‹ Voyages dans les contrées désertes de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 4 sur 83 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Disette. — Mendiants serpents. — Embarquement sur la rivière Henry. — Joie des Voyageurs. — Arrivée à la rivière des Serpents.— Rapides et brisants. — Commencement d’infortunes. — Campements serpents. — Pourparlers avec un Sauvage. — Second désastre. — Perte d’un batelier. — La Chaudière.

TanDis qu’on construisait des canots, les chasseurs parcouraient assez inutilement les environs. On trouvait dans toutes les directions des pistes de bison , mais aucune de fraiche date. Les élans, peu nombreux, étaient si sauvages qu’on n’en put tuer que deux : quant aux antilopes qu’on apercut, elles étaient si légères et si farouches qu’il fut impossible d’en approcher. À la vérité on prenait chaque nuit quelques castors ainsi que des truites saumonées d’une petite taille; mais malgré cela la caravane était obligée de subsister principalement de chair de bison séchée.

Le 14 octobre on vit venir au camp un pauvre Serpent à moitié nu, de cette caste misérable dont les membres sont appelés Gratteurs. Il sortait de quelque cachette parmi les rochers, et paraissait épuisé de besoin. Ayant reçu de quoi apaiser sa faim, il disparut. Au bout d’un jour ou deux il

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revint, amenant avec lui un jeune garçon encore plus nu et plus misérable que lui-même.

On leur donna quelque nourriture, mais ils continuèrent à rôder autour du camp comme des chiens affamés, cherchant quelque chose à dévorer. On avait jeté de côté les pieds et les entrailles de quelques castors ; ils les trouvèrent cet les emportèrent dans leur antre au milieu des rochers.

Le 18, quinze canots furent terminés. Le jour suivant, nos voyageurs s’embarquèrent avec leurs effets, laissant leurs chevaux sur la rive, et se confiant, pour les recouvrer, à l'honnêteté des deux Serpents, et surtout à la fortune.

Le courant emporta rapidement les canots.

L'esprit léger des Voyageurs canadiens, qui avait quelquefois langui sur terre, reprit toute son élasticité lorsqu'ils se retrouvèrent sur l’eau. Ils maniaient la rame avec leur dextérité habituelle, et pour la première fois ils firent retentir l’écho des montagnes de leurs chansons favorites. Dans le cours de la journée l’escadrille arriva au confluent de la rivière Henri et de la rivière Enragée. Ainsi réunies, leurs eaux s’enflent au point de devenir navigables pour des bateaux de toutes les grandeurs, et prennent le nom de rivière des Serpents. Les rives étaient ça et la bordées de saules et de petits cotonniers. Le temps était frais;

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il neigea toute la journée; de grandes bandes d’oies et de canards, se jouant sur les eaux ou cinglant dans les airs, annonçaient que l’hiver était proche. Cependant nos voyageurs, en glissant sur la rivière qui devait être pour eux si désastreuse, étaient remplis d'espérance, et se flattaient d’atteindre bientôt la Colombia. Après avoir fait dix lieues dans une direction méridionale, ils campèrent pour |: nuit dans un endroit qui exigeait quelque vigilance, car on voyait parmi les buissons des traces récentes d’ours gris.

Le jour suivant, on trouva que la rivière augmentait en largeur et en beauté. Elle coulait parallèlement et à droite d’une chaîne de montagnes, qui étaient quelquefois gracieusement réfléchies par ses eaux, d’un vert clair. On voyait encore à distance les trois sommets neigeux des Mamelons-Pilotes. Après avoir coulé rapidement, mais paisiblement pendant sept lieues, le courant commença à écumer, à mugir, et à prendre le caractère désordonné commun à toutes les rivières à l’ouest des Montagnes Rocheuses. En effet, les eaux qui descendent de ces montagnes vers l'Océan Pacifique, se comportent bien autrement que celles qui traversent les grandes prairies situées sur leurs pentes orientales. Ces dernières rivières, quoique rapides quelquefois, sont géné-

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ralement libres d’obstruction, et la navigation en est facile. Mais à l’ouest des montagnes, les eaux coulent plus impétueusement, et forment continuellement des cascades et des rapides. Ceux-ci abondaient dans la partie de la rivière que parcouraient alors nos voyageurs. Deux des canots coulèrent parmi les brisants. Les hommes qui les montaient furent sauvés, mais une grande partie du chargement fut perdue ou endommagée. L’un des canots, entrainé par le courant, se brisa parmi les rochers.

Le 21 octobre, on arriva à un dangereux détroit où la rivière était comprimée, pendant un bon demi-quart de lieue, entre des rochers escarpés qui la réduisaient à vingt mètres de largeur, et augmentaient en proportion sa violence. Là, du haut des berges perpendiculaires, il fallut conduire avec précaution les canots, au moyen d'un cordeau. Cela consuma une grande partie de la journée. Après s’être rembarqué, on rencontra bientôt d’autres rapides où il fallut décharger les canots et les porter sur la rive pendant quelque distance. C’est dans ces endroits, appelés portages, que le Voyageur canadien déploie toutes ses qualités : portant de pesants fardeaux ; travaillant dans l’eau comme sur la terre, parmi les rocs et les précipices, à travers la fougére et les ronces, non seulement il ne fait

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