CHAPITRE XLHE
Nouvelles expéditions préparées à Astoria. — Robert Stuart ct ses compagnons partent pour New-York. — Singulière conduite de John Day. — Sa folie et sa mort. — Portage dangereux. — Serpents à sonnette. — Arrivée parmi les Wallah- Wallahs. — Achat de chevaux. — Départ de Stuart et de sa bande pour les Montagnes. |
L’ARRIVÉE du Castor avec un renfort et des provisions donna une nouvelle vie aux affaires d’Astoria. On se trouvait ainsi en mesure d’étendre les opérations de l'établissement, et de fonder des comptoirs intérieurs. Deux détachements furent immédiatement organisés sous le commandement de MM. Mac Kenzie et Clarke, pour aller établir des postes au-dessus des fourches de la Colombia , dans les endroits où ik y avait à craindre le plus de concurrence de la part de la Gompagnie du Nord-ouest. |
Une troisième brigade, dirigée par M. David Stuart, devait aller ravitailler le poste que luimême avait établi sur l'Oakinagau. Enfin une quatrième expédition était nécessaire pour porter des dépêches à M. Astor, en place de celles qui avaient été malhcurensement perdues par John Reed. Le transport de ces dépêches était de fa
plus haute importance, car c'est par elles que M. Astor devait apprendre la situation de la factorerie, et régler en conséquence l'envoi des renforts et des ravitaillements. C'était une mission pleine de périls et de fatigues, et qui exigeait un homme sur lequel on pût compter. Elle fut confiée à M. Robert Stuart. Quoiqu'il fût bien jeune et qu'il n’eût jamais traversé les Montagnes, puisqu'il était venu dans le Tonquin, il avait fait preuve de capacité. Quatre hommes fidèles et bien éprouvés, qui étaient venus par terre avec l'expédition de M. Hunt, lui furent donnés comme guides et comme chasseurs. C’étaient Ben Jones le Kentuckien, et John Day le Virginie, avec Andri Vallar et Francis Leclerc, Canadiens.
M. Mac Lellan exprima de nouveau sa détermination de retourner dans les États atlantiques par cette occasion. M. Crooks en fit autant, Malgré tout ce qu'il avait souffert dans son horrible voyage de l’hiver précédent, il était prêt à revenir sur ses pas, et à braver tous” les dangers, toutes les fatigues, plutôt que de rester à Astoria. Nous nous proposons d’accompagner cette poignée d’aventuriers dans leur longue et périlleuse pérégrination.
Les divers détachements que nous venons de mentionner, partirent tous en compagnie, le 29 juin 1812, au bruit d’une salve de canons. Ils de-
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ASTORIA. 151 vaent rester ensemble, afin de se protéger mutuellement à travers les passages dangereux de la riviére, et se séparer aux fourches de la Colombia pour se rendre à leurs différentes destinations. Leur nombre total était de près de soixante hommes, consistant en Partners, Clercs, Voyageurs canadiens, insulaires saudwichiens, et chasseurs américains. Ils s’embarquèrent dans deux barges et dans dix canots.
lis étaient à peine eu route lorsque Johu Day, le chasseur virginien, devint mécontent, turbulent et extrêmement fantasque. Cela causa beaucoup de surprise, car en général il était remarquable par sa bonne huineur aussi bien que par sa conduite courageuse. On supposa que le souvenir de ses souffrances passées tourmentait son esprit, au moment de repasser par les lieux où il les avait éprouvées. À mesure que l'expédition avançait, son agitation allait en augmentant. Enfin, il commença à parler d’une manière étrange, incohérente, et à montrer des symptomes mamifestes de folie. M. Crooks informa alors ses compagnon;, que l'hiver précédent, pendant l’affreux voyas,e où il était accompagné par John Day, l'esprit du pauvre diable avait été par-tiellement dérangé par ies souffrances horribles qu'il avail endurées aux environs de Ja rivière des Serpenits. M. Crooks doutait qu'il eüt jamais
été entièrement rétabli. On espérait pourtant encore que l'agitation de Day pourrait se passer à mesure qu’on avancerait : mais au contraire, elle devint de plus en plus violente. On s'efforçait de le distraire et de l’engager dans des conversations rationnelles, mais il n'en devenait que plus exaspéré, et se livrait à de sauvages rêveries. La vue des Naturels le mettait dans une fureur complète, et il les accabhlait des épithètes les plus injuvieuses, se rappelant, sans aucun doute, ce qu’il avait souffert de la part des voleurs indiens.
Dans la soirée du 2 juillet, il devint absolument frénétique et essaya de se détruire. Ayant été désarmé, il s’apaisa et exprima les plus grands remords du crime qu’il avait médité. I fit ensuite semblant de dormir, et ayant ainsi calmé Îles soupçons, il se leva un peu avant le point du jour, saisit tout-à-coup une paire de pistolets chargés, et voulut se brûler la cervelle; mais, dans sa précipitation, il Lira trop haut, et la balle passa par dessus sa tête. On s’assura de lui à l’instant, et il fut placé avec une garde dans un des bateaux. On s’occupa alors de savoir ce qu’on ferait de lui, car il était impossible de l’emmener avec l'expédition. Heureusement M. Stuart rencon&:: quelques Indiens accoutumés à commercer à Astoria. Hs se chargèrent de coudvire John Day à la factorerie , et de Fy livrer sain et sauf
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ASTORIA. 15 Les camarades de ce pauvre diable le virent partir avec le plus grand chagrin, car, indépendamment de ses inestimables services comme chasseur: de première force, sa franchise et sa loyauté en avaient fait un favori universel. Nous ajouterons immédiatement, que les Indiens exécutèrent fidèlement leur tâche, et débarquèrent Johu Day parmi ses amis, à Astoria; mais sa constitution était complétement détruite par les fatigues qu'il avait souffertes, et il mourut dans l’année.
Dans la soirée du 6 juillet, la caravane arriva aux passages dangereux de la rivière, et campa au pied du premier rapide. Le lendemain , avant le commencement du portage, on prit les plus grandes précautions pour se défendre de la trahison des Naturels, ou de leurs attaques ouvertes. Les armes de tous les hommes furent mises en ordre, el chaque boite à cartouche fut remplie. Chacun portait une espèce de surtout de peau d’élan , descendant du cou jusqu'au genou , et qui faisait l'effet d’une cotte de mailles ; cette armure était à l'épreuve des flèches, et, à la distance de quatre-vingts mètres, pouvait même résister à une balle de mousquet. Ainsi équipés, nos gens posttrent leurs forces d’une manière militaire. Cinq ofliciers prirent leur station à chaque bout du portage, qui avait un peu plus d'une liene de longueur, Un certain nombre d'hommes mon-
taient la garde à des distances rapprochées, sur les hauteurs qui dominaient la rivière, pendant que les autres, ainsi protégés contre une surprise, s'employaient en bas à tirer les embarcations et à transporter les marchandises le long de la rive étroite et raboteuse. Grâce à ces précautions tout se passa sans encombre. Le seul événement qui arriva fut: que l’un des canots chavira, et qu'une partie des marchandises coulèrent à fond, tandis que le reste était entrainé par le courant. Cet accident fit voir alors que les Indiens rapaces qui infestent ces rapides étaient aux aguets. Ils se précipilèrent sur les objet flottants , avec toute l’habileté de gens exercés au sauvetage. Une balle de marchandises, qui échoua sur une des iles, fut immédiatement ouverte, et les capteurs se partagèrent une moitié de ce qu'elle contenait; l’autre moitié fut cachée dans une hutte solitaire, au foud d'un profond ravin. Cependant M. Robert Stuart monta daus un canot avec cinq hommes et un interprète, déterra les sauveteurs dans leur retraite, et parvint à leur arracher leur butin.
Des précautions semblables , et de plus grandes encore, furent observées en passant le Long-détroit et les cataractes, lieux infestés par la chevalerie de Wish-Ran et des environs. Un soir, on
avait à peine commencé la première veille, lors-
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