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LE MONTANVERT. — LA SOURCE DE L ARVEIRON

liO niontaiiTorl.

Ce que les gens de Chamouni nomment proprement le Montanvert est un pâlurage élevé de quatre cent vingt-huit toises au-dessus de la vallée de Chamouni, et par conséquent de neuf cent cinquante-quatre audessus de la mer. Il est au pied de l'aiguille de Charmoz, et immédiatement au-dessus de cette vallée de gjace dont la partie inférieure porte le nom de Glacier* des Bois, On y conduit ordinairement les étrangers, parce que c'est là un site qui présente un magnifique aspect de cet immense glacier et des montagnes qui le bordent, et parce qu'on peut de là descendre sur laglace, et voir sans danger quelques-unes des singularités qu'elle offre. Je crois donc faire plaisir aux voyageurs en décrivant avec quelque soin ce qui, dans cette excursion, me paraît le plus digne de fixer leur attention.

Le chemin, ou plutôt le sentier qui du Prieuré conduit au Montanvert, est rapide en quelques endroits, mais nulle part dangereux. On fait communément cette route à pied : en allant doucement et en reprenant haleine de temps à autre, on y met environ trois heures ; mais on peut en faire ^ moins la moitié à mulet. J'ai

même vu un gentilhomme anglais, qui s'élait foulé le pied, la faire en entier sur une petite mule : il est vrai que cette mule était d'une force et d'une sûreté tout h fait extraordinaires; mais quant à la première moitié de cette montée, on peut la faire, je le répète, sans aucun danger sur les mulets de Chamouni.

En allant du prieuré au Montanvert, on commence par traverser obliquement le fond de la vallée de Chamouni aumilieu de prairies et de champs bien cultivés. On entre ensuite dans une forêt mélangée de bouleaux, de sapins et de mélèzes. On monte au travers de celte forêt par une pente, tantôt oblique et douce, tantôt directe et rapide, parsemée des débris de la même montagne. A quelques pas au delh, on passe auprès d'une fontaine, nommée Caillet, qui est k moitié chemin du Montanvert : elle ne donne qu'un filet d'eau, mais pure, fraîche, sous des arbres touffus, à l'ombre desquels on prend volontiers quelques moments de repos.

A une -petite heure de marche au-dessus de la fontaine, on traverse une ravine, creusée, non par les eaux, mais par les avalanches de neige et par les pierres qui se détachent d'une ^tête de roche feuilletée qui la

I domine. Cette tête est toute composée de grandes pièces qui semblent n'avoir entre elles aucune liaison ; il s'en détache presque continuellenient des morceaux grands ou petits; on avertit ceux qui passent dans cet endroit de ne faire aucun bruit, même de ne pas parler trop haut, de peiir que l'ébranlement de Fair ne fasse tomber quelque fragment de rocher. J'ai essayé quelquefois de tirer \k en Tair un coup de pistolet, et j'ai toujours vu quelques fragments tomber immédiatement après. On

peut faire cette expérience sans aucun danger, parce qu'on voit venir les pierres d^^assez loin pour avoir le temps de les éviter.

Quand on a traversé cette ravine pierreuse, on a le choix de deux sentiers pour aller au Montanvert : l'un sur la droite, étroit et un peu scabreux ; l'autre large et sûr, mais qui commence par descendre pour remonter ensuite, et qui est par conséquent plus long et plus fatigant.

En montant au Montanvert, on a toujours sojus ses pieds la vue de la vallée de Chamouni, de TArve qui l'arrose dans toute sa longueur, d'une foule de villages et de hameaux entourés d'arbres et de champs btea cultivés. Au moment où l'on arrive au Montanvert, la scène change ; et au lieu de cette riante et fertile vallée, on se trouve presque au bord d'un précipice, dont le fond est une vallée beaucoup plus large et plus étendu©^ remplie de neige et de glace, et bordée de montagnes c^ lossàles, qui étonnent par leur hauteur et par leurs formes, et qui effraient par leur stérilité et leurs escarpements. Ce glacier descend jusque dans la vallée de Chamouni, oi!i on le nomme le glacier des Bois, du nom d'un hameau près duquel il se termine : c'est de son extrémité inférieure que sort le torrent de l'Arveîron, A son extrémité supérieure, il paraît se diviser en deux ^branches, dont l'une s'élève du côté de l'est, et prend le nom de glacier de Léchaud; l'autre remonte a^ sudouest, passe derrière les aiguilles de Chamouni,* se réunit aux glaces qui descendent de la 'cime du Mont- Blanc, et se nomme le TacuL On voit du Montaayert ces deux branches se séparer au pied d'une ha^^e mon^

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lagae, qui se nomme les Pèriades. La petite portion de ce glacier que Ton découvre du haut du Montanvert a au moins deux lieues de longueur sur une demi-lieue de largeur ; mais à Tœil en ne lui donne pas le quart de cette étendue, parce que les masses des montagnes qui la bordent sont si grandes, qu'elles écrasent et rapetissent tout ce qui est près.

La surface du glacîer, vue du Montanvert, ressemble à celle d'une mer qui aurait été subitement gelée, non pas dans le moment de la tempête, mais à Tinstant où le vent s'est calmé, et où les vagues, quoique trèsliatties, sont émoussées et arrondies. Ces grandes ondes sont à peu près parallèles à la longueur du glacier, et elles sont coupées par des crevasses transversales qui paraissent bleues dans l'intérieur, tandis que la glace paraît blanche à sa surface extérieure.

Entre les montagnes qui dominent le glacier des Bois, celle qui fixe le plus les regards de l'observateur, est un grand obélisque nde granit qui est en face du xMontanvert, de l'autre côté du glacier. On le nomme l'aiguille du Dru^ et en effet sa forme arrondie et exccssiveiaent élancée lui donne plus de ressemblance avec une aiguille qu'avec un obélisque ; ces côtés semblent polis comme un ouvrage de l'art, on y distingue seulement quelques aspérités et quelques fentes rectilignes, très-nettement tranchées *.

Lorsqu'on s'est bien reposé sur la jolie pelouse du Montanvert, et qu'on ^'est rassasié, si l'on peut jamais l'être, du grand spectacle que présentent ce glacier et les

* Hauteur ; au-dessus de la vallée, 5771 mètres : au-dessus de la mer, 3793 mitrt^s.

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montagnes qui le bordent, on descend par un sei^ier rapide enlre des rhododendrons, des mélèzes et des aroles, jusqu'au bord du glacier. Au bas de cette pente, on trouve ce qu'on appelle la moraine du glacier^ ou cet amas de sable et de cailloux qui sont déposés sur les bords du glacier, après avoir été broyés et arrondis par le roulis et le frottement des glaces. De Ik on passe sur le glacier même, et s'il n'est pas trop scabreux et trop entrecoupé de grandes crevasses, il faut s'avancer au moins jusqu'à trois ou quatre cents pas pour se faire une idée de ces grandes vallées de glace. En effet, si l'on se contente de voir celle-ci de loin, du Montanvert, par exemple, on n*en distingue point les détails; ses inégalités ne semblent être que les ondulations arrondies de la mer après l'orage ; mais quand on est au milieu du glacier, ces ondes paraissent des montagnes, et leurs intervalles semblent être des vallées entre ces montagnes. Il faut d'ailleurs parcourir un peu le glacier pour voir ses beaux accidents, ses larges et profondes ^ crevasses, ses grandes cavernes, ses lacs neraplis de la plus belle eau renfermée dans des murs transparents de couleur d'aigue-marine ; ses ruisseaux d'une eau vive et claire, qui coulent dans des canaux de glace, et qui viennent se précipiter et former des cascades dans des abîmes de glace. Je ne conseillerais cependant pas d'entreprendre de le traverser vis-à-vis du Montanvert, à moins que les guides n'assurent qu'il connaissent l'état actuel des glaces, et que l'on peut y passer sans trop de difficulté. J'en courus les risques dans mon premier voyage en 1760, et j'eus bien de la peine à en sortir : le glacier dans ce moment-là était presque impraticable du

côté opposé au Montanvert, je franchissais les fentes qui n'étaient pas trop larges ; mais il se présenta des vallons de glace très-profonds, dans lesquels il fallait se laisser couler pour remonter ensuite du côté opposé avec une fatigue extr^e : d'autre fois, pour traverser des crevasse»- extrêmement larges et profondes, il me fallait passer comme un danseur de corde sur des arêtes de glace très-étroites, qui s'étendaient de l'un des bords cl l'autre. Le l^on Pierre Simon, mon premier guide sur les^ hautes Alpes, se repentait bien de m'avoir laissé engager dans cette entreprise; il allait, venait, cherchait les passages les moins dangereux, taillait des escaliers dans la glace, me tendait la main lorsque cela était possible, et me donnait en même temps les premières leçons de l'art, car c'en est un, de poser convenablement les pieds, de poster son corps et de s'aider de son bâton dans ces passages difficiles. J'en sortis pourtant sans autre mal que quelques cotftusions que je m'étais faites en me laissant dévaller volontairement sur des pentes de glace très-rapides que nous avions à descendre. Pierre Simon descendait en se glissant debout sur ses pieds, le corps penché en arrière et appuyé sur. son bâton ferré ; il arrivait ainsi au bas de la glace sans se faire aucun mal. Les voyageurs qui se trouveront près de ces ravines feront bien d'engager quelqu'un des guides à se glisser de cette manière dans quelque endroit où il ne puisse courir aucun danger; on sera étonné de la hardiesse avec laquelle ils descendent ainsi dés pentes de glace d'une rapidité effrayante, et de la justesse avec laquelle ils retardent ou accélèrent leur marche et s'arrêtent même quand ils le veulent, en < * 8.

enfonçant plus ou moins dans la glace te pointe de leurs bâtons. Cet exercice est beaucoup plus difficile qu'on ne le croirait d'aboixi, et il faut faire bien des chutes avant d'avoir acquis la précision dont il est susceptible.

Après avoir traversé le glacier, je me reposai dans des pâturages que Ton nomme le plan de i'aiguille du Dru, Gomme on ne peut parvenir à ces pâturages qu'en traversant le glacier, toute la communauté qui veut y conduire ses bestiaut se rassemble au coitunencemgnt de Télé pour leur frayer une route sur la glace : on y conduit ainsi un certain nombre de génisses, et une ou

* deux vaches à lajjt pour la nourriture de leur gardien. Elles restent 1^ jusqu'au comiifencement de l'automne,

^ oiîi l'on va de nouveau leur frayer un chemin pour le retour; car celui qu'on avait fait pour les ramener est souvent détruit quelques heures après par le mouvement continuel de la glace. Le berger lui-même ne des^. cend au village qu'une ou deux fois dans la aaisoâ, pour chercher sa provision de pain, et tout lé reste du tempe il demeure parfaitement seul avec son troupeau dans celte affreuse strfitude. Lorsque je fus là en 13[60, je rencontrai le berger, c'était alors un vieillard k longue barbe, vêtu de peau de veau avec le poil en deliors ; il avait l'air aussi sauvage que le lieu m^me qu'il habitait ; il fut très-étonné de voir un étranger, et je crois bieo que j'étais le premier dont if eût reçu la visite ; j'aumia souhaité qu'il lui restât de cette visite un souvenu* agré%>^ ble ; mais il ne désirait que du tabac, je n'en avaus points et l'argent que je lui dobnai ne parut lui faire w^wl plaisir.

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Eq revenant du Montanvert au Prieuré de Chamouni, si Ton ne veut pas faire deux fois le même chemin, et que Ton ne craigne pas une descente rapide, on peut, en suivant d'assez près le glacier, descendre par une prate que Ton nomme la Fciïa. On arrive au bas du glacier, et Ton voit TArveiron en sortir par une arche de giftce.

8*«r«e de l'.trTciroii.

L'Arvei!t>n est un torrent considérable qui sort de restfémité inférieure du glacier des Bois par une grande arclie de glace, que les gens du pays nomment Vembouchwv de i'Arv€i)\)nf quoi qu'au vrai ce soit là sa source, ou du moins le premier endroit où il se montre à découvert.

On peut y aller, comme je l'ai dit, direcleraçut en descendant du Montanvert; mais c'est une route si faf iiganle par sa rapidité, que je ne saurais la conseiller. En y allant au contraire du Prieuré, c'est une prome- , nade charmante d'une petite heure, toute de plain-pied, que l'on peut même faire en voiture, en traversant de belles prairies et une superbe forôt.

La sonrce de TArveiron est un des objets les plus dignes de la curiosité des voyageurs. Que l'on se figure une profonde caverne, dont l'entrée est une voûte de glace de plus de cent pieds d'élévation, sur une largeur proportionnée ; cette caverne est taillée parla main de la nature, au milieu d'un énorme rocher de glace qui par le jeu de la lumière paraît, ici, blanche et opaque

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comme de la neige, là, transparente et verte comme raigue-marine. Du fond de cette caverne sort avec impétuosité une rivière blanche d'écume, et qui souvent roule dans ses flots de gros rochers de glace. En élevant les yeux au-dessous de cette voûte, on voit un immense glacier, couronné par des pyramides de glace, du milieu desquelles semble sortir l'obélisque du Dru dont la cime va se perdre dans les nues. Enfin, tout ce tableau est encadré par les belles forêts du Montanvcrt et de l'aiguille du Bochard, et ces forêts accompagnent le glacier jusqu'à sa cime qui se confond avec le ciel.

Le lieu où l'on jouit de ce spectacle est extrêmement sauvage ; depuis que les glaces ont beaucoup diminué, il n'est resté que des amas de sable ^t de blocs déposés par le glacier; on n'y voit aucune verdure ; mais il y a sept ou huit ans que le glacier descendant beaucoup plus^bas, cette voûte se trouvait auprès d'une forêt de mélèzçs, dont le fond était un beau sable blanc, relevé par des touffes des belles fleurs rouges le VcpUobnim, par les fleurs étoilées du sempervïvum arachnoideum, "• et par celles de la saxifraga antumnalis.

On a quelquefois la curiosité d'entrer dans cette caverne, et on peut en effet s'y enfoncer assez avant, lorsqu'elle est large et que l'Arveiron ne la remplit pas entièrement; mais c'est toujours une témérité, parce qu'il se détache fréquemment de grands fragments de sa voûte. Lorsque nous allâmes la visita en 1778, nous remarquâmes dans l'arche qui formait l'entrée de la voûte une grande crevasse presque horizontale, coupée à. ses extrémités par des fentes verticales : il était aisé de présumer que toute cette pièce se détacherait

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bientôt; eflectivement , on entendît dans la nuit un bruit semblable à on coup de tonnerre. Cette pièce, qui formait la clef de la voûte, était tombée, et avait entraîné par sa chute celle de toute la partie extérieure de l'arche ; cet amas de glace suspendit pendant quelques moments le cours de TArveiron : ses eaux s'accumulèrent dans le fond de la caverne, et rompant ensuite tout h coup cette digue, elles entraînèrent avec violence tous ces grands blocs de glace, les brisèrent contre les rochers dont est parsemé le lit du torrent, et en char-p rièrent des fragments à de grandes distances. Nous vîmes le lendemain, avec une espèce d'effroi, la place où nous nous étions arrêtés la veille couverte de grands quartiers de ces glaces.

C'est ainsi que celle voûte se détruit, et c'est ainsi qu'elle se forme. En hiver, il n'y en a point du tout ; l'Arveiron, alors très-petit, sort en rampant de dessous la glace qui descend en talus jusqu'au niveau du tefrain; mais lorsque les chaleurs enflent les eaux de ce torrent, et facilitent la désunion des parties de la glace, il ronge par les côtés les glaces qui gênent sa sortie ; alors celles du milieu, n'étant plus soutenues, tombent dans l'eau qui les entraîne, et il s'en détache ainsi successivement des morceaux, jusqu'à ce que la partie supérieure ait pris la forme d'une voûte dont les parlies se soutiennent mutuellement. Cette voûte change d'un jour à l'autre; quelquefois elle s'écroule en entier, mais il s'en réforme bientôt une nouvelle.

On demandera peut-être pourquoi ce glacier est le seul qui soit terminé par une arche de glace de cette grandeur et de celte beauté. C'est qu'il est le seul, du

^k SOURCE DE l'ARVEIRON.

tuoîns à moi connu, qui ait k son extrémité inférieure des glaces d'une aussi grande épaisseur et d'une telle consistance, qui se termine sur un plan horizontal, et dont il sorte un torrent aussi considérable; car il faut toutes ces conditions réunies pour produire une belle arche. En effet, si ^e glacier vient se terminer sur un plan fort incliné, comme cela arrive très-souvent, le moindre mouvement du glacier culbute les glaçQns, et ne laisse pas à la voûte le temps de se former ; s'il ne sort que peu d'eau du glacier, la voûte est nécessaire* ment étroite et basse à proportion, parce que c'est la largeur du torrent qui détermine celle de la voûte, et par cela même sa hauteur; si enfin sa glace est mince ou fragile, la voûte ne peut avoir ni grandeur, ni solidité.

Du reste cette voûte de glace n'est point toujours éga* lement belle, ni également grande ; elle n'est pas non plus constamment k la même place, parce que le glacier s'avance quelquefois dans la vallée, et d'autres fois se retire. Les fragments de granit qu'il a déposés témoignent qu'il descendait autrefois de ce côté-là beaucoup ' plus bas qu'il ne fait aujourd'hui.

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