CHAPITRE V
COURSE AU BUËT.
La route du Prieuré à Valorsine continue de suivre, pendant deux lieues, le fond de la vallée de Ghamouni ; après <|uoi elle tourne au nord et traverse un passage assez élevé qui sépare cette vallée de celle de Valorsine.
A une petite demi-lieue du Prieuré, on traverse TArve sur un pont de bois, et on vient au hameau des Prés, où demeure mon ancien guide, Pierre Simon. A HD quart de lieue de là, nous laissons à notre droite le bas du glacier des Bois qui se termine par une grande arche de glace, de laquelle sort l'Arveiron. Après une faeure de marche depuis le Prieuré, on arrive à une petite chapelle qui se nomme les Tines. Ici la vallée, dont le fond était large, horizontal et bien cultivé, devient étroite et sauvage ; la route qui était aussi large et belle devient montueuse et pénible ; elle passe au travers d'un bois de sapii» et de mélèzes, qui croissent sur un fond de sable entre des fragments de granit. Le terrain de l'autre côté de l'Arve est de la même nature ; il paraît que la chute de quelque montagne a entassé dans cet endroit cette immense quantité de débris. L'Arve s'est frayé un passage au travers de ces mômes débris ; nisns ses eaux, resserrées par de grands blocs de
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granit qu'elle n'a pu entraîner, forment des chutes variées et présentent des points de vue pittoresques. On marche ainsi pendant une demi-heure au travers de ces débris; après quoi la vallée s'élargit un peu et produit quelques pâturages, auprès desquels on voit un petit hameau, qui se nomme les Iles,
On traverse l'Arve, et on vient passer au pied des Aiguilles- Rouges, sommités de la chaîne qui borde au nord-ouest la vallée de Ghamouni, à deux petites lieues du Prieuré. On voit le beau glacier qui porte le nom de ce village descendre en zigzag jusqu'au fond de la vallée.
Bientôt après avoir dépassé Argentière, on tourne au nord-est, et on gravit, par un chemin rapide et pierreux, une gorge extrêmement sauvage et inculte qui se nomme les Montets. On passe un pauvre hameau dont le nom est Trèlefan; et à trois quarts de lieue d' Argentière on vient au plus haut point de ce passage. Là les eaux se partagent : celles du côté du nord descendent dans le Rhône et celles qui coulent au midi vont se jeter dans l'Arve. A un petit quart de lieue du plus haut point de ce passage, on voit au travers d'une vallée qui s'ouvre sur la gauche le sommet neigé du Buet, qui ressemble au faite d'un toit dont les pentes sont peu inclinées. La partie la plus élevée de cette gorge, dénuée d'arbres et d'habitations, paraît extrêmement sauvage ; elle est presque entièrement couverte de grands blocs de granit veiné, roulés du haut des montagnes qui la dominent à droite et à gauche. Mais Jvers le bas le pays devient très-riant; on côtoie un ruisseau bordé d'un cOnté d'un petit bois de mélèzes, et
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de l'autre, de belles prairies. Plus loin, au pied de la montagne, on voit une colline couverte de champs bien cultivés et parsemée de maisons de bois qui sont les habitations et les greniers des possesseurs de cea champs.
On met deux petites heures d'Argentière à Valorsine, mais nous n'allons pas au village, parce que de là il faudrait revenir en arrière pour entrer dans la vallée qui conduit au Buet. Notre dessein était d'aller coucher dans le dernier hameau que l'on trouve sur la route de celte montagne. Ce hameau qui dépend de Valorsine, et qui en est éloigné de trois petits quarts de lieue, se nomme la Poya. Quand nous y fûmes arrivés, on nous dit qu'il n'y avait pas même de la paille pour nous coucher, mais que nous en trouverions dans un autre hameau, nommé la Couteraie^ qui n'est qu'à un petit quart de lieue au nord de la Poya. Nous nous détenninâmes d'autant mieux à y aller que c'est là que demeure Pierre Boyon, qui, en 1776, m'avait conduit sur le Buet. Nous descendîmes donc de nos mulets, nous l|s laissâmes à la Poya, et nous allâmes à pied à la Couteraie, conduits par une troupe de jeunes filles, extr(*^mement vives et de beHe humeur, pour qui le but de notre voyage, notre habillement, nos discours et jusqu'à nos moindres mouvements, étaient des sujets d'éclats de rire immodérés. ' Elles nous accompagnèrent avec cette joie toujours soutenue jusqu'à laCouteraie; elles nous avaient même communiqué une partie de leur gaieté, lorsqu'en arrivant nous eûmes le chagrin de trouver la maison de notre guide, et même toutes les maisons de ce hameau, fermées et désertes; tous leurs
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babitanls étaient allés s'établir dans des pâturages élevés sur la pente de la montagne. Nous engageâmes un jeune garçon à aller chercher le guide ; et commet en attendant son retour, nous souffrions beaucoup du froid, nos officieuses compagnes nous allumèrent un grand feu en plein air, devant la maison de Pierre Boyon qui revint enfin, nous ouvrit sa maison, nous traita de son mieux, et nous prépara de bons lits avee de la paille fraîche^ dans son grenier.
Ces greniers ou r^^ûrrf.î, comme ils les nomment dans le pays sont de petits édifices entièrement séparés des maisons, pour être mieux à Tabri des rats et des incendies. Ils sont construits d'épais madriers de bois de mélèze, assemblés avec beaucoup de solidité et d'exactitude, et soutenus à deux ou trois pieds au-dessus du sol par des piliers couronnés de grandes pierres plates, pour que les rats qui grimpent le long des piliers ne puissent pas ronger le plancher et sUntroduire dans l'intérieur de l'édifice. Les habitants des montagnes conservent dans ces greniers leurs grains, leurs provisions, et tout ce qu'ils ont dç plus précieux. ^
La fatigue nous fit trouver nos lits excellents ; nous dormîmes d'un profond sommeil jusqu'à la pointe du jour, et sa parfaite sérénité nous fit entreprendre avec courage la course pénible que nous avions à faire.
Nous partîmes de la Couteraie le 13 juillet, de grand matin, montés sur nos mulets ; car quoiqu'on ne puisse s'en servir que dans l'espace de deux petites lieues, cette épargne de fatigue n'est point à mépriser quand on a devaut soi une journée aussi pénible. Nous commençons par oMoyer un torrent qui fait une très-belle
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chute, au fond d'une profonde crevasse, entre des rochers de granit ; de grands blocs du même granit engagés dans cette crevasse retardent le cours du torrent et le forcent à se briser en écume. Bientôt après, on entre dans une vaUée étroite et tortueuse, de laquelle sort ce torrent. Cette vallée conduit au col de Bérard par lequel on passe de Valorsine à Sixt ou à Passy. Le torrent même se nomme lé Trient, ou VEau de Bérard, On traverse le Trient sur un mauvais pont de bois, et Ton gravit ensuite, par une monléf rapide, une hauteur composée de blocs énormes de granit. Ces blocs, dont tous les angles sont vifs et entiers, paraissent s'être formés par la rupture et raifalssement d'une montagne, dans le lieu même qu'ils occupent. En faisant cette route, nous voyons sous nos pieds les restes d'une grande avalanche, qui avait comblé le lit du Trient, et sous laquelle il s'est frayé un passage. La partie supérieure de celte avalanche forme encore une voûte légère, qui va d'une rive à l'autre du torreat. Je vis en 1775, dans le haut Valais, des arches de neige semblables à cellelà, mais incomparablement plus grandes, puisqu'elles passaient par-dessus le Rhône,' et si solides que les voyageurs et les mulets chargés traversaient le Rhône sur ces ponts de neige durcie, sans que l'on imaginât courir aucun danger.
On traverse ensuite, en côtoyant toujous le Trient, line^lite plaine ovale, de dix minutes de longueur, après laquelle on passe par une forêt de mélèzes, située sur le penchant de la montagne. Au sortir de cette forêt on trouve à sa droite ane pente rapide et couverte d'herbe, par laquelle je montai en 1776, Cette roule est
la plus courte, mais il faudrait la faire toute à pied ; et comme nos guides nous promettent que nous ferons encore une demi-lieue à cheval, et qu'ensuite le chemin que nous aurons à faire h pied sera plus doux et plus facile, nous nous rangeons à leur avis, et nous continuons de suivre le fond de la vallée de Bérard. Bientôt après nous passons sur des neiges de Thiver précédent, qui ne sont pas encore fdndues ; et nous voyons h notre gauche, et au-dessus de nos têtes, les petits glaciers qui descendent des derriôi'es des Aiguilles-Rouges.
Plus loin, nous avons k gravir une pente de neige très-rapide; quelques-uns d'entre nous se Cent à leurs mulets, d'autres mettent pied à terre ; et ce parti est le plus sage, car souvent, malgré la force et l'adresse de ces animaux, la neige s'enfonce inopinément sous un de leurs pieds, ils s'abattent et mettent en danger celui qui les monte. Du haut de cette pente de neige, nous découvrons sur notre droite la cime du Buet, qui, éclairée par le soleil, se voit distinctement et paraît si voisine de nous, que ceux qui ne sont pas accoutumés aux illusions causées par la transparence de l'air des montagnes ne peuvent pas croire qu'il faille encore tant de fatigues pour y arriver. Enfin, après deux heures de marche au petit pas de nos mulets, nous arrivons à la pierre à Bérard, qui est un grand rocher plat, détaché de la montagne, sous lequel on a pratiqué une écurie pour vingt vaches, des lits pour les bergers, et tout Fappareil de la fabrication du fromage. Là il faut laisser nos mulets, et faire à pied le reste de la montée. Le guide prétend cependant qa'mec un âne ou une petite roule bien sure il conduirait un homme à cheval jus-