‹ Voyages dans les contrées désertes de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 32 sur 83 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Désert de la rivière des Serpents. — Disette. — Voyageurs égarés. — Rôdéurs indiens. — Le Chef gigantesque des Corneilles- —-- Le fanfaron intimidé. — Signaux indiens. — La rivière Enragée. — Alarme. — Vol des chevaux. — P aisanterie indienre. -— Beau coup manqué.

Le 1°" septembre, M. Stuart et ses compagnons repr'rent leur voyage, en dirigeant leur course vers l’est, le long de la rivière des Serpents. A mesure qu'ils avancaient, le pays devenait plus ouvert. Les collines, qui d’abord venaient joindre la rivicre, s’écartaient des deux côtés, et de grandes plaines sablonneuses s’étendaient devant les “oyageurs. De temps en temps, il y avait des intervalles de pâturages, et les berges de la rivière étaient bordées de saules et de cotonniers, de sorte que du sommet des collines on pouvait suivre son cours, serpentant sous l’ombrage à travers un vaste paysage brûlé par le soleil. Le sol était généralement pauvre. [Il y avait, en quelques endroits, une misérable crue d’absinthe (4rtemisi absinthium) et de salicorne (salt weed, salicornia herbacea, VanN.), plante qui ressemble au pou lot (/Z/edeoma pulegioides, Pers.) ; mais la cha-

'urs ‘or - - La

san -

Dons rse , À lus dre

les in

\ ere

ASTORI A. 185 leur de l'été avait desséché les plaines et lnissé peu de pâturages. Le gibier avait aussi disparu. Les chasseurs examinaient vainement un paysage sans vie; de temps en temps ils y apercevaient quelques antilopes, mais nou pas à portée de la carabine. Nous nous dispenserons de suivre les voyageurs dans leur route d’un semaine, parmi ces solitudes stériles, où ils souffrireut beaucoup de la faim. Leur subsistance dépendait de quelques poissons qu’ils péchaient , et, de temps en temps, d’un peu de saumon séché, ou d’un chien acheté dans quelque misérable loge de Shoshonies.

Le 7 septembre, fatigués de ces tristes solitudes, ils quittèrent les bords de la rivière des Ser pents, sous la conduite de M. Miller. Celui-ci, ayant acquis quelque connaissance du pays durant ses campagnes de trappage, se chargea de les conduire à travers les montagnes par une route meilleure que celle du Fort Heury, et moins exposée aux déprédations des Pieds-noirs. Cependant il ne

se montra pas fort bon guide, et la brigade fut

bientôt égarée parmi des collines difficiles, des cours d’eau inconnus et des plaines desséchées. À la fin nos aveuturiers arrivèrent près d’une rivière sur laquelle M. Miller avait trappé, et à laquelle ils donnèrent son nom. Comme nous l'avons déjà observé, nous présumons que c’est celle que lou appelle rivière de lOurs, et qui

de à ET

mme. 7 cute à ltstidé - tente M Ü Fr } © -

: metre @ >

se décharge daus le lac Bonneville. Ils remonterent, pendant deux ou trois jours, cette rivière et ses affluents, sans avoir autre chose à manger que quelques poissons. Mais bientôt ils s'aperçurent qu'ils se trouvaient dans un dangereux voisinage. Le 12 septembre, ayant campé de bonne heure, ils sortirent avec leurs lignes afin de pécher leur souper. A leur retour ils virent plusieurs Indiens qui rôdaient autour de leur camp, et reconnureut, avec inquiétude, que c’étaient des Corneilles. Leur chef vint d’un air impudent audevant de nos aventuriers, Il avait une physionomie farouche, des formes herculéennes, et près de six pieds de haut. Toute sa personne offrait un aimable mélange du brigand et du filou. Il se conduisit cependant d’une maniere pacifique, et dépêcha quelques-uns de ses gens vers son camp pour en rapporter une provision de chair de bison ; cadeau fort agréable pour nos voyageurs. Il dit à M. Stuart qu'il était en route pour aller trafiquer avec les Serpents qui habitent la base occidentale des Montagnes, au-dessous du Fort Henry, et qui cultivent une excellente espèce de tabac, fort recherché"par les tribus montagnardes. Malgré les discours pacifiques de cet Indien, il y avait dans ses regards quelqne chose de sinistre qui inspirait la méfiance. Par degrés le nombre de ses guerriers augmenta, À minuit ils étaient vingt-et-

un, autour du camp, et commencaient à devenir impudents et incommodes. On ressentit alors la plus grande inquiétude pour la sûreté des chevaux et des autres cflets, et tout le monde monta la garde avec vigilance durant la nuit.

Le matin reparut, cependant, sans aucune aventure déplaisante, et M. Stuart ayant acheté toute la chair de bison dont les Corneilles pouvaient disposer, se prépara à partir. Cependant ses nouvelles connaissances voulaient trafiquer encore, et désiraient par-dessus tout obtenir une provision de poudre à fusil, pour laquelle ils offraient de donner des chevaux. M. Stuart s’excusant de les approvisionner de cette dangereuse marchandise, leurs sollicitations devinrent plus importunes, jusqu’à ce qu’enfin il les refusa net.

Le Chef gigantesque s’avança alors d’un air fanfaron, et, se frappant la poitrine, doiina à entendre à M. Crooks qu'il était un chef d’un grand pouvoir et d’une grande importance. Il lui signifia, en outre, qu'il était d'usage pour les grands chefs de se faire mutuellement des présents quand ils se rencontraient. Il demandait donc que M. Stuart descendit, et lui donnât le cheval sur lequel il était monté. C’était un bel animal , de la race sauvage des Prairies, et M. Stuart ÿ mettait beaucoup de prix. Il secoua la tête à la requête du

Rs TT À 3 Éd .

% du À

N. n 1 a. db

noble Corneille. Aussitôt celui-ci, marchant vers lui, le saisit par le corps et le fit plier sur sa selle, en avant et en arrière, comme pour lui faire sentir qu'il n’était qu'un enfant entre ses mains. M. Stuart conserva son sang-froid, et continua à secouer la tête. Tout-à-coup le Chef, empoignant la bride, lui donna une secousse qui surprit le chevalet désarconna presque le cavalier. M. Stuart tira vivement un pistolet, et le présenta à la tête du Rodomont. En un clin d’œil, sa vaillance fut anéantie, et 1l alla se mettre à l'abri derriere son cheval pour éviter le coup auquel il s'attendait. Comme ses sujets regardaient la rixe, d’une cer-

taine distance, M. Stuart ordonna à ses hommes de les coucher en joue, mais de ne pas tirer. A

l'instant toute la troupe gagna les buissons voisins, se jeta à plat ventre, et disparut à la vue. Le Chef, ainsi laissé seul, fut confondu pour un instant. Cependant se remettant avec une adresse véritablement indienne, il éclata de rire, affectant de regarder toute cette scène comme une excellente plaisanterie. M. Stuart n’aimait aucunement une farce aussi équivoque, mais la politique ne voulait pas qu'il cherchât une querelle. Il se joignit donc, de la meilleure grâce qu'il put, à la gaieté du jovial géant , et, pour le consoler du refus du cheval, Ini fit présent de vingt charges de poudre. Îls se séparèrent ensuite

our une 1re, nme mait 1s la querâce ar le : de

uite

ASTORIA. 147 les meilleurs amis du monde en apparence, mais il était évident que la vigilance martiale des Blancs et le petit nombre des Corneilles avaient seuls empéché leur chef de tenter nne at::que ouverte. Cependant, durant cette courte entrevue, ses dignes partisans avaient trouvé moyen de voler un sac qui contenait presque tous les ustensiles culinaires de leurs alliés.

Nos voyageurs se dirigèrent vers l’est par-dessus une chaine de collines. La rencontre qu'ils venaient de faire leur montrait qu'ils se trouvaient alors dans une terre de danger, exposée aux incursions d’une tribu pillarde. En effet, ils n'avaient point encore fait beaucoup de chemin, quand ils virent un spectacle bien capable de les alarmer. Du sommet des montagnes les plus hautes et dans différentes directions, des colonnes de fumée commencaient à s'élever. C'étaient sans doute des sigvaux faits par les coureurs du chef corneille, pour rappeler les trainards de sa bande, afin de poursuivre les Blancs avec plus de force. Des siguaux de cetie sorte, allumés dans an point central, embrassent un vaste circuit de montagnes

dans un espace de temps singulièrement court, et

‘amènent promptement sous l’étendard de leur chef les guerriers et les chasseurs errants.

Pour se tenir autant que possible hors de la route de ces maraudeurs, M. Stuart dirigea sa

course vers le nord; et, quittant le cours principal de la rivière Miller, eu suivit un large affluent qui veuait des montagnes. Après huit lieues d'une marche fatigante il s'arrêta pour camper.

La nuit approchait et les chevaux furent entravés auprès du camp. De plus, on monta soigneusement la garde jusqu'au lendemain matin, et tout le monde se coucha avec sa carabine sous son bras.

Au lever du soleil on recommença à marcher, en se dirigeant toujours vers le nord. Il fallut bientôt gravir les montagnes. De temps en temps on apercevait au loin le pays environnant. On ne découvrait pas le moindre signe d’un Corneille ; mais cela ne suffisait pas pour rassurer nos voyageurs, Car ils savaient avec quelle persévérance ces Sauvages épient une troupe qu'ils ont envie de voler, et avec quelle habileté ils lui cachent leurs mouvements en se tenant dans des ravins et dans des défilés. Apres avoir fatigué dans les montagnes durant sept lieues, on campa sur le bord d’une rivière qui coulait au nord.

Dans la soirée, le cri d'alarme : « Les Indiens! » se fit entendre, et tout le monde fut à l'instant sur pied. Il se trouva que c’étaient trois misérables Serpents, qui s’enfuirent avec des signes de grande consternation aussitôt qu'ils furent informés qu’une bande de Corneilles rôdaient dans les environs.

ri

afeues per.

avés usetout ras.

her, llut mps nne lle ; )yaance nvie hent Vins s les ir le

stant ables ande rmés s eu-

Une couple de journées pénibles et de nuits vi. gilantes amenérent nos aventuriers auprès d’une

rivière forte et rapide, qui courait en plein au

nord , et qu'ils regardèrent comme un des affluents supérieurs de la rivière des Serpents. Cétait probablement la même qui à été nommée depuis la rivière du Sel (Salt river ). Ils se déterminérent à en suivre le cours, afin de s'éloigner davantage du voisinage dangereux des Corneilles. Ils devaient ainsi retrouver la route prise par M. Hunt, l’automne précédent, et la suivre à travers les Montagnes. L'espérance de découvrir un meilleur chemin sous la conduite de M. Miller leur avait coûté un long détour vers le sud. En regagnant la piste de M. Hunt, ils avaient au moins l'avantage d’être sûrs de leur route. Ils suivirent donc le cours de la rivière du Sel, et, au bout de trois jours, arrivèrent dans un endroit où elle se mêle avec une autre rivière plus large. Les deux cours d’eau réunis, prenant un caractère plus impétueux, bouillonnent à travers des rocs et des précipices. C’est alors la rivière Enagée, célèbre dans l'expédition de M. Hunt; uos voyageurs campèrent sur ses bords le 18 septembre.

Six jours s'étaient écoulés depuis leur entrevue avec les Corneilles, et durant ce temps ils avaient fait près de cinquante lieues au nord-ouest, sans

apercevoir aucun signe de ces maraudeurs. Îls se croyaient douc hors de tout danger de leur part, et commencçaient à se relâcher de leur vigilance. Ils s’arrétaient quelquefois, une partie du jour, dans les endroits où il y avait de bons pâturages ; car les pauvres chevaux avaient besoin de repos après avoir fait des marches forcées sur des hauteurs rocailleuses, obstruées par des troncs d'arbres renversés, et dans des vallées rendues marécageuses par les travaux des castors. Ces industrieux animaux abondaient auprès des ruisseaux et des petites rivières des montagnes, où ils trouvalent des saules pour leur subsistance. Ils avaient si complétement barré beaucoup de ces cours d’etu, que les terrains bas environnants en étaient inondés, et formaient ainsi de vastes marécages par lesquels la route des voyageurs était souvent embarrassée.

Le 19 septembre nos aventuriers se levèrent de bonne heure. Quelques-uns commencçaient à préparer le déjeuner, d’autres arrangeaient les paquets pour la marche. On avait mis aux chevaux des entraves, mais on les avait laissés paitre à leur aise dans les pâturages adjacents. M. Stuart était sur le bord de la rivière, à une petite distance du camp, lorsqu'il entendit le cri d'alarme : « Les Indiens! les Indiens ! aux armes! aux armes ! » Il se retourna et vit un Corneille passer:

\réus aux "ouent urs

ent ges et

t de prépaaux re À aart

\STORIA. 1Y1 au graud galop près du camp. Le Sauvage arrèta . son cheval sur le sommet d’un mamelon voisin, et agita un drapeau rouge qu’il portait. En même temps, un hurlement eflroyable s'éleva de l’autre côté du camp, au dela de l'endroit où paissaient les chevaux, et M. Stuart vit paraître une petite troupe de Sauvages qui galopaient en poussant des clameurs épouvantables. Les chevaux, saisis d'une panique, se précipitèrent à travers le camp dans la direction du porte-drapeau, dont l'étendard éclatant les attirait. Aussitôt il serra les ta-

lons et décampa, suivi par tous les chevaux, dont

l’etfroi était augmenté par le tapage que les Sauvages faisaient derrière eux.

A la première alarme M. Stuart et ses camaades avaient saisi leurs carabines, et avaient essayé d'arrêter les Indiens qui poursuivaient les chevaux ; mais leur attention fut aussitôt distraite par ces hurlements poussés dans une direction différente. Ils eurent peur alors qu'une troupe de réserve n’enlevât leur bagage, et coururent pour le défendre. Les Sauvages passèrent auprès d'eux, au galop, avec des cris de triomphe et de dérision. Le dernier de la bande était le Chef arrogant, le farceur gisantesque, à qui le pistolet de M. Stuart avait fait si grand’peur. Il n’était pas jeté dans le moule sévère et fashionable de l’héroïsme indien, mais au contraire, il était mal-

102 \STORIA heureusement enclin à une vulgaire jovialité. En passant auprès de M. Stuart et de ses compagnons il arrêta son cheval, se dressa sur sa selle, et frappant ses deux mains sur la partie la plus insultante de son corps, proféra quelques mots railleurs que nos voyageurs ne purent comprendre, heureusement pour leur délicatesse. A l'instant Ben Jones le coucha en joue, et il était prèt à mettre une balle dans le but étalé d’une manière si provocante. « Arrêtez ! arrêtez ! » s'écria M. Stuart, « vous causeriez notre mort à tous. »

Il était dur de retenir l’honnête Ben, quand le but était si séduisant , et l’insulte si palpable. « Oh! M. Stuart, s’écria-t-il, laissez-moi saler cet infernal coquin, et vous pouvez garder toute la

paie qui m'est due! »

« Par le ciel! si vous tirez, je vous brûlerai la

cervelle, » cria M. Stuart.

Pendant ce dialogue l'Indien se trouvait hors de portée. Il rejoignit ses hommes, et toute la bande enragée décampa avec les chevaux capturés, le drapeau rouge flottant sur leurs têtes, et les rochers retentissant de leurs hurlements et de leurs bruyants éclats de rire.

Les voyageurs démontés les contemplaient avec un sombre désespoir. M. Stuart, cependant, ne pouvait s'empêcher d'admirer la manière intelligente dont cet exploit avait été conduit. Il déclara

Eu ons apsulailre, ant it à 1ère cria 1S. )) and ble. "cet le la

avec

, ne elh-

lara

\STORIA, 109 que élit Paction la plus audacieuse dontileût entendu parler parmi les Indiens, car les Corneilles n'étaient pas en tout plus de vingt. C'est ainsi qu'une petite bande de maraudeurs enlèveut souvent les montures d'un gros parti de guerriers ; car quand une fois une troupe de chevaux est saisie d’une panique , ils deviennent frénétiques, et rien ne peut plus les arrêter.

Personne ne fut plus contrarié que Ben Jones de cette fâcheuse aventure. I déclara qu'il aurait réellement donné tous ses arrérages de paie, montant à plus de deux années, pour n'être pas privé d'un si beau conp. Cependant M. Stuart lui représenta quelles auraient pu être les conséquences de cet acte imprudent. Vie pour vie est la maxime indienne. Toutes les tribus auraient fait cause commune pour venger la mort d'un de leurs guerriers. Les Blancs n'étaient que sept hommes démontés, ayant à traverser une vaste région montagneuse, infestée par les Corneilles, qui pouvaient être tous appelés par des signaux de feu. La conduite même de là bande de maraudeurs en question montrait la persévérance des Sauvages quand une fois ils ont adopté un projet. Durant toute la semaine, ceux-ci avaient épié silencieusement et secrètement la troupe de M. Stuart. Ils l'avaient suivie pendant cinquante licues, se tenant hors de vue durant le jour, rô-

Là

NY ) { Ft m4 . Fe k 'k Et k

] 94 ASTORIÏIA:.

dant autour du camp pendant la nuit, guetltant tous les mouvements des Blancs, et attendant l'instant favorable pour les surprendre. Le pistolet présenté par M. Stuart à la tête du Chef géant, dans, la première entrevue, l’effroi causé parmi ses guerriers par le mouvement des carabines, avaient probablement piqué leur amourpropre, et ajouté un stimulant à leur penchant naturel au vol des chevaux. Dans cette disposition d’esprit, ils auraient sans doute suivi la brigade pendant toute sa route à travers les Montagnes Rocheuses, plutôt que de renoncer à leur projet.

Page 1