CHAPITRE XXXI
Voyagera-t-on par eau où par terre? — Construction de ca-
nots, — Explorateurs. — Trappeurs détachés. — Visite de deux Serpents. — On abandonne la rivitre Enragée. — On
arrive au fort Henry. — On détache, pour trapper , Robinson, Hoback et Rizner. — M. Miller se décide à les accom. pagner. — Leur départ.
Sur les bords de la rivière Euragée M. Hunt üut conseil avec les autres Partners, relativement à leurs mouvements futurs. Le caractère irrégulier et impétueux du courant de cette rivière lui faisait penser qu’elle pouvait être obstruée, plus bas, par des obstacles capables d’en rendre la navigation lente et périlleuse, sinon impraticable. Les chasseurs , qui avaient servi de guides jusqu’en cet endroit, ne savaient pas quelle élait plus loin la nature de la rivière ; quels rochers, quels bancs de sable, quels rapides , pouvaient l’embarrasser ; à travers quelles montagnes ou quels déserts elle pouvait se diriger. Fallait-il donc abandonner les chevaux en cet endroit, et se lancer dans des barques fragiles, sur cette riviére sauvage et inconnue ? Ou bien fallait-il continuer le voyage par la route de terre, plus
lente, plus fatigante, mais peut-être plus sûre ?
Les voix, comme on pouvait s’y attendre, furent presque toutes pour qu’on s’embarquit ; en effet, dans les situations difficiles, les hommes croient toujours gagner au changement. Il s’agissait alors de trouver du bois d’une grosseur suffisante pour construire des canots, car dans ces régions montueuses il n’y a que des arbres rabougris. C’étaient des pins, des cèdres, des trembles, des aubépines, des sorbiers, et une petite espèce de cotonnier dont les feuilles ressemblent à celles du saule. Il y avait aussi une espèce de grands sapins, mais tellement remplis de nœuds, qu’ils auraient ébréché les haches. Après avoir cherché longtemps, on trouva, en aval, sur la rivière, un endroit où croissaient des bois d’une plus grande taille. Le camp y fut transporté.
Les hommes se mirent alors à abattre les arbres, et les échos des montagnes répétèrent pour la première fois le bruit des haches. Tandis qu’on faisait ainsi les préparatifs nécessaires pour descendre la rivière, M. Hunt, qui doutait encore qu’elle fût navigable, envoya John Reed, le Clerc, John Day, le chasseur, et Pierre Dorion, l’interprète, avec ordre de marcher le long de ses bords pendant quelques jours, et d'observer son cours et son régime.
Après leur départ, M. Hunt s’occupa d’un autre objet important. Il était arrivé près des sources
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de la Colombia, l’un des points principaux embrassés par l’entreprise de M. Astor. Ces cours d'eaux supérieurs, qui n'avaient point encore té dépeuplés par les trappeurs blancs, étaient regardés comme abondants en castors; et en effet les nombreuses pistes de ces animaux qu’on avait rencontrées, en cherchant du bois de construction, témoignaient que la contrée était favorable pour trapper. Il convenait donc de commencer à détacher, en cet endroit, ces couples de hardis chasseurs, qui se séparent des caravanes marchandes, au centre même du désert.
Les hommes qu'on abandonna ainsi étaient Alexandre Carson, louis Saint-Michel, Pierre Detayé et Pierre Delaunay. Les trappeurs vont généralement par paire, afiu de pouvoir s’assister et se protéger mutuellement, dans leurs occupations pénibles et solitaires. Carson et Saint-Michel formaient donc un couple; Detayé et Delaunay un autre. Bien approvisionnés de trappes, d’armes, de munitions, de chevaux, et de toutes les autres choses nécessaires, ils devaient s’occuper à trapper pendant quelques mois, sur la partie supérieure de la rivière Enragée, ct parmi les torrents environnants. Après avoir rassemblé une quantité suflisante de pelleteries, ils devaient les
empaqueter sur leurs chevaux, et se diriger de leur mieux vers l'embouchure de la Colombia,
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ou vers un des postes intermédiaires qui pourraieut être établis par la Compagnie. Pour ceux qui ne sont pas initiés à la vie des trappeurs, ces croisades solitaires dans des déserts inconnus semblent équivaloir à étre abandonné dans une chaloupe, au milieu de l'Océan. Cependant nos aventuriers prirebt congé de leurs camarades, et partirent pour leurs destinations respectives, avec des physionomies joyeuses et des courages imébranlables.
Le lecteur aura une preuve suflisante des périls qui environnent les trappeurs solitaires, quand il rencontrera, dans la suite de cet ouvrage, le récit des cruelles aventures de ces pauvres gens, pendant leur sauvage pérégrination.
I n'y avait pas longtemps qu'ils étaient partis, lorsque deux Indiens serpents arrivèrent. Quand ils virent que les étrangers fabriquaient des canots, ils secouèrent la tête, et donnèrent à eutendre que la rivière n’était pas navigable. Leurs observations furent d'abord ridiculisées par quelques-uus de la troupe, qui étaient obstinément décidés à s’embarquer. Mais elles furent confn-mées bientôt par les explorateurs, qui revinrent après plusieurs journées d'absence. Pendant deux jours ils avaient suivi, avec beaucoup de difficultés, le bord de la rivière, et avaient trouvé qu’elle élait étroite, turbulente, coupée par de nombreux
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ASTORIA. 1i rapides et renfermée dans un canal de rochers escarpés. Du sommet d’un de ceux-ci, ils avaient pu observer, à vol d'oiseau, sa carrière tourmentée, à travers le centre de la montagne, au milieu des pierres et des rocs. Convaincus, par cette vue, qu'il était impossible de suivre son cours, soit par eau, soit par terre, ils avaient renoncé à toute investigation ultérieure. Ces rapports concordants déterminèrent M. Hunt à abandonner la rivière Enragée , et à chercher quelque cours d’eau plus navigable. Tous les Partuers se réunirent à cet avis, excepté M. Miller, auquel les fatigues d’un voyage par terre étaient devenues insupportables, et qui voulait s’'embarquer immédiatement, à tout hasard. Depuis quelque temps, en effet, son esprit était assombri et irrité par une maladie corporelle qui lui rendait extrémement pénible de voyager à cheval. Il était d’ailleurs mécontent d'avoir dans l’entreprise une plus petite part que ses camarades. Ses objections déraisonnables ne furent point écoutées, et la caravane se prépara à partir.
Robinson, Hoback et Rizner, les trois chasseurs qui avaient servi de guides parmi les Montagnes, s’avancérent alors et engagèrenL M. Hunt a se diriger vers le poste établi, durant l'hiver précédent, par M. Henry, de la Compagnie de fourrures du Missouri. Ils avaient été avec lui,
et, autant qu'ils en pouvaient juger par la configuration du pays, son poste ne devait pas être fort éloigné. Ils présumaient que pour y arriver il n°y aurait à traverser qu'une rangée de montagnes peu difficiles. Le Fort Henry, comme on l’appelait, se trouvait près d’une des branches supérieures de la Colombia, sur laquelle ils étaient persuad£s qu’on pouvait descendre en canot.
Les deux Indiens serpents, questionnés à ce sujet, montrèrent une parfaite connaissance de la situation du poste, et offrirent avec empressement d’y guider nos voyageurs. Leur offre fut acceptée, au grand déplaisir de M. Miller, qui s'obstinait à vouloir braver les périls de la rivière inragée.
Depuis quelques jours le temps était orageux ; 1 tombait de la pluie et du grésil. Les Montagnes Rocheuses sont exposées à des vents tempèteux de l’ouest,qui viennent quelquefois en tourbillons et ouvrent dans les forêts de larges chemins, entrainant à de grandes distances les branchages et les troncs d'arbres. L'orage en question s’apaisa le 3 octobre, laissant toutes les hauteurs environnantes couvertes de neige; car, tandis qu'il était tombé de la pluie dans la vallée, il avait neigé sur le sommet des monts.
Le 4, on leva le camp et on traversa la rivière dont l'eau venait jusqu'aux sangles des chevaux.
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Après uue lieue un tiers de marche, on campa au pied de la montagne. On espérait que c'était la dernière qu’on eût à traverser. Au bout de quatre jours on l'avait passée, aussi bien que plusieurs plaines a1rrosées par de jolis ruisseaux, tributaires de la rivière Enragée. Auprès d’un des campements il y avait une source chaude, d’où s'élevait continuellement un nuage de vapeurs. Ces plaines élevées, qui donnent un caractère particulier aux montagnes, sont fréquentées par de grands troupeaux d'antilopes aussi légères que le vent.
Dans la soirée du 8 octobre, après une froide journée, attristée par des bouffées de vent d'ouest et par des rafales de neige, on arriva au poste de M. Henry. C'était là qu'il s'était fixé après avoir été forcé par les hostilités des Pieds-noirs à abandonner les eaux supérieures du Missouri, Cependant le poste était désert, car il l'avait quitté pendant l'hiver précédent. On apprit dans la suite qu'il avait rencontré M. Lisa au village des Aricaras, sur le Missouri, quelque temps après le départ de M. Hunt et de sa troupe.
Les voyageurs fatigués prirent joyeusement possession des huttes de troncs d’arbres qui avaient formé le poste. Elles étaient situées sur le bord d’une rivière large d’une centaine de mètres, et sur laquelle on résolut de s'embarquer. Beau-
coup de bois convenable se trouvant dans le voi-
sinage, M. Hunt s'occupa immédiatement de construire des canots. Comme il devait laisser en cet endroit ses chevaux et leur accoutrement, il résolut d'en faire un poste commercial qui servirait de rendez-vous aux trappeurs distribués dans le pays, et où pourraient toucher les marchands qui traverseraient les Montagnes pour aller à l’établissement situé à l'embouchure de la Colombia, ou pour en revenir. Il informa les deux Serpents de cette détermination, et les engagea à rester dans le voisinage pour prendre soin des chevaux jusqu'au retour des hommes blancs, leur promettant d'amples récompenses pour leur fidélité. On regardera peut-être comme une chance désespérée de confier tant de chevaux à l’honnéteté de deux vagabonds semblables, mais puisqu'il fallait à tout événement les abandonner, on se réservait au moins ainsi la possibilité de les retrouver. Un autre détachement de chasseurs se prépara, en cet endroit, à quitter la caravane, afin d'aller trapper le castor. Trois d’entre eux avaient été déjà dans le voisinage; c’étaient le vétéran Robinson, et ses compagnons, Hoback et Rizner, qui avaient accompagné M. Henry à travers les Montagnes, et qui avaient été ramassés par M. Hunt sur le Missouri, comme ils retournaient chez eux dans le Kentucky. Suivant les conventions faites avec eux, ils furent pourvus de chevaux, de trap-
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pes, de munitions, de toutes les choses, entin, nécessaires pour leur entreprise. Ils devaient apporter les pelleteries qu’ils rassembleraient, soit au nouveau poste commercial, soit à l'établissement de l'embouchure de la Colombia. Un autre chasseur, nommé Cass, leur était associé. C’est ainsi que de petites troupes de trappeurs et de chasseurs, distribuées dans le désert par les Compaguies de Fourrures, hantent les cours d’eau solitaires, comme des grues ou des butors. Robinson, le vétéran du Terrain Sanglant, qui avait été scalpé dans sa jeunesse par les Indiens, était le chef de cette petite bande. Lorsqu'elle fut sur le point de partir, M. Miller réunit les Partners, et renonçant à sa part dans l'association, déclara qu'il avait l'intention de se joindre aux trappeurs.
Cette déclaration frappa tout le monde d’étonnement, car M. Miller avait de l'éducation, des habitudes sociales, et était peu propre au rude métier de chasseur. D'ailleurs les profits faibles et incertains de ce genre de vie, étaient bien audessous de ce que pouvait espérer quelqu'un qui avait une part dans l'entreprise générale. M. Hunt, surtout, élait mortifié de cette détermination, parce que c'était lui qui avait décidé M. Miller à entrer dans l'association. Il tâcha donc de l’en dissuader en lui représentant à quelles fatigues , a quels dangers il allait s'exposer. Il l'engagea
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