CHAPITRE VII
I. Coup d'œil général sur los contrées de la province de Buenos-Ayres qui étaient jusqu'à ces derniers temps occupées par les sauvages. — IL Mœurs des Indiens. Leur religion, leurs institutions, leur industrie.
Si Ton considère la province de Buenos-Ayres avec ses limites naturelles, c'est-à-dire renfermée entre Tocéan Atlantique , le Rio de la Plata et le Parana à Test, le détroit de Magellan au sud, la Cordillère des Andes à Touest , et les petites rivières qui la séparent au nord des provinces de Mendoza , de San-Luis , de Cordova et de Santa-Fé, on voit qu'elle comprend une vaste étendue de pays de plus de cinq cents lieues de longueur et cent quatre-vingts de laideur. La Patagonie à elle seule forme la moitié de ce territoire , aussi grand que la France, mais dont la vingtième
partie à peine est occupée par les colons ; tout le reste appartenait, il y a quelques années à peine, aux nombreuses tribus d'Indiens qui régnaient en maîtres dans ces immenses solitudes , et ne manifestaient leur présence que par les invasions fréquentes qu'ils faisaient sur les terres des chrétiens, invasions dont j'ai été plus d'une fois témoin oculaire, et dont j'aurai occasion de parler dans une autre partie de cet ouvrage. Mon but n'est pas de faire l'histoire complète de ces peuples sauvages , sur lesquels on a écrit tant de récits mensongers, et qui, à l'heure actuelle, ont à peu près disparu de la république Argentine \ Je ne parlerai donc que des tribus qui habitaient en deçà du Rio Negro , et sur lesquelles j'ai pu avoir des renseignements positifs et authentiques. Les mœurs et les coutumes de ces Indiens diffèrent beaucoup, paraîtil, de celles des autres sauvages qui vivent dans la Patagonie proprement dite et dans les terres magellaniques ; cependant je dois dire que les relations des voyageurs modernes ne concordent guère avec celles des anciens. Pendant mon long séjour dans ce pays, mes rapports fréquents avec les captifs ou les voyageurs ont ébranlé passablement mes convictions d'autrefois touchant les merveilleux récits que les anciens écrivains , copiés plus tard par les modernes , avaient
1 Depuis Tannée dernière, la frontière de la province de Buenos-Ayres a été transportée au Rio Negro , et les Indiens qui vivaient dans Tintérieur ont été refoulés sur la rive gauche de ce petit fleuve et dans la Cordillère des Andes.
ofiFerts à mon enfance avide de nouveautés et d'émotions. Je ne discuterai pas sur la prétendue taille gigantesque des Patagons , dont les pieds avaient laissé sur le sable, dit-on, de si grandes empreintes que l'équipage d'un navire qui avait débarqué en fut effrayé. Je ne chercherai pas à savoir s'il est vrai ou faux que les Indiens de la Terre-de-Feu et des îles de l'Archipel austral sont anthropophages dans les temps de disette ou de famine ; il ne sera question ici que de ces tribus dont le nombre est maintenant à peu près connu, et qui vivaient naguère dans les vastes plaines arrosées par le Rio Negro , le Rio Colorado , le Rio Salado, ou près de ces grands lacs connus sous le nom de Urre Lauquen, de Satinas Grandes, Satinas ChicaSy Bebedero, etc. etc.
Si l'on consulte les anciennes relations de d'Orbigny, de Dumont d'Urville, d'Azara, on y trouvera des récits fort intéressants, mais qui n'ont plus aujourd'hui qu'un intérêt purement historique. Mon livre n'est pas une monographie ni une étude approfondie des Indiens de l'Amérique du Sud ; c'est une simple relation de voyage et un coup d'oeil sur une partie de la république Argentine , que j'ai habitée et parcourue pendant cinq ans , et qui , dans ces dernières années, a subi une transformation complète. Si mes descriptions n'ont pas le charme du merveilleux, elles seront du moins empreintes d'un cachet de vérité et d'actualité qui a bien son importance. Il faut, pour connaître un pays , savoir ce qu'il a été et le voir en-
suite avec sa physionomie actuelle ; mais , pour condenser en un volume toutes les notes que j*ai prises , pour ainsi dire , jour par jour, pendant plusieurs années , je suis forcé d'omettre bien des détails peu intéressants pour le lecteur, et de passer légèrement sur certains sujets dont Tétude approfondie m'entraînerait trop loin. Si je parle en ce moment des Indiens, c'est que je me trouve parmi eux , et je profite naturellement de cette circonstance pour les faire connaître. N'étant cependant qu'un simple visiteur, et encore chez une tribu amie, selon l'expression du pays , quoique la foi indienne soit un peu comme la foi punique , je ne parlerai que de ce que j'ai vu chez celle-ci et de ce que j'ai entendu raconter des autres par des témoins dignes de foi. Pour le moment^ il ne sera question que des Indiens vivant chez eux ; dans une autre partie de cet ouvrage , je montrerai les Indiens ennemis, les Indiens envahisseurs, semant la terreur et l'épouvante parmi les colons; je ferai assister le lecteur à une invasion , ou même à plusieurs invasions plus ou moins importantes, plus ou moins désastreuses , et alors je décrirai la guerre des Indiens avec les colons ou l'armée régulière, ainsi que les moyens de prévoyance et de défense; je montrerai les sauvages sur un champ de bataille , déployant un courage et une adresse extraordinaires, et manœuvrant leurs longues lances et leurs dociles chevaux avec une habileté vraiment incroyable.
On désigne souvent sous le nom générique de Pam-^
pas tous les Indiens qui vivaient jusqu'à ces derniers temps dans les plaines situées entre la Cordillère des Andes , le Rio Negro , et les anciennes frontières de Buenos -Ayres , de Santa-Fé, de San-Luis et de Mendoza.
Cet immense territoire comprend plus de seize mille lieues carrées, et est traversé par de nombreux cours d*eau qui, descendant de la Cordillère des Andes, vont se jeter dans Tocéan Atlantique ou dans de vastes lacs ou marais. Quelques-uns de ces derniers sont salés et couvrent souvent un espace considérable. Lors- . que la sécheresse se fait sentir, les eaux s'évaporent et laissent à nii d'immenses surfaces couvertes de sel, dont l'aspect est des plus curieux. Dans d'autres régions, les eaux sont salpêtreuses , et Ton voit sur la terre des efflorescences blanchâtres de sel de nitre. On trouve également quelques dépôts de sel gemme, où les Indiens viennent s'approvisionner ; mais c'est généralement aux marais salants naturels qu'ils ont recours. Les sauvages renferment ce sel dans de petits sacs de peau contenant huit à dix kilc^ammes , qu'ils transportent à dos de cheval à des distances souvent considérables. Ils en font un commerce assez étendu soit entre eux, soit avec les colons qui habitent les frontières.
Le pays qui était occupé par les Indiens n'est pas uniforme et change souvent d'aspect : il y a des régions montagneuses , des plaines sèches couvertes de hautes herbes dures et coriaces , des plaines humides
offrant de gras pâturages , et des ruisseaux ou des lagunes intarissables où les animaux viennent s'abreuver. On trouve même , disséminées çà et là , quelques oasis peuplées d'arbres épineux et rabougris, parmi lesquels une espèce, appelée ;>t§rwt7/i, produit un petit fruit avec lequel les Indiens font une liqueur alcoolique et enivrante.
Si la flore n'est pas riche en tant que végétaux ligneux surtout, la faune n'est pas non plus très variée. Dans les régions montagneuses ou boisées , on trouve des léopards, et presque partout des jaguars, des chats-tigres , des cerfs d'une espèce particulière , de nombreux troupeaux de vigognes et de huanacos , des lièvres à queue blanche, des viscachas, des autruches, des renards , des zorrinos ou skuns , des tatous , dont deux ou trois espèces , appelées mulitas , pichos , peludos, sont insectivores ou carnivores, et ont déjà été décrites dans une autre partie de cet ouvrage. On rencontre aussi un grand nombre de vipères et de couleuvres, d'énormes lézards, des rats sans queue ou toucoutous ; quelques oiseaux aquatiques , tels que des mouettes, des- canards, des râles, des cygnes blancs à col noir, des flamants , des chajas , des bandurrias, des corbeaux, des perdrix et des oies sauvages. Ces dernières arrivent en troupes nombreuses au commencement de l'hiver, et viennent des îles Malouinés.
Les Indiens utilisent comme aliment la plupart des animaux que je viens de citer; ils ne dédaignent
même pas la vipère et le lézard, et trouvent que la chair du renard n'est pas trop désagréable. Après tout, c'est peut-être aussi bon que les gros vers blancs, les sauterelles et les nids d'hirondelles qu'on mange dans d'autres pays.
Ces sauvages , n'étant pas difficiles dans le choix de leur gibier, sont bien rarement exposés à la famine tant qu'ils ont des chevaux pour aller à la chasse ; du reste, dans les moments d'abondance, ils ont soin de faire des salaisons, et même ils confectionnent avec de la viande , de la graisse et du sel , des petites boulettes qui se conservent fort longtemps, et dont ils emportent une provision lorsqu'ils partent pour de longs voyages. De la sorte ils ne sont pas obligés de s'arrêter pour faire la cuisine ou se mettre en quête de nourriture, et s'ils s'arrêtent, c'est seulement pour laisser paître leurs chevaux. Toutefois si , à la rigueur, les Indiens peuvent vivre de gibier, il ne faudrait pas en conclure qu'ils n'aiment pas la grosse viande de boucherie et qu'ils font fi d'un appétissant bifteck. Au contraire , pour eux , le suprême de l'art culinaire, c'est une tranche bien grasse de cheval, ou plutôt de jument; puis, par ordre de mérite , viennent successivement le bœuf, le mouton et le porc. Comme extra, c'est l'aileron d'autruche, lequel prime toutes les friandises.
Chez les sauvages comme chez nous , il y a des pauvres et des riches , des gens laborieux et des paresseux. Des lois fort sages et fort simples protègent la
propriété d'autrui , mais Tinstinct du vol est tellement inné chez eux, qu'il arrive bien souvent que ceux qui n'ont pas de troupeaux ne sont pas pour cela privés de viande et savourent les grasses juments de leurs voisins. Presque tous les Indiens élèvent du bétail en nombre plus ou moins considérable, ainsi que des chevaux, qui sont pour eux la première de toutes les nécessités , et , de plus, Tunité monétaire pour les transactions. Tout se rapporte à ]a valeur d'un cheval ou d'une vache : les vêtements, les armes, les bijoux, les pièces d'orfèvrerie d'ai^ent, telles que les éperons, les étriers, les rênes, les mors, etc.; les femmes mêmes s'achètent et se payent des prix fort variables, comme nous allons le voir dans un mstant.
J'ai dit que les Indiens de la pampa portaient le nom générique de Pampas; ils formaient cependant plusieurs grandes tribus , distribuées dans des localités parfois très éloignées les unes des autres , et subdivisées elles-mêmes en un grand nombre de tribus secondaires. Tous ces Indiens paraissent appartenir à la même race ; ils ont tous les mêmes habitudes et parlent à peu près la même langue. Les principales grandes tribus étaient les Ranquètes^ les Puelches, les PehuencheSy les Huiliches et les PattPgons. Chaque tribu était commandée par un chef ou cacique, qui avait lui-même sous sa dépendance des subalternes plus ou moins nombreux, appelés caciquillos et capitanejos. Le cacique ne relevait de personne ; il avait le droit de vie et de mort sur ses su-
jets ; c'est lui qui était le juge suprême dans les différends et qui prononçait en dernier ressort. Cependant pour les affaires importantes , et qui intéressaient tout le monde, il réunissait tous ses grands dignitaires,
et même tout son peuple, ainsi que nous l'avons vu dans le récit de la fête donnée par Katriel.
Quel est le nombre total des Indiens qui habitaient la province de Buenos-Ayres ? Il est impossible de répondre, même approximativement, à cette question. En effet, on ne les a jamais vus réunis, et aucun explorateur ne les a tous visités. Les renseignements
fournis par les Indiens eux-mêmes ou par les captifs qui vivaient parmi eux sont souvent tout à fait contradictoires. Ces sauvages ne font pas de recensement général, et, pour parler de l'importance de telle ou telle tribu , ils disent qu'elle peut fournir tant de lances, c'est-à-dire un égal nombre d'hommes de combat. D'un autre côté , chaque famille d'Indien vivant séparément, on voyait rarement plus de deux ou trois toldos réunis, de sorte qu'une population de deux à trois mille individus occupait un immense espace de terrain.
En général chacun travaillait pour soi, et ce n'est que pour les grandes chasses ou pour les expéditions lointaines chez les chrétiens que les cavaliers se réunissaient en nombre variable , depuis quelque cinq ou six individus jusqu'à plusieurs centaines ou plusieurs milliers. Les grandes invasions étaient toujours préparées longtemps d'avance et avaient à leur tête un cacique important ; mais les petites invasions se faisaient d'une façon tout à fait privée , et le premier venu pouvait partir à ses risques et périls. Il lui suffisait d'avoir de bons chevaux et des nuits propices, afin de ne pas s'égarer soit pour aller, soit pour revenir; aussi l'époque de la pleine lune était-elle toujours choisie pour les invasions, et les colons qui vivaient près des frontières ne manquaient jamais de se tenir sur leurs gardes à ce moment-là.
On a dit que le nombre des Indiens du Sud atteignait deux cent mille. Je crois, pour mon compte, ce
nombre très exagéré , car je ne sache pas qu'ils se soient présentés plus de cinq mille dans aucune invasion, et il faut bien savoir que dans ces circonstances tous ceux qui peuvent porter une lance, jeunes ou vieux, montent à cheval . C'est pour eux une grande fête , et Fespoir de rapporter un riche butin leur fait braver tous les dangers et leur donne une audace extraordinaire. Pour cette raison , je crois qu'on ne s'éloignerait pas beaucoup de la vérité en estimant à cinquante mille le nombre total des Indiens ou Indiennes qui forment les tribus dont j'ai déjà parlé. Si l'on y joint les Patagons et les Araucaniens, il est évident que ce nombre doit être au moins doublé.
Le titre de cacique se donne toujours au plus brave et par acclamation. Les fonctions en sont gr^ituites, et le plus souvent héréditaires si le fils est digne de son père. Quelques-uns de ces chefs ont acquis un immense prestige , et inspirent encore une grande admiration et un profond respect à toutes les tribus.
Galfucura (nom qui signifie en langue indienne Pierre-Bléue) a régné près d'un siècle et vivait encore il y a quelques années. Il était célèbre dans toute la pampa, et, malgré son extrême vieillesse, on le voyait encore dans les grandes expéditions à cheval à la tête de ses Indiens. Manuel-Grande avait aussi une certaine réputation , et je crois me rappeler qu'un ou deux de ses fils ou de ses parents avaient été élevés au collège national de Buenos-Ayres pen-
dant quelques années; ils avaient ensuite rejoint leur père dans le désert.
Les Indiens passent la plus grande partie de leur temps à la chasse. Dédaignant tout ce qui ne se rapporte pas directement à ce plaisir favori , ayant peu de besoins, vivant très sobrement, on les voit rarement chez eux occupés à faire quelque chose, si ce n'est toutefois à confectionner les objets qui leur sont nécessaires pour leurs chevaux. On en voit même parmi eux qui sont de véritables artistes dans Tart de tresser des licous, des rênes ou des lazos, soit avec dés lanières étroites de cuir de cheval ou de taureau, soit avec du crin. J*ai vu souvent de ces travaux, qui dénotaient de la part de Fauteur une habileté remarquable unie à une patience à toute épreuve.
Les Indiens aiment beaucoup les bijoux et emploient une grande quantité d'argenterie dans la confection de leurs objets de sellerie. Ceux qui vivent près des frontières de la république Argentine ou du Chili achètent aux chrétiens ces divers objets tout confectionnés , et les trafiquent ensuite soit entre eux , soit avec ceux des autres tribus ; ceux qui vivent dans l'intérieur du désert travaillent eux-mêmes l'argent
qu'ils récueillent directement dans les mines ou qu'ils échangent aux Chiliens pour des peaux, des plumes ou même des animaux vivants. Avec les outils les plus grossiers et les plus informes , ils parviennent à donner aux lingots d'ai^ent toutes les formes qu'ils désirent, et à fabriquer ainsi des mors, des étriers, des éperons, des anneaux, des coulants, des toupous, des bracelets, des boucles d'oreilles, des bagues et même des manches et des fourreaux de couteaux. Leur soufflet de forge est constitué par une panse de vache ; un morceau de fer quelconque leur sert d'enclume et de marteau , et avec un poinçon et quelques mauvaises limes ils parviennent à donner à la pièce la forme voulue.
Quelques tribus cultivent un peu de maïs ou des pommes de terre; mais généralement leur nourriture est exclusivement animale. Les femmes sont assez actives : ce sont elles qui pansent les chevaux de leurs maris, les sellent et les dessellent, préparent le gibier et font la cuisine. Elles confectionnent aussi les vêtements, et emploient pour cela soit de la laine qu'elles filent elles-mêmes, soit des peaux qu'elles cousent ensemble avec des filaments de tendons en guise de fil, après les avoir préalablement malaxées entre les mains pour les rendre plus souples.
L'industrie des Indiens se réduit, comme on le voit, à bien peu de chose. Le luxe des habitations est inconnu chez eux, et tous les toldos sont construits de la même façon ; mais ce qui constitue surtout
leur fortune , c'est Tabondance et la qualité de leurs chevaux , ainsi que la richesse de leurs objets de sellerie. Le vêtement leur importe peu, et ils préfèrent un mors d'argent ou des étriers de même métal pour leur cheval à un bon poncho , de sorte qu'il n'est pas rare de rencontrer des individus presque nus ou couverts de haillons sordides , mais ayant sur leur cheval plusieurs livres d'argenterie*
J'ai dit que les Indiennes de la tribu de Eatriel tissaient des ceintures et des ponchos; toutes les autres se livrent au même travail , et font en outre des tapis avec des peaux d'autruches, de huanacos, de renards, de lièvres ou de zorrinoSy qu'elles cousent, comme les vêtements , avec des filaments de tendons en guise de fil. Plusieurs de ces tapis leur servent de vêtement, lorsqu'il ne leur est pas possible de s'en procurer d'autres; mais cela ne se voit que parmi les tribus qui vivent tout à fait dans l'intérieur des terres, et encore chez ces dernières l'usage est loin d'être général. Les Indiens, et particulièrement les Indiennes, aiment beaucoup le drap , surtout lorsqu'il est teint de couleurs éclatantes , et ils échangent volontiers un magnifique tapis de peaux pour un morceau de cette étoffe. Us ont aussi un goût spécial pour les foulards de soie et de coton, les colliers et les pendants d'oreilles en verre de couleur.
Ces sauvages, quoique assez intelligents, vivent dans une ignorance profonde. Ils n'ont pas d'histoire, mais seulement quelques rares traditions; ce
qui n'est pas étonnant, du reste, puisqu'ils ne connaissent que le langage parlé et qu'ils ne possèdent ni écriture ni monuments. Ils n'ont pas même d'idoles, et toute leur religion se borne à admettre l'existence d'un esprit bon , personnifié par le soleil et la lune , et d'un esprit mauvais, ou gualicho , vivant parmi les hommes et s'incarnant dans le corps des gens et quelquefois même des bêtes. Ils ne connaissent d'autre temple que l'immensité de la pampa , et d'autre culte que certaines prières ou cérémonies publiques qu'ils font à époques déterminées.
Uniquement préoccupés de la vie matérielle, on conçoit facilement qu'ils négligent toute espèce de culture intellectuelle, et qu'ils ne suivent guère que les lois de la nature. Leur langue, très simple et très sonore , dit beaucoup avec peu de mots et emprunte à la nature la plupart de ses images. Presque tous les noms d'hommes ont une signification caractéristique de celui qui le porte ou qui l'a porté , et ayant trait à ses qualités physiques ou morales. M. Avendagno avait fait une grammaire et un vocabulaire de la langue pampa , mais l'ouvrage n'a pas été imprimé, je crois, et mes notes, très insuffisantes sur ce point, ne me permettent pas de me livrer à de longues dissertations philologiques. Qu'il me suffise de dire que la langue pampa est une langue propre à un grand nombre d'Indiens, et qu'elle paraît avoir quelque analogie avec le guarani, que parlent encore, dans le Paraguay, plus de cent mille habitants.
Le gouvernement des Indiens est un mélange d'aristocratie et de démocratie. Les caciques ont sur leurs sujets une grande autorité, mais seulement pour ce qui concerne le droit commun; et si ces chefs venaient à violer la loi , ils seraient immédiatement déposés. Leur jurisprudence est fort simple : la terre et les biens des chrétiens appartiennent à tout le monde, et c'est faire un grand acte de patriotisme que de les en déposséder; mais les biens des Indiens sont toujours la propriété de celui qui les possède, et le vol est puni comme un grand crime.
Le respect des personnes défend d'attenter à la vie et à la santé d'autrui ; cependant il y a un certain nombre de cas où il est permis de se faire justice soimême. L'amour de la famille existe là aussi pur que parmi les peuples les plus civilisés ; les pères et les mères adorent leurs enfants , les entourent de soins et d'affection , et sont capables de faire pour eux les plus grands sacrifices. La parenté est conservée jusqu'à la quatrième ou cinquième génération , et chaque Indien a toujours un nombre infini de parents. La polygamie est permise : les hommes ont autant de femmes qu'ils peuvent en acheter ou en nourrir (car là-bas les femmes s'achètent) ; mais il est rare qu'un Indien en ait plus de deux ; le plus souvent il n'en a qu'une. Du reste, quand il en a plusieurs, la première est toujours la maîtresse de la maison , et les autres ne sont guère que des servantes obligées de lui obéir. L'adultère est puni de mort; mais, s'il est reconnu
par les parents de la femme que celle-ci soit trop malheureuse, elle peut demander le divorce; toutefois là-bas, comme ici, le sexe fort a toujours certaines prérogatives, et les femmes sont rarement protégées par la loi. Il existe chez les Indiens un usage assez singulier, qu'on retrouve chez plusieurs autres peuples, et en particulier chez les sauvages de TAustralie , et dont j'ai cherché vainement Texpli- * cation : c'est qu'à partir du jour du mariage le gendre ne peut plus avoir aucune espèce de relations avec sa belle-mère ; il ne doit jamais ni lui parler ni la regarder en face. Si elle entre dans une pièce où se trouve le gendre , ce dernier doit immédiatement lui tourner le dos et sortir. Est-ce une preuve de respect et de déférence , ou bien l'amabilité proverbiale des belles-mères serait-elle passée chez ces sauvages, comme chez nous , à l'état de tradition ?
Les enfants sont toujours entourés d'une sollicitude paternelle et maternelle digne des nations les plus civilisées , ai-je dit ; mais les jeunes garçons sont exercés dès leur plus tendre enfance à l'équitation et à la chasse. A peine peuvent-ils se tenir sur leurs jambes qu'ils essayent déjà de monter à cheval, et à l'âge de six ou sept ans ils peuvent courir au galop et lancer avec une certaine habileté leurs légères boleadoras. Les petites filles font peu de chose , mais elles apprennent aussi l'équitation et montent à cheval à califourchon comme leurs jeunes frères.
Jusqu'à douze ou treize ans , la jeune fille vit dans
la même chambre que ses parents; mais, dès qu'elle a atteint cet âge , elle acquiert une indépendance relative et commence à compter pour un personnage important. On lui fait de grandes fêtes auxquelles sont conviés tous les parents, et on lui donne une chambre à part ayant une entrée particulière. Il ne s'agit plus que de lui trouver un mari.
Les prétendants font rarement défaut ; cependant le mariage est chez ces sauvages un acte fort impor^ tant , et ne se marie pas qui veut ; en effet, si on veut avoir une femme , il faut d'abord lui plaire , et ensuite avoir de quoi Tacheter. Les paresseux et les pauvres ont par conséquent beaucoup de chances de rester longtemps célibataires. Voici à peu près de quelle façon se fait un mariage chez les Indiens. La jeune fille doit , à rinsu de ses parents , recevoir la visite de ses prétendants ; elle se montre parfois très difficile et en congédie un grand nombre avant de jeter son dévolu définitif sur quelqu'un. Dès qu'elle a arrêté son choix, l'heureux préféré peut et doit venir pendant sept nuits consécutives au toldo de sa future, mais toujours sans être aperçu et en ayant soin d'apporter chaque fois une abondante provision de viande ou de gibier, que ses hôtes trouvent le matin sous la petite grange qui sert de garde-manger. Après ces premières formalités remplies , la jeune fille fait connaître le nom de son futur, et l'on se hâte de convoquer tous les parents pour régler les conditions du mariage. Ceux-ci accourent toujours en grand nombre,
attendu qu'on se considère comme parent, ai-je dit, jusqu'à la quatrième ou cinquième génération.
Cette espèce de conseil de famille se présente à répoux comme une petite armée de créanciers , et ce ne sera qu'après avoir donné à chacun d'eux un cadeau que le mari aura le droit d'emmener sa femme. Le père et la mère reçoivent les présents les plus importants : ce sont des chevaux, des vaches, des bijoux, des étriers, des éperons, une lance, un poignard, des rênes ou d'autres articles de prix; les parents reçoivent des objets de plus ou moins de valeur, selon leur degré de parenté et la fortune du postulant. Dès que celui-ci a satisfait tout le monde , ce qui demande souvent plusieurs semaines, on fait un grand festin, après lequel le jeune homme emmène sa femme dans son toldo, et le mariage est conclu.
Pour les fautes graves commises par la femme , le mari peut divorcer ; mais cet acte demande beaucoup de formalités et est souvent la cause de violentes rixes entre les parents du mari et ceux de la femme , ces derniers devant, en cas de séparation dûment justifiée, rendre les cadeaux qu'ils ont reçus le jour du mariage, ou une valeur analogue.