CHAPITRE XXX V
Rencontre inattendue. — Canot de peau. -- Craintes étrange. — Fatigues de M. Crooks et de ses camarades. — Nouveiles de M. Mac Lellan. — Marche rétrograde. — Radeau de saule. — Maladie de M. Crooks. — Impatience de quelques-uns des hommes. — Nécessité de laisser les traînards en arrière.
Depuis que nos voyageurs avaient quitté la Chaudière ils avaient accompli cent cinquante lieues de leur pénible voyage. Quel espace ils auraient encore à franchir, et quels dangers il leur faudrait surmonter, aucun d’eux ne le savait.
Dans la matinée du 6 décembre ils quittèrent leur triste campement, mais ils avaient à peine commencé leur marche quand, à leur grande surprise, ils virent une troupe d'hommes blancs qui remontaient le long de la rivière, de l’autre côté de l’eau. Quand ces individus, qu’on reconnut bientôt pour M. Crooks et ses compagnons, furent arrivés en face de M. Hunt et purent se faire entendre par-dessus le murmure de la rivière, leur premier cri fut pour demander des vivres, Car ils se mouraient de faim. M. Hunt retourna immédiatement à son camp, et fit faire un canot avec la peau du cheval qui avait été tué
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ASTORIA. 57 le soir précédent. On le fabriqua à la maniere des Indiens, en étendant la peau sur des bâtons, eten en rattachant les bords avec des courroies. Dans cette fréle barque, Sardepie, l’un des Canadiens, transporta de l’autre côté de la rivière à la troupe affamée, une partie de la chair du cheval, et ramena avec lui M. Crooks et le Canadien Leclerc. Les visages décharnés, l'air exténué de ces deux hommes jetèrent le désespoir parmi les gens de M. Hunt. Ils s'étaient habitués par degrés à !a physionomie les uns des autres, et au résultat graduel de la faim et de la fatigue sur leur personne. Mais les changements opérés sur la figure de leurs compagnons depuis qu'ils les avaient quittés étaient un signe éclatant de la désolation de cette terre. Ils commencaient à concevoir l'horrible pressentiment qu’ils devaient périr de faim tous ensemble, ou être réduits à l’effroyable alternative de tirer au sort qui se dévouerait pour le salut commun.
Quand M. Crooks eut apaisé sa faim , il donna à M. Hunt quelques détails relativement à son voyage. Sur la route cu’il avait suivie il n’avait rencontré que peu d'Indiens, et encore étaient-ils trop misérables pour lui donner beaucoup d’assistance. Pendant les dix-huit premiers jours, après avoir quitté la Chaudière, ses hommes et lui avaient été réduits à un demi-repas en
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vingt-quatre heures; pendant les trois jours suivants, ils avaient subsisté sur un seul castor, quelques cerises sauvages (cerasus virginiana, Mx.) et les semelles de leurs vieux mocassins : enfin, durant les six derniers jour la carcasse d'un chien avait été toute leur nourriture animale. Ils avaient été trois journées plus loin que M. Hunt, en se tenant toujours aussi près que possible de la rivière, et en grimpant fréquemment par-dessus des rochers escarpés, qui s’avan çcaient dans le courant. À la fin ils étaient arrivés dans un endroit où les montagnes augmentaient de hauteur, et, s’approchant davantage de la rivière, l’encaissaient dans des précipices perpendiculaires qui rendaient impossible de continuer le long du bord de l’eau. Là, le courant se précipitait avec une incroyable vélocité, à travers un défilé qui n'avait pas trente mètres de largeur. Des cascades et des rapides s'y succédaient sans interruplion. Quand même, par conséquent, la rive opposée aurait été praticable, il aurait fallu être fou pour essayer de traverser ce courant tumultueux, soit sur des radeaux, soit autrement. Cependant, toujours préoccupés de pousser en avant, ils avaient essayé de gravir les montagnes et avaient fatigué à travers la neige, peudant une demi-journée, jusqu’à ce que, arrivés dans un endroit où là vue pouvait s'étendre, ils
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ASTORIA. 9 s'élaient aperçus qu'ils n'étaient qu'a moitié chemin du sommet, et que montagnes sur montagnes s’entassaient devant eux, dans toute leur ulaciale désolation. Affamés et aflaiblis comme ils l’étaient, ils ne pouvaient manquer de périr s'ils continuaient de marcher en avant. Leur seule chance de salut semblait être de regagner la rivière ct de retourner sur leurs pas le long de ses bords. C'était pendant cette marche rétrograde et décourageante qu'ils avaient rencontré M. Hunt.
M. Crooks ajouta à son récit des nouvelles de quelques-uns de leurs compagnons de fortune. Plusieurs jours auparavant il avait parlé, avec Reed et Mac Kenzie, qui se trouvaient avec leurs hommes, de l’autre côté de la rivière, c’est-à-dire sur le bord que suivait M. Huut. M. Crooks ne pouvait donc pas les rejoindre, mais il avait appris d'eux, à travers le courant, que M. Mac Lellan, espérant rencontrer quelqu'une des tribus de Téêtes-plates qui habitent la base occidentale des Montagnes Rocheuses, s'était enfoncé dans les terres, à la hauteur de la petite rivière qui coule en amont des montagnes. Comme les compagnons de Reed et de Mac Kenzie étaient des hommes choisis, el avaient trouvé des provisions plus abondantes de leur côté de la rivière, ils étaient en meilleure condition que ceux de M. Crooks, ct