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CHAPITRE XLVIII

Temps glacial. Halte et délibération. — Cauntonnement pour l'hiver. — Chasse heureuse. -— M. Crooks et l'ours gris. —- — La Wigwam. — Longues cornes et daims à queue noire. — Bœuf ct venaison. — Bons quartiers et bonne chère, —

Une alerte. — Hospitalité forcée, — Pillage du garde-manger. — Repas héroïques des Sauvages. — Abandon des quartiers d'hiver.

Nos voyageurs campérent pendant la nuit sur le bord de l’eau au-dessous de la cataracte. Le temps était froid, et il tombait tantôt de la pluie, Lantôt du grésil. Le matin se leva tristement : le ciel, sombre et couvert, menacait de déchainer de nouveaux orages. Cependant la petite troupe se remit en marche, en dépit des éléments; mais enfin les rigueurs croissantes de lhiver, qui se fort sentir de bonne heure dans ces régions montagneuses et sur ces plaines nues ct élevées, firent faire une halte à nos aventuriers, lorsqu'ils eurent descendu environ dix lieues de plus, le long de la rivière , et les forcérent à délibérer d’une manière sérieuse.

Ils convinrent unanimement qu'ils chercheraient en vain à poursuivre leur voyage à pied,

dans cette saison rigoureuse. Is avaient encore

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plusieurs centaines de lieues à faire avant d’atteindre le cours principal du Missouri. Leur route passait par d'immenses plaines stériles et dépourvues de combustibles. La question était donc de savoir où ils établiraient leurs quartiers d'hiver, et s’il fallait ou non avancer encore le long de là rivière. Ils l'avaient prise d’abord pour une des branches supérieures du Missouri. Ensuite ils s'étaient imaginé que c'était la rivière Quicourt, et en cela ils n'étaient pas plus près de la vérité. Enfin, voyant qu’elle inclinait un peu au nordest, ils étaient alors persuadés, et avec aussi peu de raison, que c'était la Cheyenne. S'il en était ainsi, en continuant à la suivre, ils devaient arriver chez les Indiens qui portent le nom de cette rivière. Parmi eux, ils ne manqueraient pas de rencontrer quelques Sioux. Ceux-ci instruiraient leurs camarades, les Sioux pirates du Missouri, de l’approche d’une troupe de marchands blancs : de sorte qu’au printemps nos voyageurs pouvaient s'attendre, lorsqu'ils descendraient la rivière, à être attaqués et pillés par quelque parti embusqué sur ses bords.

Même s'ils se trouvaient sur la rivière Quicourt, il n'était pas prudent d'hiverner beaucoup plus loin; car quoiqu'ils pussent être alors hors de la portée des Sioux, ils se seraient trouvés-dans le voisinage des Poncas, tribu presque aussi dan-

ASTORIA, 339 gcreuse. I fut donc décidé, puisqu'il fallait hiverner quelque part de ce côté du Missouri, qu’on ue descendrait pas plus bas, mais qu’on resterait dans ces régions solitaires, où il n’y avait point de danger d’être molesté.

On prit cette décision d'autant plus promptement et plus unanimement qu'on rencontra bientôt une position excellente pour hiverner. C'était dans une agréable courbe de la rivière, précisément au-dessous de lendroit où elle sort d'une chaîne de montagnes, et commence à incliner vers le nord-est. Là se trouve une pointe de terre basse, couverte de cotonniers et entourée de saules épais, de manière à fournir à la fois un abri, du combustible, et des matériaux de cons-

truction. La rivicre, large d'environ trente-cinq

eut mètres, roule rapidement auprès. Au sud-est se juri , trouvent des montagnes d’une hauteur modérée, ncs : dont les plus rapprochées sont à environ deux tiers aient de lieue; mais toute la chaîne se développe à l’est, re, à au sud et au sud-est, aussi loin quela vue peu s’étenisqué dre. La cime de ces montagnes est couronnée de

sombres forêts de pins de Virginie ( pinus rigida, Qui- Marsu.), où se détachent de petits bouquets de coup lrembles, au clair feuillage. Plus bas se trouvent hors des bois épais de sapins et de cèdres rouges (Ju- ‘dans niperus virginiana, L.), qui croissent , en beaudan- coup d'endroits dans les fentes mêmes des rochers.

D'énormes mamelons saillent du milieu des forêts, et les formes des montagnes sont abruptes. Leurs retraites rocailleuses, leurs rochers escarpés, renferment d'innombrables troupeaux de Longuescornes, tandis que leurs sommets et leurs ravins boisés abondent en ours et en daims à queue noire. Ceux-ci, avec de nombreux troupeaux de bisons, qui paissaient plus bas auprès de la rivière, promettaient à nos aventuriers d’abondantes provisions.

Le 2 novembre, ils établirent donc leurs quartiers d'hiver sur la pente boisée en question, et

leur première pensée fut de se procurer des vi-

vies. Ben Jones ct quatre autres sortirent en conséquence, une seule personne restant à la garde du camp. Leur chasse fut heureuse. En deux jours ils tuèrent trente-deux bisons et rassemblerent leur chair sur le bord d’un petit ruisseau, distant d'environ un tiers de lieue. Une forte gelée ayant bien à propos glacé la rivière, ils transportrent aisément leurs provisions au camp. Le jour suivant, un troupeau de bisons élant venu à travers la pente boisée pour descendre au bord de l'eau, on parvint à en tuer quinze autres.

Cependant on découvrit bientôt que, dans le voisinage, 11 y avait du gibier d’une plus dangereuse palure. Un certain jour, M. Grooks s'était

éloigné du camp d'un tiers de lieue, environ, et

as le nge- Gta

, el

était monté sur une petite colline, qui dominait la rivière. Il n'avait pas sa carabine, circonstance rare dans ces régions sauvages, où l’on a l’habitude de ne point sortir sans armes, car on peut rencontrer à chaque pas une bête farouche, ou un Indien, plus farouche encore. La colline sur laquelle se trouvait M. Crooks dominait l'endroit où s’était passé le massacre des bisons. Tout en regardant le paysage, il apercut , en bas, quelque chose qui se dirigeait directement vers lui. À son grand effroi il découvrit que c’était une ourse grise avec ses deux petits. Il n°; avait pas aux environs d'arbre sur lequel il pût grimper. S’enfuir, c'était seulement provoquer une poursuite, et il aurait bientôt été atteint. Il se jeta donc sur la terre, et y resta sans bouger, examinant avec une cruelle anxiété les mouvements de l’animal. Celuici, qui s’était probablement gorgé de chair de bison, continua à s’avancer jusqu’au pied de la colline; mais, arrivé là, il se détourna et s’enfoncça dans le bois. M. Crooks, enchanté d’être hors d'affaire, se hâta de retourner au camp, bien déterminé à ne plus en sortir sans sa carabine. Quelques jours après cette aventure un ours gris fut tué dans le voisinage par M. Miller.

Le massacre d’un si grand nombre de bisons ayant pourvu nos gens de bœuf pour lhiver, dansle cas où ils ne rencontreraient pas de venai-

son, ils se mirent alors vigoureusement à l'ouvrage, alin d'élever une wigwam comfortable.

En peu de temps le promontoire boisé retentit du son inusité de la hache. Quelques-uns des arbres les plus élevés furent abattus, et dès la seconde soirée la cabane fut complétement bâtie. Elle avait huit pieds de large sur dix-sept de long. Les murs avaient six pieds de haut, et le tout était couvert de peaux de bisons. Le foyer se trouvait av centre, et la fumée s’échappait par une ouverture faite dans le toit.

Les chasseurs furent ensuite envoyés dehors, afin de se procurer des peaux de daim pour faire des vêtements, des mocassins et diverses choses à leur usage. Ils firent reteutir l'écho des montagnes du bruit de leurs carabines, et en deux jours de chasse tuèrent vingt-huit Longues-cornes ou daims à queues noires.

Nos aventuriers se délectaient alors dans l’abondance. Après tout ce qu'ils avaient souffert de faim, de froid, de fatigues, de veilles ; après tous les périls auxquels les avait exposés la perfidie des Sauvages , ils se réjouissaient du comfort et de la sécurité de leur cabane isolée, bien garnie de provisions, et cachée, à ce qu’ils croyaient, même à l'œil pénétrant des éclaireurs indiens. Ils se for-

geaient d'avance un hiver de paix et de tranquil-

lité. Is s'imaginaient déjà n avoir plus rien autre

rév lem car:

voi ban con d'u s'ét

ASTORIA. 259 chose à penser qu'à faire rôtir, griller et bouillir le gibier ; qu’à festiner de mouton de montagne, de chair d'ours, de bosses de bison, de moelle ct d’autres délicatesses de chasseurs; qu’à se reposer et à se dorloter autour de leur feu, tout en racontant de longues histoires de chasse et de dangers passés. Cet intervalle de jubilation devait durer, à ce qu'ils pensaient, jusqu’au retour dt printemps, époque à laquelle ils construiraient des canots de peaux de bison, et se laisseraient glisser au courant de la rivière.

Au milieu de ces rêves enchanteurs, ils furent réveillés un matin, au point du jour, par un hurlement sauvage. Lis tressaillirent et saisirent leurs carabines. Le cri fut répété par deux ou trois voix. Regardant avec précaution hors de la cabane, ils virent parmi les arbres, à leur grande consternation , plusieurs Indiens armés et peints d’une manière guerrière, et qui, évidemment, s'étaient mis en route dansquelque dess ‘n hostile.

Miller changea de couleur en les regardant « Nous sommes en danger, dit-il, voilà les co quins d’Arapahays qui m'ont volé l’année deruière. » Ses camarades ne dirent pas un mot, mais ils ceignirent leurs poudrières, leurs poches à balles, et se préparèrent pour le combat. Mac Lellan , qui avait démonté son fusil la veille au soir, le remontait précipitamment. Il proposa

de percer l'argile placée entre les troncs d'arbre, afin de pouvoir faire feu sur l'ennemi.

« Pas encore, répliqua Stuart ; 1l ne faut montrer ni crainte, ni défiance. Nous ferons bien d’avoir d’abord une conférence. Il faut que quelqu'un sorte et les ahorde comme des amis. »

Il s'agissait de savoir qui se chargerait de cette tâche; car elle était pleine de périls, et envoyé pouvait être percé de flèches sur le pas de la porte.

« Le chef d’une troupe, dit Miller, se met toujours en avant. »

« C’est bien, répliqua Stuart, je suis prét. » Il sortit immédiatement ; le reste de la brigade resta en garnison afin d'imposer aux Sauvages.

Stuart s’avanca , tenant sa carabine d’une main, et tendant l’autre à l’Indien qui paraissait être le chef. Celui-ci s’avanca et la prit; ses hommes suivirent son exemple, et tous secouérent la main de M. Stuart en signe d'amitié. Ils expliquèrent alors leur apparition. Ils appartenaient à un parti guerrier de braves Arapahays. Leur village était situé près d’un ruisseau , à plusieurs journées de marche vers l’est. Pendant qu’ils étaient absents, il avait été attaqué et ravagé par une bande de Corneilles , qui avaient emmené plusieurs de leurs femmes et la plupart de leurs chevaux. Ils allaient en tirer vengeance. Pendant seize jours, ils avaient traqué les Corneilles parmi les mon-

tagnes, mais ils n'avaient pas pu les rejoindre. Durant ce temps, ils n'avaient presque pas ren-contré de gibier et étaient à moitié morts de faim. Environ deux jours auparavant, ils avaient entendu le bruit d'armes à feu dans les montagnes, et en cherchant dans la direction du son, ils étaient arrivés à l’eudroit où un daim avait été tué. [ls s'étaient mis immédiatement sur les traces des chasseurs, et, en les suivant, ils avaient trouvé la cabane.

M. Stuart invita alors le Chef et un autre Sauvage, qui paraissait son lieutenant, à entrer dans la hutte, mais ii fit signe aux autres de rester en dehors. Ceux-ci s’arrêtéreut en effet à la porte. Peu à peu ils furent rejoints par d’autres guerriers,

jusqu'a ce qu’enfin toute la troupe, au nombre

de vingt-trois, füt rassemblée autour de la loge. Ils étaient armés d’arcs et de flèches, de tomahawks, de couteaux à scalper, et quelques-uns, de fusils, Tous étaient peints et équipés pour la guerre, et leur apparence était singulièrement farouche. M. Miller reconnut parmi eux plusieurs des brigands qui l'avaient pillé, et prévint ses compagnous de se tenir sur leurs gardes. Chacun de ceux-ci était donc préparé à repousser le premier acte d'hostilité. Cependant les Sauvages se conduisirent paisiblement, et ne montrerent

il. 16

point cette arrogance fanfaroune dont un parti de

guerre s’enfle souvent.

En entrant dans la hutte, le Chef et son lieutenant jetèrent un regard d'envie sur les solives chargées de venaison et de viande de bison.

M. Stuart fit de nécessité vertu, et les invita à prendre ce qui leur conviendrait. Ils ne se firent pas presser. Les solives furent bientôt allégées de leur poids; la venaison et le bœuf furent passés à la troupe qui était devant la porte, et il s’ensuivit une scène de gourmandise dont ne peuvent avoir aucune idée ceux qui n’ont pas été témoins des exploits gastronomiques des Indiens, après un intervalle de jeüne. Cela dura tout le jour. Les convives, il est vrai, s'arrêtaient de temps en temps, mais c'était pour un court intervalle, et ils revenaient ensuite à la charge avec une nouvelle ardeur. Le Chef et le Lieutenant surpassaient tous les autres dans la vigueur et la persévérance de leurs attaques, comme si, à cause le leur rang, ils étaient obligés de se signaler dans tous les genres d’exploits. M. Stuart avait soin de leur fournir toujours des morceaux choisis, Car la politique voulait qu'il les empiffrât et les empéchât de quitter la loge, où ils servaient d’otages pour la bonne conduite de leurs gens. Une fois seulement, dans le courant de la journée,

téns, t le de Invec dant t la use aler vait tet ent ns.

le Chef sortit. M. Stuart et un de ses hommes l’accompagnèrent, armés de leurs carabines, mais sans marquer de défiance. Le Chef revint bientôt el recommenca ses attaques sur les provisions. En un mot, lui et son digne coadjuteur, le Lieutenant, mangèrent jusqu'à ce que l’un et l’autre en fussent devenus stupides.

Vers le soir, les Indiens firent leurs prépara-.

tifs pour la nuit, suivant la coutume des partis guerriers. Ceux qui se trouvaient en dehors de la hutte construisirent deux parapets, entre lesquels ils se retirèrent d'assez bonne heure et s’endormirent, comme une meute gorgée de viande.

Quant au Chef et à son lieutenant, ils passèrent la nuit dans la hutte, et se réveillèrent deux ou trois fois pour manger. Nos voyageurs montérent la garde jusqu’au matin, en se relevant successivement.

Le jour avait à peine paru quand la scène de sloutonnerie recommencça. Elle continua avec une vigueur surprenante jusqu’à dix heures, c’està-dire jusqu'au moment où tous les Indiens se préparèrent à partir. Îls avaient encore, direntils, six jours de route à faire avant de pouvoir re-

joindre les Corneilles, qui devaient être campés

auprès d’une rivière au septentrion. Leur chemin traversait une région stérile où il n’y avait point

1. . . , . | de gibier ; ils auraient d’ailleurs peu de temps

pour chasser; ils demandaient donc une petite provision pour leur voyage. M. Stuart les invita encore à se servir. Ils le firent avec beaucoup de prévoyance, choisissant les meilleurs morceaux, et laissant le garde-manger dans un état de consomption fort alarmant. Ils demandèrent ensuite des munitions, car ils avaient des fusils, mais pas .de poudre ni de balles. Ils promettaient de les payer magnifiquement du produit de leur incursion. « Nous sommes pauvres maintenant, disaient-ils, et nous sommes obligés d'aller à pied, mais nous reviendrons bientôt chargés de butin, montés sur des chevaux, et avec des chevelures pendues à nos brides. Nous donnerons à chacun de vous un cheval, pour que vous ne soyez pas fatigués dans votre voyage. »

« Eh bien! répondit M. Stuart, quand vous amènerez les chevaux vous aurez les munitions, mais pas auparavant. » Les Indiens virent par son ton déterminé que toute requête ultérieure serait inutile. Ils y renoncérent donc avec un rire de bonne humeur, et s’en allèrent extrêmement bien approvisionnés tant en dedans qu'en dehors; avant de partir ils eurent soin de promettre qu'ils reviendraient dans une quinzaine.

À peine étaient-ils hors de la portée de la voix, que nos malheureux aventuriers tinrent un autre

Conseil. La sécuritéde leur cabaneëtaitanéantie, et avec elle tous leurs rêves d’un hiver tranquille et comfortable. Ils se trouvaient entre deux feux, d’un côté les Corneilles, leurs anciens ennemis; de l'autre les Arapahays, maraudeurs non moins dangereux. Quant à la modération de cette troupe guerrière, ils la regardaient comme allectée, afin de les mettre hors de leurs gardes, et de saisir quelque occasion plus favorable de les surprendre. Ils se déterminèrent donc à w’en pas attendre le retour, mais à abandonner au plus vite ce dangereux voisinage. D'après les discours de leurs hôtes, ils s'étaient confirmés, quoique à tort, dans l'opinion qu'ils se trouvaient sur la rivière Quicourt. Ils résolurent donc de la suivre jusqu'à sou confluent avec le Missouri, ou, si la rigueur de la saison les empéchait d’ailer si loin, d'atteindre au moins un endroit de cette rivière où il leur serait possible de construire des canots plus forts et plus durables que ceux de peau de bison.

En conséquence, le 13 décembre, ils dirent adieu, avec beaucoup de regrets, à leur comfortable retraite, où, pendan: cinq semaines, ils avaient joui des douceurs du repos, de l'abondance et d’une sécurité imaginaire. Ils étaient encore accompagnés de leur cheyal vétéran, les

Arapahays n'ayant pas trouvé convenable de l'emmener, soit qu’ils se proposassent de le voler au retour, soit qu'ils ne le jugeassent pas digne d’être volé.

Ma

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