CHAPITRE IX
Pour aller du Prieuré au col de Balme, il faut passer à Argenlière. A trois petits quarts de lieue de cet endroit, on trouve le village du Tour ; on le voit d'assez loin à Textrémité d'une espèce de cul-de-âac ou d'enceinte arrondie, fermée de tous côtés par des montagnes. Le pied de ces montagnes est couvert de pâturages, mais sans aucun arbre, le vent étant là trop violent pour en laisser croître. Sur la droite est le glacier du Tour, qui descend assez bas par ur\e pente rapide : ses glaces, qui ne charrient que peu ou point de terre et de pierres, sont très-blanches, et forment un bel effet au milieu de cette verdure. Le fond de cette enceinte est très-bien cultivé. Les habitants de ce village, le plus élevé et le plus froid de la vallée, réparent, à force d'industrie et d'activité, le tort que leur font la rudesse de leurs hivers et la brièveté de leurs étés. Leurs moissons en avoine, en lin, en orge, avaient au mois de juillet la plus belle apparence ; mais elles étaient encore bien éloignées de leur maturité. Ils cultivent aussi des fèves et beaucoup de pommes de terre. Leurs pâturages, que nous traversâmes au-dessus des champs, sont aussi les plus beaux de la vallée, parce qu'ils ont l'attention d'établir leurs chalets dans les lieux les plus élevés, pour faire couler sur les ppairies tous les égouts de leurs étables.
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Mais les hivers y sont affreux ; les neiges chassées de tous côtés par les vents s'accumulent sur le village, quelquefois jusqu'à douze pieds de hauteur. Ces mêmes neiges leur causeraient un bien plus grand dommage en retardant excessivement les semailles du printemps, s'ils n'avaient pas inventé un moyen fort simple et peu dispendieux d'accélérer leur fonte sur toutes leurs campagnes. C'est un problème que je laisse pour le moment à résoudre à mes lecteurs : je dirai ailleurs de quelle manière l'ont résolu ces bons montagnards.
Avant d'arriver au village, on passe le Buisme, torrent qui sort du glacier pour aller se jeter dans l'Arve; celle-ci au-dessus de ce torrent, réduite à ses propres eaux, n'est qu'un petit ruisseau qui ferait à peine tourner un moulin. A trois quarts de lieue au-dessus du Tour, on laisse à sa droite les chalets de Charamillan ; on descend ensuite dans le lit de l'Arve, que l'on traverse pour remonter du côté des chalets de Balme. Mais pour jouir de la plus belle vue, il ne suffit pas de monter au haut du col, il faut encore gagner la plus haute limite entre le Valais et la Savoie, qui est à onze cent qualre-vingl-une toises au-dessus de la mer. Je mis pour y aller une heure et trois quarts depuis le village du Tour, et en tout quatre heures et demie depuis le Prieuré de Chamouni.
Quoique la vue du Breven soit à mon gré bien plus belle que celle de Balme, celle-ci a'cependant beaucoup de partisans. Celle-là présente le Mont-Blanc, sa chaîne et ses glaciers en face et dans toute leur étendue ; celle-ci les prend de profil et en raccourci. Dulhaut du col de Balme, toutes les aiguilles que j'ai décrites dans le cha-
pitre précédent semblent faire corps avec le Mont- Blanc ; et en revanche d'autres sommités qui, depuis le Braven, semblent se confondre avec le Mont-Blanc, comme Taiguille du Goàté et le dôme de neige qui la domine, paraissent d'ici s'en détacher; son éloignement n empêche pas qu'il ne paraisse toujours prodigieusement élevé ; il écrase tout ce qu'on lui compare. La chaîne du Breven et des Aiguilles-Rouges, que Ton voit aussi de profll, ne semble auprès de lui que des taupinières, et la vallée de Chamouni, qui se présente suivant sa longueur, paraît singulièrement profonde et resserrée entre ces grandes montagnes. La haute aiguille d'Argenlière, assise entre le glacier de ce nom et celui des Bois, et de laquelle l'aiguille du Dru se détache vers le haut comme la serre entr'ouverte d'une écrevisse, forme après le Mont-Blanc le plus bel effet. On découvre aussi une partie de la vallée de Valorsine et le col de Bérard, par lequel on monte au Buet ; on reconnaît toute la route que l'on fait pour monter à cette haute cime : d'ici elle ne paraît point très-élevée, mais on en voit très-bien les détails jusqu'à ses neiges saillantes en avant-toit du côté de l'est; on distingue même à l'aide d'une lunette les couches de neige condensée qui recouvrent sa sommité. On a sous ses pieds, au nord, un grand étang qui se nomme le lac de Catogne; au nord-est une sommité attenant à la montagne même de*Balme, plus élevée que la pointe où nous sommes, et composée de feuillets pyramidaux presque verticaux, de nature calcaire; dans le Fointaîn du même côté, les sommités neigées des Alpes qui séj)arenl le Valais du canton de Berne, la Gemmi, le Grimsel, la Fourche, etc.
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Lorsqu'on veut de cette sommité aller à Martîgny, on commence par descendre au col de Balme, au-dessus duquel on s'élait élevé, et on vient en demi-heure aux chalets des Hirbagères, qui sont les premières habitations valaisannes que Ton rencontre sur cette route. De là on descend jusqu'au fond de la vallée, ou plutôt du cul-de-sac dans lequel est situé le village de Trient. On laisse ce village plus bas sur la gauche, en môme temps que l'on laisse sur la hauteur à droite le glacier de Trient, d'où sort un torrent que Ton traverse. De là on commence à remonter pour passer un autre col qui se nomme la Fordaz, La montée est d'une bonne demiheure. En la faisant, on traverse des forêts que les Valaisans ont brûlées pour y semer des avoines; et comme ils ont négligé d'arracher les pieds d'arbres que les flammes n'ont pas entièrement consumés, les troncs de ces arbres à demi-brùlés, qui s'élèvent au-dessus de l'herbe, ont un air de ruine et de désolation qui augmente la tristesse qu'inspire ce cul-de-sac borné et sauvage. Aux deux tiers de la montée, on passe, comme dans toutes les avenues du Valais, une porte pratiquée dans une muraille qui ferme le passage étroit entre la montagne et le précipice. Derrière cette muraille est une petite redoute nommée le fort de Trient ; mais il n'y a point de garde, et l'édifice même tombe absolument en ruine.
Du haut de ce passage, élevé de sept cent soixantedix-huit toises au-dessus de la mer, on n'a point une vue étendue ; on ne voit que des prairies couronnées par des forêts de mélèzes ; mais, un peu plus bas, la vallée; se retournant vers le nord,^uvreun aspect superbe sur
tout le cours du Rhône, sur le Valais que ce fleuve arrose dans toute sa longueur, et sur les hautes cimes des montagnes qui le bordent. On pense avec regret que les replis tortueux de ce fleuve, qui font à JJœil un si bel efiet, rendent inculte et* malsain presque tout le fond de cette grande vallée. Cette descente, qui dure environ deux heures, est moins rapide que celle du col de Balme à Trient ; on la fait toujours à Tombre : ce sont d*abord des sapins, puis des hêtres, ensuite des poiriers, enfin des châtaigniers et des noyers de la plus grande beauté et de la plus forte végétation. On met en tout environ quatre heures et demie depuis le haut de la montagne de Balme jusqu'à Martigny.