CHAPITRE I
Les physiciens et les naturalistes qni se proposent de visiter la cime de quelque haute toontagne prennent (M'dinairement leurs mesures de manière à y parvenir vers le milieu du jour, et quand ils y sont arrivés, ils se. hâtent de faire leurs observations potir en redescendre avant la nuit. Ainsi ils se trouvent sur les grandes hauti^rs toujours à peu près aux mêmes heures, pendant peu de moments, et par conséquent ils ne peuvent point se former une idée juste de Fétat de l'air dans les autres parties du jour, ni à plus forte raison pendant la nuit.
Il m'a paru intéressant de travailler h remplir cette espèce de lacune dans Tordre de nos connaissances atmoi^hériques, en faisant sur une cime élevée un séjour assez long pour déterminer la marche journalière des différents instruments de la météorologie, du baromètre, du thermomètre, de Thygromèlre, de Télectromètre, etc. , d'épier les occasions d'observer là l'origine
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des différents météores, tels que les pluies, les vents, les orages.
Ce désir était augmenté par celui de tenter diverses expériences que j*avais résolu de faire sur le Mont-Blanc, mais que la brièveté du temps et le malaise produit par la rareté de Tair m'empochèrent d'exécuter. La difficulté était de trouver un emplacement convenable. Je voulais qu'il eût environ dix-huit cents toises d'élévation ; je désirais que ce fût un endroit découvert, où les vents et tous les météores pussent jouer avec liberté. Il n'aurait pas été difficile de trouver quelque cime couverte de neige qui réunit à peu près ces propriétés ; mais il n'était pas praticable de faire sur la neige un établissement un feu durable, soit à cause de l'instabilité des instruments qu'on y aurait placés, soit à cause du froid et de l'humidité. Or il était difficile de trouver dans nos Alpes, à une si grande hauteur, un rocher dépouillé de neige, et tout à la fois accessible et assez spacieux pour qu'on y pût établir une espèce de domicile. Je consultai sur ce projet, et on me dit que sur la route, nouvellement découverte, qui conduit de Ghamouni k Gourmayeur en passant par le Tacul, je trouverais des rochers tels que je les souhaitais.
Dès le printemps, je fis mes préparatifs pour cette expédition, et dès les premiers jours de juin 1788, j'allai avec mon fils m'établir à Ghamouni, pour attendre le beau temps et le saisir au moment où il paraîtrait. Je portai avec moi deux petites tentes de toile ; mais je désirais, outre cela, avoir une cabane en pierre. Il me fallait plusieurs abris ou domiciles séparés, non-seulement pour nous et nos guides, mais parce que le magnétomètre et.
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la boussole de variation devaient être éloignés Fun de l'autre pour ne pas influer sur leurs variations réciproques : j'envoyai donc àT avance construire cette cabane. Lorsqu'elle fut achevée et que le beau temps parut solidement établi, nous partîmes de Ghamouni. Le premier jour, 2 juillet, nous allâmes coucher sous nos tentes au Tacul : on appelle ainsi un fond couvert de gazon, au bord d'un petit lac, renfermé entre l'extréaaité du glacier des Bois et le pied d'un rocher qui porte le nom de montagne du TacuL Le lendemain nous partîmes de là à cinq heures et demie du matin, et nous arrivâmes à midi et demi à notre cabane. J'ai donné à cet endroit le nom de col du Géant, parce qu'il est effectivement à l'entrée du col par lequel on descend à Courjnayeur, et parce que la montagne la plus apparente du voisinage, et qui domine ce col, est le Géant, haute cime escarpée que l'on reconnaît très-bien des bords de notre lac. Le nom du Tacul, qui est à six ou sept heures de marche de ces rochers, ne pouvait point du tout leur convenir.
En allant du Tacul au col du Géant, nous ne pûmes point passer par le glacier de Trélaporte, que nos devanciers avaient traversé Tannée précédente ; les crevasses de ce glacier se trouvaient ouvertes et dégarnies de neige, au point de le rendre inaccessible : nous fûmes forcés de suivre le pied d'une haute cime nommée la Noire, en côtoyant des pentes de neige extrêmement rapides et bordées de profondes crevasses. Nos guides assuraient q«e ce passage était beaucoup plus dangereux que celui qu'on avait suivi l'année précédente; mais je ne fais pas beaucoup de fond sur ces assertions.