‹ Voyages dans les AlpesChapitre 60 sur 66 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Après que nous eûmes ainsi déterminé de notre mieux la position du Mont-Rose, et observé sa nature et sa structure intérieure , il était bien intéressant pour nous d'étudier sa structure extérieure. Pour cela, il fallait en faire le tour; mais comme il est entouré de montagnes très-hautes et très-escarpées, que Ton ne peut franchir que par des passages peu connus et peu fréquentés , il m'eût été impossible d'exécuter ce projet, si deux négociants qui connaissaient parfaitement le pays, MM. Alexandre Coursi et J. -B. Paruzza, ne m'eussent indiqué la route que nous devions suivre. C'est l'itinéraire qu'ils eurent la complaisance de nous tracer qm nous a servi de fil pour traverser ce labyrinthe de montagnes.

Nous partîmes de Macugnaga le k août, et nous descendîmes le val Anzasca jusqu'à Ponte-Grande, à une petite lieue au-dessus de Yanzon. Là, nous quittâmes la route que nous avions suivie en venant à Macugnaga, et nous montâmes à Banio, village ou petite vflle , chef-lieu du val Anzasca. Le sentier par lequel on monte est rapide pour les mulets, mais au travers de

très-beaux châtaigniers, qui croissent là parmi les débris de granits veinés et de rochers analogues.

La ville était remplie de dévots et de curieux, qui venaient de toute la vallée et des vallées voisines, pour la fête de Notre-Dame des Neiges, patronne du lieu, que Ton célébrait le lendemain, et dont la veille était ellemême fêtée avec beaucoup de solennité. Une allée tortueuse, pratiquée dans une forêt de grands et antiques châtaigniers, très-bien illuminée et parsemée d'oratoires ornés avec simplicité mais avec noblesse, conduisait à la chapelle de Notre-Dame, et imprimait â l'âme ce sentiment de respect et de crainte que les accessoires du culte doivent toujours tendre à inspirer. On tira dans la soirée un grand feu d'artifice, le premier qui eût été vu dans le pays. J'eus beaucoup de plaisir à jouir de la surprise et â entendre les singuliers raisonnements de ces montagnards. Nous payâmes ces plaisirs en ne trouvant â coucher que par terre, et au milieu du bruit de la fête qui ne nous laissa pas beaucoup de tranquillité.

La plus grande partie de la route de Banio à Baranca se fait sur un chemin qui n'est point mauvais, mais rapide, et surtout étroit. Les charges des mulets heurtaient fréquemment contre les rochers et les murs de clôture des pièces qui bordent le chemin ; on fut même trois fois obligé de les décharger, ce qui nous fit mettre cinq heures au lieu de trois heures et demie, ou de quatre au plus, que l'on met ordinairement de Banio aux chalets de Baranca.

La situation de ces chalets n'a rien d'intéressant ; mais un peu plus loin, â l'entrée de la vallée de Fobello, on a

une jolie échappée de vue sur les plaines d'Italie, et en particulier sur le lac Majeur. Des chalets on monte en* Gore pendant une heure et un quart au sommet d'un col qui porte le nom d'Ëgua, et qui est élevé de 1 1 04 toises.

On a du haut de ce col la vue d'une magnifique enceinte de montagnes entre lesquelles domine le Mont- Rose, dont nous reconnûmes toutes les hautes cimes. De là on descend au village de Garcofaro. Garcofaro, ou Carcofo, est la paroisse la plus élevée de cette bran* che du val Sesia-Piccola. Le 6 nous descendîmes en quatre heures et demie à Guaïfora. Le chemin est partout assez beau, dans le fond d'une vallée étroite, arrosée par la Sermente, et qui, généralement dirigée au sud-sudrcst, doit être considérée comme transversale. Nous arrivâmes vers le midi au village de Buccioletto ; notre projet était de nous y arrêter, et de laisser reposer nos mulets désolés par les mouches et harassés par la chaleur, qui était insupportable dans le fond de cette étroite vallée ; mais l'aubergiste, l'unique du village, était sur la montagne ; nous pouvions avoir un asile chez le curé, mais il nous assommait tellement de questions, au lieu de répondre à celles que les besoins du moment nous suggéraient, que je poussai mon mu^ let en avant, et que nous allâmes une lieue plus loin, à Guaïfora, petit village où nous trouvâmes de pauvres mais très-bonnes gens, qui nous reçurent de leur mieux.

En partant de Guaïfora, on est obligé de revenir sur ses pas pour passer la Sermente, qui va un peu plus bas se jeter dans la Sesia. Passé le pont, on se trouve à fialmuccia dans le val Sesia-Grande, ainsi nommé par opposition avec le val Sesia-Piccola, que noua

avions saivi depuis Carcofaro. Le val Grande est arrosé par la Sesia, et a sa direction, du moins auprès de son entrée, à Touest-sud-ouest, presqu'à angles droits du val Piccola.

A un petit quart de lieue de Balmuccia, la vallée est barrée par un grand rocher de gnèis, qui occupe presque toute sa largeur. Mais au delà de ce rocher elle est assez large ; son fond plat est presque entièrement couvert de chanvre, qui paraît la seule culture en usage dans le bas de cette vallée, d*ailleurs jolie et très-peuplée. En une heure et demie de route depuis Guaïfora, nous vînmes à Scopel {Scopetlo) et nous y couchâmes pour aller voir les fonderies de cuivre, dont nous de- ▼ions te lendemain visiter la mine à AUagne, à quatre lieues au-dessus de Scopel.

Cette fonderie appartient au roi, mais il en a cédé l'usage, de même que celui de tous les bâtiments, qui sont considérables, k une compagnie de particuliers de Vazal, moyennant une redevance annuelle, qu'on dit être la dixième du produit net. On donne à AUagne, auprès de la mine le premier grillage aux parties de minerai qui n'ont pas besoin d'être bocardées ni lavées ; mais on porte à Scopel ce qu'ils appellent le sable, sabbia, ou la mine bocardée et lavée. On mêle ce sable avec de la chaux, et on en forme une pâte que Ton crible de trous, d'un à deux pouces de diamètre, pour donner passage à la flamme, â la fumée et aux vapeurs qu'excite le feu que l'on allume dessous. Dans les autres opérations on suit les procédés ordinaires. On ne fondait pas dans ce moment. Le directeur nous dit ,que l'année précédente on avait fait dans cette fonderie cinq

30/i VOYAGE AUTOUR DU MONT-ROSE.

mille quatre cents rups, un peu plus de mille quintaux de cuivre de rosette. Les bâtiments sont spacieux, réguliers, assez agréablement situés, dans une petite plaine au bord de la Sesia. Il y a dans ce même bâtiment une grande coupelle où l'on affinait l'argent, dont le roi faisait autrefois exploiter une mine qui tenait trente-six onces d'argent par quintal de mine. Cette mine s'est perdue, et l'on était alors en 1789, occupé à la rechercher. On exploitait aussi autrefois, dans ce voisinage, une mine d'or qui a été abandonnée.

En allant à Allagne, on remonte la Sesia par une route très-agréable, et dont la pente n'est point trop rapide. En quatre petites lieues, on se trouye vis-à-vis du village de La Rive, situé au bord de la Sesia, sur une terrasse naturelle, k l'entrée du val Dobbia. Nous logeâmes dans une bonne maison, chez M. le capitaine Gianoli, qui eut pour nous les plus grandes attentions, au point que quoique nous n'entendions point mal l'italien, il fit venir pour nous servir un homme qui parlait français. Mais cet homme, sachant qu'il était payé pour parler, se crut obligé de parler sans cesse, et il finit par nous fatiguer, au point que nous fûmes réduits à le prier de nous laisser un peu de repos. Après dîner, M. Gianoli nous accompagna â la mine d' Allagne, qui n'est qu'à une petite demi-lieue au nord de La Rive. La montagne qui la renferme se nomme la montagne de la mine de Saint-Jacques. On y voit, et même de loin au jour, le filon ou plutôt la couche; car c'est une vraie couche parallèle à celles de la montagne. Elle a six à sept pieds d'épaisseur. La partie qui est au jour n'est pas riche.

Après avoir observé les dehors, nous entrâmes dans la galerie, qui est large, élevée, et n'a nul besoin d'appuis. Deux poutres parallèles, prolongées depuis l'entrée jusqu'au fond, éloigné alors d'environ trois cent soixante-dix toises de France, servent à rouler les brouettes chargées de minerai. Nous trouvâmes au fond sept ouvriers, qui travaillaient de front sur la couche minérale, qui a six pieds et demi d'épaisseur. Gomme l'entrée de la mine est élevée d'environ cinquante toises au-dessus de la Sesia, au bord de laquelle on travaille le minerai, on le fait glisser par un couloir en planches jusqu'aux bocards et aux lavoirs.

En sortant de la mine, nous allâmes jusqu'au village même d'Allagne, qui est à une petite demi-lieue plus loin au nord. Nous vîmes là un magasin de lavezzi, ou de marmittes et d'autres ouvrages de pierre ollaire. La carrière et la fabrique sont à une lieue plus au nordnord-ouest. Nous achetâmes pour un louis un assortiment de marmites cerclées en fer; il y en avait sept qui entraient les unes dans les autres : la plus grande de treize pouces et un quart de diamètre sur sept de hauteur, et la plus petite de quatre sur trois. La pierre est trèstendre ; cependant les marmites font un bon usage quand on les ménage avec soin.

Le 8 août, nous passâmes le val Dobbia, et de là nous redescendîmes au village de Gressoney. Ge passage, ■malgré sa grande élévation, ne présente aucune difficulté ; aussi ne mîmes-nous que quatre heures et demie à monter au haut du col, et deux heures à en descendre. La direction générale est à l' est-sud-ouest; la plupart des montagnes que l'on côtoie ont leurs couches en appui

coQtre le âord ou contre le Mont-Rose que nous avions à droite, et dont les cimes neigées font un bel effet du haut du col. Nous pensions que quand nous serions arrivés au haut du col, nous serions obligés d'y tendre notre tente pour faire nos expériences sur la densité de Tair ; mais k notre très-agréable surprise, nous trouvâmes là un petit bâtiment, construit bien solidement en pierre et divisé en deux parties, dont Tune est une chapelle, et l'autre une petite chambre à l'usage des voyageurs. Ce bâtiment est sur la limite qui sépare le val Sesia du vd d'Aoste, dans lequel on entre en le quittant. On dit que cet utile édifice a été construit aux dépens de la commune de La Rive et d'un particulier de Gressoney, nommé Litzco. Nous logeâmes à Gressonney chez un homme de la même famille. Ce village se présente très bien quand on y arrive en descendant du val Dobbia ; il est bien bâti, situé dans une jolie plaine, qui, du côté du midi, est une vaste prairie, entourée et arrosée par le Lys, qui, après avoir descendu cette vallée, va se jeter dans la Doire au pont Saint-Martin. Le Lys, qui se nomme Lésa en italien, donne à cette vallée le nom de val Lésa. Le 9 août se trouva un dimanche; et comme nos guides désiraient d'entendre la messe, nous ne pûmes partir de Gressoney qu'après midi. Nous vînmes dans une heure et demie au village le plus élevé de cette vallée, qui se nomme la Trinité de Gressoney, et qui, de même que le chef-lieu, est habité par des • Allemands. De là, nous montâmes en une heure de marche aux chalets de Betta.

La partie de la vallée qui est au-dessus et au nord de la Trinité est extrêmement sauvage. On voit sur la rive drotte

VOTA-GE ACTOUft DO MONT-ROSE. 307

OU du côté de l'est une moutagne toute couverte de débris d'un brun rougeàtre, qui semblent avoir été brûlés. Ce sont des serpentines ferrugineuses vertes au dedans, mais qui, en s' oxydant à l'air, prennent cette couleur dérouille. La vallée devient ensuite plus riante, quoique les mélèztts diminuent en nombre et en grandeur, à mesure que le terrain s'élève. Cependant on voit encore des habitations d'hiver entourées de verdure jusqu'au pied du rocher, elf tout près du glacier qui barre et termine le haut de cette vallée. Là nous passâmes le Lys qui s6rt de ce glacier, et nous entrâmes â l'ouest.

Les chalets de Betta, où nous arrivâmes bientôt après, sont situés dans des pâturages dont le fond est inégal. En attendant la nuit, nous allâmes nous promener au Dord des chalets, sur le bord de la pente rapide d'une terrasse naturelle, d'où l'on a une très-belle vue de quelques-unes des cimes du Mont-Rose et du glacier d'Où sort le Lys. Mais la pluie nous força bientôt â rentrer, et nous eûmes Men de la peine h trouver dans les chalets quelque petit coin qui en fût à l'abri, parce qu'elle se fait jour presque partout entre les joints de pierres irrégulières et inégalement épaisses, qui forment la couverture de ces réduits.

Page 1