DE CODRMAYEDR A LA CITE D AOSTE
montagnes assez élevées, est remarquable par l'affreuse quantité de crétins dont il est affligé. On sait qu'on donne dans le Valais le nom de a*étins à des imbéciles qui ont ordinairement de très-gros goitres, et que cette « maladie est endémique dans quelques vallées des Alpes. • Dans la vallée d'Aoste, où il y en a peut-être encore plus que dans le Valais, on les nomme marons. La première fois que je passai à Villeneuve, tous les êtres raisonnables du village en étaient sortis pour les travaux de la campagne ; il ne restait, ou du moins l'on ne voyait dans les rues que des imbéciles. Je ne connaissais pas encore les signes extérieurs de cette maladie ; je m'adressai au premier que je rencontrai pour lui demander le nom du village, et comme il ne me répondait point, je m'adressai à un second, puis à un troisième ; mais un morne silence ou quelques sons inarticulés étaient leur unique réponse, et l'étonnement stupide avec lequel ils me regardaient, leurs goitres énormes, leurs grosses lèvres entr' ouvertes, leurs pesantes et épaisses paupières, leurs ganaches pendantes, leur teint basané, avaient quelque chose de tout à fait effrayant; on aurait dit qu'un mauvais génie avait changé en animaux stupides tous les habitants de ce malheureux village, en ne ' leur laissant de la figure humaine que ce qu'il en fallait pour qu'on pût connaître qu'ils avaient été des hommes. Je sortis de là avec une impression de froid et de tris- '' tesse qui ne s'effacera jamais de mon souvenir.
Au delà de Villeneuve, la vallée s'élargit considérablement, et prend un fond horizontal qu'elle n'avait point encore eu ; elle s'était, à la vérité, ouverte vis-à-vis -de Morgès, mais sans avoir, comme d*icià la Cité, un fond-.
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parfaitement égal et de niveau. A vingt minutes de Villeneuve, on traverse le village de Saint-Pierre, et on laisse à gauche son grand et antique château bâti sur le roc. Peu après, on passe sous un vieux château, bâti sur des terres éboulées.
En approchant de là Cité, la vallée s'élargit toujours davantage, les montagnes de part et d'autre ont peu de physionomie, elles paraissent tourner le dos à cette même vallée, dont la direction approche de Test-sudest. Nous mîmes deux heures de Villeneuve *& la Cité, et en tout sept heures et demie depuis Gourmayeur.
La Cité d'Aoste (Augusta prœtoria), capitale du duché de ce nom, est une petite ville, autrefois résidence d'un évêque. Les rues sont assez droites et d'une bonne largeur ; elles sont presque toutes arrosées par des ca^ naux d'eau courante, établissement tout à la fois bien sain et bien commode pour le peuple. Cette ville paraît avoir été beaucoup plus considérable du temps des Romains, à en juger du moins par les ponts, l'amphithéâtre et les autres constructions dont on y voit encore les restes.
Passage da grand Saint-Bernard*
Lorsqu'on sort de la Cité d'Aoste pour aller passer le Saint-Bernard, on tire à peu près^ droit au nord, -en traversant des vignes qui donnent un vin muscat très-doux et très-estimé. Ces vignes exposées au midi sur la pente d'une montagne brûlée et aride au-dessus d'elles, retentissant tles cris aigus et répétés des cigaleè, feraient croire que fon est dans un pays beaucoup plus méridional; et les mûriers, les amandiers, les micocouliers, dont on est environné, favorisent cette illusion. Cependant, au bout de cinq ou six heures de marche, on arrive dans le climat du Spitzberg et du Groenland.
On a sur la droite la profonde ravine qui ouvre entre les montagnes le passage de Saint-Bernard, et on en remonte la pen4e. Un torrent nommé le Butier coule au fond de cette ravine. Ce torrent bordé de beaux arbres, et les collines qui le dominent couvertes de terrains cultivés, présentent un aspect agréable qui semble rafraîchir un peu le chemin brûlant par lequel on monte. Mais à mesure que l'on s'élève, l'air devient moins suffocant, et déjà, à demi-lieue de la Cité, le village de Signaye, ombragé de beaux noyers, donne quelque rafraîchissement au voyageur. A une lieue *3e ce village on traverse celui de Gignaud. Bientôt la route change de direction, et tire sur la gauche, presque directement à l'ouest, en suivant ufie autre vallée au fond de laquelle coule un autre torrent qui se nom»e aussi le Butier. * .
À trois quarts de lieue de Gignaud, on passe par une porte destinée à fenner cette avenue du Piémênt, et dans un endroit bien choisi pour ce dessein ; car le chemin est là en corniche, serré entre le précipice et la moatagne taillée à pic au-dessus de lui. Ce passage se nomm la Cluse,
Après avoir traversé le petit village de Tiéveno, on descend à Étrouble, grand village, à deux lieues de Gignaud, et situé au fond de la vallée. Là, on traverse le Butier, et on suit sa rive gauche, après avoir constamment suivi sa droite depuis» la Cité. A vingt minutes d'Étrouble, on passe au village de Saint-Oyen, et à cinquante minutes de là on arrive à Saint-Réray. Ces vallons ne présentent rien d'intéressant', ni pour les points de vue, ni pour l'histoire naturelle : les rochers sont partout masqués par des terres, ou labourées ou incultes. Sainl-Rémy cependant, situé au fond d'une gorge très-étroite, à l'entrée d'une forêt de mélèzes qui s'élève au-dessus de lui, a une physionomie agreste et vraiment alpine.
Saint-Rémy est le dernier village que l'on rencontre sur celte route ; c'est aussi le dernier des États du roi de Sardaigne; et en sortant du village, on passe par une porte pratiquée dans une muraille qui descend d'un côté jusqu'au lit du torrent, et qui remonte de l'autre jusqu'à une assez grande hauteur dans le bois de mélèzes qui est au-dessus de Saint-Rémy, Au-delà de ce boisf la •montagne, à notre droite, que nous monlqns obliquement par une pente peu rapide, est entièrement pelée, à cause des avalanches de neige qui y tombent en hiver et surtout au printemps. Ces avalanches ren-
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dent cette route très-dangereuse dans ce temps^là, et le villagetde Saint-Rémy n'y résisterait pas, s'il n'était pas défendu par la forêt : aussi les habitants conservent^îls cette forêt avec le plus grand soin.
L'autre côté du torrent offre, à notre gauche, un aspect beaucoup plus riant. De belles prairies au bord du ruisseau, des forêts de mélèzes au-dessus des prairies, et des chalets alignés entre les bois et les prairies, présentent quelque chose de si doux et de si calme, qu'il semble que ces cabanes doivent être le séjour de la paix et du bonheur. •
Il est curieux de voir ces forêts qui s'élèvent sur la pente uniforme de cette haute montagne se dégrader en s' élevant, et se teiminer par des arbres épars, petits et noués, au-dessus desquels sont des prairies toutes nues. Est-ce le froid, est-ce la rareté de l'air, est-ce la nature des vapeurs qu'il renferme, qui fixent ainsi les limites à la hauteur de laquelle pei^ croître chaque arbre et chaque plante? c'est ce qui n'est pas encore parfaitement décidé : il semblerait pourtant que c'est le froid qui est la principale cause de celte limitation, s'il est vrai, comme on le dit, que les plantes de nos hautes Alpes croissent au bord de la mer dans le Spitzberg et dans le Groenland.
A une lieue et un quart de Saint-Rémy, on passe à la Vacherie où sont des chalets qui appartiennent à Thôpital de Saint-Rémy. Il y a là de très-belles prairies ; quelquefois cependant la neige les quitte bien <5rd. En 177Zi, il y en avait encore beaucoup au 21 juillet. De la Vacherie au couvent, il n'y a plus que trois quarts de lieue. Quand on vient de la Cité, le froid saisit les voya-
geurs qui peu d'heures aupafravant étaient dans un climat si prodigieusement différent, et, après avoir ardemment désiré la fraîcheur, on soupire après les poêles chauds et le bon feu que Ton espère de trouver au couvent.
On suit d'abord un sentier tortueux entre des rochers ; après quoi l'on se trouve dans un petit vallon à fond plat, à l'extrémité duquel on découvre le couvent. Son aspect est assez triste : c'est un grand bâtiment carré, dépourvu de toute espèce d'ornement ; on ne voit autour de lui, ni arbre,' ni verdure; il remplit le fond d'une gorge serrée entre de hautes montagnes, au borà d'un petit lac qui parait noir à cause de sa profondeur, et surtout à cause des neiges dont il est presque toujours environné. On passe au plan de Jupiter, ainsi nommé à cause d'un temple et d'un hospice qui existaient là du temps des Romains ; on passe ensuite la limite qui sépare les États du roi de Sardaigne de ceux du Valais; on suit un sentier étroit entre le lac et la montagne, et l'on vient ordinairement, le plus vite que l'on peut, se chauffer au feu de la cuisine, et jouir de l'hospitalit,^ des bons religieux qui habitent cet hospice.
L'hospice du Saint-Bernard ne possède aujourd'hui que quelques fonds et quelques rentes, dans le canton du Valais et dans celui de Vaud. Mais ces fonds et ces rentes ne pourraient, point suffire 'à l'entretien d'une maison qui exerce gratuitement une hospitalité aussi étendue et aussi dispendieuse, si les cantoijs de Berne, de Vaud, de Fribourg, de Genève et de Neufchâtel, ne permettaient pas aux religieux du Saint-Bernard des quêtes annuelles dans leurs États. Les' autres canton.s de la Suisse permettent aussi des quêtes périodiques en
leur faveur. Connus et estimés comme ils le sont dans toute la Suisse, ils reçoivent des aumônes qui les mettent en état de remplir, envers les pauvres voyageurs, les devoirs de leur institution *. La seule chose qu'ils auraient à demander, c'est que Ton veillât avec plus de soin à écarter des imposteurs, qui, sous leur nom et leur habit, ou sous le nom de quelque autre hospice imaginaire, vont, avec de fausses patentes, recevoir les aumônes qui leur sont destinées.
Les religieux de cette communauté sont des chanoines réguliers de Saint- Augustin. Leur supérieur a le titre de prévôt ; il est crosse et mitre, et reçoit ses bulles du pape après qu'il a été élu par le chapitre. Sa place est ti vie. Les autres emplois du monastère ne se donnent que pour trois ans. Gomme la dignité de prévôt ne s'obtient qu'après avoir consacré sa jeunesse à l'exercice de l'hospitalité dans le couvent, celui qui en est revêtu a la liberté de vivre à Martigny, au pied de la montagne, où le chapitre possède une maison. La première personne après le prévôt est le prieur claustral qui vit toujours dans l'hospice, et gouverne la communauté. Les autres offices sont celui du sacristain- qui a 'soin de l'église, celui du cellérier ou procureur qui veille sur les provisions et les affaires extérieures, du clavandier qui distribue aux religieux et aux voyageurs les ,
* Une quêta entreprise en 1822 dans tous les pays de l'Europe, pour subvenir aux dépenses extraordinaires que devaient entraîner les réparations de l'hospice, a permis aux religieux d'agrandir leur bâtiment, d'y établir un calorifère et d'y introduire quelques perfectionnements matériels qui leur rendent plus facile rexercice de leur bienfaisante hospitalité.
vivres et les choses qui leur sont nécessaires, et enfin celui de rinfirmier qui a soin des malades.
Le nombre des religieux n'est point fixé ; il est ordinairement de vingt à trente, dont dix ou douze résident au couvent et sont affectés au service immédiat de rhospice; huit desservent des cures dépendantes du chapitre ; ceux qui, par leur grand âge ou leurs infirmités, ne peuvent plus supporter Tair de la montagne vivent dans la maison de Martigny avec M. le prévôt.
Il est intéressant -de voir, dans les jours de grand passage, tous ces bons religieux empressés à recevoir • les voyageurs, à les réchauffer, à les restaurer, à soigner ceux que la vivacité de Tair ou la fatigue ont épuisés ou rendus malades. Ds servent avec un égal empressement et les étrangers et leurs compatriotes, sans distincliott d'état, de sexe ou de religion; sans s'informer même, en aucune manière, de la patrie ou de la croyance de ceux qu'ils servent : le besoin ou la souffrance sont les premiers titres pour avoir droit à leurs soins. Mais c'est surtout en hiver et au printemps que leur zèle est le plus méritoire, parce qu'il les expose alors à de grandes peines et à de Jtrès-grands dangers. Dès le mois de novembre, jusqu'au mois de mai, un domestique de confiance, qui se nomme le maronniei\ va jusqu'à la moitié de la descente au-devant des voyageurs, accompagné d'un ou deux grands chiens qui ^sont dressés à reconnaître le chemin dans les brouii- . lards, dans les tempêtes et les grandes neiges, et à découvrir les passagers qui se sont égarés. Souvent les religieux remplissent eux-mêmes cet office pour donner aux voyageurs des secours temporels et spirituels ; ils
A9ll PASSAGE DD GRAJSD SAINT-BERNARD.
volent h leur aide toutes les fois que le maronnier ae peut pas seul suffire à les sauver ; ils les conduisent, les soutiennent, quelquefois même les rapportent sur leurs > épauks jusque dans le couvent. Souvent ils sont obligés d'user d'une espèce de violence enveïs les voyageurs, qui, engourdis par le froid et épuisés par la fatigue, demandent instamment qu'on leur permette de se reposer ou de dormir un moment sur la neige ; il faut les secouer, les arracher de force à ce sommeil perfide, qui les conduirait infailliblement à la congélation et à la mort. Hn'ya qu'un mouvement continuel qui puisse donner au corps une chaleur suffisante pour résister à l'extrénje rigueur du froid. Lorsque les religieux sont obligés d'être en plein air dans les grands froids, et que , la quantité de neige les empêche de marcher assez vite pour se réchauffer, ils frappent continuellement leurs pieds et leurs mains contre les grands bâtons ferrés qu'ils portent toujours avec eux : sans quoi ces extrémités s'engourdissent et se gèlent sans que l'on s'en aperçoive.
Malgré tous leurs soins, il ne se passe presque pas d'hivfr où quelque voyageur ne meure, ou n'arrive à l'hospice avec des ufembres gelés. L'usage des liqueurs fortes est extrêmement dangereux dans ces momenls-là, et cause souvent la perte des voyageurs ; ils croient se réchauffer en buvant de l'eau-de-vie, et cette boisson leur donne en effet pour quelques moments de la chaleur et de l'activité; mais cette tension forcée est bientôt suivie d'une atonie et d'un épuisement qui devient îibsolument sans remède.
C'est aussi dans la recherche des malheureux passa-
gcrs qui ont été entraînés par les avalanches et ensevelis dans les neiges, que brillent le zèle et l'activité des bons religieux. Lorsque les victimes de ces accidents ne sont pas enfoncées bien profondément sous la neige, les chiens du couvent les découvrent; mais l'instinct et Todorat de ces animaux ne peuvent pénétrer à une grande profondeur. Lors donc qu'il manque des gens que les chiens ne peuvent pas retrouver, les religieux vont, avec de grandes perches, sonder de place en place ; l'espèce de résistance qu'éprouve l'extrémité de leur perche leur fait connaître si c'est un rocher ou un corps humain qu'ils rencontrent ; dans ce dernier cas, ils déblaient promptement la neige, et ils. ont souvent la consolation de sauver des hommes qui, sans eux, n'auraient jamais revu la lumière. Ceux qui se trouvent blessés ou mutilés par la gelée, ils les gardent chez eux,- et les soignent jusqu'à leur entière guérison. J'ai moi-même rencontré, en passant la montagne, deux soldate suisses qui, l'année précédente, en allant au printemps rejoindre leur régiment en Italie, avaient eu les mains gelées, et que l'on avait guéris et gardés au couvent, sans exiger d'eux la moindre rétribution.
Le couvent du grand Saint-Bernard est indubitablement l'habitation la plus élevée qu'il y ait, non-»seulement en Europe, mais dans tout l'aQcien continent ; on ne voit même aucun chalet à cette hauteur : sa position est très-voisine du terme des neiges éternelles, parce qu'elle est dominée par des sommités qui, étant fort élevées au-dessus de ce terme, demeurent éternellement couvertes de neige et refroidissent continuellement tout ce qui les environne. Ce qui contribue encore à rendre
196 PASSAGE DU GRAND SAlNT-BERNÂRD.
ce séjour extrêmement froid, c'est qu'il est situé dans une gorge percée à peu près du nord-est au sud-ouest, dans la direction générale de cette partie des Alpes, et par cela même dans celle des vents, qui prenoent toujours une direction parallèle h celle des grandes chaînes de montagnes. Aussi, même au plus fort de l'été, le plus petit air de bise y amène-t-il toujours un froid extrêmement incommode. Le 1"' août 1767, à une heure après midi, le thermomètre en plein air était à un degré audessous de zéro, quoique le soleil, qui n'était caché que par de petit nuages passagers, frappât fréquemment la boule du thermomètre, et tous les environs du couvent étaient couverts de glaces nouvelles.
11 est aisé de comprendre par \k que l'on ne recueille absolument rien dans les environs du couvent; les jardins des religieux, situés sur de petits terre-pleins entre les rochers les mieux abrités du voisinage, ont peine à produire à la fin d'août quelques laitues et quelques choux de la plus petite espèce ; et ils les cultivent pour leur amusement, pour le plaisir de voir croître quelque chose, bien plutôt que pour l'utilité qu'ils en retirent. Ils sont donc obligés de faire venir du fond des vallées voisines toutes les denrées nécessaires. Le bois à brûler, dont ils font une consommation immense, doit être voiture à dos de mulet^ de la distance de quatre lieues, et par un sentier escarpé qui n'est guère praticable que pendant six semaines. On comprend que tous ces transports exigent .des frais considérables et l'entretien d'un grand nombre de domestiques et de chevaux.
Que l'on joigne k tous les inconvénients de ce séjour des hivers de huit mois de longueur,- et pendlint ces
loDgs hivers une solitude qui n'est interrompue que par des voyageurs en souffrance, qu*il faut secourir au péril de sa vie ; Tennui, pire que tous les dangers, de se voir entouré de ces neiges éternelles, de ces rochers stériles, de ce lac noir toujours à demi-gelé ; la santé altérée par cette perpétuité de froid et d'ennui, les rhumatismes, la goutte, les fluxions de poitrine, effets inévitables du froid et des brouillards qui les obsèdent presque continuellement, et Ton conviendra que la dévotion seule et Taspect des récompenses à venir peuvent engager des hommes d'une condition honnête à se vouer à un genre, de vie aussiî triste et aussi pénible.
Nous quittâmes avec regret, le 30 juillet 1778, cette demeure élevée, ce respectable séjour de l'hospitalité, où des hommes simples et éloignés de toute ostentation, font à l'amour de l'humanité, animé par la religion, de si grands et de si pénibles sacrifices.
La descente est d'abord assez rapide; on vient ensuite àt une neige qui,'en 1778, subsistait sans se fondre depuis plusieurs années; on commençait à craindre qu'elle ne se changeât en glacier. J'ai appris dès lors, et avec plaisir, qu'un été chaud l'avait entièrement fondue. Cette partie de la descente est un fond ouvert au nord, fermé de tous les autres côtés, et qui ne jouit que pendant peu d'instants de la chaleur du soleil. Lors dorîc que les avalanches le remplissent de neige, si l'été . Suivant n'est pas très-chaud, i\ n'a pas la force de fondre • toute cette neige, et ce qui reste augmente encore la tâche des élés subséquents.
Aune demî-lieue du couvent, on traverse le torrent (jui prend sa naissance au haut du Saint-Bernard ; car
le col du Saint-Bernard, ou pour mieux dire le couvent' qui est situé dans le lieu le plus élevé de ce col, est le point de séparation entre les eaux qui tombent dansl'Adriatique et celles qui se jettent dans la Méditerranée. Après avoir fait une autre demi-lieue, on passe auprès^ de deux petits bâtiments voûtés qui portent le uom d'hôpital. L'un sert à faire reposer et réchauffer les voyageurs .saisis du froid dans le passage. Le domestiqué du couvent, qui se nomme, comme je le disais^^le marormier ou Thospitalier, vient fréquemment, et surtout à rentrée de la nuit, au-devant des voyageurs, et il laisse là, en se retirant, du pain, du vin et du fromag^e. L'autre bâtiment sert à recevoir les corps des voyageurs inconnusqui meurent sur cette route : on les y dépose avec tous leurs vêtements, pour aider au besoin à les faire reconnaître ; l'air est là si froid et s; peu favorable à la putréfaction, qu'un cadavre qui y était depufe deux ans n'était pas encore défiguré au point d'être méconnaissable.
Bientôt après on arrive à une plaine couverte de débris entraînés par les torrents. Quand on a fait, depuis le couvent, une lieue et demie de descente rapide, et qu'on demande le nom de cette plaine, on est fort étonné de l'entendre appeler le -sommet de Prou, Elle porte ce nom, parce qu'elle est en effet la partie la plus élevée d'un grand pâturage qui s'appelle Prou, Au-àessus de cette plaine, à l'est, on voit un j^acier qui »e nomme le glacier de Menoue, et au-dessus de ce glacier le mont Vèlan.
Le bourg de Saint-Piei*re, où l'on arrive en dèax heures et demie de marche depuis le couvent, est le pre*
itiier village du Valais que Ton rencontre sur cette route. Son entrée est défendue par une montagne surmontée de créneaux et percée de mortaises. Une porte de bois, pratiquée dans celte muraille, s'ouvre sur un pont construit sur le torrent qui vient de la Valsorey. Ce lorrenj porte le nom de Drance, comme celui qui vient du S»int-Bernard, et pour les distinguer, on nomme Tun la Drance du SainuBtrnard» et Fautre la Ih^ance de la Valsorey,
A une demi-lieue au-dessous de Saint-Pierre, on passe au hameau d'Alève, où nous remarquâmes de grands étendoirs qui servent à faire sécher les plantes de fève, pour suppléer à la maturité que les pluies ou les froids prématurés de l'automne ne leur permettent pas toujours de prendre dans les champs. On sème, dans cette partie du Valais, une grande quantité de cette espèce de légume, et on le cultive d'une manière que je n'ai point vu pratiquer ailleurs, et que l'on dit trèsavantageuse. Lorsque les plantes sont parvenues à une certaine hauteur, on les couche à moitié dans la terre, comme un provin de vigne, mais beau^coup moins profondément, et en laissant sortir de la terre le haut de la tige principale et les rameaux qu'elle a déjà pousséSi Cette opération augmente considérablement la force de ces rameaux. En recouvrant la tige de terre, on donne lien au développement d'une multitude de radicules qui .naissent de différents points de CQtte même tige. Il en est donc ici comme des provins, et il ne faut pas s'étonner que des tiges purement herbacées produisent des racines, puisque M. Bonnet a vu de simples feuillets, même de différentes herbes, en pFoduire de très-longues.
A une autre demi-lieue au-dessous d'Alève, on passe à Liddes, paroisse dont la cure dépend du chapitre du
• Saint-Bernard. Quoique la vallée soit fort étroite dans cet endroit, la situation de ce village est cependant trèsriante, parce que les pentes des montagnes sont cultivées ou couvertes de belles prairies ; on voit même sous ses pieds, au fond de la vallée, un beau village qui porte le nom de la Drance, au bord de laquelle il est situé. La cime neigée du mont Vélan, heureusement placée dans la direction de cette étroite vallée, la ter-
. mine du côté du sud d'une manière agréable et pitto-
■ resque. A une lieue et un quart au-dessous de Liddes, on passe à Orsière, grand village situé dans un fond, au bord de la Drance; et après en être sorti, on passe à la rive gauche de ce torrent, dont on avait toujours suivi
, la rive droite depuis îe bourg de Saint-Pierre. Il y a, d'Orsière à Saint-Branchier, une grande lieue, dont la dernière partie descend par une pente un peu raide; mais tout le reste est très-beau : le cfiemin est élevé au-" dessus des bords de la Drance qui serpente dans un canal bordé de bouquets d'arbres et de jolies prairies. En arrivant h Saint-Branchier,' on a une descente très-rapide sur un chemin pavé et glissant, où il est prudent de mettre pied à terre.
- Le village de Saint-Branchier est dans une situation très*singulière. Il se trouve au bord de la Drance, au confluent de trois vajlées, celle d'Entrcmont que nous avons suivie depuis le Bourg de Saint- Pierre, celle de Bagnes et celle de Maitigiiy. En face du village , au nord, on voit les tranches très-inclinées d'une montagne qui semble pxélq h l'écraser, et la Drance q\\i çoyle %u,
pied de cette montagne, qui paraît même l'avoir partagée pour se frayer un passage, semble augmenter le danger en minant la base du rocher.
En sortant de Saint-Branchier on entre dans une belle forêt mélangée de mélèzes, de pins et de bouleaux ; la route, large et bien entretenue, suit en serpentant les bords de la Drance qui roule ses eaux blaachissantes d'écume au pied d'une montagne primitive, dont les rochers taillés à pic forment de grandes masses entrecoupées et couronnées par des lignes de sapins. C'est un des plus beaux morceaux de ce genre que j'aie vus dans nos montagnes.
Après avoir passé dans un hameau nommé la Valette, on tourne à droite, et on entre dans la grande vallée du Rhône, qui se dirige à peu près à l'est. Bientôt après, on laisse à sa gauche le chemin qui conduit de Chamoufti à Martigny. On vient de là dans iin quart d'heure au bourg de Martigny, situé au pied de la montagne. Il en est même si près, que, sans une forêt qui couvre le pied de cette montagne, et que l'on conserve avec le plus grand soin, il serait infailliblement détruit par les avalanches. On traverse la longue rue de ce bourg, et après un quart d'heure de marche on arrive à Ja prétendue ville de Martigny, qui n'est qu'un village beaucoup moins considérable que le bourg du même nom.
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