‹ Voyages dans les AlpesChapitre 54 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Divers ouvrages périodiques ont appris au public qu'au mois d'août de l'année 1786 deux habitants de Ghamouni, M. Paccard, docteur en médecine, et le guide Jacques Balmat, parvinrent à la cime du Mont- Blanc, qui jusqu'alors avait été regardée comme inaccessible. Je le sus dès le lendemain, et je partis sur-lechamp pour essayer de suivre leurs traces. Mais il survint des pluies et des neiges qui me forcèrent à y renoncer pour cette saison. Je laissai à Jacques Balmat la commission de visiter la montagne dès le conmiencement de juin, et de m' avertir du moment où l'affaissement des neiges de l'hiver la rendrait accessible. Dans l'intervalle j'allai en Provence, faire au bord de la mer des expériences qui devaient servir de terme de comparaison à celles que je me proposais de tenter sur le Mont- Blanc.

Jacques Balmat fit dans le mois de juin deux tentatives inutiles ; cependant il m'écrivit qu'il ne doutait pas qu'on ne pût y parvenir dans les premiers jours de juillet. Je partis alors pour Ghamouni. Je rencontrai à Sallenche le courageux Balmat , qui venait à Genève m' annoncer ses nouveaux succès; il était monté le 5 juillet à la cime de la montagne avec deux autres

guides, Jean Michel Cachât et Alexis Tournier. 11 pleuvait quand j'arrivai à Chamouni, et le mauvais temps dura près de quatre semaines. Mais j'étais décidé à attendre jusqu'à la Gn de la saison, plutôt que de manquer le moment favorable. Il vint enfin, ce moment si désiré, et je me mis en marche le 1" août, accompagné d'un domestique et de dix-huit guides *, qui portaient mes instruments de physique et tout l'attirail dont j'avais besoin. MonTils aîné désirait ardemment de m' accompagner ; mais je craignis qu'il ne fût pas encore assez robuste et assez exercé à des courses de ce genre. J'exigeai qu'il y renonçât. Il resta au Prieuré, où il fit avec beaucoup de soin des observations correspondantes à celles que je faisais sur la cime.

> Voici leurs noms :

Jacques Balmat, dit le Mont-Blanc

Pierre Balmat, ) . , ...

«« • r> X X / ™6s guides ordmaires.

Mane Coutet, j "

Jacques Balmat, domestique de madame Couteran.

Jean-Michel Cachât, dit le Géant.

Jean-Baptiste Lombard, dit Jorasse.

Alexis Tournier.

Alexis Balmat.

Jean-Loliis Dévouassou.

Jean-Michel \

^ . > Dévouassou, frères.

François [

Pierre !

François Coutet.

François Rayenet.

Pierre-François Fayret.

Jean-Pierre Cachât.

Jean-Michel Tournier,

ASGENSIOlf AU HONT-BLANG. 229

Quoiqu'il y ait à peine deux lieues et uq quart en ligne droite, du Prieuré de Chamouni à la cime du Mont-Blanc, cette course a toujours exigé au moins dix-huit heures de marche, parce qu'il y a de mauvais pas, des détours, et environ dix-neuf cent vingt toises à monter.

En allant du Prieuré au Mont-Blanc par la montagne de la Côte, on commence par suivre le chemin qui conduit cl Genève jusqu'au village des Bossons, et Ton prend là le sentier qui va au glacier de ce nom. Mais au pied de la pente par où Ton monte à ce glacier, on tire à droite et Ton va passer au hameau du Mont. Un peu au delà de ce hameau on commence à monter, en suivant les bords du torrent qui sort du glacier de Taconay. Cette montée est très-sauvage, au fond d'un vallon étroit, dans lequel on a en face le glacier de Taconay, hérissé de glaçons, non pas blancs et purs, comme ceux des Bossons, mais salis par une boue noire, et entrecoupés de rochers de la même couleur ; mais en continuant à s'élever, on découvre au-dessus de ce glacier les neiges pures et escarpées du dôme du Goûté. Bientôt après on s'élève un peu au-dessus du glacier de Taconay, on passe là quelques mauvais pas ; puis on rencontre une fontaine d'une eau claire et fraîche, où les guides, déjà fatigués de leurs fardeaux, prirent avec beaucoup de plaisir quelques moments de repos.

Une demi-heure après avoir quitté le glacier, on arrive au pied d'un rocher presque à pic, assez élevé, qui barre un couloir étroit et profond. On ne peut sortir de ce couloir qu'en escaladant ce rocher ; ce passage se nomme le Mapas ou le Mauvais-Pas. On avait placé là

ftdO ASC«II«I0!I AU M0HT-BLA1I&

une échelle, dans l'idée que j'en aurais besoin ; mais comme je craignais de donner à mes guides mauvaise opinion de moi si je m'en servais, je passai à côté de l'échelle sans y toucher. Au delà du Mapas on est obligé de passer par quelques corniches étroites sur des escarpements élevés. On longe ensuite une arête tranchante, avec le précipice à droite, et des prairies très-rapides à gauche ; après quoi l'on gravit par une pente de cinquante degrés à une grotte ou petite caverne, où je couchai le 20 août 1786, lorsque immédiatement après le voyage du docteur Paccard j'essayai, en suivant ses traces, d'aller & la cime du Mont-Blanc. Hais il survint pendant la nuit une pluie horrible, qui tombait en neige sur les hauteurs ; il fallut revenir tristement sur mes pas, et remettre la partie à l'année suivante. J'ai mis dans l'un et dans l'autre voyage environ quatre heures, les repos non compris, à venir du Prieuré de Ghamouni à cette cabane.

La cime du rocher, au nord-ouest de cette grotte, présente une très-belle vue. Cette cime forme une des sommités de l'étroite arête de la montagne de la Gôte, qui sépare le glacier de Taconay de celui des Bossons. Le col sur lequel on passe est élevé d'environ six cents toises au-dessus du Prieuré de Ghamouni. On découvre de cette arête les deux glaciers que je viens de nommer et que l'on a sous ses pieds, toute la vallée de Ghamouni jusqu'au col de Balme, et les deux chaînes qui bordent ce col : plus loin, l'on distingue les tours d'Aï et l'aiguille du Midi qui domine Saint-Maurice, de même que d'autres sommités plus élcHgnées. Mais le point de vue le plus singulier, c'est celui que présente du c^é du

ocn^d-ouest Taréte même sur laquelle on'se trouve, vue suivant sa longueur. De grands blocs de rochers à angles vifs, singulièrement et hardiment entassés, cou^ ronnent la cime de cette arête et offrent Taspect le plus bizarre et le plus sauvage ; la belle et riante paroisse des Ouches semble partagée par ces rochers stériles, et forme avec eux un étonnant contraste. L'un de ces blocs, dont un angle saillant se projette fort en avant au dessus du précipice, se nomme k cause de cela le Bec à l^^Oiseau, On raconte qu'un berger qui avait gagé d'aller s'asseoir sur la pointe de ce bec y parvint et s'y assit ; mais un faux mouvement qu'il ût en se relevast bi fit perdre l'équilibre, il tomba et fut tué raide sur la piace*

11 était midi quand nous arrivâmes sur cette arête ; j'y fis ude halte de demi^heure, pour laisser dîner mes guides. Pendant ce temps-là je m'amusais à voir sous mes pieds, à une grande profondeur, des étrangers qui traversaient péniblement, en se soutenant sur leurs guides, le plateau inférieur du glacier des Bossons, et qui se disposaient vraisemblablement à faire, à leur re* tour, un récit pompeux de leur courage et des dangers qu'ils avaient courus. Mais je cherchais, et je cherchais en vain, à voir sur le second plateau deux de mes guides chargés, qui s'étaient flattés d'arriver avant nous sur l'arête où nous étions, en passant par ce plateau du glacier qui présente en effet une route beaucoup plus directe depuis le Prieuré. Comme il y a de très-mauvais pas, nous étions inquiets de ne pas les voir reparaître. Ils nous rejoignirent cependant, mais beaucoujf plus tard.

En continuant à monter obliquement entre le glacier des Bossons et le sommet dé l'arête, nous passâmes audessous d'une profonde caverne où Jacques Balmat, dans son précédent voyage, avait caché Féchelle qui devait nous aider à traverser les crevasses du glacier, et une perche de sapin dont nous devions nous servir dans les mauvais pas. Il retrouva l'échelle, mais on avait dérobé la perche ; il est singulier qu'il y eût là des voleurs, on ne peut pas dire cependant que ce fussent des voleurs de grand chemin. Nous passâmes aussi au pied de l'aiguille de la Tour, qui est la plus haute de cette arête, et nous arrivâmes h une heure et trois quarts à la cime de la montagne de la Côte, dans l'endroit où nous devions passer la nuit. Cette première journée ne fut donc pas longue : nous n'avions mis que six heures et demie du Prieuré à notre premier gîte.

Ce gîte était un amas de grands blocs de granit entre lesquels mes guides espéraient trouver un abri, et où le docteur Paccard et Jacques Balmat avaient couché le premier soir de leur expédition. Ces blocs ont été charriés là par le glacier, qui en est tout proche, et que l'on doit traverser pour s'acheminer à la cime du Mont- Blanc. C'est là que l'on quitte la terre ferme, et que l'on s'embarque sur les glaces et sur les neiges jusqu'à la fin du voyage.

On préfère de traverser ainsi le glacier le matin, pendant que les neiges sont encore dures ; le passage est beaucoup plus dangereux le soir, lorsque la chaleur du jour les a ramollies. C'est ce qu'éprouva Marie Coutet, sous lequel la neige s'enfonça, quand il alla reconnaître le passage que nous devions faire le lendemain.

Heureusement, il demeura suspendu aux cordes qui le liaient à ses deux camarades qui l'avaient accompagné. A leur retour nous fûmes tous empressés à leur demander compte de leur expédition, comme on demande à ses espions des nouvelles de l'armée ennemie. Marie Goutet raconta fort tranquillement et même gaiement son aventure : malgré cela son récit répandit une teinte sombre sur les physionomies ; les plus braves en plaisantèrent, mais les autres parurent trouver ces plaisanteries un peu froides. Cependant personne ne parla de s'en retourner, et au contraire, chacun s'occupa à chercher un abri pour passer la nuit ; les uns regagnèrent mon ancien gite, où ils espéraient être plus chaudement ; d'autres se nichèrent entre des blocs de granit ; pour moi je couchai, avec mon domestique et deux ou trois de mes anciens guides, sous une tente que j'avais fait poi;ter pour être parfaitement libre sur le choix des lieux où je passerais les nuits.

Le lendemain 2 août, malgré le grand intérêt que nous avions tous à partir de bon matin, il s'éleva tant de difficultés entre les guides sur la répartition et l'arrangement de leurs charges, que nous ne fûmes en pleine marche qu'à six heures et demie. Chacun redoutait de se charger, moins encore dans la crainte de la fatigue, que dans celle d'enfoncer la neige par son poids, et de tomber ainsi dans une crevasse.

Nous entrâmes sur le glacier, vis-à-vis des blocs de

granit, à l'abri desquels nous avions dormi ; l'entrée en

est très-facile; mais bientôt après l'on s'engage dans un

labyrinthe de rochers de glace séparés par de larges

- crevasses , ici entièrement ouvertes , là comblées en

tout OU en partie par des neiges, qui soyveEt forment ' des espèces d*arches évidées par-dessous, ^t qui cependant sont quelquefois les seules ressources que Ton ait pour traverser ces crevasses ; ailleurs^ c'est me arête tranchante de glace, qui sert de pont pour les traverser. Dans quelques endroits où les crevasses sont absolument vides, on est réduit à descendre jusqu'au fond, et à remonter ensuite le mur opposé par des escaliers taillés avec la hache dans la glace vive. Mais nulle part on n'atteint, ni ne voit même le roc ; le fond est toujours neige ou glace ; et il y a des mimients où, après être descendu dans ces abîmes entourés de murs de glace presque verticaux, on ne peut pas se figurer par où l'on en sortira. Cependant tant qu'on marche sur la glace vive, quelque étroites que soient les arêtes, quelque rapides que soient les pentes, ces intrépides Gha* mouniards, dont la tète et le pied sont également fermes, ne paraissent ni effrayés, ni inquiets : ils causent, rient, se défient les uns les autres ; mais quand on passe sur ces voûtes minces suspendues au-dessus des abîmes, on les voit marcher dans le plus profond silence ; les trois premiers liés ensemble par des cordes à cinq ou six pieds de distance l'un de l'autre ; les autres se tenant deux à deux par leurs bâtons, les ' yeux fixés sur leurs pieds, chacun s' efforçant de poser exactement et légèrement le pied dans la trace de celui qui le précède. Ce fut surtout quand nous eûmes tbl la place où Marie Coutet s'était enfoncé, que ce genre de crainte augmenta ; la neige avait manqué tout à coup sous ses pas, en formant autour de lui un vide de six à sept pieds de diamètre, et a^ait découvert un abtme

ASCENSION AU HONT-BLANG. S3Ô

doat on n'apercevait ni le fend ni les bords ; et cela dans no endroit où aucun signe extérieur n'indiquait la moindre apparence de danger. Aussi, lorsque, après aYoir franchi quelqu'une de ces neiges suspectes, la ca* ravane se retrouvait sur un rocher de glace vive, l'expression de la joie et de la sérénité éclaircissait toutes les physionomies, le babil et les jactances recemmiea-* çaient ; puis on tenait conseil sur la route qu'il fallait suivre, et, rassuré par le succès, on s'exposait avec plus de confiance k de nouveaux dangers. Nous mîmes ainsi près de trois heures à traverser ce redoutable glacier, quoiqu'il ait à peine un quart de lieue de largeur. Dès lors nous ne marchâmes plus que sur des neiges, souvent très-diiliciles, par la rapidité de leurs pentes, et quelquefois dangereuses lorsque ces pentes aboutis^ sent à des précipices, mais où du moins l'on ne craint d'autre danger que celui que l'on voit, et où l'on ne risque pas d'être englouti, sans que la force ni l'adresse puissent être d'aucun secours.

£n sortant du glacier, on e^t obligé de gravir une de ces pentes de neige extrêmement rapides; après quoi l'on vient passer au pied du rocher le plus bas et le plus septentrional d'une petite chaîne de rochers, isolés au milieu des glaces du Mont-Blanc. Celte chaîne, du côté de l'est, est séparée de l'aiguille du Midi et des montagnes qui lient cette aiguille avec le Mont-Blanc par un gla« ^r extrêmement sauvage.

Après avoir atteint ces rocs, on s'en éloigne d'abord pour monter en serpentant dans un vallon rempli de neiges, qui va du nord au sud jusqu'au pied de la plus haute âme. Ces neiges sont coupées de loin en loin par

236 ASCENSION AÇ HONT-BLANG.

d'énormes et superbes crevasses. Leur coupe vive et nette montre les neiges disposées par couches horizonales, et chacune de ces couches correspond à une année. Quelle que soit la largeur de ces crevasses, on ne peut nulle part en découvrir le fond.

Nous revînmes aborder la chaîne de rochers dans l'endroit où, Tannée précédente, j'avais fait construire une cabane ; c'était alors mon dessein d'y coucher en montant ; mais le mauvais temps m'empêcha d'aller jusque-là.

Cette chaîne est fréquemment interrompue par des neiges ; les pointes de ces rochers sortent comme de petites îles, ou comme des écueils, de la mer de neige qui couvre toutes ces régions. Mes guides me firent perdre là un temps considérable, sous le prétexte de déjeuner et de se reposer ; leur intention était de retarder assez notre marche pour que l'on ne pût pas, avant la nuit, s'aventurer dans la partie de la route où l'on ne rencontrerait plus de rochers, et où l'on serait obligé de coucher sur la neige. Nous n^ repartîmes qu'à onze heures, quoique nous fussions arrivés peu après neuf.

Nous avions de là entrevu le lac au travers de la vallée d'Abondance, depuis les premiers rochers; mais en continuant démonter, on le découvrait toujours mieux ;a^ nous reconnaissions même très-bien la ville de Nyon. Les montagnes de Faucigny s'abaissaient peu à peu devant nous. L'aiguille percée du Reposoir fut celle '(Jtti nous résista le plus longtemps, parce qu'elle était près dé nous, et que sa cime se projetait sur un horizon éloigné ; car nous ne tenions pour vaincues que celles pardessus lesquelles nous pouvions voir le Jura. Chaque

victoire de ce genre était un sujet de joie pour toute la caravane ; car rien n'anime et n'encourage comme la vue distincte de ses progrès.

Après une heure de marche, nous vînmes côtoyer une immense crevasse. Quoiqu'elle eût plus de cent pieds de largeur, on n'en voyait le fond nulle part. Dans un moment où nous nous reposions tous debout sur son bord, en admirant sa profondeur et en observant les couches de ses neiges, mon domestique, par je ne sais quelle distraction, laissa échapper le pied de mon baromètre qu'il tenait à la main ; ce pied glissa avec la rapidité d'une flèche sur la paroi inclinée de la crevasse et alla se planter à une grande profondeur dans la paroi opposée, où il demeura fixé en oscillant comme la lance d'Achille sur la rive du Scamandre. J'eus un mouvement de chagrin très -vif, parce que ce pied servait non-seulement au baromètre, mais à une boussole, à une lunette et à divers autres instruments qui se fixaient au-dessus. Mais au moment même quelques-uns de mes guides, sensibles à ma peine, m'offrirent d'aller le reprendre ; et comme la crainte de les exposer m'empêchait d'y consentir, ils me protestèrent qu'il ne courraient aucun risque. Au moment même l'un d'eux se passa une,corde sous les bras, et les autres le calèrent ainsi jusqu'au pied du baromètre, qu'il arracha et rapporta en triomphe. J'eus une double inquiétude pendant cette opération ; d'abord celle du danger du guide suspendu; ensuite, comme nous étions en vue et en face de Ghamouni, d'où avec la lunette on pouvait suivre tous nos mouvements, je pensai que si dans ce moment on avait les yeux sur nous, on croirait, à ne pas en dou-

ter, que c'était un de nous qui était tombé dans la crevasse et qu'on allait le reprendre. J'ai su depuis que heureusement dans ce moment-là on se nous regardait pas.

Nous fûmes obligés de traverser cette même cre* vasse sur un pont de neige rapide et dangereux; après quoi, par une pente de neige encore très-rapide, noua abordâmes à l'un des derniers rochers de la chaîne isolée, où je couchai le surlendemain en revenant de U cime, et que par cette raison je nommai le rocher de l* Heureux-Retour, Son élévation est de dix-sept cent quatre-vingts troises. Nous y arrivâmes â une h^re et demie, et nous dînâmes au soleil avec bien de l'appétit Mais nous regrettions de n'avoir pas d'eau, lorsque les guides imaginèrent un moyen fort ingénieux pour nous en procurer. Ils lançaient de grosses pelottes de neige contre des rochers exposés au soleil, une partie de la neige s'y attachait^ se fondait contre le rocher réchauffé ; et nous recueillions l'eau qui venait goutte à goi^ distiller à son pied. Us se relayaient pour lancer de la neige, et il s'établit en peu de moments une fontaine qui nous fournit autant d'eau que nous pouvions en désirer.

Ce rocher isolé, au milieu des neiges, étaitj)our mes guides un lieu de délices , une île de Galypso ; ils ne pouvaient pas se résoudre à le quitter, et voulaient absolument y passer la nuit. Ils s'imaginaient que pendant la nuit il règne dans ces hautes neiges un froid absolument insupportable, et .ils craignaient sérieusement d'y périr. Je leur dis enfin que pour mitt j'étais déterminé à y aller avec ceux d'entre eux doQt j'étais

ASCENSION AU MONT-BLANa 239

sûr, que bous creuserions profondément dans la neige, qu'on couvrirait cette excavation avec la toile de la tente, que nous nous y renfermerions tous ensemble, et qu'ainsi nous ne souffririons point du froid, quelque rigoureux qu'il pût être. Cet arrangement les rassura, et nous allâmes en avant.

En trente-cinq minutes de montée, nous atteignîmes le premier grand plateau de neige qui se présente sur cette route. La pente de ce plateau est bien encore de dix à douze degrés, mais c'était une plaine en comparaison des pentes que nous avions gravies. A notre gauche était r^âguille du Midi, qui commençait à s'abaisser sensiblement; à notre droite, le dôme du Goûté. La sommité de ce dôme, coupée presqu'à pic de notre côté, couverte d'une voûte de neige, demi-circulaire, c<mime Farche d'un pont, et couronnée par une suite de ces énormes blocs de neige de forme cubique que j'ai nommés séracs, présentait le plus singulier et le plus magnifique spectacle. Devant nous était la cime du Mont- Blanc, le but de notre voyage, encore prodigieusement élevée à nos yeux ; h sa gauche, les rocs que nous nommons ses escaliers, et de superbes coupures de neiges vives qui, éclairées par le soleil, paraissaient d'un éclat et d'une vivacité singulière.

Nous mîmes vingt minutes à traverser ce plateau ; et ce temps nous parut bien long, parce que, depuis le dernier voyage de Jacques Balmat, il avait été balayé dsms toute sa largeur par deux énormes avalanches de séracs, détachées du dôme du Goûté ; nous fûmes obligés de passer au travers de ces avalanches avec la crainte d'en esMiyer de nouvelles. De ce plateau nous monlâmes

pendant près d'une heure par une pente de trente-quatre degrés, et nous atteignîmes ainsi le second plateau où nous devions passer la nuit.

Il y eut d'abord de longues et sérieuses délibérations sur le choix de l'endroit où Ton placerait la tente sous laquelle nous devions tous nous réunir pour être à Tabri du froid de la nuit, dont les guides se formaient une idée si effrayante. Outre le froid, nous avions à éviter deux dangers, dont l'un venait d'en haut, l'autre d'en bas : il s'agissait de choisir une place où nous ne pussions pas être atteints par les avalanches qui pouvaient partir des hauteurs, et où il n'y eût pas lieu de suspecter quelque crevasse cachée par des neiges superficielles. Les guides frémissaient de l'idée que ces neiges, chargées du poids de vingt hommes réunis dans un petit espace et ramollies par la chaleur de leur corps, pouvaient s'affaisser tout d'un coup et nous engloutir tous ensemble au milieu de la nuit. Une crevasse épouvantable que nous avions côtoyée en montant sur ce même plateau, et qui pouvait se prolonger au-dessous, prouvait au moins la possibilité de cette supposition. Cependant nous trouvâmes, à cent cinquante pas de l'entrée du plateau, une place qui nous parut bien h l'abri de tous ces dangers.

Là mes guides se mirent d'abord à excaver la place dans laquelle nous devions passer la nuit ; mais ils sentirent bien vite l'effet de la rareté de l'air. Ces hommes robustes, pour qui sept ou huit heures de marche que nous venions de faire ne sont absolument rien, n'avaient pas soulevé cinq ou six pellées de neige, qu'ils se trouvaient dans l'impossibilité de continuer ; il fallait qu'ils

ASCENSION AU MONT-BLANC. 2i!iii

se relayassent d'un moment à Tautre. L'un d'eux, qui était retourné en arrière pour prendre dans un baril de l'eau que nous avions vue dans une crevasse, se trouva mal en y allant, revint sans eau, et passa la soirée dans les angoisses les plus pénibles. Moi-même, qui suis si accoutumé à l'air des montagnes, qui me porte mieux dans cet air que dans celui de la plainte, j'étais épuisé de fatigue en observant mes instruments de météorologie. Ce malaise nous donnait une soif ardente, et nous ne pouvions nous procurer de l'eau qu'en faisant fondre de la neige ; car l'eau que nous avions vue en montant se trouva gelée quand on voulut y retourner, et le petit réchaud à charbon que j'avais fait porter servait bien fentement vingt personnes altérées.

Du milieu de ce plateau, renfermé entre la dernière cime du Mont-Blanc au midi, ses hauts gradins k l'est, et le dôme du Goûté à l'ouest, on ne voit presque que des neiges ; elles sont pures, d'une blancheur éblouissante, et sur les hautes cimes elles forment le plus singulier contraste avec le ciel presque noir de ces hautes régions. On ne voit là aucun être vivant, aucune apparence de végétation; c'est le séjour du froid et du silence. Lorsque je me représentais le docteur Paccard et Jacques Balmat arrivant les premiers au déclin du jour dans ces déserts, sans abri, sans secours, sans avoir même la certitude que les hommes pussent vivre dans les lieux où ils prétendaient aller, et poursuivant cepen- *dant toujours intrépidement leur carrière, j'admirais leur force d'esprit ef leur courage.

Sur les montagnes dégagées de neige, et dont la hauteur n'excède pas mille à douze cents toises, il est

agréable d'arriver de bonne heure à son gîte : la fraîcheur du soir délasse des fatigues de ia journée ; on s'assied sur l*berbe ou sur un rocher, on s'amuse à observer les dégradations de la lumière et les accidents qui ac* compagnent presque toujours le coucher du soleil et le crépuscule. Mais dans les montagnes très-élevées et couvertes de neige, ces fins de journée sont extrêmement pénibles, on ne sait où se tenir : si Ton reste tranquille, (m est transi de froid, et la fatigue, jointe à la rareté de Fair, vous ôte la force et le courage de vous réchauffer par l'exercice. C'est ce que nous éprouvâmes dans cette station, où nous étions arrivés vers les quatre heures. Nous gelions tous de froid; on attendait avec une extrême impatience que la tente fût dressée ; dès qu'elle le fut, tout le monde se jeta dedans, et bientôt le babil des guides et les nausées de ceux qui avaient mal au cœur me forcèrent à en sortir. Je pressai le souper le plus qu'il fut possible. Ensuite on eut beaucoup de peine à s'arranger de manière à entrer tous sous la tente, dans une altitude où l'on pût passer la nuit ; ils me permirent de me coucher dans un angle ; mais pour eux, ils ne purent que s'asseoir sur de la paille, entre les jambes les uns des autres ; toujours préoccupés de la crainte du froid, ils fermèrent si exactement tous les joints de la tente, que je souffris beaucoup de la chaleur et de Fair corrompu par notre respiration. Je fus obligé de sortir * dans la nuit pour respirer. La lune brillait du plus grand éclat au milieu d'un ciel d'un noir d'ébène ; Jupiter sor-* tait tout rayonnant aussi de lumière de derrière la plus haute cime à Fest du Mont-Blanc, et la lumière réverbérée par tout ce bassin de neiges était si éblouissante,

A.SGSNSION AU UONT-BLANG. 2^3

qu'on ne pouvait distinguer que les étoiles de la première et ée la seconde grandeur. Nous commencions enfin à nous endormir, lorsque nous fûmes réveillés par le bruit d'une grande avalanche, qui couvrit une partie de la pente que nous devions gravir le lendemain. A la pointe du jour le thermomètre était à trois degrés au-dessous de la congélation.

Nous ne partîmes que tard, parce qu'il fallut faire fondre de la neige pour le déjeuner et pour la route ; elle était bue aussitôt que fondue, et ces gens qui gar* daient religieusement le vin 'que j'avais fait porter me dérobaient continuellement l'eau que je mettais en réserve. Nous traversâmes d'abord le second plateau à l'entrée duquel nous avions passé la nuit ; de là nous montâmes au troisième, que nous traversâmes aussi, et nous vînmes en demi-heure au bas de la grande pente, par laquelle en tirant à l'est on monte sur le rocher qui forme l'épaule gauche de la cime du Mont-Blanc. En commençant cette montée, j'étais déjà bien essoufflé par la rareté de l'air ; cependant un moment employé à reprendre haleine de trente en trente pas, mais sans m'asseoir, m'aidait à respirer ; et je vins en quarante minutes à l'entrée de l'avalanche qui était tombée la nuit précédente, et que nous avions entendue de notre tente.

Là, nous nous arrêtâmes tous pendant quelques moments , dans l'espérance qu'après avoir bien reposé nos jambes et nos poumons nous pourrions traverser l'avalanche un peu vite et tout d'une haleine, mais cela se trouva impossible ; le genre de fatigue qui résulte de la rareté de Pair est absolum entinsunnontid[>le ; quand elle

2/(/t ASCENSION AU MONT-BLANC.

est à son comble, le péril le plus imminent ne vous ferait pas faire un seul pas de plus. Mais je rassurais mes guides, en leur disant que cet endroit était précisément le moins dangereux, parce que toutes les neiges caduques des hauteurs qui dominent s'en étaient déjà détachées.

Au delà de cette avalanche, la pente devenait continuellement plus rapide et aboutissait sur notre gauche à un affreux précipice ; il fallut franchir une fente assez large, et dont le passage était gêné par un roc de glace qui forçait à se rapprochet du bord de la pente. Les premiers guides avaient entaillé de pas en pas, avec une hache, la surface dure de la neige ; mais ils avaient fait les pas trop grands, en sorte que pour atteindre l'entaille, il fallait faire une enjambée dans laquelle on courait le risque de la manquer et de glisser irrémissiblement en bas. Ensuite, vers le haut, la surface gelée se trouva plus mince ; alors elle se cassait sous nos pas, et il se trouvait au-dessous huit ou neuf pouces de neige en farine, qui reposait sur une seconde croûte de neige dure ; on enfonçait ainsi jusqu'à mi-jambe ; après quoi l'on glissait du côté du précipice, contre lequel on n'était retenu que par ia croûte supérieure qui se trouvait ainsi chargée d'une grande partie du poids de nos corps; et si elle s'était cassée, on aurait infailliblement glissé jusqu'au bas. Mais je ne m'occupais absolument point du danger; mon parti était pris, j'étais décidé à aller en avant, tant que mes forces me le permettaient ; je n'avais d'autre idée que celle d'affermir mes pas et d'avancer.

On dit que quand on passe au bord d'un précipice, il

ne faut point le regarder, et cela est vrai jusqu'à un certain point ; mais voici sur cet objet le résultat de ma longue expérience. Avant de s'engager dans un mauvais pas, il faut commencer par contempler le précipice et s'en rassasier pour ainsi dire, jusqu'à ce qu'il ait épuisé tout son effet sur l'imagination, et qu'on puisse le voir avec une espèce d'indifférence. Il faut en même temps étudier la marche que l'on tiendra, et marquer, pour ainsi dire, les pas que l'on doit faire. Ensuite on ne pense plus au danger et l'on ne s'occupe plus que du soin de suivre la route que Ton s'est prescrite. Mais si Ton ne peut pas supporter la vue du précipice et s'y ha* bituer, il faut renoncer à son entreprise ; car quand le sentier est étroit, il est impossible de regarder où l'on met le pied sans voir en même temps le précipice ; et cette vue, si elle vous prend à l'improviste, vous donne des éblouissements et peut être la cause de votre perte. J'employais là et dans d'autres passages dangereux la manière de se faire aider par les guides qui me parait tout à la fois la plus sûre pour celui qui l'emploie et la moins incommode pour ceux qui lui aident : c'est d'avoir un bâton léger, mais solide, de huit à dix pieds de longueur; deux guides, placés l'un devant vous, l'autre derrière, tiennent le bâton du côté du précipice, l'un par un bout, l'autre par l'autre; et vous, vous marchez au milieu avec cette barrière ambulante sur laquelle vous vous soutenez au besoin ; cela ne gêne ni ne fatigue les guides en aucune manière, et peut servir à les soutenir eux-mêmes au cas que l'un d'eux vînt à glisser ou à tomber dans une fente.

Enfin, en deux heures et demie démarche, à compter

2â6 ASCENSION AU MONT-BLANC.

de Tendroit où nous avions couché, nous atteignîmes le rocher que j'appelle Tépaule gauche ou le second escalier du Mont-Blanc. Là s'ouvrit k mes yeux un horizon immense et tout à fait nouveau pour moi ; car la cime étant à notre droite, rien ne nous dérobait l'ensemble des Alpes du côté de l'Italie, que je n'avûs jamais vu d'une aussi grande hauteur. Là, j'eus la satisfaction de me voir assuré d'atteindre la cime, puisque la montée qui me restait à faire n'était ni rapide ni dangereuse. Nous mangeâmes un morceau, assis sur le bord de cette magnifique terrasse ; mais le pain et la viande que j'avais fait porter s'étaient gelés à fond. Cependant le thermomètre n'avait jamais été plus bas que trois degrés au-dessous du terme de la glace ; et ces aliments renfermés et couverts dans une hotte portée sur le dos d'un homme devaient avoir été un peu préservés du froid par la chaleur de son corps. Je suis donc persuadé que dans la plaine, au mésae degré de froid, ces aliments ne se seraient point gelés, et vraisemblar blement que là même un thermomètre renfermé dans la hotte ne serait pas descendu à zéro ; mais dans cet air rare et toujours renouvelé, les corps imprégnés d'eau subissent une très-grande évaporation^ et par cela même se refroidissent beaucoup plus que la boule sèche d'un thermomètre.

Après m' être reposé et avoir observé les rocs nus que l'on rencontre là et que l'on voit très-bien des bords de notre lac, à gauche de la plus haute cime du Mont- Blanc, je me remis en marche; il était environ neuf heures. Comme j'avais mesuré de Ghamouni les hauteurs des différentes parties de la montagne, je savais que je

n*8vais plus qu'environ cent cinquante toises k monter, et cela par une pente qui n'était que de vingt-huit k vingt-neuf degrés, sur une neige assez ferme et pourtant nullement glissante, exempte de crevasses, éloignée des précipices ; j'espérais donc atteindre la cime en moins de trois quarts d'heure ; mais la rareté de l'air me prér parait des di£Scultés plus grandes que je n'aurais pu le croire. Sur la fin j'étais obligé de reprendre haleine k tous les quinze ou seize pas ; je le faisais le plus souvent debout, appuyé sur mon bâton, mais k peu près de trois fois l'une il fallait m'asseoir. Ce besoin de repos était absolument invincible ; si j'essayais de le surmonter, mes jambes me refusaient leur service, je sentais un commencement de défaillance et j'étais saisi par des éblouissements tout k fait indépendants de l'action de la lumière, puisque le crêpe double qui me couvrait le visage me garantissait parfaitement les yeux. Gomme c'était avec un vif regret que je voyais ainsi passer le t«mps que j'espérais consacrer sur la cime k mes expériences, je fis diverses épreuves pour abréger ces repos ; j'essayais, par exemple, de ne point aller au terme de mes forces et de m' arrêter un instant k tous les quatre ou cinq pas, mais je n'y gagnais rien ; j'étais obligé, au bout de quinze ou seize pas, de prendre un repos aussi long que si je les avais faits de suite; il y avait même ceci de remaii;quable, c'est que le plus grand malaise ne se fait sentir que huit ou dix secondes après qu'on a cessé de marcher. La seule chose qui me fît du bien et qui augmentât mes forces, c'était l'air frais du vent du nord ; lorsqu'en montant j'avais le visage tourné de ce côté-lk, et que j'avalids k grands traits l'air qui en ve-

248 ASCENSION AU MONT-BliANG.

nait, je pouvais sans m'arrêter faire jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six pas.

A peu près à la moitié de cette montée, on passe auprès de deux petits rochers saillants au-dessus de la neige. Le plus élevé des deux avait été récemment fracassé, car ses fragments étaient épars de tous côtés sur la neige nouvelle, à plusieurs pieds de distance. Et comme sûrement personne n'était allé faire sauter ce rocher avec de la poudre, ou le briser avec une massue de fer, on ne peut guère douter que ce ne fût là un effet de la foudre.

La dernière partie de la montée entre ces petits rocs et la cime, fut, comme on doit le présumer, la plus fatigante pour la respiration ; mais j'atteignis enfin ce but si longtemps désiré. Comme pendant les deux heures que me prit cette pénible ascension, j'avais eu toujours sous les yeux, à peu près tout ce que l'on voit de la cime, cette arrivée ne fut pas un coup de théâtre ; elle ne me donna même pas d'abord tout le plaisir que l'on pourrait imaginer ; mon sentiment le plus vif, le plus doux, fut de voir cesser les inquiétudes dont j'avais été l'objet ; car la longueur de cette lutte, le souvenir et la sensation même encore poignante des peines que m'avait coûtées cette victoire, me donnaient une espèce d'irritation. Au moment où j'eus atteint le point le plus élevé de la neige qui couronne cette cime, je la foulai aux pieds avec une sorte de colère plutôt qu'avec un sentiment de plaisir. D'ailleurs, mon but n'était pas seulement d'atteindre le point le plus élevé, il fallait surtout y faire les observations et les expériences qui seules donnaient quelque prix à ce voyage, et je craignais in-

finiment de ne pouvoir faire qu'une partie de ce que j'avais projeté. Car j'avais déjà éprouvé, môme sur le plateau où nous avions couché, que toute observation faite avec soin fatigue dans cet air rare, et cela parce que, sans y penser, on retient son souffle; et que comme il fallait là suppléer à la rareté de Tair par la fréquence des inspirations, cette suspension causait un malaise sensible ; j'étais obligé de me reposer et de souffler, après avoir observé un instrument, quelconque comme après avoir fait une montée rapide.

Cependant le grand spectacle que j'avais sous les yeux me donna une vive satisfaction. Une légère vapeur suspendue dans les régions inférieures de l'air me dérobait à la vérité la vue des objets les plus bas et les plus éloignés, tels que les plaines de la France et de la Lombardie; mais je ne regrettai pas beaucoup cette perte ; ce que je venais voir, et ce que je vis avec la plus grande clarté, c'est l'ensemble de toutes les hautes cimes dont je désirais depuis si longtemps de connaître l'organisation. Je n'en croyais pas mes yeux, il me semblait que c'était un rêve, lorsque je voyais sous mes pieds ces cimes majestueuses, ces redoutables aiguilles, le Midi, l'Argentière, le Géant, dont les bases mômes avaient été pour moi d'un accès si difficile et si dangereux. Je saisissais leurs rapports, leurliaison, leur structure, et un seul regard levait des doutes que des années de travail n'avaient pu éclaircir.

Pendant ce temps-là mes guides tendaient ma tente, et y dressaient la petite table sur laquelle je devais faire l'expérience de l'ébuUition de l'eau. Mais quand il fallut me mettre à disposer mes instruments et à les observer.

250 ASGENSlOlf AU MOHT-BLÀll G.

je me trouvai à chaque instant obligé d'interrompre mon travail, pour ne m' occuper que du soin de respirer. Si Ton considère que le baromètre n'était là qu'à seize pouces et une ligne, et qu'ainsi l'air n'avait guère plus de la moitié de sa densité ordinaire, on comprendra qu'il fallait suppléer à la densité par la fréquence des inspirations. Or, cette fréquence accélérait le mouvement du sang, d'autant plus que les artères n'étaient plus contrebandées au dehors par une pression égale à celle qu'elles éprouvent à l'ordinaire; aussi avions-nous tous la fièvre.

Lorsque je demeurais parfaitement tranquille, je n'éprouvais qu'un peu de malaise, une légère disposition au mal de cœur. Mais lorsque je prenais de la peine, ouque je fixais mon [attention pendant quelques moments de suite, et surtout lorsqu'en me baissant je comprimais ma poitrine, il fallait me reposer et haleter pendant deux ou trois minutes. Mes guides éprouvaient des sensations analogues. Ils n'avaient aucun appétit ; et à la vérité nos vivres, qui s'étaient tous gelés en route, n'étaient pas bien propres à l'exciter; ils ne se souciaient pas même du vin et de l'eau-de-vie. En effet, ils avaient éprouvé que les liqueurs fortes augmentent cette indisposition, sans doute en accélérant encore la vitesse de la circulation. Il n'y avait que l'eau fraîche qui fit du bien et du plaisir, et il fallut du temps et de la peine pour allumer du feu, sans lequel nous ne pouvions point en avoir. Quelques-uns de mes guides ne purent pas supporter tous ces genres de souffrances, et descendirent les premiers pour regagner un air plus dense.

La cime du Mont-Blanc est une espèce de dos d'âne, ou d'arête allongée, dirigée du levant au couchant, à peu près horizontale dans sa partie la plus élevée, et descendant à ses deux extrémités sous des angles de vingt-huit à trente degrés. Cette arête est très-étroite , presque tranchante à son sommet , au point que deux personnes ne pourraient pas y marcher de front ; mais elle s'élargit et s'arrondit en descendant du côté de l'est, et elle prend du côté de l'ouest la forme d'un avanttoit, saillant au nord. Toute cette sommité est entièreioneot couverte de neige : on n'en voit sortir aucun ro-* cher, si ce n'est à soixante ou soixante et dix toises au-dessous. Il aurait paru naturel de penser que la plus haute cime des Alpes devait se trouver auprès de leur centre, ou du moins vers le milieu de la largeur de la masse des montagnes primitives. Cependant, cela n'e^ point ainsi. On voit de la cime du Mont-Blanc, qu'au midi, du côté de l'Italie, il y a beaucoup plus de hautes sommités qu'au nord, du côté de la Savoie ; en sorte que cette haute cime se trouve presqu'au bord septentrional de l'ensemble des montagnes primitives. Aussi le spectacle est-il beaucoup plus beau et plus intéressant du côté de l'Italie ; car les montagnes secondaires au nord, terminées par la ligne bleue et monotone du Jura, ne présentent rien de grand ni de varié ; et nos plaines, notre lac même, vus obliquement au travers des ^^eurs de l'horizon, ne présentent que des teintes faibles et des objets peu distincts. Au contraire, du côté du midi, l'horizon couvert à perte de vue de hautes cimes, variées dans leurs formes et dans celles de leurs groupes, mélangées de neiges et de rochers, et entre*

252 ASGENSIOI» AU HONT-BLAHC

coupées de vallées verdoyantes, offre un ensemble également singulier et magnifique. Mais surtout, comme je l'ai déjà dit, les aiguilles et les glaciers de tous les environs du Mont-Blanc faisaient pour moi le spectacle tout à la fois le plus ravissant et le plus instinctif.

D'après l'élévation du Mont-Blanc, on a demandé si de la cime on ne pourrait pas voir la mer. Certainement nous ne la distinguâmes pas ; mais il y avait à l'horizon de la vapeur, qui nous aurait empêchés de la voir, lors même qu'elle aurait été dans la sphère de nos rayons visuels. Cependant on pourrait, de la cime de cette montagne, voir les bords du golfe de Gênes qui en sont éloignées de cinquante-six lieues, et même jusqu'à douze lieues, au delà, s'il n'y avait que des plaines entre le Mont-Blanc et la mer ; cela ne serait nullement contraire aux lois de l'optique combinées avec la courbure de la terre. Mais comme tout ce golfe est bordé de montagnes, soit des Alpes au couchant, soit des Apennins au levant, il ne paraît pas que l'on puisse voir la mer du Mont-Blanc, ni même le Mont-Blanc de la mer, ce qui serait plus facile, parce que sa cime blanche, se projetant contre le bleu du cieJ, formerait un objet plus distinct, à moins qu'on ne l'aperçût par quelque gorge ou quelque partie abaissée des montagnes de la côte de Gênes. Mais on peut très-bien voir cette cime du haut des montagnes qui sont au bord de la mer; j'ai même cru la reconnaître de la montagne de Caume, au-dessus de Toulon. De l'intérieur des terres, on sait qu'on voit le Mont-Blanc à de très-grandes distances ; de Dijon , par exemple, et même de Langres, qui en est éloigné de soixante-cinq lieues en ligne droite.

Il souflBait an vent du nord assez vif, qui rendait le froid incommode sur le tranchant de la sommité ; mais dès qu'on descendait au-dessous de Faréte, du côté du midi, on jouissait d'une température agréable : la plupart de mes guides dormaient ou se reposaient au soleil sur leurs sacs étendus sur la neige. En effet, c'est une chose très-remarquable, que sur toutes les hautes cimes, dès qu'on est à l'abri de l'impression directe du vent , on ne le sent absolument plus : dans la plaine, au contraire, lors môme que vous êtes défendu de l'action directe du vent, vous ne laissez pas que d'en ressentir des reflets ou des retours. Sans doute que l'air rare ne répercute pas le vent, comme le fait un air plus dense.

C'est un fait connu de tous ceux qui ont atteint les cimes des montagnes élevées, que le ciel y paraît d'un bleu plus foncé que dans la plaine. Mais comme les expressions de plus et de moins sont relatives à des sensations indéterminées, dont il ne reste de traces que dans une imagination souvent trompeuse, je cherchai un moyen de rapporter, pour ainsi dire, un échantillon du ciel du Mont-Blanc, ou du moins de la couleur que ce ciel m'aurait présentée. Pour cet effet, j'avais teint, avec du bleu d'azur ou de beau bleu de Prusse, des bandes de papier de seize nuances différentes, depuis la plus foncée, que j'avais marquée n° 1, jusqu'à la plus pâle, marquée n<> 16. J'avais pris, sur chacune de ces bandes, trois carrés égaux, et j'avais ainsi formé de ces nuances trois suites parfaitement semblables entre elles; je laissai l'une de ces suites entre les mains de M. Senebier, à Genève, l'autre à mon fils, à Chamouni, et j'emportai la troisième. A midi, du jour où j'étais sur'

a5& ABCSHSiON AU M OH T-BLAHO.

la cime^ le ciel, au zénith de Geoève, paraissais de la septième nuance ; à Ghamouni, entre la cinquième et la sixième, et sur le Mont-Blanc, entre la première et la seconde, c'est-à-dire tout près du bleu de roi le plus foncé. Malgré l'intensité de la couleur du ciel, les ombres sur la cime du Mont-Blanc ne paraissaient nullement colorées. Il est vrai que les heures que j'y passai n'étaient pas favorables k cette observation.

La grande pureté et la transparence de Tair, qui sont les causes de l'intensité de la couleur bleue du ciel, produisent vers le haut du Mont-Blanc un singulier phénomène, c'est que l'on peut y voir les étoiles en plein jour ; mais, pour cela, il faut être entièrement à l'ombre, et avoir même, au-dessus de sa tète^ une masse d'ombre d'une épaisseur considérable ; sans quoi, l'air trop fortement éclairé fait évanouir la f^le clarté àes étoiles. L'endroit le plus convenable pour faire eetieabservation le matin était la montée qui conduit k l'épaule du Mont-Blanc : quelques-uns des guides ont assuré avoir vu de Ik des étoiles ; pour moi, je n'y songeai pas, en .sorte que je n'ai point été le témoin de ce (Âénomène ; mais l'assertion uniforme des guides ne me laisse aucun doute sur sa réalité.

Un autre effet singulier de la pureté de l'air et de la couleur foncée du ciel, qui en est la suite, fut un mouvement de terreur qu'il inspira à quelques gui^^ dans une des premières tentatives qu'ils firent pour atteindre la cime. Comme ils fpmvissaiçnt une pente de neige rapide, ils virent tout d'un coup le ciel par une ^ espèce d'embrasure qui terminait le haut de cette pente; la couleur noire du ciel leur fit prendre cette embrasure

pour vm gouffre : ils rebroussèrent d'épouvante, et rapportèrent à Cbamouni qu'ils n'avaient i^as pu avancer, parce qu'ils avaient vu un gouffre horrible s'ouvrir devant eux.

La surface de la neige sur la cime est couverte d'un vernis naince de glace, qui devient écailleux en s'éclatant. Des coups de soleil fondent la neige à sa surface; et comme elle se regèle bientôt après, cela forme cette espèce de vernis. Dès qu'il s'élève un vent un peu fort, ce vent déchire ce vernis, soulève ces écailles, et les fait voler à une grande hauteur. Il s'y joint des neiges en poussière que lèvent entraîne encore plus facilement* On voit alors des vallées voisines une espèce de fumée que l'on prendrait pour un nuage qui s'élève de la cime en suivant la direction du vent. Les gens du pays disent alors que le Mont-Blanc fume sa pipe. Cette neige volante se teint en rouge au soleil couchant, et ressemble quelquefois à la flamme d'un volcan. Sous ce vernis de glace, la neige est assez ferme, et quoiqu'on puisse y enfoncer un bâton, elle présente cependant assez de résistance. Les pentes au-dessous de la cime, qui sont exposées à une action plus forte des rayons du soleil, se fondent à une plus grande profondeur ; et en se regelant ensuite pendant la nuit, elles forment une croule plus épaisse, qui, dans quelques endroits, soutient un homme sans se rompre, mais dans d'autres se brise sous ses pieds. Au-dessous de cette croûte, on trouve, surtout dans les pentes rapides, une neige folle et incohérente, dans laquelle on n'enfonce pourtant ordinairement que jusqu'à mi-jambe, parce qu'on rencontre alors une autre croûte qui soutient ; car quand on

trouve, comme je l'ai éprouvé en hiver, des neiges absolument en farine, on y enfonce jusqu'à la ceinture.

On a souvent témoigné la curiosité de savoir quelle est l'épaisseur de la calotte de neige qui recouvre la cime du Mont-Blanc. Mais il n'y a aucun moyen de s'en assurer ; il faudrait pour cela que cette calotte fût coupée à pic dans quelqu'une de ses parties ; mais c'est ce qui n'est point : elle descend de tous les côtés par des pentes plus ou moins prolongées, et qui ne montrent distinctement nulle part l'épaisseur de la neige. Sur le dôme du Goûté, la calotte est coupée net du côté de Test, et cette coupure est bordée par les masses rectangulaires de neige et de glace dont j'ai parlé sous le nom de séracs. Ces masses, glissées ou roulées depuis le haut de cette coupure jusqu'au bas du plateau que nous traversâmes, ne présentaient qu'une épaisseur de douze pieds ; mais sans doute leur partie supérieure, rare et incohérente, s'en était détachée en chemin.

Je cherchai ensuite quelque autre place voisine de la cime où l'on pût voir une tranche de neige coupée à * pic au-dessus d'un rocher, où l'on ne pût point soupçonner d'avalanche, et dont les neiges pussent être considérées comme le produit de l'accumulation simple de celles qui tombent directement du ciel. Je trouvai audessus de l'épaule droite du Mont-Blanc une coupure de ce genre, dont l'épaisseur devait être à peu près de trenteet-une toises, ou de cent quatre-vingt-dix pieds. Or, comme il tombe plutôt plus de neige au-dessous de la cime que sur la cime même, je croirais passer plutôt la limite du vrai que rester au-dessous, en affirmant que

Fépaisseur des neiges permanentes sur la cime du Mont- Blanc ne s'élève pas au-dessus de deux cents pieds, et que c'est le maximum auquel la réduisent la fonte, soit du fond, soit de la surface, Tévaporation et les vents. Il ne faut donc point croire, comme Tout supposé quelques personnes, que cette épaisseur augmente continuellement. Ici , comme en tant d'autres occurrences, les causes d'accroissement trouvent des limites oi les causes de destruction les atteignent, et où la nature s'est fixé elle-même des bornes qu'elle ne dépasse jamais.

Quand on observe de près quelqu'une de ces grandes coupures des neiges, on peut remarquer, comme je Tavais déjà fait sur la cime du Buet, qu'elles sont disposées par couches. Les séparations de ces couches sSnt marquées par des lignes brunes, produit de la pou§3ière et des terres que les vents transportent, surtout en été, lorsque la fonte des neiges laisse le plus de terrain à découvert. J'eus une occasion bien favorable pour faire cette observation sur les parois de la magnifique crevasse où était tombé le pied de mon baromètre. Je reconnus que ces couches, à mesure qu'elles deviennent plus profondes, diminuent d'épaisseur par les effets réunis de la compression et de la fonte que produit l'infiltration des eaux ; mais cette diminution n'est point Régulière, à cause de l'inégalité, tant de la quantité des neiges qui tombent chaque année, que des causes qui produisent leur diminution. J'essayai de compter ces couches, et j'allai jusqu'à dix-neuf ; mais l'obliquité des parois de ht crevasse dans les endroits où elle se resserre peut rendre ce compte incertain ; et

25$ ASGBN8ION AU M ONT-BLAIf &

d'ailleurs, comme on ne voit pas le fond, l'on n'en pourrait rien conclure.

Nous ne vîmes près de la cime d'autres animaux qoB deux papillons : l'un était une petite phalène grise qui traversait le premier plateau de neige ; l'autre un papillon de jour qui me parut être le myrlil ; il traver^t la dernière pente du Mont-Blanc environ à cent toises au-dessous de la cime. J'ai quelquefois été témoin de la manière dont ces insectes s'engagent sur les glaciers. En voltigeant sur les prairies qui les bordent, ils s'aventurent au-dessus de la neige ou de la glace ; et s'ils perdent k terre de vue, ils vont toujours en avant, et ne sachant pas où se poser, pour peu que le vent l^s soutienne, ils volent jusque sur les sommités les plus élevées, où ils tombent enfin de fatigue et meurent sur la neige. *

La plante parfaite, ou k fleurs distinctes, que j'ai rencontrée à la plus grande élévation, c'est le silène acau- Us, ou camillet maussier. J'en trouvai une touffe fleurie dans une fente du rocher auprès duquel je couchsâ h mon retour, environ k dix-sept cent quatre-vingts toises au-dessus de la mer. Mais j'ai vu de petits lichens tubercules jusque sur les rochers les plus élevés.

Je ne sais par quel prestige, quelques voyageurs ont pu croire que nos sens, et en particulier le goût et l'odo^ rat, ne reçoivent pas sur les montagnes les mêmes impressions que dans la plaine. Pour moi , et pour tous ceux avec qui j'ai voyagé sur les montagnes de toute hauteur, jusqu'à la cime du Mont-Blanc, nous n'y avons jamais trouvé aucune différence, quoique nous en ayons fait expressément l'épreuve : le pain, le vin, la

viande, les fruits, les liqueurs, nous ont toujours paru avoir exactement leur saveur et leur odeur ordinaires; et il n'y a rien dans les principes de la physique ni de la physiologie qui puisse annoncer un résultat différent. Si le son est plus faible, c'est un effet non de Taffaiblissement de l'organe de l'ouïe, mais de la rareté de l'air que diminue son ressort et la force de ses vibrations ; et pour une cime isolée, i} y a encore, de plus, l'absence des échos et des sons répercutés par des objets solides. Ces causes réunies rendaient effectivement les sons remarquablement faibles sur la cime du Mont-Blanc; un coup de pistolet n'y fit pas plus de bruit qu'un petit pétard de la Chine n'en fait dans une chambre.

J'ai observé un fait assez curieux, c'est qu'il y a pour quelques individus des limites parfaitement tran-» chées, où la rareté de l'air devient pour eux absolument insupportable. J'ai souvent conduit avec moi des paysans, d'ailleurs très- robustes, qui, à une certaine hauteur, se trouvaient tout d'un coup incommodés, au point de ne pouvoir absolument pas monter plus haut ; et ni le repos, ni les cordiaux, ni le désir le plus vif d'atteindre la cime de la montagne, ne pouvaient leur faire passer cette limite. Us étaient saisis, les uns de palpitations, d'autres de vomissements, d'autres de défaillances, d'autres d'une violente fièvre, et tous ces accidents disparaissaient au moment où ils respiraient un air plus dense. J'en ai vu, quoique rarement, que ces indispositions obligeaient à s'arrêter à huit cents toises au-dessus de la mer, d'autres à douze cents, plusieurs à quinze ou seize cents ; pour moi, de même que pour la plupart des habitants des Alpes, je ne commence h

être sensiblement affecté qu'à dix-sept cents toises; mais au-dessus de ce terme , les hommes les plus exercés commencent à souffrir lorsqu'ils se donnent im mouvement un peu accéléré.

La nature n*a point fait l'homme pour ces hautes régions ; le froid et la rareté de l'air l'en écartent ; et comme il n'y trouve ni animaux, ni plantes, ni même des métaux, rien ne l'y attire; la curiosité et un désir ardent de s'instruire, peuvent seuls lui faire surmonter pour quelques instants les obstacles de tout genre qui en défendent l'accès.

Je restai cependant sur la cime jusqu'à trois heures et demie après-midi, et quoique je ne perdisse pas un seul moment, je ne pus pas faire dans ces quatre heures et demie toutes les expériences que j'avais fréquemment achevées en moins de trois heures an bord de la mer. J'eus du regret à partir sans avoir accompli tout mon projet ; mais il fallait absolument prendre de la marge, pour être assuré de passer avant la nuit les mauvais pas que nous avions à franchir. D'ailleurs, j'emportai l'espérance de réparer ces omissions dans un site, à la vérité moins élevé, mais plus commode, et qui est cependant beaucoup plus haut, qu'aucun sur lequel on ait jamais tenté de semblables expériences. On verra dans le voyage au col du Géant jusqu'à quel point ces espérances ont été réalisées.

'■ Je quittai, quoique aveo bien du regret, à trois heures et demie ce magnifique belvédère. Je vins en trois quarts d'heure au rocher qui forme l'épaule à l'est de la cime. La descente de cette pente, dont la montée avait été si pénible, fut facile et agréable ; la neige n'était ni trop

ASCENSION AU MONT-BLANa 261

dure ni trop tendre, et comme le mouvement que Ton fait en descendant ne comprime point le diaphragme, il (ff-i ne gêne point la respiration, et Ton ne souffre point de la rareté de Tair. D'ailleurs, comme cette pente est large, é éloignée des précipices, il n'y a rien qui effraie, ou qui Ht retarde la marche. Mais il n'en fut pas ainsi de la desff> cente, qui du haut de l'épaule conduit au plateau sur ri lequel nous avions couché. La grande rapidité de cette ? ■ descente, l'éclat insoutenable du soleil réverbéré par la i neige, qui nous donnait dans les yeux, et qui faisait paraître plus terribles les précipices qu'il éclairait sous : nos pieds, la rendaient infiniment pénible. D'ailleurs, [ autant la dureté de la neige avait rendu le matin notre f marche difficile, autant sa mollesse, produite par l'ardeur du soleil, nous incommodait le soir, parce qu'au dessous de la surface ramollie on trouvait toujours un fond dur et glissant.

Gomme noiis redoutions tous cette descente, quelquesuns des guides, pendant que je faisais mes observations sur la cime, avaient cherché quelque autre passage ; mais leurs recherches furent inutiles : il fallut suivre, en descendant, la route que nous avions suivie en montant. Cependant, grâces aux soins de mes guides, nous la fîmes sans aucun accident, et cela dans moins d^une heure et un quart. Là, nous passâmes auprès de la place où nous avions, sinon dormi, du moins reposé la nuit précédente; et nous poussâmes encore une lieue plus loin jusqu'au rocher, auprès duquel nous nous étions arrêtés en montant. Je me déterminai à y passer la nuit ; je fis tendre la tente contre l'extrémité méridionale de ce rocher, dans une situation vraiment singu-

262 ASGBRSION AU M ONT-BLAR G.

lière. C'était sur la neige, sar le bord d'une pente très* rapide, qui descend dans la vallée de neige que domine le dôme du Goûté avec sa couronne de séracs, et qui est terminée au midi par la cime du Mont-Blanc. Au bas de cette pente régnait une large et profonde crevasse, qui nous séparait de cette vallée, et où s'engloutissait tout ce qu'on laissait tomber des environs de notre tente.

Nous avions choisi ce poste pour éviter le danger des avalanches, et pour que les guides, trouvant des abris dans les fentes de ce rocher, nous ne fussions pas entassés dans la tente, comme nous l'avions été la nuit précédente.

Je m'occupai dans la soirée à observer le baromètre, dont la hauteur donna à ce rocher une élévation de dixsept-cent quatre-vingts toises. J'y cherchai des plantes, et je trouvrai la touffe de camiliet mottssier, dont j'ai parlé. Je m'amusai à contempler l'amas des nuages qui flottaient sous nos pieds, au-dessus des vallées et des montagnes nSoins élevées que nous. Ces nuages, au !

lieu de présenter des plaques ou des surfaces unies, comme on les voit de bas en haut, offraient des formes extrêmement bizarres, des tours, des châteaux, des géants, et paraissaient soulevés par des vents verticaux, qui partaient de différents points des pays situés audessous. Par-dessus tous ces nuages, je voyais l'horizoa liseré d'un cordon composé de deux bandes : l'inférieure d'un rouge noirâtre de sang figé; la supérieure plus claire, et d'où semblait s'élever une flamme d'un bel aurore, inégale, transparente et diversement nuancée.

Nous sonpâmes ensuite gaiment et de très-bon appétit ; après quoi je passai sur mon petit matelas une excellente nuit. Ce fut alors seulement que je jouis du plaisir d'avoir accompli ce dessein formé depuis vingtsept ans, savoir, dans mon premier voyage à Ghamouni, en 1760; projet que j'avais si souvent abandonné et repris, et qui faisait pour ma famille un continuel sujet de souci et d'inquiétude. Gela était devenu pour moi une e^èce de maladie : mes yeux ne rencontraient pas le Mont-Blanc, que Yon voit de tant d'endroits de nos environs, sans que j'éprouvasse une espèce de saisissement douloureux. Au moment où j'y arrivai, ma satisfaction ne fut pas complète ; elle le fut encore moins au moment de mon départ : je ne voyais alors que ce que je n'avais pas pu faire. Mais dans le silence de la nuit, après m'être bien reposé de ma fatigue, lorsque je récapitulais les (Nervations que j'avais faites, lors surtout que je me retraçais le magoiûque tableau de montagnes que j'emportais gravé de ma tête, et qu'enfin je conservais l'espérance bien fondée d'achever, sur le col du Géant, ce que je n'avaiç pas fait, et que vraisemblablement l'on ne fera jamais sur le Mont-Blanc, je goûtais une satisfaction vraie et sans mélange.

. Le 4 août, quatrième jour du voyage, nous ne partiales que vers les six heures du matin. Nous vînmes dans une petite heure à la cabane. Nous fûmes ensuite obligés de descendre une pente de neige inclinée de jjuarante-six degrés et de traverser une large crevasse sur un pont de neige si mince, qu'il n'avait au bord que ^ois pouces d'épfûsseur; un des guides, qui s'écarta un .peu du milieu où la neige était plus épaisse^ ei^fonça use

26/il ASCENSION AU MONT-BLANC

de ses jambes à faux. A une heure de marche au-dessous de la cabane, nous rencontrâmes des crevasses qui s'étaient ouvertes sur notre route, et pour les éviter, il fallut descendre une pente de cinquante degrés. En entrant ensuite sur le glacier que nous devions traverser, nous le trouvâmes changé dans ces quarante-huit heures, au point de ne pouvoir pas reconnaître la route que nous avions suivie en montant ; les crevasses s'étaient élargies, les ponts s'étaient rompus ; souvent ne trouvant point d'issue, nous étions obligés de revenir sur nos pas : plus souvent eûcore, il fallait nous servir de l'échelle pour traverser des crevasses qu'il eût été impossible de franchir sans son secours. Tout près d'arriver au port, le pied manqua à un des guides, qui glissa jusqu'au bord d'une fente où if faillit tomber, et où il perdit un des piquets de ma tente.

Dans ce moment d'effroi, un énorme glaçon tomba dans une grande crevasse,* avec un fracas qui ébranla tout le glacier, et fit trembler toute la caravane. Mais enfin nous abordâmes sur le roc à neuf heures et demie du matin, quittes de toute peine et de tout danger. Nous ne mimes que deux heures et trois quarts de \h au Prieuré de Chamouni, où j'eus la satisfaction de ramener tous mes guides parfaitement bien portants.

Notre arrivée fut tout à la fois gaie et touchante : tous les parents et amis de mes guides venaient les embrasser et les féliciter de leur retour. Ma femme, ses sœurs et mes fils, qui avaient passé ensemble à Chamouni un temps long et pénible, dans l'attente de cette expédition, plusieurs de nos amis qui étaient venus de Genève pour assister à notre retour, exprimaient dans

cet heureux moment leur satisfaction, que les craintes, qui l'avaient précédée, rendaient plus vive, plus touchante, suivant le degré d'intérêt que nous avions inspiré.

Je passai encore le lendemain à£hamouni pour quelques observations comparatives, après quoi nous revînmes tous heureusement à Genève, d'où je revis le Mont-Blanc avec Hn vrai plaisir, et sans éprouver ce sentiment de trouble et de peine qu'il me causait auparavant.

sijCfJTH. AU COL DU GÉANT. 267

Page 1