‹ Voyages dans les contrées désertes de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 65 sur 83 · CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIX

Arrivée d’un vaisseau inconnu. — Agitation à Astoria. — Offre guerrière de Comcomly. — Les Anglais prennent possession de l’Établissement, — Comcomly est indigné de la conduite de son gendre.

Dans la matinée du 50 novembre 1813,ou vit un navire doubler le cap Désappointement. Il vint jeter l'ancre dans la baie de Baker, et on reconnut alors que c'était un vaisseau de guerre. De quelle nation ? se demanda-t-on avec inquiétude. S'il était anglais, pourquoi venait-il seul ? où était le vaisseau marchand qui devait l’accompagner ? S'il était américain, qu'arriverait-il des propriétés nouvellement acquises à la Compagnie du Nord-ouest ?

Dans ce dilemme, Mac Tavish chargea promptement deux barges de tous les paquets de fourrures portant la marque de la Compagnie du Nord-ouest, et se retira vers Tongue-point, situé environ une lieue plus haut sur la rivière. Là, il devait attendre un signal convenu avec Mac Dougal pour lui apprendre si le vaisseau était américain, Dans ce cas, il avait assez d'avance pour

emporter sa riche cargaison dans l’intérieur, Iest

singulier que ce moÿen rapide d'emmener des marchandises précieuses, mais faciles à transporter, ne se füt pas présenté à l'esprit de Mac Dougal lorsqu'elles étaient encore la propriété de M. Astor.

Cependant Mac Dougal, qui était resté le chef nominal du Fort, monta dans un canot, conduit par des hommes récemment à la solde de la Compagnie américaine, et se dirigea vers le vaisseau. Pendant la route, il engagea ses gens à se faire passer pour Américains ou pour Anglais, selon les circonstances.

Le navire se trouva être le sloop de guerre anglais le Raton, monté de vingt-six canons et de cent-vingt hommes, et commandé par le capitaine Black. Suivant le récit de cet officier, la frégate la Phoœbé et les deux sloops de guerre le Chérubin et le Raton avaient fait voile de Rio-Janeiro avec l’Isaac Todd. M. John Mac Donald, partner de la Compagnie du Nord-ouest, s'était embarqué comme passager à bord de la Phoœbé, afin de profiter de la catastrophe prévue d’Astoria. Le convoi ayant été séparé par une tempête en doublant le cap Horn, les trois vaisseaux de guerre s'étaient rejoints à l’ile de Juan- Fernandez, leur rendez-vous désigné, mais ils y avaient vainement attendu l'Isaac Todd.

Dans le même temps, ils avaient appris le ra-

à À ji il ÿ {ll ASTORIA. 347 A || ne nl vage que le commodore Porter faisait parmi les Ni Lu : au vaisseaux baleiniers anglais. Le commodore Hil- Li lyer avut mis immédiatement à la voile pour le ‘au Q \ il ! } chercher, avec la Phœæbé et le Chérubin, après Û L . rl avoir transféré M. Mac Donald sur le Raton, et L {

4 1 . : {l avoir ordonné à ce vaisseau de poursuivre sa route l

: vers la Colombia. au

Les ofliciers du Raton entreprenaient ce service 1] |

de très grand cœur. Les agents de la Compagnie ah]

, du Nord-ouest, en demandant l'expédition, il | avaient beaucoup parlé de l'immense butin qui il

devait être fait par les heureux capteurs d’As- Lu)

toria. M. Mac Donald avait entretenu cette espé- Lt

: | rance durant le voyage, de sorte qu'il n’y avait Mn dl | pas un midshipman qui ne rêvât part de prise, |

pas un lieutenant qui eût voulu donner sa chance pour un millier de louis. On peut donc facilement sl comprendre leur désappointement, quaud ils ap- 11 ; prirent que leur valeureuse attaque contre Astoria l! | | avait été prévenue par un pacifique arrangement Ait | commercial ; que leur butin rêvé était devenu il Ù propriété anglaise, selon le cours régulier du né- L | Ù goce, et que tout cela avait été effectué par la ji - Compagnie même qui les avait dépêchés pour cette | J - belle entreprise. Ils se regardaient comme dupés M ù par une société de malins trafiquants, qui les Li

avaient employés à casser la noix, et qui en - tiraient l’amande. En un mot, Mac Dougal fut 1

reçu si peu gracieusement par ses compatriotes du vaisseau, qu'il raccourcit autant que possible sa visite, et s'empressa de regagner le rivage. Il s’occupait activement au Fort à faire des préparatifs pour recevoir le capitaine du Raton, quand son beau-père borgne vint le trouver avec une suite de guerriers Chinooks, tous peints et équipés d’une manière guerrière.

” Le vieux Comcomly avait vu avec douleur l’arrivée d'un « grand canot de guerre, » portant le pavillon anglais. Le rusé Sauvage était très fort sur la politique depuis ses visites journalières à l'Établissement. Il savait que la guerre existait entre les Américains et les Anglais, mais il ne connaissait rien de l’arrangement conclu entre Mac Dougal et Mac Tavish. Tremblant donc pour le pouvoir de son gendre blanc et pour la grandeur récente de sa fille, il avait rassemblé promptement ses guerriers. « Le roi George, leur avait-il dit, a envoyé son grand canot pour détruire le Fort et pour emmener tous les habitants en esclavage. Devons-nous le souffrir ? Les Américains sont les premiers hommes blancs qui se soient fixés parmi nous; ils nous ont traités comme des frères; leur grand chef a pris ma fille pour sa squaw : nous ne faisons donc qu’un seul peuple. » Les guerriers avaient résolu de combattre, jusqu'au dernier, pour les Américains, et s'étaient

ASTORIA, 549 en couséquence peints et armés en guerre. Comcomly fit une vigoureuse harangue à son gendre. Il lui offrit de tuer tous les hommes du roi George qui essaicraient de débarquer. C'était une chose facile : le vaisseau était obligé de s'arrêter à deux lieues de distance du Fort; l'équipage ne pouvait arriver que dans des barques; la forêt s’avancait jusqu'au bord de l’eau; Comcomly pouvait s’y embusquer avec ses guerriers et abattre les ennemis à mesure qu'ils mettraient le pied sur le rivage.

Mac Dougal fut sans doute convenablement seusible à l'offre paternelle de son beau-père, et se sentit peut-être un peu humilié par ces pensées généreuses si opposées aux siennes. Toutefois il assura Comcomly que cette sollicitude pour sa sûreté et pour celle de la Princesse était superflue; qu'à la vérité le vaisseau appartenait au roi George, mais que son équipage ne ferait aucun mal ni aux Américains, ni aux Indiens leurs alliés. Il l’engagea donc ainsi que ses guerriers à déposer leurs armes et leurs chemises de guerre, à laver les peintures qui couvraient leurs corps, et à se montrer enfin comme des Sauvages propres et civils pour recevoir les étrangers.

Comcomly fut cruellement embarrassé par cet avis, qui s’accordait si peu avec les idées indiennes sur la manière d'accueillir une nation ennemie.

Ce ne fut qu'après des assurances répétées et positives des intentions amicales des étrangers qu’il fut amené à renoncer à ses projets belliqueux. Il dit quelque chose à ses guerriers, pour leur expliquer la singulière nature des affaires, et pour excuser, peut-être, la conduite pacifique de son gendre. Les guerriers, haussant les épaules, firent entendre à la manière indienne un grognement d’acquiescement, et s’en retournèrent d’un air sombre à leur village déposer leurs armes pour le présent.

Les arrangements nécessaires pour la réception du capitaine Black étant terminés, cet oflicier fit armer son bateau et débarqua à Astoria avec la pompe convenable. D’après le bruit que la Compagnie du Nord-ouest avait fait de la force de la place, et d’après l’armemeut qu’elle demandait pour la réduire, le capitaine Black s'était attendu à trouver une forteresse de quelque importance. Quand il ne vit qu’une palissade et des bastions destinés à repousser des Sauvages, il ressentit une surprise mêlée d’indignation et d'envie de rire. « Comment ! s’écria:t-il, c’est donc là le Fort dont j'ai tant entendu parler ! Dieu me damne, je le démolirais en deux heures avec un canon dequatre. »

Quand il apprit ensuite le montant des riches fourrures qui étaient passées entre les mains de la Compagnie du Nord-ouest, il devint furieux, et

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insista pour qu'on en fit l'inventaire, « afin de pouvoir forcer la Compagnie à en restituer la valeur. »

Cependant, ayant repris son sang-froid, il renonça à donner suite à une telle réclamation, et se réconcilia le mieux qu'il put avec l'idée d’avoir été prévenu par ses mercantiles coadjuteurs.

Le 1 2 décembre, le destin d’Astoria fut consommé par une cérémonie régulière. Le capitaine Black, suivi de ses officiers, entra dans le Fort, fit arborer le drapeau anglais, brisa une bouteille de vin, déclara à voix haute qu’il prenait possession de l’Établissement et du pays, au nom de Sa Majesté Britannique, et changea le nom d’Astoria en celui de Fort-George.

Les guerriers indiens, qui avaient offert leurs services pour repousser les étrangers, étaient présents dans cette occasion. On leur expliqua que c'était un arrangement amical et un transfert. Mais ils secouérent leurs têtes d’un air sombre, regardant cette cérémonie comme l'acte d’assujétissement de leurs anciens alliés. Ils regrettaient d’avoir cédé au désir de Mac Dougal, en déposant leurs armes, et remarquaient que, quoique les Américains cherchassent à cacher le fait, ils étaient indubitablement tous esclaves. Ils ne purent être persuadés du contraire que lorsqu'ils

eurent vu le KRaton s'éloigner sans emmener

de prisonniers.

Quant à Comcomly, il ne s’enorgueillissait plus de son gendre blanc : mais quand on lui en demandait des nouvelles, il répliquait, en secouant la tête, que sa fille s'était trompée, et qu’au lieu de prendre un grand guerrier pour son mari, elle n'avait épousé qu'une squaw.

rennes

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