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CHAPITRE XLV

Les Voyageurs démontés. — Préparatifs d’un voyage pédestre. — Les espions. — Brülure des bagages. -— Marche à pied. -— Les radeaux. — L’élan blessé. — Les pistes indiennes. —- Conduite obstinée de Mac Lellan. — Panorama — Cratères lointains. — Maladie de Crooks.

IL ya, dans ce monde changeant, peu de revers de fortune plus décourageants que celui qu'éprouve un voyageur soudainement démonté au

milieu de la solitude. Pendant quelque temps nos

malheureux aventuriers contemplérent leur situation avec un entier abattement. Ils avaient à faire une longue route à travers d’âpres montagnes, parmi des plaines immenses, et ils étaient réduits à se trainer péniblement à pied, obligés de porter sur leurs épaules toutes les choses nécessaires pour leur défense et pour leur subsistance. Leur découragement cependant ne fut que passager. Avec la promptitude d’expédients que l’on acquiert dans le désert, ils s’organisèrent bientôt selon leur nouvelle condition.

Leur première attention fut de choisir dans leur bagage les objets qui leur étaient imdispensables, de les arranger en paquets d'un poids con-

venable, ct de déposer le reste dans des caches. Tout un jour fut employé à ces occupations. Le soir ils firent un maigre repas du reste de leurs provisions, et se couchèrent tristement. Le lendemain matin ils se levérent tous de bonne heure, et préparèrent leurs havre-sacs pour la marche, tandis que Ben Jones allait visiter une vieille trappe à castor qu'il avait placée sur le bord de la rivière, à une petite distance du camp. Il eut la satisfaction d'y trouver un castor d’une taille moyenne, mais suflisint pour le déjeuner de ses camarades affamés. Comme il revenait avec sa prise, il remarqua deux têtes qui s’avançaient sur le bord d'un rocher perpendiculaire haut de plusieurs centaines de pieds. Il supposa que c'était une couple de loups. Tout en continuant son chemin, 1l levait de temps en temps les yeux : les têtes restaient tonjours au même eudroit, regardant en bas avec une attention soutenue. 1l pensa alors que ce pouvaient être des éclaireurs indiens, et s’ils n'avaient pas été hors de portée de sa carabine, ils les aurait, sans aucun doute, régalés de quelques balles.

En arrivant au camp il dirigea les regards de ses camarades vers ces observateurs aériens. On crut d'abord, comme lui, que c’étaient des loups; mais leur immobile vigilance convainquit bientôt tout le monde que c’étaient des Indiens, On en

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ASTORIA. 197 conclut qu'ils observaient les mouvements des Blancs pour découvrir l'endroit où ils cacheraient les objets qu'ils seraient obligés de laisser derrière eux. Il n’y avait point d'apparence que les caches pussent échapper aux yeux de lynx de ces habiles furcteurs, et il était insupportable de penser qu’ils allaient encore gagner du butin. Afin donc de les désappointer, nos voyageurs retirèrent des caches ce qu’ils y avaient déposé, rassemblérent tout ce qu'ils ne pouvaient pas emporter, firent un feu de joie des objets combustibles, et jetèrent les autres dans la rivière. 1ls éprouvaient une sorte de satisfaction à déjouer ainsi les Corncilles, par la destruction de leurs propres biens. S’étant donné ce triste plaisir, ils mirent leurs paquets sur leurs épaules, vers dix heures du matin, et commencerent leur voyage pédestre.

Us prirent leur route le long de la rivière En- “agée, qui s'ouvre un passage à travers les défilés des montagnes, jusque dans la plaine, au-dessous du Fort Henry : là elle débouche dans la rivière des Serpents. M. Stuart espérait rencontrer, dans la plaine, quelque campement de Serpents, et se

procurer une couple de chevaux pour transporter

les bagages. Dans ce cas il se proposait de reprendre sa course vers l’est, et d'essayer d'atteindre la vivière Cheyenne avant l'hiver. S'il ne pouvait pas obtenir de chevaux, il devait probablement

ètre forcé d'hiverner sur le côté occidental des Montagnes, vers les eaux supérieures de la rivière Espagnole, autrement nommée Rio Colorado.

Malgré tout le soin qu'ils avaient eu de ne rien prendre qui ne fût absolument nécessaire, les pauvres piétons étaient pesamment chargés, et leurs fardeaux ajoutaient aux fatigues d’une route difficile.

Ils souflrirent aussi beaucoup de la faim. Ils prenaient bien quelques truites, mais elles étaient trop petites pour leur donner beaucoup de nourriture. Leur principale ressource était donc une vieille trappe à castor qu'ils avaient gardée providentiellement. Chaque fois qu'ils étaient assez heureux pour attrapper un de ces utiles animaux, ilsle dépecaient etle distribuaient immédiatement, afin que chaque homme en püt porter sa part.

Après deux journées fatigantes, durant lesquelles ils ne firent que six lieues, ils s’arrêtèrent, le 21, pour construire deux radeaux , afin de passer sur la rive opposée. Ils s'embarquérent le lendemain matin, quatre sur un radeau, trois sur l’autre. Mais s'apercevant que leurs embarcations étaient assez solides pour résister à la violence du courant, ils changèrent de pensée, et, au lieu de traverser la rivière, s’aventurèrent à la descendre. Elle était en général fort rapide, et avait de

cent à deux cents mètres de largeur. Elle ser-

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sel-

pentait dans toutes les directions, à travers des montagnes de roche noire et dure, couvertes de pins et de cèdres. Les montagnes, à l’est de la rivière, étaient d'immenses contre-forts de la chaine Rocheuse; celles de l’ouest n'étaient guères que des collines stériles, à peine couvertes d’une herbe rabougrie.

La rivière Enragée, quoique méritant ce nom à cause de la violence de son courant, était libre de rapides et de cascades, et coulait dans un seul chenal , entre des berges de gravier, souvent garnies de cotonniers et de saules nains. Ces arbres nourrissaient une immense quantité de castors, de sorte qu’on ne trouvait point de difficulté à se procurer de la nourriture. D'ailleurs Ben Jones tua un daim et un ours (ursus hircus). Nos voyageurs en chargèrent leurs radeaux, et leur gardemanger se trouva bien approvisionné. Ils auraient pu de temps en temps tirer des castors qui naseaient dans la rivière non loin de leurs embarcations, mais n'ayant pas besoin de nourriture, à cette époque, ils les épargnérent humainement. Durant trois jours ils suivirent ainsi le courant de la rivière, campant la nuit sur le rivage, après y avoir tiré les radeaux. Vers le soir du troisième jour, ils arrivèrent à une petite ile où ils aperçurent une troupe d'élans. Beu Jones débarqua immédiatement et fut assez heureux pour en blesser

un. L'animal se précipita dans l'eau, mais n'ayant pas la force de vaincre le courant, il dériva pendant plus d’un mille. On l’atteignit alors et on le tira sur le rivage. Un orage se formant, nos aventuriers campeérent sur le bord de la rivière. Is y restérent tout le jour suivant, s'abritant le mieux qu'ils pouvaient contre la pluie, la gréle et la neige, cruels avant-goùts de l’hiver qui s’approchait. Durant cette pause forcée, ils s’occupèrent à saler une partie de l'élan pour leurs provisions futures. En dépecant la carcasse, ils recounurent que l'animal avait été blessé par des chasseurs, environ une semaine auparavant. Un fer de flèche et une balle de mousquet étaient restés dans ses blessures. Au sein du désert les circonstances les plus triviales deviennent la matière des plus sérieuses spéculations. Les Indiens serpents n’ont pas de fusils : l'élan ne pouvait donc pas avoir été blessé par eux. On se trouvait sur la frontière du pays iufesté par les Pieds-noirs, qui portent des armes à feu. On en conclut que l'élan avait été chassé par quelques membres de cette tribu hostile et vagabonde, qui, par conséquent , devait se trouver dans le voisinage. Cette idée mit fin à la joie passagère que nos aventuriers avaient éprouvée, dans le repos et l’abondance comparative de la rivière.

Us continuèrent à naviguer sur leurs radeaux

aux

pendant trois jours encore, durant lesquels le temps fut extrêmement froid. Is avaient alors descendu sur la rivière environ trente lieues, S'apercevant que les montagnes, à leur droite, étaient réduites à la taille de collines médiocres , ils débarquèrent, et se préparèrent à poursuivre leur voyage à pied. Ils passèrent une journée à faire des mocassins, et à diviser leur viande salée en paquets de vingt livres, pour chaque homme; puis tournant le dos à la rivière, le 20 septembre, ils se dirigèrent vers le nord-ouest, en suivant fa base méridionale de la montagne sur laquelle le Fort Henry est situé.

Leur marche était lente et pénible, tantôt à travers un terrain d'alluvion couvert de cotonniers, d’aubépines et de saules, tantôt par-dessus des collines raboteuses. Trois antilopes vinrent à portée, mais les chasseurs n'ostrent pas les tirer de peur d’être découverts aux Pieds-noirs par le bruit de leurs carabines. Dans le courant de la journée on arriva sur une large piste de chevaux, qui paraissait être faite depuis trois semaines. Le soir, on campa au bord d’un ruisseau, et à l'endroit même où avait campé la bande qui avait laissé ces traces.

Le lendemain matin, nos voyageurs observerent encore la piste indienne ; mais au bout de quelque temps ils arrivèrent à un endroit où

elle rayonnait dans toutes les directions , et se perdait entièrement. Cela indiquait que la bande s'était dispersée en divers groupes de chasseurs qui, suivant toutes les probabilités, étaient encore dans le voisinage. IL était donc nécessaire de procéder avec la plus grande prudence. Tout en marchant, nos voyageurs observaient, d’un œil vigilant, chaque hauteur où une vedette pouvait être postée, et cherchaient dans le paysage solitaire s'ils ne voyaient point s'élever quelque colonne de fumée; cependant rien de la sorte ne se montrait; tout était au loin silencieux , inanimé.

Vers le soir on arriva dans un endroit où il y avait plusieurs sources chaudes, fortement imprégnées de fer et de soufre. Il en sortait un nuage de vapeur qui infectait l'atmosphère environnante , et qui pouvait être aperçu à la distance d’une demi-lieue. :

Nos voyageurs campèrent près de ces sources, dans une profonde ravine qui pouvait en quelque façon les cacher. A leur grand embarras, M. Crooks, qui était indisposé depuis deux jours, eut une violente fièvre pendant la nuit.

Peu de temps après le lever du soleil, ils recommencèrent leur marche. En sortant de la ravine, ils se consultèrent sur la route qu'ils

devaient suivre, S'ils continuaient à cotoycr Îles

ASTORIA: 209 montagnes , ils couraient le danger de rencontrer les détachements éparpillés des Pieds-noirs, qui chassaient probablement dans la plaine. Ils trouvérent donc plus sage de traverser directement les hauteurs, puisque la route, quoique rude et difficile, serait plus sûre. Mac Lellan seul rejeta avec indignation ce parti, comme pusillanime. Impatient et mauvaise tête, dans tous les temps, il avait été rendu irascible par les fatigues du voyage, et par l’état de ses pieds, qui étaient échauflés et douloureux. Il ne pouvait endurer l'idée de lutter contre les difficultés de la montagne, et jurait qu'il aimerait mieux faire face à tous les Pieds-noirs du pays. Cependant il ne fut pas écouté, et les voyageurs commencèrent à gravir, luttant, avec l’ardeur et l’émulation de jeunes hommes , à qui serait arrivé le premier au sommet de la hauteur. Mac Lellan, qui avait le double d'âge de quelques-uns de ses compagnons, perdit bientôt haleine et resta en arrière. Dans la distribution des fardeaux, c'était son tour de porter la vieille trappe à castor. Piqué et irrité, il s'arrêta soudainement, jura qu'il ne la porterait pas plus loin, et la jetant par terre, lui fit redescendre une partie de la pente. On lui offrit à la place un paquet de viande séchée, mais il le rejeta également en disant que ceux qui en avaient besoin pouvaient le porter. Quant à lui, avec si

carabine, 11 savait se procurer sa nourriture de chaque jour. Enfin, il déclara qu'il n'irait pas plus loin avec la troupe, et qu’il poursuivrait son chemin en côtoyant la montagne, laissant gravir les rochers à ceux qui avaient peur de faire face aux Indiens. Ce fut en vain que M. Stuart lui représenta l’imprudence de sa conduite et les dangers auxquels il s’exposait. Il rejeta ces conseils comme trop timorés pour lui. Il fut également inutile de lui montrer les périls qu’il appelait sur ses compagnons; car dans ces plaines nues il pouvait être découvert à une grande distance, et les Indiens, en le voyant, sauraient qu’il devait y avoir d’autres hommes blancs aux environs. Mac Lellan fit la sourde oreille à toutes ces remontrances, et poursuivit sa marche avec obstination. On serait volontiers porté à regarder comme une insigne folie l’action de cet homme, qui s’en allait ainsi, seul, dans une région sauvage, où la solitude est horrible , mais où chaque rencontre avec les hommes est encore plus formidable. Telle est, cependant, l'espèce d’héroïsme que l’on acquiert dans le désert. D'ailleurs, Mac Lellan était un homme d’un tempérament particulier : sa voionté était absolument immuable ; son esprit ne connaissait aucune crainte ; il était même quelque peu fanfaron , et s’enorgueillissait de faire des

actuons périlleuses. M. Stuart et sa troupe trou-

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vérent le passage de la montagne assez diflicile, à cause de la neige, qui était fort épaisse en beaucoup d’endroits, quoiqu'on ne fût encore qu'au 1°" octobre. Dans l'après-midi, ils franchirent le sommet des hauteurs et virent au-dessous d'eux une plaine d'environ sept lieues de large. Elle était bornée du côté opposé par leurs vieilles connaissances, les Mamelons Pilotes, ces montagues pyramidales qui avaient servi de phare à M. Hunt, dans une partie de sa route de l’année précédente. Une rivitre, large d'environ quarantecinq mètres, serpentait à travers la plaine intermédiaire ; quelquefois elle brillait à découvert, mais le plus souvent elle s'enfoncait dans un berceau sinueux de saules.

Ceux de la troupe qui avaient déjà traversé ces montagnes indiquèrent à M. Stuart le gisement des différents lieux remarquables. Ils lui montrèrent dans quelle direction devait se trouver le poste abandonné, nommé Fort Henry, où la caravane avait laissé ses chevaux et s'était embarquée sur des canots. Ils lui apprirent également que la rivière qui coulait dans la plaine tombait dans la rivière Henry, à moitié chemin entre le Fort et la rivière Enragée. Le caractère de cette région montueuse était tout-à-fait volcanique. Au nordouest, entre le Fort Henry et les sources du Missouri, M. Stuart observa plusieurs pics très éle-

vés et couverts de neige; deux énormes colonnes de fumée en sortaient, provenant apparemment de cratères en état d’éruption.

En redescendant la montagne, nos voyageurs apercurent Mac Lellan, qui traversait la plaine à quelque distance en avant ; soit qu'il les vit ou non, il ne montra aucune disposition à les rejoindre, mais poursuivit sa marche sombre et s0litaire.

Après être descendus dans la plaine, ils continuérent à marcher environ deux lieues, jusqu'au moment où ils atteignirent une petite rivière qui pouvait avoir un pied et demi de profondeur, et qui était garnie de saules épais. Là ils campèrent pour la nuit. Dans ce bivouac la fièvre de M. Crooks s'accrut à un tel point

qu'il lui devint impossible de voyager. Alors quel-

ques-uns des hommes pressérent instamment M. Stuart de continuer sa route sans le malade, lui représentant le danger imminent auquel on serait exposé par un plus long séjour dans une région stérile et inconnue, infestée par les ennemis les plus perfides et les plus acharnés. Ils ajoutaient que la saison s’avançait rapidement ; que le temps, depuis plusieurs jours, devenait extrêmement froid; que les montagnes étaient déjà presque impraticables à cause de la neige, et deviendraient bientôt d'insurmontables barrières ; enfin

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ASTORIA. 207 que leurs provisions étaient épuisces ; qu'on n'apercevait point de gibier, et que d’ailleurs on n'osait pas se servir des carabines, de peur d'attirer les Pieds-noirs.

Ce sombre tableau était trop vrai pour que M. Stuart pût le contredire, et il fit une profonde impression sur son esprit. Mais l’idée d'abandonner un de ses camarades dans une telle situation lui répugnait trop pour qu'il l’'admit un seul instant.

Il représenta à ses hommes que la maladie de M. Crooks ne pouvait être de longue durée, et que , selon toutes les probabilités, il serait capable de voyager dans très peu de jours. Malgré cela, il eut la plus grande peine à les déterminer à attendre l'événement.

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