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CHAPITRE XIII

Lorsque je fis pour la seconde fois, en 177/», le voyage de Courmayeur par rAllée-Blanche pour observer le Mont-Blanc, je compris que je ne jugerais pas bien de sa forme, à moins que je ne trouvasse une haute montagne située vis-à-vis de lui, du haut de laquelle je pusse Tembrasser en entier d'une seule vue.

J'examinai, dans ce dessein, les montagnes au sudest du Mont-Blanc, parce que j'avais vu, de TAUée- Blanche, que c'était de ce côté-là qu'il présentait à découvert les plus grands escarpements ; et je crus avoir trouvé ce qu'il me fallait dans une haute cime située au sud-ouest de Courmayeur. Mais il s'agissait de savoir si elle était accessible et quelle route il fallait prendre pour y aller; on m'indiqua le marguillier de la paroisse comme un chasseur de chamois qui connaissait parfaitement les montagnes ; je le consultai, il ne se ressouvenait pas d'être allé précisément là ; mais il connaissait en gros le pays, savait de quel côté il fallait attaquer la chaîne dont cette cime faisait partie, et il m'assura qu'il me conduirait sur cette sommité ou sur quelque autre dans une position analogue, qui remplirait également mes vues. Notre voyage eut tout le succès que je pouvais en espérer, et nous apprîmes (}es bergers du voisinage

illi LE GRAMONT.

le nom de cette montagne. Dès lors les descriptions de M. Bourrit et de M. Deluc lui ont donné quelque célébrité; mais certainement aucun amateur connu des montagnes n'y était allé et n'y avait même pensé avant moi.

Je me fis un grand plaisir d'y retourner en 1778, d'autant mieux qu'y étant allé seul en 1764, je souhaitais beaucoup de soumettre mes observations à des juges aussi éclairés que MM. Trembley et Pictet.

Cette montagne est très-escarpée du côté du Mont- Blanc et du côté de Courmayeur, ce qui oblige à la prendre par derrière en faisant un grand détour. Pour gagner donc du temps sur celle grande route, et pour pouvoir en consacrer davantage à nos observations, nous profitâmes d'une soirée, qui d'ailleurs nous était inulile, pour aller coucher dans le village d'Éléva, situé au pied de cette montagne, à deux lieues de Courmayeur. Dans cette vue, nous suivîmes pendant trois quarts d'heure la grande route de Courmayeur à Turin. On quitte cette route dans un hameau nommé Paievieux; de là on descend à la Doire, on la traverse et on vient passer au village de Pré-Saint-Didier. On entre là dans une vallée qui conduit au petit Saint-Bernard, et dans laquelle coule un torrent nommé la Tuile, qui vient d'un village du même nom. Ce torrent, près de Saint-Didier, passe dans le fond d'une étroite et profonde crevasse.

La grande route n'entre pas dans cet étroit défilé; elle s'élève par une pente rapide au-dessus du rocher que le torrent divise. Après avoir fait celte montée, on traverse une belle forêt de sapins, par un sentier large

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et horizontal, au bord d'une pente assez raide, mais qui' ne paraît pas dangereuse. Nous apprîmes pourtant que quinze jours auparavant cet endroit avait été funeste à une paysanne. Elle passait là avec son mari ; il voulut la prendre en croupe sur son mulet ; le mulet rua et les jeta l'un et l'autre sur la pente de la montagne ; l'homme fut arrêté par un tronc d'arbre et n'eut aucun mal; mais la femme roula jusqu'au bas et fut précipitée dans les rochers qui bordent le torrent, où l'on ne put pas même retrouver son corps. Une petite croix marque, suivant l'usage, l'endroit du chemin où arriva cet accident. Dans le physique, comme dans le moral, les précipices que Ton ne voit pas, et auxquels on arrive par des pentes plus ou moins rapides, sont beaucoup plus dangereux que ceux qui se montrent à découvert ; dès qu'une fois on a commencé à glisser ou à rouler avec un peu de vitesse, cette vitesse s'accélère continuellement, et il devient impossible de se retenir.

Le village d'Éléva, où nous couchâmes, est bâti sur le penchant de la montagne ; il est élevé, suivant l'observation de M. Pictet, de six cent soixante-douze toises au-dessus de la mer. Il est assez grand, et, comme dans beaucoup de villes et de villages de l'Italie, les maisons excessivement rapprochées ne laissent entre elles que des rues extrêmement étroites. Nous logeâmes chez A.-J. Perrot, paysan riche pour son état. Il nous reçut dans une petite chambre assez propre, qui est celle de M. l'abbé son frère : il voulait môme nous donner son lit ; mais nous aimâmes mieux dormir dans la grange sur de la paille fraîchç. Notre hôte était un très-bel homme et portait une physionomie gaie, franche et

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hooDête. n traitait de folie notre goût pour les montagnes ; nous lui demandâmes s'il croyait que nous eussions beau temps le lendemain, et lui, qui aurait désiré de la pluie pour ses pâturages, frappa sur Tépaule de l'un de nous, en disant : «Il ne fera que trop beau temps pour des fous comme vous. »

En montant d'Élévaau haut du Gramont, on chemine d'abord entre des champs, puis par une pente pierreuse et inculte, ensuite par un bois de mélèzes, et enfin par des pâturages. Cette montée est extrêmement rapide ; mais comme il n'y a point de précipices, que les sentiers sont partout assez larges et bien entretenus, nous pûmes aller sur nos mulets presque jusqu'aux derniers mélèzes, et cela dans une heure et demie depuis Éleva. Sûrement, si nous avions fait cette route à pied, nous y aurions mis plus de deux heures, et nous nous serions bien fatigués, au lieu que nous arrivâmes là tout frais pour faire à pied le reste de la montée, qui est très-rapide, et qui nous prit encore une heure et vingt minutes.

J'éprouvai une satisfaction inexprimable en me retrouvant sur ce magnifique belvédère qui m'avait déjà donné tant de plaisir quatre années auparavant. L'air était parfaitement pur; le soleil versait à grands flots sa lumière sur le Mont-Blanc et sur toute sa chaîne ; aucun nuage, aucune vapeur ne nous dérobait la vue des objets que nous venions contempler, et la certitude de jouir pendant plusieurs heures de ce grand spectacle donnait à l'âme une assurance qui redoublait le sentiment de la jouissance. Je voulus d'abord revoir et compléter les notes que j'avais prises en 177/i; mais je me

dégoûtai bien vite de ce travail ; il me semblait que c'était faire injure à cette nature sublime que de la comparer à autre chose qu'à elle-même. Je recommençai donc toutes mes observations.

Le premier objet de mon étude fut le Mont-Blanc. Il se présente ici de la manière la plus brillante et la plus commode pour l'observateur. On l'embrasse d'un seul coup d'oeil depuis sa base jusqu'à sa cime, et il semble avoir écarté et rejeté sur ses épaules son manteau de neiges et de glaces pour laisser voir à découvert la structure de son corps. Taillé presque à pic dans une hauteur perpendiculaire de seize cents toises, les neiges et les glaces ne peuvent s'arrêter que dans un petit nombre d'échancrures, et il montre partout à nu le roc vif dont il est composé. Sa forme paraît être celle d'une pyramide qui présente au sud-^st, du côté de Gramont, une de ses faces.

Deux grands glaciers partent des flancs du Mont- Blanc; l'un au nord-est, c'est le glacier de la Brenva; l'autre au sud-ouest, celui de Miage. On voit celui-ci embrasser en quelque manière le corps du Mont-Blanc; il semble même se recourber derrière lui du côté de la Savoie. Deux autres glaciers moins considérables sont comme nichés dans les cavités de la face que le Mont- Blanc nous présente ; l'un, au nord-est, est le glacier du Fresnay ; l'autre, au sud-ouest, est celui du Broglia. Mais ces glaciers ne montent point jusqu'à la cime du Mont-Blanc : depuis cette cime jusqu'à la cinquième partie, et même jusqu'au quart de sa hauteur, on ne voit que des neiges. Vers le sommet, ces neiges sont en quelques endroits accumulées à une épaisseur assers con-

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sidérable, que nous n* avons pourtant pas estimée plus de quarante ou cinquante toises. L'arête de la pyramide du Mont-Blanc, qui du côté du nord-est descend à son premier escalier, est couronnée d'un épais amas de neige qui forme comme un avant-^oit ea saillie de notre côté.

Nous examinâmes ces neiges avec beaucoup de soin, nous les observâmes même avec une excellente lunette acromatique, et nous nous assurâmes que c'étaient bien des neiges, et non point des glaces ; elles sont faciles à reconnaître à leur blancheur parfaite, au lieu que les glaces que nous voyons plus bas à la même distance ont une couleur d'aigue-marine demi-transparente, à laquelle on ne peut pas se tromper. En vain supposerait-on que les glaciers de la cime nous étaient cachés par des neiges fraîches qui leg couvraient. Car les coupes verticales que nous observions n'auraient pas pu retenir ces neiges, et dans les vrais glaciers situés de môme, mais un peu plus bas, nous distinguions parfaitement dans les coupures la vraie glace d'avec la neige fraîche dont elle était couverte.

Ces quatre glaciers du Mont-Blanc ne sont pas les seuls que l'on découvre du haut du Cramont; on voit encore celui de l' Allée-Blanche et cinq autres considérables du côté du col Ferret, sans parler d'un nombre de petits, jetés çà et là sur le penchant des rochers. Qu'on se figure donc le magnifique spectacle que <}oit former celte haute chaîne de grandes montagnes escarpées, taillées de la manière la plus hardie et la plus variée, entrecoupées par dix grands glaciers, et couronnées par des festons de neiges pures et brillantes.

LE CRAMONT. 179

La cime du Gramont ne domine pas immédiatement sur r Allée-Blanche ; elle en est séparée par des chaînes de montagnes plus basses, qui empêchent que les yeux ne plongent jusqu'au fond de cette vallée.

Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans le Gramont et dans toutes les montagnes voisines, c'est la situation de leurs couches, qui toutes montent du côté de la chaîne primitive. Cette inclinaison est surtout frappante quand on considère, du côté du sud-ouest, les sommités qui appartiennent à la chaîne du Gramont et aux chaînes inférieures plus voisines du Mont-Blanc. Ges sommités, terminées en pyramides aiguës, sont penchées contre le Mont-Blanc, et taillées à pic de son côté, vers lequel elles surplombent même quelquefois. Elles sont en si grand nombre, et leur situation, je dirai presque leur attitude, est si uniforme, que quand il y en a plusieurs les unes derrière les autres, on dirait que ce sont des êtres animés qui veulent se jeter contre le Mont-Blanc, ou qui du moins veulent le voir ; comme quand une foule de gens fixent le même objet, ceux qui sont les plus reculés se dressent sur la pointe des pieds et se penchent en avant pour voir par-dessus les têtes de ceux qui les précèdent. Je comptai depuis la chaîne dont le Gramont fait partie, jusqu'à celle qui domine immédiatement l'Allée-Blanche, dix suites parallèles de sommités. Du haut du Gramont, en se tournant du côté de l'Italie, on voit un entassement de montagnes qui s'étendent aussi loin que peut aller la vue. Parmi ces montagnes on en distingue une au sud-ouest qui est extrêment élevée : son nom est Ruiior; elle se présente au Cramont à peu près sous le même aspect que le Mont-

Jenëve; sa cime est couverte de neiges, un cier desceDd de sa moyenoe région, et il en )rrent qui vient se jeter dans la rivière de la

laison du Gramont et de sa chaîne contre le ic n'est pas un phénomène qui n'appartienne

seule montagne; il est commun à toutes les s primitives, dont c'est une loi générale que laires qui les bordent ont de part et d'autre ;he8 ascendantes vers elles. C'est sur le Crajc fis pour la première fois cette observation l'eue, que j'ai vérifiée ensuite sur un grand /autres montagnes. Les preuves multipliées ivais sous les yeux au moment où je l'eus 'autres analogues que ma mémoire me rap- »rd, me firent soupçonner son universalité, et mmédiatemeni aux observations que je venais ar la structure du Monr-Blanc et de la chaîne dont il fait partie. Je voyais celte chaîne com-

feuillels que l'on pouvait considérer comme es ; je voyais ces couches verticales dans le celte chaîne, et celle des secondaires presque dans le point de leur contact avec elles, le oins à de plus grandes distances, et s'approà peu de la situation horizontale, h mesure éloignaient de leur point d!appui. Je voyais uances entre les primitives et les siicondaires, s déjà obsei'vées dans la matière dont elles losées, s'étendre aussi à la forme et à la siluaur couches ; puisque toutes les sommités se' que j'avais sous les yeux se terminaient en

lames pyramidales aiguës et tranchantes, tout comme le Mont-Blanc et les montagnes primitives de sa chaîne. Je conclus de tous ces rapports que, puisque les montagnes secondaires avaient été formées dans le sein des eaux, il fallait que les primitifs eussent aussi la même origine* Ketraçant alors dans ma tête la suite des grandes révolutions qu'a subies notre globe, je vis la mer, couvrant jadis toute la surface du globe, former, par des dépôts et des cristallisations successives, d'abord les montagnes primitives, puis les secondaires; je vis ces matières s'arranger horizontalement par couches concentriques; et ensuite le feu ou d'autres fluidej élastiques renfermés dans l'intérieur du globe soulever et rompre cette écorce, et faire sortir ainsi la partie intérieure et primitive de cette même écorce, tandis que ses parties extérieures ou secondaires demeuraient appuyées contre les couches intérieures. Je vis ensuite les eaux se précipiter dans des gouffres crevés et vidés par l'explosion des fluides élastiques, et ces eaux, en courant à ces gouffres, entraîner à de grandes distances ces blocs énormes que nous trouvons épars dans nos plaines. Je vis en fm, apr^ la retraite des eaux, les germes des plantes et des animaux, fécondés par l'air nouvellement produit, commencer à se développer, et sur la terre abandonnée par les eaux, et dans les eaux mêmes qui s'arrêtèrent dans les cavités de la surface.

Telles sont les pensées*que ces observations nouvelles m'inspirèrent en 1774. Douze ou treize ans d'observations et de réflexions continuelles sur ce même sujet ont sans doute modifié ce premier germe de mes conjectures ; je n'en parle ici qu'historiquement, et pour faire

voir quelles sont les premières idées que le grand spectacle du Gramont doit naturellement faire éclore dans une tète qui n'a encore épousé aucun système.

Nous passâmes trois heures sur cette sommité ; j'y en avais aussi passé trois d^s mon premier voyage, et ces six heures sont certainement celles de ma vie dans lesquelles j'ai goûlé les plus grands plaisirs que puissent donner la contemplation et Tétude de la nature. Celui de la nouveauté que j'avais eu dans le premier voyage avait été compensé par le regret d'en jouir seul et de n'avoir ni témoin, ni juge de mes observations. Lacomj)agnie de MM. Trembley et Pictet, bien faits pour partager des plaisirs de ce genre, et pouro-ectifier les erreurs que j'aurais pu commettre, donna à cette jouissance toute la plénitude dont elle était susceptible. Nous nous en arrachâmes avec us vif sentiment de regret, et nous descendîmes k pied jusqu'à Éleva, d'où nous revînmes à chevul à Courmayeur.

DE GODRMAYEOR A LA CITÉ d'AOSTE. 1^3 ^

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