurs héritages, sans que cela prouvât que la masse totale des glaciers s'augmente continuellement. Sans prétendre donc nier ni Texistence de quelques nouveaux glaciers, ni l'augmentation d'étendue de quelques-uns des anciens, j'aurais penché à croire que dans la totalité il ne se fait pas de grands changements. Mais ce ne sera qu'après avoir rassemblé beaucoup de faits et les avoir comparés avec une grande exactitude pendant une longue suite d'années, que Ton pourra décider avec certitude si la masse totale des glaces augmente, diminue ou demeure constamment la même.
Mais reprenons la route du Buet et allons d'abord au village de Valorsine, qui est situé au pied de cette montagne.