CHAPITRE XXXIII
Sombre délibération. — Explorateurs. — Rapports décourageants. — Épreuve désastreuse. — Détachements en quète de secours. — Caches. — Retour d’un des détachements. —
Nouveaux désappointements. — Le Trou du Diable.
M. Hunt et ses compagnons campérent au bord de la Chaudière, et tinrent un sombre conseil sur leur conduite future. Le récent naufrage avait découragé même les Voyageurs. La mort du pauvre Clappine, l’un de leurs camarades les plus adroits et les plus populaires , avait rempli leur cœur de chagrin; car, malgré toute leur légèreté, ils ont beaucoup d'affection les uns pour les autres.
On estimait à cent trente:trois lieues la distance entière que l’on avait franchie par eau depuis le Fort Henry; mais on craignait alors d’être forcé par des obstacles insurmontables, à abandonner les canots. On décida qu'on enverrait des détachements de chaque côté de la rivière, pour voir si elle ne redevenait pas navigable. En conséquence, le lendemain matin, trois hommes furent dépéchés le long de la rive méridionale, tandis que M. Hunt, avec trois autres, allait reconnaître la rive du nord. Après une route fatigante, parmi des marais, des rochers, des précipices, les deux détachements rapportèrent des nouvelles décou-
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vageantes. Ils avaient exploré la rivière pendant près de treize lieues, durant lesquelles elle continuait à écumer et à mugir, dans un canal large pu de vingt à trente mètres, et profondément enqi. caissé entre des rochers stériles, qu’elle avait creusés dans le cours des siècles. Les escarpements, de chaque côté, étaient souvent hauts de deux à trois cents pieds, quelquefois perpendiculaires, quelquefois surplombants, de sorte qu’excepté en deux ou trois endroits, on ne pouvait pas descendre sur le bord de l’eau. Cet effrayant détroit était rendu plus dangereux encore par de fréquents rapides et par des chutes perpendiculaires de dix à quarante pieds de hauteur, tellement qu’il paraissait presque impossible d'y faire passer les
canots. Cependant les hommes qui avaient exploré la rive méridionale, avaient trouvé uu endroit, distant du camp d'environ deux lieues, où ils pensaient que les canots pourraient être descendus au bord de la rivière, et lancés sur le courant. Ils estimaient qu’ensuite ils pourraient continuer leur chemin, moyennant quelques portages. Quatre des meilleurs canots, choisis pour en faire l'expérience, furent transportés à cet endroit sur les épaules de seize hommes. En même temps M. Reed, le Clerc, était détaché, avec trois hom-
mes, pour reconnaitre la rivière plus bas qu’on ne l'avait fait la première fois, et pour tâcher de
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Le détachement qui avait été envoyé avec les canots, revint le jour suivant, fatigué et découragé; l’un des canots, tandis qu'on s’eflorcait de lui faire passer un rapide au moyen d’un cordeau, avait été emporté avec toutes les armes et les eflets de quatre des Voyageurs. Les trois autres canots s'étaient pris dans des rochers, de manière qu'il avait été impossible de les en retirer. Les hommes revinrent donc démoralisés, et déclarèrent que la rivière n’était pas navigable.
La situation de nos malheureux aventuriers était aussi sombre que possible. Ils se trouvaient au milieu d’un désert inconnu, qui n’avait jusqu’alors été traversé par aucun Blanc. Ils ne savaient ni quelle route ils devaient prendre, ni à quelle distance ils étaient du but de leur voyage, ni s'ils pourraient rencontrer, dans ces immenses solitudes, un être humain capable de leur donner le moindre renseignement. Les accidents répétés, arrivés à leurs canots, avaient si bien réduit leurs provisions, qu’il ne leur en restait plus que pour cinq jours; de sorte qu’ils devaient s'attendre à voir bientôt la famine se joindre à leurs autres souffrances.
Cette dernière circonstance rendait plus dan-
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gereux de rester ensemble que de se séparer.
Après un conseil plein d’anxiété, il fut décidé que plusieurs brigades, conduites chacune par un Partner, partiraient dans différentes directions. Si l’une d'elles rencontrait des Indiens hospitaliers, à une distance raisonnable, et pouvait se procurer des provisions ou des chevaux, elle devait revenir pour aider le corps principal. Autrement , chacune devait se tirer d'affaire comme elle pourrait, et modifier sa route selon les circonstances, en conservant toujours pour but l’embouchure de la Colombia.
Trois détachements partirent donc du camp de la Chaudière, dans des directions opposées. M. Mac Lellan, avec trois hommes, suivit le cours de la rivière; M. Crooks la remonta avec cinq autres, pour refaire, par terre, le même chemin qu’on avait accompli par eau. Il devait poursuivre sa route jusqu'au Fort Henry, s’il ne rencontrait pas de secours plus proches. On espérait qu'il y trouverait encore les chevaux qui y avaient été laissés, et qu'il pourrait les ramener à la caravane.
Le troisième détachement, composé de cinq hommes, était conduit par M. Mac Kenzie, qui se dirigea vers le nord, à travers des plaines désertes, espérant rencontrer de ce côté le cours principal de la Colombia.
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Ayant vu partir ces trois troupes courageuses pour leurs aventureuses expéditions, M. Hunt ramena ses pensées sur lés moyens de pourvoir à la subsistance et au transport du corps principal, laissé à sa charge. Il restait avec lui trente et un hommes, outre la femme et les deux enfants de Pierre Dorion. On ne rencontrait pas de gibier dans le voisinage ; seulement on trappait quelquelois des castors sur le bord de la riviere, et l’on en tirait un faible supplément de nourriture. En mème temps, on se consolait dans la pensée que quelques-uns des détachements de fourrageurs réussiraieut à ramener dun secours.
M. Hunt s'occupa alors, en toute diligence, de préparer des caches pour déposer le bagage et les marchandises dont il serait nécessaire de se décharger, avant de commencer le pénible trajet par terre. Nous donnerons ici une courte description de ces magasins si connus dans le désert.
Cache estun terme employé par les marchands et par les chasseurs pour désigner un endroit où sont enfouies des provisions et des marchandises. Ce mot est dérivé du verbe français cacher, et provient originairement des anciens colons du Canada et de la Louisiane ; mais le lieu secret qu'il désigne était en usage parmi les aborigènes, longtemps avant l’intrusion des Blancs. C’est en effet
le seul moyen que les hordes errantes puissent
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avoir de conserver leurs effets durant les longues absences qu’exigent leurs lointaines expéditions de chasse ou de guerre. Ea plus grande adresse, les plus grandes précautions sont nécessaires pour rendre ces cachettes invisibles aux yeux de lyux des Indiens. Le premier soin est de choisir une situation convenable ; c’est ordinairement quelque banc d'argile bien sèche, sur le bord d’un cours d’eau. Aussitôt que l'emplacement est arrêté, on étend sur l’herbe et sur les buissons environnants des couvertures et tout ce qu'on a d’étoffes , pour empêcher toute trace de pas et tout autre vestige; d’ailleurs on emploie le moins
de monde possible. On coupe, aussi proprement
qu'on le peut, uri cercle de gazon, d’environ deux pieds de diamètre, ei on l’emporte soigneusement, pour le mettre dan: un lieu où rien n’en pourra changer l'apparence : on conserve également la terre végétale qui se trouvait au-dessous.
L'endroit découvert est ensuite creusé perpendiculairement, jusqu’à la profondeur d'environ trois pieds ; après quoi, on élargit graduellement le trou, de manière à former une chambre conique, profonde de six à sept pieds. Toute la terre déplacée par cette opération étant d’une couleur différente de celle qui se trouve à la surface, en la met dans une peau, ou dans une fcrte étoffe, et on va la ieter au milieu du cours d’eau voisin
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ASTORIA, 55 de manière à ce qu'elle soit entièrement entrainée, Si la cache n'était pas creusée sur ie bord de l'eau, il faudrait transporter la terre à une certaine distance, et la disperser, de facon à n’en pas laisser la plus légère trace. La cave étant formée, on la garnit d’herhe sèche, d’écorce, de bâtons, de perches, et quelquefois de peaux séchées. Les objetsqu’on veut cacher y sont alorsdéposés, après qu'on les à soigneusement aérés. On pose pardessus une peau, puis de l'herbe sèche, des branchages, et des pierres, que l’on foule aux pieds, de maniere à ce que le trou soit rempli jusqu’au col. On rapporte alors la terre végétale qu’on avait mise de côté, on la bat solidement pour l’empécher de caver, et on l’arrose fréquemment d’eau pour détruire toute odeur qui pourrait attirer les loups ou les ours, et leur faire déterrer le trésor enfoui. Quand le col de la cache est presque de niveau avec la surface environnante, le gazon est replacé avec la plus grande exactitude; et s’il se trouvait originairement sur la place quelque buisson, quelque souche, quelque pierre, on les remet dans la même situation. Les couvertures sont alors retirées de dessus l'herbe environnante ; toutes les traces de pas sont effacées ; l'herbe est doucement relevée, avec les mains, dans sa position naturelle, et le plus petit copeau, la moindre paille, sont scrupuleusement glanés et jetés dans
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le courant. Lorsque tout cela est fait, on quitte la place pour la nuit, et si tout est bien eu ordre le lendemain matin, on ne la revisite plus que quand il est nécessaire de rouvrir la cache.
Quatre hommes peuvent de la sorte cacher, en deux jours, trois tonnes pesant de provisions ou de marchandises. Il fallut neuf caches pour contenir les marchandises et les bagages que M. Hunt trouva nécessaire de laisser dans cet endroit.
Trois jours avaient été ainsi employés depuis le départ des diverses brigades, quand celle de M. Crooks reparut inopinément. Une joie ::0mentanée se répandit dans le camp, car on supposait qu'il avait trouvé du secours. Mais elle fut de courte durée. M. Crooks et ses compagnons avaient été complétement découragés par cette marche rétrograde, à travers une coutrée froide et stérile. Ils avaient calculé, d’après leur peu de progrès, et d’après les difficultés qui s’accumulaient devant eux à chaque pas, qu’il leur serait impossible d'atteindre le Fort Henry et de rejoindre la caravane dans le courant de l’hiver; ils s'élaient donc déterminés à revenir vers leurs camarades , et à partager leur sort.
Une source d'espérance étant ainsi tarie pour les inquiets habitants de la Chaudière, leur confiance ne s’appuyait plus que sur les deux expé-.
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ditions qui avaient descendu le long de la rivière, sous les ordres de Reed et de Mac Lellan. Quant au détachement de M. Mac Kenzie, qui avait pris à travers les plaines, on pensait qu'il aurait bien assez de diflicultés à surmonter pour son propre compte, dans cette solitude sans route.
Durant cinq jours ceux qui étaient restés à la Chaudière continuérent à vivre des produitsde leur trappe et de leur pêche. On harponnait pendant la nuit, à la lumière de torches de cèdre, quelques
‘poissons assez gros : on en prenait d’autres très
petits dans des filets à mailles serrées : mais au total les produits de la pêche étaient fort médiocres. Le trappage était aussi très peu productif, ce qui n’empéchait pas de faire sécher et de conserver, pour le voyage, les queues et les panses des castors.
À la fin, deux des compagnons de M. Reed revinrent, et furent interrogés avec une impatience pleine d’anxiété. Leur rapport ne servit qu'a augmenter le découragement général. Ils avaient suivi M. Reed jusqu'à quelque distance au-dessous du point où s'était terminée l’exploration de M. Hunt. Mais ils n'avaient rencontré aucun Indien, dont ils pussent tirer ni renseignements, ni secours. La rivière présentait toujours le même aspect furieux : elle continuait à bouillonner et à gronder dans un canal étroit, entre
des rocs qui s’élevaient de chaque côté comme des murailles.
Un dernier espoir de continuer le voyage par eau fut alors abandonné par ceux qui avaient pu l’entretenir jusqu'alors. Le long et terrible détroit creusé par la rivière défiait toute espèce de tentatives; aussi, dans leur colère contre cet endroit, et dans l’amer regret des pertes qu’ils y avaient faites, nos voyageurs lui donnèrent un nom bien mérité, quoique peu orthodoxe, et lV'appe: ‘ct: Le trou du Diable ( Devils scuttle hole).
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