CHAPITRE I
TENTATIVES POUR ATTEINDRE LA CIM£ DU MC«îT-BLANC
Dafis mes premières courses à Chamouni, en 1760 et 1761, j'avais fait publier dans toutes les paroisses de la vallée que je donaerais une récompense assez considérable à ceux qui trouveraient une route praticable pour parvenir à la cime du Mont-Blanc. J'avais même, promis de payer les journées de ceux qui feraient des tentatives infructueuses. Ces promesses n'aboutirent à rien. Pierre Simon essaya une fois du côté du Tacul, une autre fois du côté du glacier des Bossons, et revint sans aucune espérance de succès.
Cependant, quinze ans après, c'est-à-dire en 1775, quatre guides de Chamouni tentèrent d'y parvenir par la montagne de la côte. Cette montagne, qui forme une arête à peu près parallèle au glacier des Bossons, va .aboutir à des glaces et à des neiges qui continuent sacs interruption jusqu'à la cime du Jtfont-Blanc. On a quelques difficultés à vaincre pQur entrer sur ces glaces ^t pour traverser les ^^remières crevasses, mais ces pre*
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mîers obstacles une fois surmontés, il semble qu'il ne refite plus que la longueur d^la route, et la dîflSculté de faire dans un jour la montée et la descente. Je dis dan$ un jour, parce que les gens du pays ne croient pas que Ton puisse hasarder de passer la nuit sur ces neiges. ,
Ces quatre voyageurs franchirent fort bien les premiers obstacles; ils se mirent ensuite à suivre une grande vallée de neige, qui semblait les conduire directement h la cime de la montagne. Tout paraissait leur promettre le plus heureux succès : ils avaient le plus beau temps du monde ; ils ne rencontraient ni des crevasses trop larges, ni des pentes trop rapides ; mais la réverbération du soleil sur la neige et la stagnation de Tair dans cette vallée leur firent éprouver, à ce qu'ils ont dit, une chaleur suffocante, et leur donna en même temps un tel dégoût pour les provisions dont ils s'étaient munis, qu'excédés d'inanition et de lassitude, ils eurent la douleur d'être forcés à revenir ^ur leurs pas, sans avoir pourtant rencontré aucun obstacle visible et insurmontable. Il paraît cependant qu'ils avaient feit de' grands efforts, car ils furent très-éprouvés dans cette course, et en devinrent tous plus ou moins malades.
Ce mauvais succès n'empêcha pas qu'en 1783 trois autres guides de Chamouni ne fissent la même entreprise, et par le même chemin. Ils allèrent passer la nuit au haut de la côte, traversèrent le glacier et suivirent la même vallée de neige. Ils étaient déjà assez haut et marchaient courageusement en avant, lorsque l'un d'entre eux, le plus hardi et le plus robuste des trois, fut saisi presque subitement par unre envie de dormir ab-
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soluraent insurmontable : il voulait que les deux autres le laissassent e^ continuassent sans lui; mais ils ne purent se résoudre à l'abandonner et à le laisser dormir sur la neige, persuadés qu*il serait mort d'un coup de soleil ; ils renoncèrent à leur entreprise, et redescendirent ensemble à Chamouni. Car ce besoin de sommeil, produit par la rareté de l'air, cessa, dès qu'en descendant on l'eut rawené dans une atmosphère plys dense.
Il est bien vraisemblable que, lors même que ce sommeil n'aurait pas arrêté ces braves gens, ils n'auraient point pu atteindre la ckne de la montagne; en effet, quoique fort élevés, ils avaient encore beaucoup de chemin à faire pour y parvenir : la chaleur les inconynodait tous successivement, chose étonnante à cette hauteur; ils étaient sans appétit ; le vin et les vivres qu'ils portaient n'avaient aucun attrait pour eux. L'un d'entre eux me disait sérieusement qu'il était inutile de porter aucune provision dans ce voyage, et que s'il devait y retourner par cette route, il ne prendrait avec lui qu'un parasol et un flacon d'eau de «enteur. Quand je me figurais ce grand et robuste montagnard giravissant des neiges en tenant d'une main un petit parasol, et de l'autre un flacon d'eau sans pareille, cette image avait quelque chose de si étrange et de si ridicule, que rien ne prouvait mieux à mon gré l'idée qu'il se faisait de la difficulté de cette entreprise, et par conséquent de son absolue impossibilité pour des gens qui n'ont ni la tête, ni les jarrets d^un bon guide de Chamouni.
Cependant M. Bourrit voulut encore tenter cette route
à la fiD de la même saison ; il coucha aussi au haut de la montagne de la Côte ; mais un orage qui survint inopinément le contraignit à rebrousser chemin dès l'entrée du glacier.
Pour moi, d'après les informations que m'avaient données ceux qui avaient attaqué la montagne de ce côté-là, je regardais le succès comme absolunsient impossible, et c'était l'avis de tous les gens sensés de Chamouni.
M. Bourrit, qui mettait encore plus d'intérêt que moi & ja conquête du Mont-Blanc, crut devoir se retourner de quelque autre côté ; il fit prendre de toutes parts des informations, et il apprit enfin que deux chasseurs, en poursuivant des chamois, étaient montés par des arêtes décrocher jusqu'à une très-grande hauteur, en sorte que, depuis le point oii ils étaient parvenus jusqu'à la cime du Mont-Çlanc, il ne restait que quatre à cinq cents toises à monter par des pentes de neige peu rapides, et si bien aérées, que l'on n'avait pointa craindre l'espèce de suffocation que l'on éprouvait dans la vallée déneige qui aboutit à la montagne de la Côte. Charmé de cette découverte, M. Bourrit courut à la Grue, village où demeuraient ces chasseurs, et les engagea à faire sur-lechamp avec lui un nouvel essai de cette route. Il partit du village dès le soir même, et il arriva avec eux à la pointe du jour au pied des rocherg escarpés qu'il fallait gravir. La matinée se trouva d'une fraîcheur extraordinaire : M. Bourrit, saisi î)ar le froid et abîmé de failgue, ne put point suivre ses guides. Deux de ceux-ci, après l'avoir laissé avec le troisième au pied des rocs, montèrent seuls non-seulement au haut de ces mêmes rocs,
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mais encore fort avant dans les neiges : ils ont dit qu'ils étaient parvenus jusqu'au pied de la plus haute cime du » Mont-Blanc, dont ils n'étaient séparés que par une ravine de glace, dans laquelle, s'ils avaient eu plus de temps et de secours, ils auraient pu tailler des escaliers, et monter ainsi aisément jusqu'au sommet.
Dès que cet essai me permit de croire à la possibilité du succès, je résolus de tenter cette entreprise aussitôt que la saispn le permettrait ; je chargeai deux hommes du pays de veiller de près la montagne, et de me faire avertir dès que la fonte des neiges la rendrait accessible. Malheureusement, les neiges accumulées pendant l'hiver rigoureux de 1784 à 1785, et celles qui sont fréquemment tombées pendant l'été froid et pluvieux qui a succédé à cet hiver, ont retardé ce moment jusqu'au milieu de septembre.
Je préfère toujours de faire seul avec mes guides des excursions de ce genre ; mais M. Bourrit, qui le premier avait fait connaître cette route, ayant désiré que nous fissions ensemble cette tentative, j'y consentis avec plaisir.
J'avais compté d'aller dormir le plus haut possible sous des couvertures arrangées en forme de tentes ; mais M. Bourrit eut l'heureuse idée d'envoyer, deux jours à l'avance, trois hotames de Chamouni pour nous construire, à l'abri d'un rocher, près de la base de l'aiguille du Goûté, une espèce de hutte ou de cabane en pierres • sèches; excellente précaution qui nous aurait mis h l'abri d'un orage, si nous avions eu le malheur d'en essuyer.
Ces dispositions faites, nous donnâmes rendez-vous.
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M. Bourrit et moi, pour le lundi 12 septembre, au village de Bionnassay, situé à une lieue au nord-est au-dessus de celui de Bionnay. M. Bourrit et son fils s*y rendirent du Prieuré de Ghamouni, qui est à quatre lieues au nord-est de ce village. Pour moi, je partis de Genève le 1 1 septembre ; je vins en voiture coucher à Sallenche ; le lendemain matin, je montai à cheval, et me rendis à Bionnassay, en passant par Saint-Gervais et par Bionnay. Le village de Bionnassay est situé dans une petite vallée, fort inégale, ouverte au sud-ouest et fermée Se tous les autres côtés. Elle est dominée par le glacier du même nom, et séparée au nord-est de la vallée de Ghamouni par une petite chaîne de montagnes d'ardoise et de pierre calcaire.
J'arrivai le premier à Bionnassay avec Pierre Balme,^ qui était venu au-devant de moi jusqu'à Sallenche. Nous devions coucher dans ce village, et, comme il n'y a point d'auberge, j'avais demandé à Bionnay quel était le paysan le mieux logé de l'endroit. On m'avait indiqué le conseiller de la commune, nommé Battandier. Ce paysan, simple et honnête, me reçut chez lui très-cordialement ; et M. Bourrit étant arrivé sur le soir de Ghamouni, notre hôte nous donna à chacun une bonne petite chambre, avec un lit rempli de paille fraîche, où nous passâmes une fort bonne nuit.
Nous avions encore à monter préside dix-neuf cents toises pour parvenir au sommet du Mont-Blanc ; mais nous avions deux jours pour faire cette route, puisque le premier jour nous ne devions aller que jusqu'à notre cabane. Gomme sa situation avait été abandonnée au choix des constructeurs, nous ignorions son élévation.
et nous souhaitions la trouver située le plus haut possible.
Dès le grand matin, l'un des guides de Chamouni qui avaient travaillé à la construction de cette cabane vint nous avertir qu'elle était à peu près achevée, mais qu'il faudrait y porter une tige de sapin pour rendre le toit plus solide. Nous* chargeâmes un homme de Bion- 2iassa]»4e la porter; deux autres se chargèrent de paille, deux autres de bois à brûler. D'autres portaient des vivres, des fourrures, mes instruments de physique; et ainsi nous formions en tout une caravane de seize ou dix-sept personnes.
J'avais espéré q«e nous ferions près de deux lieues sur nos mulets ; mais à peine pûmes-nous en faire usage pendant l'espace d'une lieue. M. Bourrit le père voulut môme faire toute la roitfe à pied. Nous montâmes d'abord une p.ente douce en côtoyant une profonde ravine, dans laquelle coule le torrent qui sort du glacier de Bionnassay. Ensuite une montée rapide nous conduisit dans une petite plaine qui est au bas du glacier; nous traversâmes cette plaine dans sa longueur, ijqus côtoyâmes ensuite le glacier pendant quelques moments, et nous finîmes par nous en éloigner en tirant droit au nord-est par une pente assez raide, mais pourtant point trop fatigante et sans aucun danger. Tout le haut de cette pente se nomme Pierre-Rmde^ sans que l'on sache trop l'origine de ce nom, car il n'y a là aucune pente remarquable par sa rondeur. Cette pente, dénuée de bois, de broussailles, et presque de toute végétation, n'est couverte que de débris, et présente un aspect extrêmement sauvage. On voit à gauche des rocs pelés qui cachent
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la vallée de Chamouai, et à droite les rochers et les glaces des bases du Mont-Blanc; car, pour sa tête et ses épaules, elles sont cachées par ces bases hautes et saillantes.
. Quoique cette montée fût assez longue, je craignais toujours d'en voir la fin et d'arriver à la cabane, parce que je souhaitais de ra'élever le premier jour aussi haut qu'il serait possible pour gagner sur la journée. du lendemain, qui devait être la plus intéressante, mais aussi la plus pénible. Aussi, comptant toujours pour rien la fatigue actuelle, nous çiontâmes, presque sans nous en apercevoir, les sept cent quarante-une toises dont notre cabane était élevée au-dessus du village; nous y arrivâmes à une heure et demie, quoique nous ne fussions partis qu'à huit heures, et que divers petits incidents nous eussent fait perdre plus d'une demi-heure en route.
La situation de cette cabane était la plus heureuse qu'il fut possible de choisir dans un endroit aussi sauvage. Elle était appliquée à un rocher dans le fond d'un angle à l'abri du nord-est et du r^ord-ouest, à quinze ou vingt pas au-dessus d'un petit glacier couvert de neige, dont il sortait une eau claire et fraîche qui servait à tous les besoins de la caravane. En face de la cabane était l'aiguille du Goûté, par .laquelle nous devions attaquer le Mont-Blanc. Deux de nos guides qui avaient escaladé cette aiguille nous montraient l'arête que nous devions • gravir. Ils offraient même de profiter de ce qui restait pour aller reconnaître la montagne, choisir la rojute la plus facile, et marquer des pas dans tes neiges dures ; nous l'acceptâmes avec .reconnaissance. Sur la droite
de ces rochers, nous admirions une cime neigée* nommée la Rogne, qnï nous paraissait d'une hauteur prodigieuse, et Ton nous promettait pourtant que nous la verrions sous nos pieds, depuis le dôme de l'aiguille. Tout le bas de cette haute cime était couvert de glaciers excessivement escarpés, qui se versaient dans celui de Bionnassay; à chaque instant il se détachait de ce glacier des masses énormes de glace, que nous voyions, tomber et se précipiter avec un fracas horrible, et se résoudre en des tourbillons de poussière que l'air, refoulé par la chute des glaces, soulevait comme des nuages à une hauteur étonnante.
Derrière notre cabane était une petite chaîne de rocs élevée de quarante pieds au-dessus d'elle. Je me hâtai d'y monter; mes compagnons de voyage m'y suivirent bien vite, et nous jouîmes là d'un des plus beaux aspects que j'aie rencontrés dans les Alpes. Ces rochers, dont la hauteur est de douze cent vingt-neuf toises au-dessus du lac, et de quatorze cent vingt-deux aii-dessus de la mer, sont taillés à pic à côté du nord-ouest. Là, on voit sous ses pieds l'extrémité méridionale de la vallée de Chamouni que l'on domine de près de neuf cents toises. Le reste de cette riante vallée se voit en raccourci, et les hautes montagnes qui la bordent semblent former un cirque autour d'elle. Les hautes aiguilles, vues de profll, se subdivisent en une forêt de pyramides qui ferment l'enceinte de ce' cirque, et qui semblent destinées à défendre l'entrée de cette charmante retraite, et à y conserver l'innocence et la-paix. De ce côté, la vue s'étend jusqu'à la Gerami, que l'on reconnaît à la double sommité qui lui a donné son nom. .Mais je n'entreprendrai
point de détailler et de décrire rimmense entassement de montagnes que Ton découvre de cette sommité ; qu'il me suffise de dire qu'elle présente le spectacle le plus ravissant pour ceux qui sont sensibles à ce genre de beautés.
Je choisis cette sommité pour mon observatoire : je suspendis mon hygromètre et mon thermomètre en plein air à.un bâton qui les tenait à l'ombre, tandis que, debout sur le point le plus saillant du rocher, je mesurais avec mon électromèlre le degré de l'électricité aérienne. Il est vrai une la bise froide qui régnait alors ne me per- . mettait pas de .rester longtemps dans cette position ; il fallait venir chercher une température plus douce à l'abri des rochers qui entouraient notre cabane ; mais, dès que je m'étais réchauffé, je remontais pour jouir de la vue et suivre mes observations.
J'eus le regret de ne pouvoir pas exécuter une expérience dont je m'étais promis beaucoup de plaisir : celle de la"(îhaleur nécessaire pour faire bouillir l'eau à différentes hauteurs. Malheureusement mon appareil étaitdisposé de manière qu'il était impossible de faire bouillir l'eau sur un feu de bois, le seul que j'eusse là en mon pouvoir. Après avoir donc inutilement tourmenté cet appareil de mille manières différentes, il fallut renoncer à cette expérience, ou la renvoyer du moins à un autre voyage. Mais la beauté de la soirée et la magnificence du -spectacle que présenta le coucher du soleil depuis mon observatoire, vint me consoler de ce contre-temps. La vapeur du soir, qui, comme une gaze légère, tempé- • rait l'éclat du soleil et cachait à demi l'immense étendue que nous avions sous nos pieds, formait une ceinture
du plus beau pourpre qui embrassait toute la partie occidentale de l'horizon, tandis qu'au levant les neiges des bases du Mont-Blanc colorées par cette lumière présentaient le plus grand et le plus singulier spectacle. A mesure que la vapeur descendait en se condensant, cette ceinture devenait plus étroite et plus colorée ; elle parut enfin d'un rouge de sang, et dans le même instant, de petit* nuages qui s'élevaient au-dessus de ce cordon lançaient une lumière d'une si grande vivacité, qu'ils semblaient des astres ou des météores embrasés. Je retournai là, lorsque là nuit fut entièrement close ; le ciel était alors parfaitement pur et sans nuages ; la vapeur ne se voyait plus que dans le fond des vallées ; les étoiles brillantes, mais dépouillées de toute espèce de scintillation, répandaient sur les sommités des montagnes une lueur extrêmement faible et pâle, mais qui suffisait pour- ^ tant à faire distinguer les masses et les distances. Le repos et le profond silence qui régnaient dans cette vaste étendue, agrandie encore par l'imagination, m'inspiraient une sorte de terreur; il me semblait que j'avais survécu seul à Tunivers, et que je voyais son cadavre étendu sous mes pieds. Quelque tristes que soient des idées de ce genre, elles ont une sorte d'attrait auquel on a de la peine à résister. Je tournais plus fréquemment mes regards vers cette obscure solitude que du côté du Mont-Blanc, dont les neiges brillantes et comme phos- • phoriques donnaient encore l'idée du mouvement et de la vie. Mais la vivacité de l'air sur cette pointe isolée me força bientôt à regagner la cabane.
Le moment le plus froid de la soirée fut trois quarts d'heure après le coucher du soleil; le thermomètre ne
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se soutenait plus qu'à deux degrés et demi au-dessus de la congélation. Une heure après il monta d'un degré, et d'un autre degré dans la nuit. Cependant le feu nous fit grand plaisir : nous aurions même eu de la peine à nous en passer.
Mais cette cabane, cet asile si intéressant pour nous, mérite bien d'être décrit. Sa largeur était d'environ huit pieds, sa longueur de sept et sa hauteur de quatre. Elle était fermée par trois murs, et le rocher contre lequel elle était appliquée tenait lieu du quatrième. Des pierres plates, posées sans ciment les unes sur les autres, formaient ces murs, et des pierres semblables soutenues par trois ou quatre branches de sapin composaient le toit. Une ouverturç de trois pieds çn carré, niénagée dans le mur, formait l'entrée. Deux paillasses posées sur la terre étalent nos lits, et un parasol ouvert appliqué contre l'entrée tenait lieu tout à la fois de porte et de rideaux. M. Bourrit, et son fils encore plus que lui, furent un peu incommodés par la rareté de l'air; ils digérèrent mal leur*dîner et ne purent point souper. Pour moi, que l'air rare n'incommode point quand je ne fais dans cet air aucun exercice violent, je passai là une excellente nuit : ou je dormais d'un sommeil léger et tranquille, ou j'avais des idées si douces et si riantes, que je regrettais de m'eadormir. Lorsque le parasol n'était pas devant la porte, je voyais de mon lit les neiges, les glaces et les roahers situés au-dessous de notre cabane, et le lever de la lune donna à cet aspect la plus singulière apparence. Nos guides passèrent la nuit, les uns blottis dans des trous de rochers, d'autres enveloppés de manteaux et de couvertures; d'autres enfin veillèrent
auprès d*un petit feu, qu'ils entretinrent avec une partie du bois que nous avions porté.
Comme M. Bourrit avait éprouvé Tannée précédente, dans la môme saison et dans le même lieu, un froid insupportable au lever du soleil, il fut décidé que nous ne partirions qu'après six heures. Mais d^s que le jour com mença à poindre, je montai à mon observatoire et j'attendis là le lever du soleil. Je trouvai la vue toujours belle, moins singulière pourtant qu'au soleil couchant; les vapeurs moins condensées ne formaient pas à l'horizon un cordon aussi distinct et aussi vivement coloré; mais en revanche j'y observai un singulier phénomène. C'étaient des rayons d'un beau pourpre, qui partaient de l'horizon, au couchant, précisément à l'opposite du soleil. Ce n'étaient pas des nuages, mais une espèce de vapeur rare et homogène.
Nous prîmes la précaution démanger un potage chaud pour nous prémunir contre le froid ; nous fîmes ensuite entre nos guides une égale répartition des vivres, des habillements de précaution, et de mes instruments, et nous partîmes ainsi à six heures et un quart avec la plus grande espérance de succès. Élevés comme nous l'étions de quatorze cent vingt-deux toises au-dessus de la mer, il nous i:estait environ mille toises à monter pour atteindre la cime du Mont-Blanc. De ces mille toises, nous devions en faire environ six cents sur les rocs de l'aiguille du Goûté jet le reste sur les neiges. Cette aiguille ou haute montagne, vue des environs de Genève, se présente sous une forme arrondie, droit en avant et audessous de la plus haute cime du Mont-Blanc. Les arêtes de rocher qui en descendent paraissent comme des sil-
Ions noirâtres. De notre cabane nous voyions bien cette aiguille sous le même aspect; mais comme nous en étions très-proches, elle nous cachait le haut du Mont-Blanc ; nous ne voyions que le ciel au-dessus de ses rochers.
La pente vers laquelle nous devions monter, vue en face de Genève, et même de notre cabane, paraît coupée à pic et absolument inaccessible ; cependant nos guides assuraient que de près toutes les difficultés s'évanouissaient; on avait même poussé l'exagération jusqu'à dire que la montée que nous avions faite en venant de Bionnassay à la cabane, était plus difficile et plus périlleuse que ce qui nous restait à faire pour atteindre la cime du Mont-Blanc. On conçoit donc comment nous partîmes remplis de courage et d'espérance.
Nous commençâmes par traverser un glacier peu incliné, qui nous séparait de la base de l'aiguille, et nous arrivâmes en vingt minutes aux premiers rochers de l'arête par laquelle nous devions monter sur cette base. Cette arête est assez rapide, et les rocs brisés ou désunis dont elle est composée ne présentent pas une route bien commode. Cependant nous la montâmes très-gaîment dans une heure et quelques minutes ; la température était telle que nous pouvions la désirer; l'air, entre trois et quatre degrés au-dessus de la congélation, ne paraissait froid qu'au point où il le fallait pour qu'on ne s'échauffât pas trop en mofltant; nousjouissions du plaisir si vif et si encourageant de sentir tous nos progrès par l'abaissement progressif des cimes, qui d'abord nous avaient paru plus élevées que nous. J'eus un mouvement de joie très-vif, et qui paraîtra peut-être piéril,
lorsque, après avoir monté pendant vingt-cinq minutes, je parvins à découvrir le lac de Genève : c'était la première fois que je m'étais assez élevé sur les bases du Mont-Blanc pour parvenir à l'apercevoir. J'eus aussi le plaisir de trouver là deux jolies plantes lYaretia alpina et Varetia helvettca. Cette dernière est extrêmement rare dans les Alpes de la Savoie. Quand nous eûmes atteint le haut de l'arête de pierres, il fallut grimper une pente de neige un peu raide, pour arriver sur le glacier qui forme le plateau de la base de l'aiguille ; et là, pour la première fois, nous nous aidâmes de la main de nos guides, toujours empressés à nous offrir leur appui. Il était près de sept heures et trois quarts, quand nous fûmes sur ce plateau ; nous nous étions flattés d'y arriver plus tôt, et comme nous savions que ce n'était qu'une petite partie de la totalité de notre entreprise, je crus ne devoir point m'arrêter à observer le baromètre.
Nous tirâmes donc droit au pied de Taiguille, et nous étions sur le point de l'atteindre, lorsque nous vîmes avec beaucoup de surprise un homme qui n'était point de notre troupe monter au-devant de nous du côté du glacier de Bionnassay. Mais cette surprise se changea en un cri de joie de toute la caravane, quand on reconnut cet homme pour Cuidet, ce brave homme qui, l'année précédente, avait accompagné M. Bourrit et était allé avec Marie Coutet presque jusqu'à la cime du Mont- Blanc; il n'était pas chez lui quand ni)us l'avions fait demander; il ne s'éteitmis en marcbeque très-tard dans , la soirée précédente, avait monté la montagne dans la nuit, et était venu, par le plus court, croiser la roule
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qu'il savait que nous devions suivre. Les guides les plus chargés se bâtèrent de lui donner son contingent du bagage, et il prit gaîment sa place dans notre ligne.
Le glacier que nous traversions va aboutir à une des arêtes de l'aiguille du Goûté, qui est impraticable par sa rapidité. Cette arête est séparée de celle que nous devions suivre par un de ces couloirs rapides dont j'ai déjà parlé ; il fallut traverser ce couloir; la neige qui le couvrait était encore gelée et très-dure; mais heureusement Coutet et Gervais, qui y étaient venus la veille dans l'après-midi, avaient trouvé cette neige ramollie par le soleil, et y avaient marqué de bons pas dans lesquels nous mettions nos pieds. Ces traversées sont ce que je redoute le plus : si le pied vous manque, vous avez peu d'espérance de vous retenir; au lieu que quand on monte ou qu'on descend directement, si l'on tombe il est plus facile de s'arrêter. Cuidet voulait passer au-dessous de nous au cas que le pied nous manquât ; mais comme la pente était encore plus rapide là où il devait passer, nous nous opposâmes à son dessein, et nous suivîmes la mé* thode que j'avais employée en descendant le glacier de l'aiguille du Midi. Chacun de nous se plaça entre deux guides qui tenaient fermement les deux extrémités d'ua de leurs grands bâtons ; ce bâton formait du côté du précipice une espèce de barrière sur laqueUe nous nous appuyions ; cette barrière avançait avec nous, assurait parfaitement notre marche, et nous préservait de toute espèce de danger.
Après avoir traversé ce couloir^ nous atteignîmes l'arête de rocher que nous devions gravir, et c'est ici que notre tâche commença à devenir pénible. Nous
trouvâmes cette arête incomparablement phis rapide que celle qui nous avait conduits sur la base de Taiguille ; les rocbers qui la composent sont encore plus incohé* rents : entièrement désunis par les injures de Tair, tantôt Us s'éboulaient sous nos pieds, tantôt ils nous restaient à la main quand nous voulions nous y cramponna souvent ne sachant où m' accrocher, j'étais réduit à saisir te bas de la jambe du guide qui me précédait ; la montée était en quelques endroits si rapide, que cette jambe se trouvait au niveau de ma tête. Pour surcroit de peine, des neiges tombées deux jours auparavant remplissaient les interstices des rochers, et masquaient des neiges dures, ou des glaces qui se trouvaient çà et là sous nos pas. Souvent le milieu de l'arête devenait absolument inaccessible, et nous étions alors obligés de passer le long des dangereux couloirs dont elle était bornée; d'autres fois les rocs souffraient des interruptions, et il fallait traverser des neiges qui couvraient des pentes extrêmement rapides. Tous ces obstacles augmentaient graduellement à mesure que nous approchions de la cime de l'aiguille. Enfin, après cinq heures de montée, dont trois dans cette fatigante arête, Pierre Balmat qui me précédait, voyant que non-seulement la pente devenait continuellement plus rapide, mais encore que nous trouvions à chaque pas une plus grande quantité de neige nouvelle, me proposa de m'asseoir un moment pendant qu'il irait en avant examiner ce qui nousrestait à faire. J'y consentis d'autant plus volontiers que je ne m'étais pas encore assis depuis notre départ ; j'avais quelquefois repris haleine, mais toujours debout appuyé sur mon bâton. A mesure qu'il avançait, il nous
criait de l'attendre, et de ne pas nous engager plus avant, jusqu'à ce qu'il fût de retour. Il revint au bout d'une heure, et nous rapporta qu'au-dessus de nous la quantité de neige nouvelle était si grande, que nous ne pourrions point atteindre la cime de ces rochers sans des dangers et une fatigue extrêmes, et que là nous serions forcés de nous arrêter, parce que le haut de la montagne, au delà des rochers, était couvert d'un pied et demi de neige tendre, dans laquelle il était impossible d'avancer. Ses guêtres, couvertes de neige jusqu'au-dessus du genou, attestaient la vérité de ce rapport, et la quantité de neige que nous voyions autour de nous aurait suffi pour le prouver. En conséquence, nous prîmes unanimement, quoique avec bien du regret, le parti de ne pas aller plus avant.
Quoique je ne pusse pas faire des calculs sur le lieu même, puisque je ne connaissais pas la hauteur du baromètre dans la plaine, je vis bien que nous devions être à peu près à dix-neuf cents toises ; je le dis à mes compagnons de voyage ; et dans le chagrin que nous causait le succès incomplet de notre entreprise, ce fut une consolation d'être montés plus haut qu'aucun observateur connu ne fût monté avant nous en Europe. J'observai l'hygromètre, l'électromètre, la structure des rochers qui nous entouraient ; je recueillis divers échantillons de ces mêmes rochers; nous admirâmes l'étendue immense de l'aspect qui se présentait à nous. Du côté du sud-ouest nous voyions couler l'Isère fort au-dessus de Chambéri, et notre vue remontait au nord-est jusqu'à la Gemmi; et dans ce demi-cercle, dont le diamètre est de cinquante lieues, nous plongions par-dessus les plus
hautes montagnes ; nous voyions notre lac sur la gauche du Môle et sur la droite les montagnes d'Abondance. Le Jura seul terminait notre horizon au nord-ouest; car on le voyait même par-dessus la cime du Buet, qui était k plus de deux cent soixante-dix toises au-dessous de nos pieds.
Cependant nos guides nous pressaient de partir. Quoique le thermomètre à Tombre ne se soutînt qu*à 2** 5', et que Taction immédiate des rayons du soleil ne le fit monter qu'à 4® 7', cependant ce même soleil nous paraissait très-ardent, et quand nous étions immobiles, nous ne pouvions presque pas le supporter sans le secours d'un parasol. Cela faisait craindre à nos guides que les neiges nouvelles, à demi fondues par ses rayons, n'augmentassent encore la difficulté de la descente. On sait que les mauvais pas sont plus difficiles et plus dangereux à descendre qu'à monter, et nous en avions franchi de bien mauvais en montant. Cependant en marchant avec prudence et en nous faisant soutenir par nos guides, dont la force et le courage étaient également admirables *, nous revînmes sans aucun accident sur le plateau de la base de l'aiguille du Goûté. De là je re-
* Pour donner une idée du jarret de ces guides, je rapporterai ce que l'un d^entre eux fit sous nos yeux dans cette course. Le soir en arrivant à la cabane, nous vîmes que nous n'avions pas pris assez de vivres. Un des hommes qui étaient montés avec nous, offrit d'en aller chercher à Bionnay, et promit d'être de retour & la pointe du jour : il tint parole, et marcha ainsi pendant toute'' la nuit. Le matin il monta avec nous, et retourna le même jour coucher dans son village. Il monta donc deux fois de Bionnay à la cabane, c'e&t-à-dirc plus de 1800 toises, et une fois de la cabane à l'aiguille du Goûté, ce qui fait encore 500 toises. Il monta donc
2113' teutativss pouh atteindre
descendis h la cabane tort lentemejai et eu observant à loisir les rochers sur lesquels je passai.
Je m'étais si bien trouvé la nuit précédeote dans cette cabane, que je résolus d'y passer encore celle-ci, soit pour continuer mes observations météorologiques, soit pour observer encore en descendant la nature et ta structure de la montagne. J'allai replacer mes instruments sur ce rocher que je nommais mon observatoire ; j'y jouis encore du magnifique spectacle du coucher du soleil ; et après une très-bonne nuit dans la cabane, je fis encore le matin des observations météorologiques. Je redescendis ensuite lentement en ramassant des pierres, et je m'arrêtai longtemps à observer celles que charrie le glacier de Bionnassay; on y trouve toutes celles dont est composée l'aiguille du Goûté. J'allai dîner à fiionnay, et de là à cheval coucher à Sallenche.
Pour compléter l'histoire des tentatives faites pour parvenir à la cime du Mont-filanc, je dois dire un mot d'une course faite dans le même but en 1786. Cette course n'eut pas de succès; mais ce fut certainement elle qui décida celui qu'eurent le docteur Paceard et Jacques Balmat à la fin de l'été de la même année.
Gomme l'obstacle que nous avaient opposé les neiges
en tout 2,a60 toises et les redescendit dans l'espace de trente^ix heures, et cela toujours chargé et sans prendre presque aucun re* pos. Ces mêmes montagnards nous surpassent par leur adresse dans les rochers, et par la force de leur tète au bord des précipices, agitant que par celle de leur Jarret. Ce ne sera donc pas à Chamouni que des gens élevés dans les villes pourront se vanter d*avoir devancé tous les* guides, et d'être allés dans des Ueux ina^cessib^ pour eux.
nous parut l'effet de ravaocement de la saison, je résolus de répéter la môme tentative Tannée suivante, dans une saison où les neiges nouvelles seraient moins à redouter. En conséquence, et pour diminuer le plus possible la fatigue de la dernière journée, je chargeai Pierre Balmat de me construire une cabane au pied de quelqu'une des arêtes de Taiguille du Goûté, et de foire, aussitôt que la saison le permettrait, quelques courses de ce côté-là pour choisir la route qu'il me conviendrait de suivre.
Pour exécuter ce projet, Pierre Balmat, Marie Coutet et un autre guide, allèrent, le 8 juin 1785, coucher dans mon ancienne cabane de Pierre-Ronde, et en partirent à la pointe du jour. Ils montèrent par la même arête que j'avais suivie l'année précédente, et parvinrent, quoique avec beaucoup de peine, au sommet de l'aiguillé du Goûté, après avoir été tous successivement malades de fatigue et de la rareté de l'air. De là, en continuant pendant une heure sur les neiges dans la même direction, ils vinrent au haut du dôme du Goûté ; là, ils trouvèrent François Paccard et trois autres guides auxquels ils avaient donné ce rendez-vous, et qui avaient pasgé par la montagne de la Côte pour parvenir au même point. Croyant toujours que ce ne serait que par l'aiguille du Goûté que l'on pourrait atteindre la cime du Mont- Blanc, ils s'étaient divisés en deux bandes pour essayer comparativement les deux routes qui conduisaient à la cime du Goûté. Cette comparaison fut entièrement à l'avantage de la route par la montagne de la Côte. François Paccard et ses compagnons étaient arrivés une heure et demie plus tôt, avec beaucoup moins de fatigue
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22/i TENTATIVES POUR ATTEINDRE
et de danger que Pierre Balmat, qui avait passé par Pierre-Ronde.
Après s'être réunis, ils traversèrent une grande plaine de neige, et ils gagnèrent une arête qui joint la cime du Mont-Blanc au dôme du Goûté; mais cette arête se trouva si étroite, entre deux précipices, et en même temps si rapide, qu'il leur fut impossible de la suivre et d'atteindre par là le sommet du Mont-Blanc. Ils examinèrent alors de différents côtés les approches de cette cime, et le résultat de leurs recherches fut, qu'au moins par le dôme du Goûté, elle était absolument inaccessible. Ils. retournèrent de là à Ghamouni, par la montagne de la Côte, bien mécontents de leur expédition, et poursuivis par un orage accompagné de neige et de grêle qui les incommodait beaucoup dans leur retraite.
Mais tous ne descendirent pas : un de ceux qui avaient suivi François Paccard par la montagne de la Côte, était Jacques Balmat, devenu depuis célèbre par son ascension à la cime du Mont-Blanc. Il ne devait point être de cette course, il se joignit à Paccard et à sa troupe presque malgré eux. En revenant du dôme du Goûté, comme il n'était pas trop de bonne intelligence avec les autres, il marchait seul, et s'éloigna même pour aller chercher des cristaux dans un rocher écarté. Lorsqu'il voulut les rejoindre, ou du moins suivre leurs tracés sur la neige, il ne les retrouva pas ; sur ces entrefaites, l'orage survint; il n'osa pas se hasarder seul au milieu de ces déserts par l'orage et à l'entrée de la nuit, il préféra de se blottir dans la neige et d'attendre patiemment la fin de l'orage et le commencement du jour; il souffrit là beaucoup de la grêle et du froid;
mais vers le matin le temps s'éclaircit, et comme il avait tout le jour pour redescendre, il résolut d'en consacrer une partie à parcourir ces vastes et inconnues solitudes, en cherchant une route par laquelle on put parvenir à la cime du Mont-Blanc. C'est ainsi qu'il découvrit celle qu'on a suivie et qui est bien certainement la seule par laquelle on puisse l'atteindre.
De retour à Chamouni, il tint d'abord sa découverte secrète. Mais comme il apprit que le docteur Paccard pensait à faire quelques tentatives dans le même but, il lui communiqua son secret et lui offrit de lui servir de guide. Le succès de cette entreprise a été connu du public par les relations qu'en ont données le docteur Paccard et M. Bourrit.
Il y a ceci de remarquable dans la découverte de cette route, c'est que c'est celle qui se présente le plus naturellement à ceux qui regardent le Mont-Blanc depuis Chamouni, et que c'est aussi celle qu'ont tenue les premiers qui ont essayé d'y monter; mais on s'en était dégoûté par une singulière prévention. Comme elle suit une espèce de vallée entre de grandes hauteurs, on s'était imaginé qu'elle était trop chaude et trop peu aérée. Cette vallée est cependant bien large, bien accessible aux vents, et les glaces qui en forment le fond et les parois ne sont pas propres à la réchauffer. Mais la fatigue et la rareté de l'air donnaient, à ceux qui firent les premières tentatives, cet accablement dont j'ai souvent parlé ; ils attribuèrent ce malaise à la chaleur et à la stagnation de l'air, et ils ne cherchèrent plus à atteindre la cime que par des arêtes découvertes et isolées comme celles du Goûté. Les gens de Chamouni croyaient
2Jt6 TENTATIVES PODR ATTEIUDRE LE HOKT^BLÀNG.
aussi que le sommeil serait odortel à ces grandes hauteurs; mab l'épreuve qu'en fit Jacques Balmat, ea y passant la nuit, dissipa cette crainte ; et Fioipassibilité de parvenir en passant sur les arêtes contraignit à reprendre kl route la plus connue et la plus naturelle.
ASCENSION AU MONT*BL AUC 9fi7