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CHAPITRE XIV

SUITE. — EXCURSION SUR LE ROTH-HORN. — VUE DE l'extérieur du MONT-ROSE

Le 10 août fut destiné aune excursion. Les trois vallées que nous venions de traverser, Val-Sesia Piccola, Val-Sesia Grande et Val-Lesa, ou Val-du-Lys, aboutissent toutes à la circonférence extérieure du Mont-Rose ; mais les deux premières sont si serrées à leur extrémité, qu'il ne nous parut pas qu'on pût espérer d'y trouver un site d'où Ton eût une vue étendue du Mont-Rose, et telle qu'elle permît d'embrasser d'un coup d'œil une partie un peu étendue de sa circonférence. Dans le val Lésa, au contraire, la chaîne occidentale de la vallée se termine abruptement & une certaine distance du Mont- Rose et laisse ainsi la liberté de l'observer.

Conduits par cette espérance, nous montâmes sur la plus haute cime de l'extrémité de cette chaîne. Cette cime porte le nom de Roth-Horn (Corne rouge) ; sa hauteur est de 1,506 toises audessus de la mer. Notre attente fut parfaitement remplie ; je trouvai là le poste le plus favorable pour bien juger de la structure du Mont-Rose.

L'enceinte de sa couronne, que nous voyions là par dehors, paraissait beaucoup plus grande que. nous ne l'avions jugée de l'intérieur du çirquej l'ensemble des cimes qui forment cette couronne occupait sur notre

horizon un espace de plus de 60 degrés ; d*où résulte à la distance où nous en étions un diamètre de plus de 9,000 toises, et par conséquent presque le double du diamètre intérieur. Gela prouve que ce cirque n'est pas formé par une seule rangée de montagnes, et qu'il y en a au dehors que Ton ne voit point du dedans. Et c'est ce que Fon distingue clairement du poste que nous occupions. On voit de là que le Mont-Rose n'est point une montagne isolée, mais une masse centrale à laquelle viennent aboutir sept ou huit grandes chaînes de montagnes qui s'élèvent à mesure qu'elles s'approchent de ce centre et qui finissent par se confondre avec lui en devenant des parties ou des fleurons de sa couronne. Quelques-uns de ses fleurons extérieurs paraissent avoir été rompus; ainsi la chaîne dont notre montagne, le Roth- Horn forme l'extrémité, se termine abruptement avant d'atteindre le Mont-Rose, et laisse dans l'intervalle les chalets de Betta et le haut du val de Lésa. Mais la chaîne parallèle du côté de l'est, atteint sans interruption le corps de la montagne. Deux autres chaînes que nous voyions à notre couchant l'atteignent également.

Toutes ces montagnes sont des roches feuilletées de divers genres ; le théâtre immense des hautes sommités que j'avais sous les yeux ne présentait à la portée d'une très-bonne vue ni couches verticales ni granits en masse Presque toutes les chaînes qui aboutissent au Mont- Ro^e ont leurs couches relevées en pente douce de son côté ; les plus inclinées d'entre ces couches ne me parurent pas faire des angles de plus de 30 ou 35 degrés avec l'horizon. C'est par cette raison que le Mont-Rose, inacessible par l'intérieur de sou cirque, serait à ce

que je crois, d'un accès facile par dehors. Nous voyions toutes ses pentes couvertes d'immenses plateaux de neige, dont la partie inférieure descendait jusqu'à des rochers d'un accès sûr et facile, et qui s'élevaient de là en pentes médiocrement rapides jusqu'aux plus hautes sommités. La difficulté ne pourrait venir que de l'état des neiges, des crevasses qui pourraient s'y rencontrer, et de la largeur du trajet qu'il faudrait faire sur la trompeuse surface de ces neiges.

De ces pentes neigées et surtout des intervalles de leurs croupes sortent de beaux et nombreux glaciers. Le plus remarquable est celui d'où sort la rivière du Lys qui donne son nom à la vallée. On voit trois de ces glaciers se réunir en un seul qui descend en serpentant jusqu'auprès des pâturages de la Trinité de Gressoney ; et là le Lys en sort et va au travers de ces pâturages arroser le fond de la vallée.

Entre deux des groupes neiges qui couronnent ces glaciers on voit une gorge très-élevée et remplie de neige, du haut de laquelle on découvre la vallée renfermée dans l'enceinte du Mont-Rose. 11 y a dans le pays une ancienne tradition sur une vallée remplie de beaux pâturages dont on dit que l'accès a été fermé par de nouveaux glaciers. On ajoute que cette vallée se nommait Hohen-Laub et qu'elle appartenait au Valais. Sq)t jeunes gens de Gressoney, encouragés par un vieux prêtre, entreprirent, il y a six ans, la recherche de cQtte vallée, et dirigèrent leur course vers cette gorge dont la cime se voit de chez eux au nord du village. Ils allèrent le premier jour coucher sur les rochers les plus élevés à l'entrée des neiges, et le second, après six heures de

marche sur ces neiges, ils arrivèrent au bord de la gorge. Là ils virent sous leurs pieds, au nord, une vallée entourée de glaciers et d'affreux précipices, couverte en partie de débris de rochers, et traversée par un ruisseau qui arrosait de superbes prairies avec des bois vers le " fond sur la droite, mais sans aucun vestige d'habitations ni d'animaux domestiques. Persuadés que cette vallée était bien celle qu'on regardait comme perdue, ils revinrent très-glorieux de leur découverte, ils en firent beaucoup de bruit, et on en écrivit même à la cour de Turin. Pour constater la réalité de leur découverte, et pour en tirer quelque avantage réel, il fallait parvenir à descendre dans cette vallée; c'est ce qu'ils tentèrent deux ans après leur premier voyage ; ils retournèrent au bord du précipice, munis de crampons, de cordes et d'échelles; mais ils n'obtinrent aucun succès ; ils revinrent, en disant que les escarpements étaient d'une hau-^ teur si prodigieuse, qu'aucune échelle ne pouvait aider à les franchir.

Cette singulière histoire, dont on m'avait parlé à Turin comme d'un fait avéré, piquait vivement ma curiofflté. Arrivé à Gressoney, je me hâtai de prendre des informations, et je fus très-étonné de voir tous les paysans à qui j'en parlai m'assurer que c'était une fable, ou que du moins il n'existait dans leurs montagnes aucune vallée inaccessible ; je ne trouvai que la personne qui avait fait le plus de bruit de cette découverte et un de ses proches parents qui me soutinssent l'existence de cette vallée; mais ils la soutenaient d'une manière si affirmative que j'étais fortement ébranlé. Enfin, comme je me trouvais avec ces deux personnes sur la place du

village, remplie de monde à l'issue de la messe, j'aper* çus dans la foule un chasseur qui m'avait forlement soutenu la non existence de cette vallée inhabitée ; je rappelai, je le mis en face de celui qui assurait l'avoir vue, et je lui demandai s'il pourrait soutenir son dire ea sa présence; il affirma que oui, qu'il le soutiendrait. Alors le patron de la découverte lui dit : « Comment « pouvez-vous soutenir que cette vallée n'existe pas, « puisque vous êtes vous-même un des six ayec les- (( quels je l'ai vue... — Et c'est justement parce que j'y (( étais, répondit le chasseur, que je soutiens que cette « vallée n'est point inhabitée, puisque j'y ai vu des « vaches et des bergers. » L'autre voulut nier, mais il se fit une huée générale qui lui ferma la bouche, et la question me parut décidée.

Ensuite, lorsque de la cime du Roth-Horn j'ai bien vu la situation de la gorge d'où ces chasseurs avaient cru faire cette découverte, j'ai élé convaincu que la vallée qu'ils avaient vue était précisément celle de l' Alpe de Pédriolo où nous avions passé deux nuits dans notre voyage au Pic-Blanc. En effet, cette vallée est située au nord de cette gorge et doit se présenter de là exactement comme celle que décrivent ces chasseurs. Et si l'on considère que les chalets de Pédriolo sont dans la partie de la vallée la plus basse, la plus éloignée de la gorge et derrière des rochers qui les dérobent entièrement à la vue des cimes méridionales, on concevra que si les troupeaux paissaient dans les pâturages situés au nord audessous des chalets, au moment où les chasseurs de Gressoney vinrent pour la première fois sur le bord de cette gorge, ils n'ont dû voir dans cette vallée ni habi-

talions, ni troupeaux. Et il est permis de supposer que s'ils en ont aperçu à leur second voyage, il n'auront pas voulu renoncer à l'honneur de leur découverte, et avouer qu'ils n'auraient vu qu'une vallée connue et habitée. Mais peu à peu, comme cela arrive pour l'ordinaire, le secret s'est divulgué, et la vérité a prévalu.

Nous aurions cependant été curieux, et surtout mon fils, de juger par nos yeux de la réalité de notre conjecture ; mais le temps était trop dérangé pour une telle entreprise ; et en effet, nous n'eûmes pas deux jours de suite de beau dans tout le reste de notre voyage.

Ces renseignements pourront suffire à ceux qui, par un temps plus favorable, voudraient aller voir cette vallée, et essayer de s'élever aux plus hautes cimes du Mont-Rose, qui sont à la gauche ou au couchant de la gorge d'où l'on découvre cette même vallée. J'ajouterai seulement que le plus court chemin pour aller à Gressoney n'est point celui que nous avions suivi : si l'on vient du côté de l'Italie, il faut remonter le Lys depuis le village de Saint-Martin au val d'Aoste ; mais, du côté de la Suisse, il faut suivre la route que nous prîmes en revenant, et dont je donnerai bientôt la notice.

Mais je n'ai parlé que des objels que l'on découvre du haut du Roth-Horn; je dois dire cependant un mot de la structure de cette montagne et de la route que l'on suit pour atteindre sa cime.

Le Roth-Horn est situé au midi des chalets de Betta, en face du Mont-Rose, qui est au nord de ces chalets. Nous commençâmes par gravir une montagne qui domine immédiatement ces chalets qui se nomme la montagne de Betta, et qui paraît faire corps avec le Roth-

Horn, quoiqu'elle en soit séparée par un vallon inhabité qui renferme deux petits lacs. On ne monte point rapidement, mais en tournant du côté de Test, et môme en redescendant quelquefois, le tout pendant près de quatre heures; après quoi Ton monte directement au nord-ouest, et l'on atteint ainsi la sommité au bout de cinq heures de marche.

Je tendis ma tente et je m'établis sur la cime la plus orientale, d'où la vue me paraissait plus dégagée et plus étendue ; et comme j'étais la sur la roche, j'eus la facilité de la bien observer.

Nous ne fûmes de retour aux chalets de Betta qu'à l'entrée de la nuit. Le lendemain 11 août, en partant des chalets de Betta, nous commençâmes par monter pendant une heure jusqu'au haut d'une gorge nommée fourche de Betta.

De là nous descendîmes en deux heures au village de Saint-Jacques-d'Ayas, par des pâturages et des débris peu intéressants, et nous y couchâmes. La vallée porte le nom de val d'Ayas jusqu'à deux lieues au-dessous de Saint-Jacques, et plus bas elle se nomme vallée de Ghalland. Le torrent qui l'arrose se nomme l'Eau-Blanche, ou l'Evanson, et va se jeter dans la Doire, auprès de Verrex. Le haut a un fond agréablement mélangé de bois et de prairies, qui se dirige à Touest-sud^ouest ; mais le bas va presque droit au sud.

On nous avait fait espérer que de Saint-Jacques nous pourrions dans un jour traverser le glacier du mont Cervin, et venir coucher à Zer-Matt en Valais; dans celte espérance nous partîmes avant le jour ; nous montâmes en quatre heures et quart jusqu'au niveau du

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bas du glacier, dans un désert nommé le Plan-Tendre ou les Cimes-Blanches. Mais le glacier se trouva couvert d'un épais brouillard ; nous nous arrêtâmes là, nous y fîmes nos expériences, espérant que dans l'intervalle le brouillard s'élèverait ; pendant ce temps notre guide chercha s'il ne découvrirait point sur la neige qui recouvrait le glacier un chemin battu, ou les traces de quelques voyageurs qui pussent servir à diriger nos pas dans l'obscurité du brouillard, qui ne paraissait point disposé h s'élever ; mais n'ayant rien trouvé, il nous conseilla de descendre au Breuil, d'où nous aurions plus de facilité à tenter une autre fois le passage. Le Breuil est un hameau d'été, ou un assemblage de chalets, dépendant de Val-Tornanche qui est à deux lieues plus bas dans la vallée de ce nom. Cette vallée porte aussi le nom du mont Cervin ; elle a huit lieues de longueur et se termine à la petite ville de Châtillon. Nous mîmes trois heures et demie à descendre au Breuil. La pluie nous retint le reste du jour et tout le lendemain dans ce mauvais gîte.

Mais le vendredi li d'août le temps parut se remettre ; nous nous mîmes de grand matin en marche pour passer le glacier, dont le trajet est plus sûr et moins dangereux du Breuil que de Saint-Jacques d'Ayas. Ce passage porte indifféremment le nom de Val-Tornanche ou celui du mont Cervin. Il est également renommé et redouté, soit à cause de sa grande élévation, soit à cause du grand glacier que l'on a à traverser. Nous le fîmes cependant très-heureusement. '

En partant du Breuil la route se dirige d'abord au nord, et ensuite à Test-nord-est. Nous montâmes en trois

heures du Breuil à l'entrée du glacier, par des pentes souvent rapides, mais sans aucun danger, même pour les mulets. Nous trouvâmes le glacier entièrement couvert de neige ; on n'apercevait nulle part la glace, et on ne voyait pas non plus de crevasses ; il y en avait pourtant qui étaient indiquées par de longs sillons à la surface de la neige.

La pente du glacier est fort douce ; nos mulets y marchaient avec tant d'assurance, que nos guides nous conseillaient de les monter. Mais dès que la pente devint plus raide, les mulets chargés commencèrent à enfoncer, tantôt d'une jambe, tantôt de l'autre, puis des quatre à la fois et même jusqu'aux sangles ; on voulut essayer de les soutenir, mais il fallut y renoncer; nos guides prirent leurs charges sur leurs épaules et les portèrent jusqu'au haut du glacier, qui heureusement n'était pas bien éloigné. Les mulets délivrés de leurs fardeaux n'enfoncèrent plus; mais cependant ils avaient beaucoup de peine à avancer; ils étaient essoufflés, obligés de reprendre haleine dès qu'ils avaient fait quelques pas. La pente n'était pourtant point très-rapide, et les trois ou quatre heures de marche qu'ils avaient faites ne pouvaient pas les avoir fatigués, d'autant qu'ils s'étaient reposés la veille et la moitié de l'avant-veille ; mais c'était la rareté de l'air qui les affectait; ils éprouvaient tout ce que nous avions éprouvé en gravissant le Mont-Blanc. Coutet et Cachât, quim'y avaient accompagné, étaient frappés decette ressemblance, ils furent même les premiers èkla saisir ; la respiration de ces pauvres animaux était extrêmement pénible, et dans les moments mêmes où ils reprenaient haleine, on les voyait haleter avec tant d'angoisse, qu'ils

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poussaient une espèce de cri plaintif, que je' n'avais jamais entendu, même dans les plus grandes fatigues. Il est vrai que jamais je n'avais voyagé avec des mulets à une aussi grande élévation, et qu'excepté peut-être dans les Cordillères, il n'y a sûrement sur le reste du globe aucun passage aussi élevé qui soit accessible à des mulets.

Le haut de ce passage présente encore une autre singularité :'c'est un fort ou une redoute fermée par une muraille en pierres sèches bien solidement assises, avec des meurtrières pour de gros mousquets.

Cette redoute porte le nom de Saint-Théodule; nous en avions déjà vu une autre au-dessus de l'entrée du glacier. Ces deux redoutes ont été construites, il y a deux ou trois siècles, par les habitants du val d'Aoste, qui craignaient de ce côté-là une invasion des habitants du Valais. Ce sont vraisemblablement les ouvrages de fortification les plus élevés de notre planète. Mais pourquoi faut-il que les hommes n'aient érigé dans ces hautes régions uri ouvrage aussi durable que pour y laisser un monument de leur haine et de leurs passions destructives? D'ailleurs, ce site est très-beau dans son genre. Tout le haut du col, balayé par les vents, est dégagé de neiges pendant la belle saison ; la hauteur, au levant, sur laquelle nous tendîmes une tente, a autour d'elle un joli terre-plein orné de toujTes de aretia helvetica et de ranonculus glacialis. Si j'avais connu ce poste d'un accès si facile, en comparaison du Col du Géant, beaucoup moins éloigné des lieux habités et qui n'est que de vingt-sept toises moins haut, je l'aurais certainement choisi de préférence pour nos

observations météorologiques, et nous y aurions bien moins eu à souffrir.

On jouit de là d'une très-belle vue de montagne ; on voit au levant une partie de Tenceinte extérieure du Mont-Rose, qui occupe l'horizon depuis le nord-est jusqu'à l'est-sud-est. On a au midi une magnifique chaîne de hautes sommités entrecoupée de neiges et de rochers. Cette chaîne va se joindre au Mont-Rose, auprès du passage de Weiss-Grat, dont j'ai parlé plus haut, et qui conduit de Macugnaga à Zer-Matt. Sous nos pieds, au couchant, sont les pâturages du Breuil, fermés par une enceinte à peu près circulaire de hautes sommités. Mais le plus bel objet dont ce site présente la vue, c'est la haute et fière cime du mont Cervin, qui s'élève à une hauteur énorme sous la forme d'un obélisque triangulaire d*un roc vif et qui semble taillé au ciseau.

La vallée de glace, couverte de neige, que nous avions à descendre pour aller de Saint-Théodule à Zer-Matt, vue de cette hauteur, paraît d'une étendue immense. Nous avions mis une heure à monter la pente méridionale du glacier ; nous en mîmes à peu près deux à descendre la pente opposée. Les mulets n'enfonçaient dans la neige que jusqu'au jarret, et se tiraient fort bien d'affaire ; ils faisaient, pour avancer, des efforts qui marquaient leur empressement à sortir de ces régions glaciales, et nous avions de la peine à marcher assez vite pour les suivre. Il est vrai que la surface de la neige se trouvait plus dure que le fond, tantôt elle nous soutenait, tantôt elle nous laissait enfoncer jusqu'au genou ; et ces alternatives, ces demi-

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chutes continuelles, qu'on espère toujours d'éviter, forment une allure également fatigante et ridicule. Nous marchâmes d'abord au nord-est, puis au nordnord-est, qui est la direction moyenne de la vallée de Viége, au haut de laquelle est Zer-Matt où nous allions coucher. La vue de ce village, entouré de bosquets et de belles prairies, donne un plaisir vif au moment où on le découvre du milieu du glacier ; il repose doucement les yeux et l'esprit fatigués de ne voir que des neiges et des rochers stériles.

Nous mîmes trois heures trois quarts depuis le bas du glacier jusqu'à Zer-Matt. Nous eûmes une peine extrême à trouver une maison où l'on voulût nous loger ; les cabaretiers étaient ou absents ou de mauvaise volonté. Le curé, qui loge quelquefois les voyageurs, nous fit répondre quUl ne voulait rien nous vendre. Enfin, notre brave guide Jean-Baptiste Ërin, chez qui nous avions logé aux chalets du Breuil, força un cabaretier à nous recevoir. La cime du mont Gervin, quoique éloignée de ce village d'environ deux ou trois lieues, paraît s'élever majestueusement au-dessus de lui ; aussi lui donne-t-il son nom dans le pays de Valais, où on la nomme Matter-Horn ou Corne-de-Matt.

Le lendemain, 15 août, en quatre heures trois quarts de marche, nous vînmes dîner à Saint-Nicolas, grand village de la vallée de Viége, et de là, en quatre heures un quart, coucher à Viége, ou Viesh-Bach, chef-lieu de la vallée de ce nom, et dont l'élévation est de trois cent trente quatre toises. La vallée de Sass, Sasser-Thal en allemand et Val-Sosa en italien, xlont l'extrémité supérieure aboutit, comme je l'ai dit ailleurs, au Mont-Rose,

vient se joindre à la vallée de Viége vis-à-vis du village de Stalder, que nous traversâmes à une heure trois quarts au-dessus de Viége. De là nous revînmes à Genève, où nous fûmes de retour le 20 août.

Je terminerai cette notice, en résumant les particularités dont la réunion distingue le Mont-Rose de toutes les montagnes à moi connues :

1° Sa hauteur qui, hors les Cordillères, ne le cède qu'à celle du Mont-Blanc.

2'' La multiplicité et le rapprochement de ses hautes cimes.

3° La disposition de ces cimes en un cirque vide au dedans.

4" Le nombre de vallées et de chaînes de hautes montagnes qui viennent aboutir à la circonférence extérieure de ce cirque. Ces vallées sont au nombre de sept, ' et elles indiquent un nombre égal de hautes chaînes qui aboutissent au môme centre ; les voici, dans l'ordre suivant lequel je les ai traversées : Val-Anzasca, Val- Sesia Piccola, Val-Sesia Grande, Val-du-Lys, Vald'Ayas, la vallée du Glacier du mont Cervin, et enfin celle de Sass.

5<» La situation des couches qui, dans le Mont-Rose et dans les montagnes adjacentes, est presque partout à peu près horizontale.

6° La douceur des pentes extérieures et les grandes hauteurs auxquelles on peut parvenir à cheval ; cette propriété peut être considérée comme une conséquence de la précédente.

7° La nature des roches où le granit en masse ne se trouve qu'accidentellement.

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8** La quantité de mines d'or qui se trouvent presque de tous les côtés du cirque dans les montagneS'qui en sont les plus voisines.

Q*" Une espèce de garde allemande qui occupe les dehors du cirque, je veux dire les villages allemands situés autour du pied du Mont-Rose dans les vallées mêmes, dont tout le reste parle italien ou français. Ces villages sont Gontz, Macugnaga, AUagne, et Gressoney ; les trois premiers renfermés dans des vallées italiennes, et le quatrième dans le val d'Aoste où Ton parle français. L'origine de ces Allemands est absolument inconnue ; mais Topinion la plus vraisemblable est que ce sont les habitants du haut Valais qui, en traversant les Alpes, ont vu que les sommités de ces vallées étaient inhabitées, et s'y sont établis dans un temps où les habitants de l'Italie, accoutumés à un climat plus doux, n'osaient pas conduire leurs troupeaux, ni se fixer eux-mêmes dans ces pâturages entourés de neiges et de glaces.

J'ajouterai ici un mot sur les mœurs des habitants de ces villages, qui ne sont pas une des singularités du Mont- Rose les moins dignes de l'attention d'un voyageur. Gomme les productions du sol ingrat et borné de ces villages élevés ne suffisent point à la subsistance de leurs habitants, les hommes en sortent à peu près tous pour chercher à gagner leur vie ; ils commencent par être colporteurs, et finissent souvent par des établissements avantageux. La position de ces villages les force tous à apprendre, dès leur enfance, outre l'allemand qui est leur langue maternelle, l'italien ou le français, que l'on parle dans les villages voisins ; et la connais-

sance des deux, et souvent des trois langues, leur donne une grande facilité pour voyager. Les femmes restent donc à peu près seules chargées de tous les travaux de la campagne, et comme elles sont même en plus grand nombre que ne Fexigçnt ces travaux, elles s'occupent à transporter des marchandises sur leur dos, en traversant des passages dangereux, inaccessibles aux bêtes de somme, et qui souvent évitent des détours de plusieurs journées. Elles font ces transports avec une force, une diligence et une fidélité tout à fait rares. Je donnerai une idée de leur force. J'avais fait à Macugnaga une caisse de minéraux extrêmement pesante ; je demandai à mon hôte s'il pourrait me trouver un homme qui portât cette caisse jusqu'à Vanzo, d'où l'on pourrait l'expédier à Genève. Il me répondit très-sérieusement qu'il n'y avait point au pays d'homme qui pût porter un tel fardeau à une telle distance ; mais que s'il m'était égal que ce fût une femme, il en trouverait aisément une qui s'en chargerait volontiers, et il est de fait que deux d'entre elles suffisent pour porter la charge d'un mulet. Ces travaux pénibles ne diminuent point la gaieté de leur caractère. Lorsque nous montions la pente rapide du passage de l'Égua, nous fûmes atteints par six de ces femmes qui demeuraient de l'autre côté de la montagne; elles l'avaient traversée avant jour pour venir à la vogue (fête patronale) à Banio, et elles s'en retournaient coucher dans le val Sesia. Accoutumées à traverser ces montagnes chargées de fardeaux énormes, c'était un jeu pour elles que de faire deux fois de suite ce voyage à vide ; elles couraient, se poursuivaient, grimpaient par gaieté sur des

hauteurs qui bordaient notre route, nous devançaient de deux ou trois cents pas, puis s'amusaient à cueillir des fleurs ou à chanter à l'ombre d'un rocher, pour s'enfuir ensuite, comme un vol de ramiers, au moment où notre marche lente et uniforme nous ramenait auprès d'elles.

La sobriété, compagne ordinaire de l'amour du travail, est encore une qualité remarquable des habitants de ces vallées. Ce pain de seigle, dont j'ai parlé, qu'on ne mange que six mois après qu'il est cuit, on le ramollit dans du petit lait ou dans du lait de beurre, et cette espèce de soupe fait leur principale nourriture; le fromage et un peu de vieille vache ou de chèvre salées sont réservés pour les jours de fête ou pour le temps de grands travaux; car, pour la viande fraîche, ils n'en mangent jamais, c'est un mets trop dispendieux. Les gens riches du pays vivent avec la môme économie ; je voyais notre hôte de Macugnaga, qui n'était rien moins que pauvre, aller tous les soirs prendre, dans un endroit fermé à clef, une pincée d'aulx dont il distribuait gravement une gousse à sa femme, et autant à chacun de ses enfants, et cette gousse d'ail était l'assaisonnement unique d'un morceau de pain sec qu'ils brisaient entre deux pierres, et qu'ils mangeaient pour leur souper. Ceux d'entre eux qui négocient au dehors viennent au moins une fois tous les deux ans passer quelques mois dans leur village ; et quoique hors de chez eux ils prennent l'habitude d'une meilleure nourriture, ils se remettent sans peine à celle de leur pays, qu'ils ne quittent qu'avec un extrême regret ; j'ai été témoin d'un ou deux de ces départs, qui m'ont attendri jusqu'aux larmes.

Leur plus grand défaut est le manque d'hospitalité ; non-seulement ils ne se soucient pas de loger les étrangers, mais s'ils les rencontrent dans les chemins, ils cherchent à les éviter, et les regardent avec un air d'aversion et d'effroi. Cependant ceux de Macugnaga, où nous passâmes dix à douze jours, s'accoutumèrent à nous, ils en vinrent à nous saluer avec un air d'amitié ; on nous dit même qu'ils étaient flattés de l'intérêt avec lequel nous observions leurs montagnes. L'hospitalité mercenaire des pays fréquentés par les étrangers est sans doute plus commode pour les voyageurs; mais suppose-t-elle de meilleures mœurs que la sauvage rudesse des habitants du Mont- Rose t

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