CHAPITRE XLIX
Marches pénibles. — Neige et glace. — Disparition du gibier. — Plaine stérile. — Seconde halte pour l'hiver. — Autre wigwam. — Retour du printemps. — Les canots ne peuvent ilotter, — Marche pédestre. — Vastes prairies. —- Camps déserts. — Squaws Pawnees. — Indien Otto. — Nouvelles de la guerre. — Navigation sur la Platte et sur le Missouri. — Réception au fort Osage. — Arrivée à Saint-Louis.
L'inrervazze de luxe et de repos dont nos aventuriers avaient joui dans leur wigwam leur rendit le renouvellement de leurs travaux intolérable pendant les deux ou trois premiers jours. La terre était couverte d’une neige épaisse dont la surface était gelée, mais pas assez pour les supporter. Leurs pieds devenaient douloureux à force de briser cette croûte, et leurs membres étaient fatigués de marcher sur ce terrain mouvant. Ils étaient si épuisés, si découragés, qu'ils commencaient à penser que pour se traîner ainsi péniblement, avec la probabilité de périr en route, autant aurait valu rester dans Icur cabane, au risque d’être tués par Îles Indiens. Leur misérable cheval n’était pas plus heureux qu’eux. Durant les deux premiers jours, il n'eut pas d'autre fourrage que l'extrémité des branches de saule et
lé NT écorce des cotonmiers.
Cependant, à mesure qu'ils avançrient, ils gnguaient tous de la patience et du courage. Durant quatorze jours ils poussèrent obstinément en avant, et firent environ cent dix lieues. Pendant les premiers jours, la chaine de montagnes près de laquelle leur wigwam était bâtie, continuait à s’allonger parallèlement à la rivière, et à une petite distance, mais à la fin elle s’abaissa en collines. Quelquefois le pays environnant était nu et stérile; quelquefois la rivière était bordée d'un terrain d’alluvion planté de cotonniers et de saules. En certains endroits elle parcourait une distance considérable entre des collines rocailleuses, couvertes de cèdres et de pins de Virginie, peuplées de Longues-cornes et de daims à queue noire. Ailleurs, elle serpentait à travers des prairies bien garnies de bisons ct d’antilopes. En descendant plus bas sur la rivière, on commenca à apercevoir çà et là, parmi les cotonniers et les saules, des frênes et des chênes blancs (quercus alba, L.). À la fin on découvrit quelques chevaux sauvages sur les prairies lointaines.
Le temps était variable ; tantôt il tombait beaucoup de neige; tantôt il arrivait un jour ou deux d’une température sereine et douce ; puis la gelée reprenait si vivement , que la glace de la rivière était assez forte pour porter.
Mais, pendant les trois dernières journées, la
ASTORIA. 2 10 ; face du pays changea. Les bois disparurent peu à il t peu, à tel point qu'on ne trouvait qu'avec difii- Eu. Ù culté assez de combustible pour faire cuire les 4 repas. Le gibier devenait de plus en plus rare, et Lt: "1 e finalement on n’en apercut plus du tout, si ce mi À “est quelques misérables bisons, vieux et ruinés, ha 1 L- qui ne valaient pas la peine d’être tués. La neige , vs | - était épaisse de quatorze pouces , et rendait 1% | ul la marche extrémement pénible, A la fin nos HN +: n voyageurs arrivèrent dans une immense plaine, Lt). F le où l’on n’apercevait ni le moindre vestige d'arbre | "| LE ui un seul quadrupède capable d'égayer un peu le . | 1 l- paysage désolé. Là, enfin, le cœur leur manqua, mue | l- et ils tinrent un autre Conseil. La largeur de la ts | à | rivière, qui était de près d’une demi-lieue ; son vu | cs peu de profondeur, la multiplicité des sables SA NT | Houvants, et diflérents autres signes caractéristi- MT ca ques les avaient enfin tirés d'erreur, et ils étaient + y es arrivés à la conclusion correcte qu’ils se trouvaient - LS sur le bord de la rivière Platte, Que devaient-ils al js) e- faire? Poursuivre leur course jusqu’au Missouri ? Le trajet, dans cette saison, était extrêmement PT u- dangereux ; car on devait s'attendre à ne trouver 1 4 1x ni nourriture, ni combustible. Le pays était tè 4 ée dénué d'arbres ; et quoiqu'il püt y avoir du bois ! A à re flotté sur les bords de la rivière, il était trop pro- Re À fondément enterré sous la neige pour qu'il leur RE la fût possible de le trouver. 1 | M: | NEA Fe Tes. |
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Le temps menacait d'un changement, et un orage de neige, dans ces solitudes sans abri, pouvait leur être aussi fatal qu'un tourbillon de sable dans les déserts de l'Arabie. Après bien des délibérations ils se détermincrent enfin à revenu sur leurs pas, et à refaire les vingt-six lieues qui avaient employé leurs trois dernières journées D'après ce qu'ils avaient remarqué , ils devaien. alors retrouver un endroit où il y avait du gibier en abondance, et une forêt pour leur servir d’abri. Là ils pourraient établir de nouveaux ‘uar- Liers d'hiver, et attendre l'ouseriure de la viuvigation, pour se lancer dans des canots.
En conséquence, le 27 décembre ils retourncrent en arrière, et gagnèrent, le 50, la partie de la rivière en question. Le terrain d'alluvion y pouvait avoir une demi-lieue de largeur, et était couvert d'une épaisse forêt de cotonniers. Des troupeaux de bisons paissaient aux environs, dans la prairie, et plusieurs de ces animaux tombèrent bientôt sous les carabines des chasseurs.
Ils campérent sur le bord de la rivière, dans un bois où :l se trouvait des arbres assez gros pour faire des canots. {ls y élevèrent un hangar pour s’abriter immédiatement , et s’occupèrent aussitôt de construire une hutte. Le premier jour de l'année 1815 arriva comme il n’y avait encore qu'une mæéraille de leur cabane de terminée. Cc-
ils
pendant le jour de jubilation ne se passa pas sans être célébré, même par cette troupe vagabonde et misérable. Tout travail fut suspendu, excepté celui de bouillir et de rôtir. Les morceaux choisis de bison, les langues, les bosses, la moelle des os, furent dévorés en telle quantité, que quiconque n'a pas vécu parmi les chasseurs ou les Indiens, ne saurait l’imaginer. Enfin, pour achever le régal, ils coupèrent une vieille poche à tabac, encore imprégnée de l’odeur magique, et la fumerent en l'honneur de ce fameux jour. C'est ainsi que, pour un temps , au milieu de ces bombances grossières , ils oublièrent leurs fatigues et leurs anxiétés passées, et firent retentirent leur misérable wigwam des sons de leur gaieté.
Le jour suivant ils recommencérent leurs travaux, qui furent complétés le 6 du mois. Ils eurent bientôt tué un grand nombre de bisons, et se retrouvérent encore possesseurs de bonnes provisions pour l'hiver.
Is furent plus heureux dans ce second cantonnement que dans le premier. L'hiver se passa sans nouvelles visites, et le gibier continua à être abondant dans le voisinage. Ils abattirent deux grands arbres et en fabriquérent des canots. Dès le retour du printemps, et après qu'un dégel de plusieurs jours eut fondu les glaces de la rivière,
ils firent leurs préparaufs pour s'embarquer, Le
8 mars 1813, ils se lancèrent dans leurs canots, mais ils s'aperçurent bientôt que la rivière n'avait pas assez de profondeur, même pour des bateaux aussi légers. Elle s'étendait beaucoup en largeur ; mais outre qu’elle était peu creuse, elle était souvent coupée par des barres de sable, et divisée quelquefois en différents bras. Cependant ils firent descendre un de leurs canots l’espace de quelques milles, avec beauçoup de difliculté et eu se mettant quelquelois dans l’eau pour le tirer par-dessus les bancs. À la fin, pourtant, ils furent obligés de abandonner, et de se résoudre à recommencer leur voyage à pied, avec leur vieux et
lidèle cheval, qui avait repris des forces durant
le repos de l'hiver.
Le temps, qui redevint tout à coup plus rigoureux qu'il ne lPavait jamais été, les retint encore plusieurs jours ; mais enfin, le 20 mars, ils se trouvèrent de nouveau en campagne.
En deux jours, ils arrivèrent à la vaste prairie dont l’aspect aride et glacé leur avait fait rebrousser chemin en décembre. Elle était alors revétue de la fraiche verdure du printemps, et abondamment garnie de gibier. Cependant quandils étaient obligés de bivouaquer sur sa surface nue, sans aueuu abri, et auprès d’un misérable feu de fiente de bison, ils trouvaient la brise des nuits horriblement froide et pénétrante, Dans un endroit ils
ASTORIA. 255 virent un troupeau de soixante-cinq chevaux sauvages. Quant aux bisons, is semblaient absolumen. couvrir le pays. Les oies sauvages abondaient, et on passa d'immenses marais peuplés d'une quantité d'oiseaux aquatiques, parmi lesquels on remarquait quelques cygnes et des variétés infinies de canards.
La rivière continuait de serpenter vers l’estnord-est. Elle avait près d’un tiers de lieue de largeur, mais elle était trop peu profonde pour porter même un canot vide. La plaine s’étendait uniformément, bornée par l'horizon seul, excepté du côté du nord. où une ligne de collines ressemblait à un long promontoire qui s’avance au sein de l'Océan. La monotonie de ces prairies devenait infiniment ennuyeuse. Les voyageurs soupiraient après la vue d’une forêt, d’un bosquet, d'un seul arbre, qui brisât cette éternelle uniformité. Ils commencaient à noter tous les objets qui pouvaient leur faire espérer qu'ils approchaient des bornes de cette fatigante solitude. Par exemple, l'apparition d’une certaine espèce d'herbe fut saluée par eux comme une preuve qu’ils n'étaient plus bien loin des fonds du Missouri, et ils se réjouirent en faisant lever plusieurs poules de prairie, espèce ressemblant au coq de bruyère, et qui ne se trouve jamais loin dans l'intérieur. En recueillant du
bois flotté pour leur feu, ils en trouvèrent quelques morceaux qui portaient des traces de hache, et qui leur firent faire beaucoup de conjectures sur l’époque où les arbres avaient été abattus, et sur les personnes qui avaient pu les abattre. C'est ainsi qu'ils avançaient, pareils à des marins qui aperçoivent dans chaque herbe flottant sur la mer, dans chaque oiseau voyageur, des gages de la proximité de la terre long-temps désirée.
Vers la fin du mois, Île temps devint plus doux, etnos aventuriers, pesamment chargés, trouvaient la chaleur de midi bien insupportable. Le 30 ils arrivèrent auprès de trois camps déserts de Pawnees où d'Ottoes. Il y avait alentour, dans toutes les directions, des crânes de bisons et des bâtisses, sur lesquelles les peaux avaient été étendues et nettoyées. Ces camps paraissaient avoir été occupés l’automne précédent.
Pendant plusieurs jours on continua à avancer, en observant chaque signe qui pouvait donner une idée dun lieu où l'on était, et de la proximité des rives du Missouri.
Quoiqu'il y eût de nombreuses traces de chasseurs et de campements, aucune n’était d’une
, Le . ’ date récente. Le pays semblait désert. Les seuls
êtres humains qu’on rencontra furent trois squaws pawncees, qu'on trouva dans une hutte, au milieu d’un camp désert. Leur peuple était
ASTORI A, 255 allé vers le midi à la poursuite des bisons, et avait laissé ces pauvres femmes en arrière, parce qu'elles étaient trop infirmes ou trop vieilles pour voyager.
Les Pawnees, et probablement les autres tribus errantes, ont l’habitude d'agir ainsi quand ils partent pour une expédition lointaine qui n’admet pas de délais. Ceux des leurs qui sont âgés ou infirmes, sont alors abandonnés avec une provision de vivres suflisante pour le temps présumé de l'entreprise. Ces vivres épuisés, ils périssent de faim, à moins que leurs souflrances ne soient abrégées par les maraudeurs ennemis qui viennent à visiter le camp désert.
Les pauvres squaws en question s’attendaient probablement à être traitées de la sorte par les Blancs. Ce fut en vain qu'ils les abordèrent de la manière la plus amicale et qu’ils leur donnèrent de la chair de bison séchée. Ils ne purent venir à bout de calmer leurs alarmes, ni d’en tirer le moindre renséignement.
Le premier point de repère qui leur fit con-
jecturer leur position avec quelque confiance,
fut une ile d'environ viugt-trois lieues de longueur. Ils présumèrent que c'était Grande Isle, et dans ce cas ils se trouvaient à qua ante-sept lieues du Missouri. Ils continucrent donc leur
marche avec un nouveau courage. An bout de
trois jours ils rencontrèrent un Indien otto qui confirma leurs conjectures. Il leur apprit en même temps des nouvelles d’une nature désagréable. Suivant lui, la guerre était déclarée entre les États-Unis et l'Angleterre. Elle existait effectivement depuis une année entière, espace de temps durant lequel ils avaient été hors de portée de toutes nouvelles du monde civilisé.
L'Otto conduisit nos voyageurs à son village, situé à peu de distance des bords de la PJatte. Là ils furent enchantés de trouver deux marchands blancs, MM. Dornin et Roi, récemment arrivés de Saint-Louis. Ils avaient à leur faire un millier de questions sur tout ce qui s'était passé,
ant aux Etats-Unis qu'a l'étranger, dans le cours
de l’année pendant laquelle ils avaient été ensevelis dans la solitude.
En cet endroit enfin ils se préparèrent à abandonner leur fatigant voyage de piéton et à s’embarquer sur la rivière. Ils firent un marché avec M. Dornin, qui s'eugagea à leur fournir un canot et des provisions pour le voyage, en échange de leur vénérable et fidèle compagnon, le vieux cheval serpent.
Les Indiens employés par ce marchand construisirent, en une couple de jours un canot, long de près de vingt pieds, large de quatre, et profond de «lix-sept pouces. La carcasse était en
ASTORIA. 257 perches et en baguettes de saules, sur lesquelles étaient étendues cinq peaux d’élans et de bisons cousues ensemble avec des nerfs. Les coutures étaient goudronnées avec une boue onctueuse.
Nos voyageurs s’embarquèrent dans ce canot le 16 avril, et se laissèrent entrainer par le courant pendant trois lieues. Le vent devenant alors trop fort, ils camperent et firent des rames, qu’ils n'avaient pas pu se procurer au villige indien.
S'étant de nouveau remis à flot, ils descendirent gaiement la rivière. Après avoir fait douze lieues , ils arriverent dans les eaux troubles du Missouri. Là ils furent rapidement emportés par le courant; mais lorsque leur fragile barque eut flotté pendant une centaine de lieues, elie commença à se ressentir des effets du voyage. Heureusement pour nos aventuriers, ils arrivèrent aux quartiers d'hiver abandonnés de quelques chasseurs, et y trouvèrent deux vieux canots de bois. Prenant possession du plus grand , ils se remirent encore une fois au courant, et, après avoir fait dix-huit lieues, parvinrent sains et saufs au fort Osage.
Le lieutenant Brownson y commandait encore.
C'était lui qui avait reçu avec tant d’hospitalité l'expédition de M. Hunt lorsqu'elle remontait la
rivière, deux années auparavant. Il traita de la
manière la plus cordiale ses anciens hôtes, et s’ef-
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força de leur procurer autant de comforts et de plaisir qu’il le put, durant leur séjour à terre. La plus grande jouissance pour eux, en se retrouvant ainsi dans la demeure d’un homme civilisé, fut de manger du pain, dont ils n'avaient pas goûté depuis près d’un an.
Ils ne restèrent pas long-temps au fort Osage. Ils emportèrent , en se rembarquant, d’amples
provisions que le lieutenant Brownson voulut
bien leur donner, et terminérent le reste de leur voyage sans mésaventure. Le 30 avril 1813, ils
A . \ . . \ arrivèrent sains et saufs à Saint-Louis, après avoir mis dix-huit mois pour faire leur dangereux voyage. Leur retour causa une véritable
sensation dans la ville, car ils apportaient les
premières nouvelles de la caravane de M. Hunt, et de l'établissement fondé sur les rives de l'Océan Pacifique.
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