‹ Voyages dans les AlpesChapitre 63 sur 66 · LE MONT-CERVIN · texte numérisé non relu

LE MONT-CERVIN

les montagnes qui dominent la vallée à droite et à gauche sont des têtes arrondies d'une serpentine rousse par dehors, mais verte intérieurement. Ces rochers tombent en destruction et s'oxydent à l'air ; le chemin est bordé de leurs blocs et de leurs débris ; il y en a même qui menaçaient de l'emporter, et que l'on a été obligé de soutenir par des ogives en maçonnerie. Cette vallée est fort chaude; nous y trouvâmes de belles plantes, l'astragale, alopecurius, et le thym cultivé, qui ne croissent guère dans nos montagnes.

A une heure trois quarts de Chàtillon, Ton passe par un hameau nommé Sézian. Bientôt après on commence à découvrir au nord-nord-ouest la cime du Mont-Cervin et toute une suite de montagnes dirigées du nord au sud, qui, vues de là en raccourci, semblent ne former que la base de cette cime. On traverse ensuite une plaine marécageuse, un peu ennuyeuse, surtout à cause des taons et des mouches qui persécutent les mulets et ceux qui les montent. A une lieue de Sézian, on passe un autre hameau qui se nomme le Buisson.

Plus loin, à la même distance, on voit à gauche une cascade qui forme un elTet très-agréable en tombant de rocher en rocher le long d'une montagne, entrecoupée de bois et de prairies. Il s'en détache des fragments (te pierre calcaire grenue micacée.

A trois quarts de lieue de la cascade, on arrive à Val-Tornanche, grande paroisse composée de plusieurs hameaux séparés, entourés de terrains cultivés sur des pentes rapides, soutenues de place en place par des murailles, avec des seigles et des avoines que l'on moissonnait alors, en sorte que la campagne paraissait

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extrêmement animée. Au-dessus de ces pentes cultivées, les montagnes, de part et d'autre du village, sont trèsescafpées ; et en avant, au nord, la paroisse paraît renfermée par des montagnes qui forment une enceinte demi-circulaire.

A une bonoe demi-lieue de Val-Tornanche, on passe un pont de pierre, en entrant dans la gorge demi-circulaire dont je viens de parler, au sortir de laquelle on voit une belle chute et un engouffrement du torrent du Mont-Cervin, qui se perd ensuite sous des rocs. On entre de là dans une autre petite enceinte, dont le fond plat est une belle prairie que traverse le ruisseau du Mont-Cervin, avec un chalet et des troupeaux sur ses bords, et une chapelle dans le haut, situation vraiment romantique.

De là, en une heure, on vient aux chalets du Breuil, élevés de 1027 toises. Nous y retrouvâmes notre bon hôte Erin, mais aussi notre petite et mauvaise chambre sans lit et sans fenêtre, une cuisine sans cheminée, et toutes les privations et les petites souffrances dont l'accumulation ne laisse pas que de causer beaucoup d'ennui.

Nous envoyâmes de bon matin Marie Coutet,^'avec trois hommes du Breuil, nous préparer, sur le haut du Col, un domicile qui, malgré leurs soins, devait être encore moins commode que celui du Breuil, et pour leur laisser le temps de le préparer, nous ne partîmes que vers les neuf heures.

Nous mîmes ainsi trois heures jusqu'à l'entrée du glacier, obligés souvent démettre pied à terre, soit pour traverser des plateaux de neiges tendres, où nos mulets

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8'enfoDçaient, soit pour les soulager dans des pentes dangereuses par leur rapidité.

Nous ne rencontrâmes pas dans le passage du glacier d'autres difficultés que dans le précédent voyage ; mais un homme que nous avions mené avec nous nous donna une scène assez singulière. C'était un paysan savoyard, notre voisin de campagne. Cet homme, ayant beaucoup entendu parler de nos voyages dans les glaciers et sur les hautes montagnes, était curieux d'en voir quelqu'une ; il supplia mon fils de le mener avec nous dans ce voyage. Nous le connaissions comme adroit, robuste, et très-habitué à grimper les montagnes de nos environs , où il allait chercher des plantes enracinées et des arbustes pour les amateurs, et ainsi nous ne fîmes aucune difficulté de le prendre. U supporta très-bien la fatigue du voyage, quoique toujours à pied et chargé même de nos marteaux et de quelques instruments que nous aimions à tenir toujours à notre portée, et il ne témoignait aucune crainte ni aucun regret de s'être embarqué avec nous. Mais quand il se trouva {au milieu des neiges qui couvrent le glacier du Mont-Gervin, quand il vit les mulets s'enfoncer jusqu'aux sangles dans ces neiges où il s'enfonçait lui-même jusqu'aux genoux, en passât tout près de crevasses qu'il croyait prêtes à l'engloutir, il fut saisi d'une terreur inexprimable ; il pleurait, il se vouait à tous les saints du paradis, et quoiqu'il nous rendit justice, qu'il avouât que c'était lui-même qui avait demandé de nous accompagner, et qu'il ne pouvait accuser que sa folle curiosité, il témoignait les regrets les plus amers de s'être engagé dans cette entreprise. Gomme la traversée^est de plus d'une heure, le temps lui parut

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long, il la fit pourtant sans accident ; mais quand II eut atteint la langue de terre sur laquelle nous allions nous établir, et qui sépare ce glacier de celui de Zer-Matt, il semblait fou de joie, et il lui fallut du temps pour reprendre ses sens, au point de pouvoir travailler avec nous à achever la cabane où il devait coucher avec nos guides, et y aplanir le terrain sur lequel on devait tendre la tente qui nous était destinée.

La soirée fut très-froide, et nous eûmes beaucoup de peine à allumer du feu ; nos guides n'avaient apporté ni amadou, ni allumettes; je crois même qu'au Breuil ces inventions passent pour des objets de luxe ; et certainement nous ne serions pas venus à bout d'en allumer, si nous n'avions pas eu de la poudre à canon et de Téther. Malgré ce feu, nous souffrîmes beaucoup du froid, qui semblait perçant en comparaison de la vallée d'Aoste que nous venions de qtHtter. Notre tente sous laquelle nous couchâmes se couvrit de rosée et se gela ensuite. Cependant nous nous réchauffâmes sous nos pelisses et nous passâmes une fort bonne nuit.

Nous destinâmes la journée du lendemain à la mesure trigonométrique de Taiguille du Mont-Cervin. Nous avions reconnu dans notre précédent voyage que le site le plus convenable pour cette mesure était le glacier qui du haut du col descend du côté du nord, ou plutôt du nord-est au village de Zer-Matt. Ce glacier est renfermé dans une large vallée, qui passe au pied de Taiguille. La surface de ce glacier, couverte de neige, est . égale, et presque horizontale dans un espace de près de mille pieds ; et à la proximité où elle est de cette cime. Cette étendue nous paraissait suffire pour donner 1^ de-

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gré d'exactitude que nous pouvions raisonnablement désirer.

Du bas de notre base, je voyais distinctement la structure du Mont-Cervin ; je l'observai avec beaucoup de soin. Son obélisque triangulaire paratt composé de trois masses bien distinctes, ou de trois couches parallèles entre elles, montant au nord-est, ou contre le bas du glacier qui descend en Valais, sous un angle d'environ quarante-cinq degrés. On voit un beau glacier suspendu ou appliqué contre le pied du Mont-Cervin, et on en voit encore trois autres dans les interstices des hautes cimes, situées au nord-est du Mont-Gervin, dans la direction qui tend à la vallée du Rhône en '.Valais. Quelque partisan que je sois de la cristallisation, il me parait impossible de croire qu'un pareil obélisque soit sorti, sous cette forme, des mains de la nature, avec ses couches coupées abruptement sur ses flancs; car ce n'est point là un cristal ou une pierre unique, c^ éont des assemblages de couches superposées et de natures très-différentes. Quelle force n'a-t-il pas fallu pour rompre et pour balayer tout ce qui manque à cette pyramide ! car on ne voit autour d'elle aucun entassement de fragments ; on n'y voit que d'autres cimes, qui sont elles-mêmes adhérentes au sol et dont les flancs, également déchirés, indiquent d'immenses débris, dont l'on ne voit aucune trace dans le voisinage. Sans doute ce sont ces débris qui, sous la forme de cailloux, de blocs et de sable, remplissent nos vallées et nos bassins où ils sont descendus, les uns pai; le Valais, les autres par la vallée d'Aoste du côté de la Lomhardie.

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Mon fils remonta avant 'moi sur le col où étaient nos tentes, pour en prendre la latitude , pendant que j'observai le baromètre aux deux extrémités de notre base. Je ne fus de retour qu'à midi, extrêmement fatigué de ces cinq heures de travail sur celte chaude et brillante neige. Je dis chaude ; car quoiqu'elle fût certainement à zéro , et qu'un petit thermomètre de mercure à boule nue, exposé à Tair au soleil, ne montât qu'à six degrés et demi, cependant un corps volumineux, comme celui d'un homme, y contractait une chaleur très-incommode.

Nous avions à l'est-sud-est de notre poste, sur le col du Mont-Cervin, une cime plus élevée qui paraissait accessible, et que les gens de Zer-Matt nous dirent s'appeler le Breit-Horn ou Large-Corne ; non que cette dénomination soit propre seulement à la cime que nous atteignîmes, elle la porte en commun avec toute une chaîne qui se présente en face au sud-ouest [aux voyageurs qui, de Zer-Matt en Valais, vont dans la vallée d'Aoste. La cime sur laquelle nous allâmes forme l'extrémité occidentale de celte chaîne.

Le 13 août, après avoir attendu avec beaucoup d'impatience la fin du déjeuner de nos guides, nous partîmes vers les sept heures. Au reste, nous aurions pu nous passer de leur direction; car aucun d'eux, ni même aucun mortel, à ce qu'ils croyaient, n'était jamais monté sur cette cime ; mais on voyait si bien la route qu'il fallait suivre, qu'il n'y avait pas à hésiter. La seule chose que l'on pût craindre, c'étaient des crevasses cachées sous des neiges sur lesquelles nous devions toujours marcher; mais nous espérions les éviter en passant

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