‹ Voyages dans les AlpesChapitre 34 sur 66 · COURSE AU BU£ T · texte numérisé non relu

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qu'à la cime, mais à la vérité en faisant un grand détour. Nous commençons à monter entre des rochers dont les sommités qui sortent de terre ont été arrondies, sans doute par les injures de Tair et par le frottement . des neiges, des pierres et des terres qui s'éboulent du haut de la montagne. Les intervalles de ces rochers sont couverts d'herbe, et les inégalités du sol rendent notre marche sûre, malgré l'inclinaison de la pente ; car si c'étaient des gazons unis, serrés et glissants, comme on en rencontre souvent sur les montagnes, on aurait bien de la peine à y monter.

Après deux heures d'une marche continue, mais pas trop accélérée, nous arrivons au pied d'un rocher dont la base présente des sièges naturels qui semblent inviter le voyageur à s'y reposer. M. Bourrit, qui y dîna dans 5on premier voyage, lui a laissé son nom ; les guides nomment cet endroit la Table, au chantre^.

Us

D'ici jusqu'au sommet, on monte toujours, ou en suivant de longues arêtes de rochers calcaires, détruits et brisés à leur surface, ou en marchant sur des neiges qui remplissent les intervalles de ces arêtes. On croira peut-être que c'est une chose très-pénible que de gravir une montagne par des pentes couvertes de neige ; et cela est vrai, lorsque ces neiges sont ou trop dures ou trop tendres. Mais qua(îd on les trouve ramollies au point de prendre l'empreinte du pijjd sans le laisser enfoncer entièrement, c'est l'appui le plus avantageux que Ton puisse avoir en ïnarchant. Cette neige s'alTaisse

* Bourrit, commo Ton sait, était chantre de Tcglise cathéJriile de Genève.

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SOUS le pied, prend exactement sa forme, et fait ensuite toute la résistance ûécessaire pour lui sei'vir de point d'appui: c'est en quoi la neige diffère du sable et des cendres des volcans, qui fatiguent excessivement, parce qu'ils cèdent et fuient sous le pied, dans le imment même où il fait son effort pour chasser le corps en avant. Les neiges trop molles ont le même inconvénient. Mais si au contraire on les 'trouvait tout à fait dures, comme elles le sont toujours de grand matin après des nuits claires et fraîches, le« pentes rapides seraient nonseulement fatigantes, mais très-dangereuses; on ne pourrait les gravir qu'avec de forts souliers ferrés, ou avec des crampons, ou en creusant, avec quelque instrument ferré, des escaliers à sa surface»

La rapidité de la pente des hautes sommités, et la trop grande mollesse ou la trojp gtande dureté de leui; surface, ne sont pas les seules causes de la fatigue que l'on éprouve en les gravissant ; la rareté de l'air, dès que l'on passe la hauteur de treize à quatorze cents toises au-dessus de la mer, produit sur nos corps des effets très-remarquables. L'un de ces effets, c'^t que les forces musculaires s'épuisent avec une extrême promptitude. On pourrait attribuer cet épuisement à fc seule fatigue; et c'a été l'opinion de M. Bouguer qui s'était aussi aperçu de ce phénomène en gravissant les Cordillères. Mais ce qui distingue et caractérise le genre de fatigue que l'on éprouve à ces grandes hauteurs , c'est un épuisement total, une impuissance absolue de continuer sa marche, jusqu'à ce que le repos ait réparé les forces. Un homme fatigué dans la plaine ou ^ur des montagnes peu, élevées l'est rarement assez pour ne

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pouvoir absolument plus aller en avant ; au lieu que sur une haute montagne on Test quelquefois à un tel point, que, fût-ce pour éviter le danger le plus éminent, on ne ferait pas à la lettre quatre pas de plus, et pent--é(re même pas un seul ; car si Ton persiste à faire des efforts, on est saisi par des palpitations et par des battements si rapides et si forts dans toutes les artères, que Ton ' tomberait en défaillance si on les augmentait encore en continuant de monter. Cependant, et ceci forme le second caractère de ce singulier genre de fatigue, les forces se réparent aussi promptement, et en apparence aussi complètement qu'elles ont été épuisées. La seule cessation de mouvement, même sans que Ton s'asseye, et dans le court espace de trois ou quatre minutes, semble restaurer si parfaMement les forces , qu'en se remettant en marche on est persuadé qu'on montera tout d'une haleine jusqu'à la cime de la montagne. Or, dans la plaine, une fatigue aussi grande que celle dont nous venons de parler ne se dissipe point avec taat de facilité. Un autre effet de cet air subtil, c'est l'assou^ pissement qu'il produit. Dès qu'on s'est reposé pendant quelques instants à ces grandes hauteurs, on sent, comme je l'ai dit, ses forces entièrement réparées ; l'impression des fatigues précédentes semble même to*- -étalement effacée ; et cependant on voit , en peu d'instants, tous ceux qui ne sont pas occupés s'endormir, malgré Te vent, le froid, le soleil, et souvent dans dos attitudes très -incommodes. La fatigue sans doute, même dans les plaines, provoque le sommeil, mais non pas avec tant de promptitude, surtout lorsqu'elle semble absolument dissipée, somme elle paraît l'être sur les

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montagnes, dès que l'on a pris quelques moments de repos.

Ces effets de la subtilité de Tair m'ont paru très-universels; quelques personnes y sont moins sujettes ;, les habitants des Alpes, par exemple, habitués h vivre et à agir dans cet air subtil, en paraissant moins affectés ; mais ils n'échappent point entièrement à son action : on voit les guides, qui dans le bas des montagnes peuvent monter des heures de suite sans s'arrêter, être forcés à reprendre haleine à tous les cents ou deux cents pas, dès qu'ils sont à la hauteur de quatorze ou quinzecQnts toises. Et dès qu'ils s'arrêtent pendant quelques moments , on les voit aussi tomber dans le sommeil avec une promptitude étonnante. Un de nos guides, que nous faisions tenir debout au haut du Buet, avec un parasol à la main, pour que le magnétomètre fût à l'ombre pen- Mai\t que M. Trembley l'observait, s'endtfrmait à chaque instant, malgré les efforts que nous faisions et qu'il faisait lui-même pour combattre cet assoupissement. Et dans mon premier voyage au Buet, Pierre Simon , qui s'était placé dans une crevasse de neige pour se mettre à l'abri d'une bise froide qui nous incommodait beaucoup, s'y endormit profondément. Mais il y a des tempéraments que cette rareté de l'air affecte bien plus fortement encore. On voit des hommes, d'ailleurs très-* vigoureux, saisis constamment, h une certaine hauteur, par des nausées, des vomissements, et même des défaillances, suivies d'un sommeil presque léthargique. Et tous ces accidents cessent, malgré la continuation de la fatigue, dès qu'en descendant ils ont regagné un air plus dense. .

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Tandis que nous faisions des épreuves et des réflexions sur celte lassitude causée par la subtilité de l'air, et que nous goûtions souvent le plaisir de la dissiper par quelques moments de repos, notre temps s'écoulait; nous mîmes cinq heures et demie depuis la pierre à Bérard, où nous avions quitté nos mulets, jusqu'à la cime de la montagne K

L'objet qui fixe d'abord les yeux de l'observateur placé sur la cime du Buet, c'est le Mont-Blanc. Il semble que, de la cime d'une aussi haute montagne, il devrait paraître moins élevé que de la plaiue ou du fond des vallées ; et c'est pourtant le contraire, parce que du bas les parties saillantes de son corps cachent sa tête, ou dérobent du moins sa distance; en sorte qu'on voit en raccourci et d'un seul coup d'œil toute la montagne, au lieu que de la cime du Buet, les yeux, après avoir plongé jusqu'au pied du Mont-Blanc, sont obligés de se relever pour monter jusqu'à son sommet, et en mesurent ainsi Tétonnante hauteur. A l'est du Mont-Blanc on voit l'aiguille du Midi et les autres rochers en pyramides qui dominent la vallée de Chamouni, puis la haute cime du glacier d'Argentière ; et plus loin, l'aiguille qui domine le glacier du Tour termine le vaste district des hautes Alpes de Chamouni. Les intervalles de ces hautes pyramides et de ces arêtes sont remplis de grands et magnifiques glaciers que l'on voit naître

< Hauteur du Buet : au-dessus de la mer, 3076 mètres : audessus du lac de Genève, 2710 mètres. Dans les notes suivantes, nous ne donnerons plus que les hauteurs prises au-dessus de la mer; pour les réduire en hauteurs au-dessus du lac de Genève, il suffira de retrancher du chiffre qui les représente, 366 mètres.

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dans d'affreuses solitudes , entre des rochers noirs et stériles , et s'étendre de \k jusque dans les basses vallées, an milieu des forêts et des pâturages.

Ces immenses et antiques rocbers, noircis par les eaux qui distillent sur leurs flancs, et entrecoupés de neiges et de glaces resplendissantes, vus par un beau jour au travers de l'air transparent de ces hautes régions, présentent le plus grand spectacle qu'il soit possible d'imaginer. La vue que l'on a du haut de l'Etna est sans doute plus étendue et plus riante, mais celle de la chaîne des Alpes, que l'on découvre de la cime du Buet, est peut-être plus étonnante : elle excite dans l'âme une émotion plus profonde, et donne plus à penser au philosophe. Car, sans s'arrêter à la contemplation de ces neiges et de ces glaces et à la douce assurance qu'elles donnent de la perpétuité des fleuves dont elles sont les sources, si l'on réfléchit sur la formation de ces montagnes', sur leur âge , sur leur succession , sur les causes qui ont pu accumuler ces éléments pierreux à une si grande hauteur au-dessus du reste de la surface*3u globe ; si l'on recherche l'origine de ces éléments, si l'on coïKidère les révolutions qu'ils ont subies, celles qui les attendent, quel océan de pensées î Ceux-là seuls qui se sont livrés à ces méditations sur les cimes des hautes Alpes savent combien elles sont plus profondes, plus étendues, plus lumineuses, que lorsqu'on est resserré entre les murs de son cabinet.

A l'ori^t des montagnes de la Savoie commencent celles du Valais. Le Rhône, qui prend sa source dans ces montagnes, en arrose la principale vallée. Vue d'ici, cette vallée présente le plus bel aspect : sa verdure,

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coupée par le beau fleuve qui y serpente, repose agréablement les yeux fatigués de beautés terribles des ro-»' chers et des glaces de la chaîne centrale. L'œil découvre encore la Dent-du-Midi qui domine la ville de Saint- Maurice, les Denls-d'Oche, une portion du lac de Genève et cette ville même, la cime du Môle, la vallée de Cluse, TArve et Bonneville. Toute celte partie de Thorizon est terminée par le Jura, que Ton voit à une grande distance comme une ligne bleue et uniforme qui commence sur la gauche de la Dent-du-Midi , et vient presque se confondre avec les montagnes des environs de Chambéry et d'Annecy. On aperçoit encore des montagnes très-éloignées qui paraissent être dans le Dauphiné ou peut-être dans le voisinage du lac du Bourget, ' Nous séjournâmes sur la cime du Buet environ deux heures ; nous mîmes le double de ce temps h redescendre à la Poya, et nous revînmes encoie de là con^ cher à Chamouni , où nous n'arrivâmes que vers les onze heures du soir. Le mauvais temps nous y retint le lendemain et le surlendemain matin ; mais le 15 après midi, le temps paraissant bien rétabli, nous résolûmes d'aller coucher sur le Montanvert, afin qu'en partant dé là le lendemain de grand malin nous eussions le tevaps de pénétrer jusqu'au fond de la grande vallée de glace.

8/l LE MONTANVERT.

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