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CHAPITRE VIII

I. Retour au Moro. Un velorio. — II. Voyage à Buenos-Ayres. Apparition de la fièvre jaune. — III. Commission populaire de secours aux pestiférés. Progrès et ravages de Tépidémie. — IV. Voyage au Moro. Départ définitif pour Buenos-Ayres. — V. Le gaucho. — VI. Explosion du steam-boat America. — VII. Rencontre imprévue d'un ami. Je suis nommé médecin en chef de la frontière nord de Buenos-Ayres.

Le 21 septembre je revins à Festancia de San-Luis, où je restai quelques jours, et le 26, au matin, je partis pour le Moro. Vers midi j'arrivai au Tandil. Gomme je passais au pied de la montagne sur laquelle se trouve la piedra movediza, je ne pus résister au désir d'y faire une nouvelle ascension et de revoir encore une fois cette curiosité de la nature, aussi singulière par sa forme que par sa situation , et dont j'ai donné la description détaillée au commencement de ce chapitre.

En descendant de la montagne je fis une provision

^ de plantes dont quelques-unes étaient fort curieuses , et j'aperçus à plusieurs reprises d'énormes araignées grosses comme le pouce , pourvues de longues pattes, et douées d'une grande vélocité. Je les voyais courir si rapidement que je crus d'abord avoir affaire à des souris ou à quelque autre bête inconnue; ce ne fut que lorsque je vis un de ces hideux insectes au repos, et que je pus l'examiner à mon aise, que je revins de mon erreur.

Après avoir déjeuné au Tandil et laissé reposer nos chevaux, nous remontâmes à cheval, mon domestique et moi, et à cinq heures du soir nous faisions halte dans un rancho , de l'autre côté de la sierra et à cinq lieues du Tandil. Depuis le matin nous avions fait près de cent kilomètres, et nous n'étions pas fâchés de prendre un peu de repos.

Le lendemain 27 septembre, nous continuâmes notre route. Vers une heure de l'après-midi nous entrâmes de nouveau dans la sierra , que nous traversâmes une seconde fois , et enfin vers quatre heures nous arrivâmes â Tamanguillu, à douze lieues du Moro. Je m'arrêtai chez un de mes amis qui avait là une importante maison de commerce, et je restai deux jours chez lui.

Le soir même de mon arrivée, on me dit qu'il y avait un velorio dans le voisinage, et, comme j'avais souvent entendu parler de cette coutume ou de cette fête aussi étrange que bizarre , je ne voulus pas perdre l'occasion d'y assister. Je me rendis donc à l'endroit

indiqué, c'est-à-dire à un petit rancho habité par une famille de gauchos, et je vis une chambre dans laquelle brûlaient une douzaine de chandelles de suif disposées' tout autour d'un petit lit garni de blanc. En m'approchant davantage, j'aperçus sur ce lit le cadavre d'un tout jeune enfant mort depuis la veille. Dans la pièce, ainsi que dans la cuisine qui était à côté , une dizaine de personnes , hommes ou femmes, étaient occupées les unes à jouer aux cartes et à boire du mate, du genièvre, du vin ou du cognac; les autres faisaient àe^pasteles; d'autres, les jeunes, dansaient, au son d'une mauvaise guitare , le gato ou le triunfo. C'était, comme on voit, une singulière façon de veiller le mort. Je connaissais déjà , pour en avoir entendu parler, quelques détails de cette cérémonie, mais je croyais que les danses étaient des danses funèbres empreintes d'un certain caractère religieux , et que le but de la réunion était de dire des prières et de consoler les parents. Je ne fus pas moins étonné de voir que la mère de l'enfant ne se faisait pas prier pour prendre part à la joie générale , et qu'elle paraissait même contente de ce que le petit angelilo fût au ciel. Chaque personne qui arrivait allait voir l'enfant, faisait trois ou quatre signes de croix et prenait ensuite le mate avec celles qui étaient déjà rendues. On faisait circuler des pasteles et on servait du cognac dans un grand verre , dont chacun buvait de temps en temps une gorgée; puis les danses recommençaient avec un nouvel entrain.

Gomme on le pense bien, je ne restai pas longtemps dans le rancho, malgré les pressantes invitations qui me furent faites ; mais , lorsque je partis , il y avait déjà beaucoup de monde, et j'appris que non seulement la fête devait durer toute la nuit, mais encore que le lendemain on devait prêter Tangelito (le petit ange) , comme ils disaient, à une voisine chez laquelle le velorio continuerait encore une couple de jours , selon l'habitude du pays. Le cadavre serait ensuite enfermé dans une petite caisse , qu'on suspendrait entre les branches d'un grand saule qui se trouvait non loin de là.

La cérémonie du velorio se fait aussi pour les grandes personnes; mais elle est moins considérée comme une partie de plaisir que comme un devoir pieux envers le défunt ou sa famille; et, au lieu de suspendre le cercueil entre les branches d'un arbre , on se contente de l'enfouir en terre ou de le porter à la. sierra , où on le dépose dans des grottes naturelles servant de caveau et qu'on trouve là en grand nombre.

Le 30 septembre , je partis de Tamanguillu , et le soir même j'arrivais à Santa-Cruz del Moro , cinquante jours après en être parti. Dès le lendemain, je repris mes occupations habituelles.

Rien d'intéressant ne survint dans le cours paisible de mon existence jusqu'au 4 février 1871, époque à laquelle je dus aller une seconde fois à San -Luis pour voir un malade. En deux jours je fis le voyage.

car je ne m'arrêtai ni au Tandil ni ailleurs, si ce n'est pour y passer la nuit, et dix jours après j'étais de retour au Moro , d'où je partais le lendemain matin pour aller à Buenos-Ayres.

Cette fois le voyage fut plus court que d'habitude , et le 18, c'est-à-dire quatre jours après, je débarquais à la capitale.

C'était la veille du carnaval. Je m'étais bien promis de me dédommager un peu des dix mois de privations que j'avais passés à la campagne ; mais un événement imprévu vint tout à coup jeter un voile de tristesse sur la ville et affecter douloureusement la population, surtout la population française : le paquebot apportait la nouvelle de la capitulation de Paris.

Aussitôt que l'on apprit l'immense désastre qui venait de nous frapper, non seulement les Français, mais" encore presque tous les fils du pays, dont la plupart avaient conservé un grand attachement pour la France, cessèrent toute manifestation joyeuse. Les fêtes furent suspendues , et la plupart des journaux de

Buenos-Ayres parurent encadrés de noir, en signe de généreuse sympathie. Quoique loin de notre patrie, et malgré nos malheurs, nous éprouvions cependant une certaine consolation en voyant les étrangers par-

tager notre douleur et prendre part à notre deuil. Ce Paris, qui restait toujours l'âme du monde malgré ses vicissitudes et ses malheurs, ce Paris sur lequel depuis quatre mois l'univers entier avait les yeux fixés, venait de succomber après une glorieuse résistance , dévoré par la faim et les maladies , et incendié par les bombes prussiennes.

Pendant que tous les esprits étaient sous l'impression terrible de ce douloureux événement, une autre nouvelle aussi attristante venait jeter la consternation dans la ville de Buenos-Ayres. Cette magnifique cité, aux mille palais de marbre et aux bois d'orangers, se trouvait tout à coup envahie par la fièvre jaune et le choléra.

Dans une autre partie de cet ouvrage j'ai déjà parlé de la topographie de Buenos-Ayres, de son climat et des diverses causes d'insalubrité tenant à la nature du sol et au voisinage des saladeros de Barracas; je n'y reviendrai donc pas, et je me bornerai à dire que si jusqu'alors Buenos-Ayres avait joui d'un état sanitaire excellent , rien pour le moment n'expliquait l'apparition d'une épidémie qui faisait déjà de nombreuses victimes. Plusieurs quartiers, il est vrai, étaient bâtis sur l'emplacement d'anciens marais qu'on avait comblés avec les immondices de la ville; ces matières avaient subi là une putréfaction plus ou moins complète ; mais depuis longtemps ce sol malsain était couvert de bâtisses et n'avait été l'objet d'aucun bouleversement; aucune infiltration d'eau ne

pouvait être accusée d'y avoir développé de dangereuses fermentations.

A plusieurs reprises-, sans doute ^ cette ville avait éprouvé les ravages du choléra asiatique , qui ne res^ pecte, comme on sait, ni climat ni configuration géographique, et qui dans ce pays s'étendit une fois jusqu'au milieu des solitudes de la pampa ; mais cette ville avait toujours été à peu près préservée de la fièvre jaune*, malgré le voisinage du Brésil et ses rapports quotidiens avec des localités constamment infectées.

A quoi pouvons-nous attribuer le développement d'une si terrible maladie dans une ville qui , jusquelà, en avait été depuis longtemps indemne? Est-ce que ses conditions hygiéniques auraient tout d'un coup changé? Est-ce qu'elle aurait perdu du jour au lendemain , et sans cause connue , la réputation qui lui avait valu son nom de Buenos -Ayres (bon air)? Il me serait bien difficile de le croire.

1 Par respect pour la vérité historique je dois dire cependant qu^en 1838, je crois, eut lieu la première épidémie connue de fièvre jaune à Buenos- Ayres. La maladie fut importée de Montevideo, qui de son côté la tenait de Rio-Janeiro. Celte fois -là Tépidémie se développa sur le quai, s^élendit jusqu'à une dislance de quelques centaines de mètres seulement, et ne fut ni longue ni meurtrière, à cause peut-être des froids de rhiver qui commençaient à se faire sentir.

En mai 1868, il y eut encore une petite épidémie de fièvre jaune, importée par un jeune homme venant de Rio-Janeiro et qui descendit à Thôlel de Rome, où il mourut. L'épidémie fut circonscrite dans un rayon de quelque deux cents mèlres autour du foyer primitif, et dura une quarantaine de jours. Un petit nombre de personnes furent atteintes, et peu d'entre elles succombèrent.

On a cherché longtemps à découvrir Torigine de Tépidémie de 1871; on a accusé l'équipage d'un navire venant de Rio-Janeiro d'avoir importé la maladie; mais le fait n'a pas été absolument confirmé , et on en est encore réduit à de simples conjectures.

Un de mes amis , le docteur Gallarani , ancien médecin de la marine italienne et alors établi à Buenos- Ayres, fut le premier, je crois, à appeler l'attention de l'autorité sur un cas offrant tous les symptômes de la fièvre jaune, et qui survint le 19 février dans une auberge de la rue Bolivar, près de Saint-Elme. L'opinion de ce médecin ne fut pas tout d'abord partagée par ses confrères , et les journaux de médecine aussi bien que les journaux politiques, dans le but louable sans doute de ne pas alarmer le public, se refusèrent à admettre l'existence de la fièvre jaune ; et quelques médecins même déployèrent une singulière énergie pour tâcher de démontrer que cette maladie n'existait pas à Buenos-Ayres.

Bientôt cependant il fallut se rendre à l'évidence, et la maladie régnante fut officiellement reconnue pour être la fièvre jaune. Le nombre des malades augmentait tous les jours, et le fléau s'étendait sans cesse plus loin de son foyer primitif. Les morts, que l'on comptait par dizaines chaque jour à la fin du mois de février, se comptèrent bientôt par centaines dans le mois de mars. Une panique s'empara de la ville, et la fuite commença; les habitants des quartiers infectés qui n'étaient point retenus en ville par leurs

affaires se réfugièrent dans les environs de Buenos- Ayres ou à une grande distance. Ce fut alors un déménagement général. Les gares furent encombrées de voyageurs et de colis préparés à la hâte; la terreur était peinte sur tous les visages, chacun avait hâte de partir, et il fallut organiser pendant quelques jours plusieurs trains supplémentaires. Quelquefois même on dut recourir à la police pour maintenir les fuyards, qui se précipitaient dans les wagons ou s'accrochaient aux marchepieds.

Les maisons des villages voisins ne suffisant déjà plus à contenir un si grand surcroît de population, on se mit à construire des logements dans les granges et dans les écuries. La spéculation se mettant de la partie, on vit des gens se retirer sous des tentes ou dans des taudis infects, et souvent s'entasser, pour ainsi dire , pêle-mêle , afin de louer leur propre logement à des prix exorbitants.

L'affolement était tel que beaucoup de personnes fuyaient à l'aventure, sans but, laissant leurs maisons ouvertes et parfois même abandonnant leur propre famille déjà frappée par le fléau. Mais , à côté de ces actes de désespoir, heureusement peu nombreux , on put constater aussi de nobles dévouements , des traits de charité et d'abnégation, dont la plupart, hélas! resteront ensevelis à jamais dans un éternel oubli , parce qu'une mort rapide moissonna en quelques jours, parfois même en quelques heures, et les acteurs et les témoins ! Comme toujours en pareille

circonstance , la plupart des médecins, dont beaucoup d'étrangers parmi eux, restèrent à leur poste de combat, et firent preuve d'un courage et d'un dévouement qui ne se démentit pas un seul instant pendant de longs mois de misères , de souffrances et de sacrifices.

Nous étions au commencement du mois de mars; l'épidémie marchait lentement, suivant les rues, pour ainsi dire , maison par maison , ne passant souvent de l'autre côté qu'après avoir ravagé le premier, et laissant les mêmes vides dans le palais du riche que dans le logement insalubre du pauvre.

Le plus souvent toutes ou presque toutes les personnes habitant la même maison , maîtres et domestiques, étaient prises successivement de la maladie, à quelques jours d'intervalle; mais quelquefois aussi phisieurs d'entre elles tombaient malades en même temps ou à peu près. Il m'est arrivé souvent d'entrer dans une maison et d'y trouver le père , la mère et un ou plusieurs enfants, les uns mourants ou déjà morts , les autres convalescents ou récemment frappés. Parfois il arrivait aussi que, tous étant malades en même temps, personne ne pouvait aller chercher de secours, et des familles entières mouraient ainsi abandonnées. Certaines maisons meublées de dernier ordre , habitées surtout par des Italiens , et présentant des conditions hygiéniques détestables, offraient souvent un horrible spectacle : dans de vastes chambres carrelées on voyait une quinzaine de lits ou de matelas

étendus par terre , ou même de simples couvertures., tout cela dans un état de malpropreté repoussante. Sur chacun de ces grabats était couché un malheureux : le moribond à côté du convalescent; Thomme à peine malade côte à côte avec un autre déjà mort. L'air était infecté d'exhalaisons fétides provenant à la fois des malades et des déjections répandues çà et là sur le sol ou sur les couches.

Tandis que Tépidémie suivait sa marche envahissante et faisait déjà de nombreuses victimes , quelques hommes de cœur, touchés de Tétat de misère et de dénuement dans lequel se trouvaient tant de pauvres malheureux, eurent l'idée d'instituer un comité de secours, et se mirent immédiatement à l'œuvre. Cet admirable dévouement ne leur était point commandé cependant par leur profession , car la plupart d'entre eux étaient journalistes , avocats , négociants ou rentiers. Le gouvernement national et le gouvernement provincial souscrivirent d'abord quelques centaines de mille francs, qui servirent de premiers fonds de secours. La presse fît un appel à la générosité des nationaux et des étrangers, et le peuple américain, révélant en cette occasion cette grandeur d'âme et ce

désintéressement que tout le monde lui connaît , répondit aussitôt par de nombreuses offrandes.

Toutes les provinces de la république Argentine organisèrent des souscriptions, ainsi que les États voisins. Montevideo, quoique sortant à peine d'une longue guerre qui avait épuisé ses ressources, n'oublia pas les liens qui Tunissaient à sa sœur de Tautre côté de la Plata , et envoya des sommes relativement considérables. Le Pérou, la Bolivie, le Chili, le Brésil et d'autres pays encore rivalisèrent de générosité.

A peina formée, la Commission populaire (c'est ainsi qu'on appela le comité de secours) se trouva à même de faire de grandes choses. Elle commença par instituer un service médical complet et gratuit, avec les médecins qui voulurent bien lui prêter leur concours, et auxquels on donna d'assez beaux appointements. Les membres de la Commission populaire étaient en séance permanente nuit et jour, et se remplaçaient alternativement. Pendant que les uns étaient au bureau, recevant les demandes de médecins et de secours , les autres se rendaient à domicile pour contrôler ces demandes et éviter les abus et les négligences; ils avaient également pour mission d'étudier les causes diverses d'insalubrité et d'y porter remède.

Je ne citerai pas les noms de ces hommes dévoués auxquels incombait volontairement une mission si pénible et entièrement gratuite. Tous appartenaient aux premières familles du pays ; la plupart contractèrent la maladie dans l'accomplissement de leurs

fonctions , et plusieurs payèrent de leur vie un si généreux dévouement. Le personnel des médecins, auquel j'eus l'honneur d'appartenir, ne fut point épargné non plus : sur cinquante environ que nous étions, une quinzaine succombèrent, et presque tous les autres furent plus ou moins malades.

Après l'épidémie , le gouvernement n'oublia pas les familles de ces hardis combattants , et le Congrès accorda aux veuves ou aux filles des victimes une pension viagère de 12,000 francs par an, réversible en partie sur les enfants.

Dans ces circonstances douloureuses, le clergé et les différents ordres religieux de Buenos-Ayres prirent aussi une part active au soulagement des malades, et se firent souvent remarquer par de nombreux actes de dévouement et de charité.

Mais la Commission populaire ne se borna pas à donner aux malades nécessiteux les secours de l'art et les médicaments. Son action bienfaisante s'étendit bien plus loin, et bientôt tous les médecins et les membres de la Commission purent donner des "bons de viande, de vin vieux, de lit, de draps, de couvertures, etc., à tous ceux qui en avaient besoin, et qui n'avaient qu'à envoyer au bureau pour être servis immédiatement, car on avait formé là de vastes dépôts d'approvisionnements de toute sorte. Enfin tous les malades eurent leur garde pendant tout le temps que le médecin le jugeait à propos. On pourra se faire une idée de ce que coûtait chaque

personne secourue quand on saura que le gardien gagnait de iO à 20 francs par jour, et qu'à une époque nous avons payé les citrons jusqu'à 3 francs la pièce !

Cependant l'épidémie allait sans cesse croissant, et moi-même j'étais atteint du vomito negro dix jours après être entré au service de la Commission populaire. Grâce aux soins dévoués qui me furent prodigués par mes amis, et en particulier par le docteur Gallarani, je pus échapper à la mort, qui épargnait rarement ceux qui avaient les mêmes symptômes que moi , et quinze jours après être tombé malade je pouvais reprendre mon service.

Sur 200,000 habitants que comptait Buenos-Ayres en temps ordinaire , 50 à 60,000 au plus étaient restés en ville , et parmi eux un bon nombre avaient déjà eu la fièvre jaune et n'avaient plus par conséquent à la redouter. Malgré cela , le nombre des déces montait toujours, et chaque soir on consultait avec empressement et tristesse à la fois le Bulletin de répidémiej qui donnait la liste complète des décès et le nombre des cas nouveaux.

Le nombre des morts s'éleva bientôt à 200 par jour, puis monta rapidement à 300, 400, 500, et atteignit même un jour 700 et quelques !

La ville était morne et silencieuse; tous les établissements publics, ainsi qu'un grand nombre de magasins et de maisons particulières, étaient fermés; à tous les marteaux de porte des maisons où il était

mort quelqu'un étaient attachés, en signe de deuil, de longs crêpes noirs que le vent faisait flotter tristement.

Tant que le nombre des décès ne fut pas trop considérable , les enterrements se firent de la façon ordinaire, et toute la journée on ne voyait dans les rues que des corbillards ; mais bientôt ces manifestations extérieures furent défendues , à cause de Teffet moral qu'elles produisaient sur le peuple. L'aspect de Buenos-Ayres était devenu d'une tristesse inouïe ; on eût dit une ville abandonnée , avec ses maisons revêtues de marbre et ses longues rues désertes. De temps en temps on voyait passer rapidement quelque voiture de médecin, ou bien on rencontrait quelques rares personnes au teint jaune , à la démarche chancelante , cherchant à hâter leur convalescence par un peu d'exercice, ou allant s'informer de quelque parent ou de quelque ami. Quand on se rencontrait on redoutait de demander des nouvelles d'un absent; le matin ou la veille on l'avait vu bien portant , quelques heures après on apprenait qu'il était mourant ou mort.

Le service des pompes funèbres ne suffisant déjà plus pour transporter les cercueils , on mit à contribution les tombereaux à ordures, qui allaient ainsi de maisop en maison, jusqu'à ce que leur chargement fût complet. Dès que quelqu'un était mort, on devait en faire la déclaration et le mettre dans la bière ; quelques instants après , la charrette l'empor-

tait encore tiède au cimetière ; puis venait une autre charrette, qui enlevait le lit, les couches et tout ce qui avait servi au malade pour aller le faire brûler hors de la ville.

Ces inhumations si précipitées et si nombreuses donnèrent lieu, comme on le pense bien, à de regrettables erreurs, car TafFolement était si grand à ce moment que les constatations de décès se faisaient tout à fait à la légère. Chose horrible à dire ! plus d*un malheureux fut enfermé encore vivant dans son cercueil , soit par des mains imprudentes et inexpérimentées , soit même par des mains criminelles !

Si je n'avais pas eu moi-même des preuves irréfutables du fait , je ne me hasarderais pas à le raconter sur un simple ouï-dire ; mais j'ai vu et connu un individu qui était revenu à pied du cimetière et qui s'était réveillé au moment où l'on déchargeait son cercueil.

Une autre fois, après des pluies abondantes, le chemin qui conduisait au cimetière était devenu impraticable; de profondes ornières imprimaient aux charrettes chargées de cercueils de fortes secousses qui suffisaient à défoncer ou à briser les bières souvent fort minces et mal clouées , car la rapacité des fabricants ne se faisait pas scrupule de spéculer sur la mort, et de vendre jusqu'à 200 francs et plus de mauvaises caisses en bois d'une minceur extrême. Dans un de ces voyages , plusieurs cercueils s'étant défoncés, le charretier, assis sur son siège, se sentit tirer par le pan de son paletot. S'étant retourné aussitôt,

il vit un bras qui sortait d'un cercueil brisé, et eut tellement peur qu'il sauta à bas de sa charrette , laissa là le véhicule et se nait à courir. Dès ce moment il fut fou, et on dut l'enfermer dans une maison de santé.

Ce fait, tout extraordinaire qu'il puisse paraître, me fut raconté alors par plusieurs personnes dont la bonne foi et la sincérité ne sauraient être mises en doute.

Pour ensevelir tant de cadavres, on dut bientôt cesser de faire des fosses isolées, et on creusa alors de vastes tranchées au fond desquelles on mettait une ou deux rangées de cercueils et une couche de chaux vive de cinquante centimètres d'épaisseur; le tout était ensuite recouvert de terre. Le vieux cimetière ne tarda pas à être complètement rempli , et il fallut en créer un neuf pour recevoir les nouveaux cadavres , qui arrivaient chaque jour plus nombreux.

Presque au plus fort de l'épidémie , les fossoyeurs se mirent en grève pendant deux jours , et ce ne fut que grâce à l'intrépidité et au sang -froid du directeur, qui, le revolver au poing, les força de se remettre au travail, que l'on dut de ne pas voir s'accumuler plus de six à sept cents cadavres , dont la putréfaction en plein air n'aurait pas tardé à amener les plus affreuses conséquences.

L'épidémie avait déjà pris des proportions considérables ; les médecins redoublaient de zèle et d'activité, mais déjà plusieurs d'entre eux étaient malades, et quelques-uns avaient payé de leur vie leur gêné-

reux dévouement. Toute la journée on était assailli de demandes : les ardoises étaient toujours trop, petites pour inscrire les noms de ceux qui venaient réclamer les secours de Tart. On ne nous laissait prendre ni repos ni nourriture. Nous sortions à sept heures du matin, et à dix ou onze heures du soir nous visitions encore des malades, heureux si nous avions pu accourir à toutes les demandes et si nous n'avions pas laissé pour le lendemain une trop longue liste. Quelquefois, en sortant d'une maison de pestiférés, nous trouvions à la porte trois ou quatre personnes qui nous suppliaient toutes à la fois de les suivre pour aller v^ir des malades auxquels nous ne nous attendions pas, et que souvent nous avions le regret de ne pouvoir secourir, faute de temps.

Le nombre des malades et des morts augmentait de jour en jour, et rien n'avait pu arrêter la marche du fléau. Les maisons et les rues étaient soumises à de fréquents lavages, et remplies de matières désinfectantes; les logements insalubres avaient été évacués, et le soir, pour purifier l'air, on allumait au milieu des rues et sur les places publiques de grands feux, dont la lueur blafarde se réfléchissait sur les blanches façades des maisons , et donnait à la ville un aspect à la fois sinistre et imposant.

Après avoir atteint son apogée vers le milieu du mois d'avril, le fléau ne tarda pas à s'apaiser, sans doute parce qu'il ne trouvait plus de victimes , et que les premiers froids de l'hiver se faisaient sentir. Les

habitants , émigrés depuis longtemps , se hasardèrent à revenir en ville, malgré les sages avis des journaux, et plusieurs payèrent de leur vie cet acte de témérité. Cette circonstance fît remonter encore un peu le chiffre des décès, qui présenta pençlant quelques jours diverses oscillations ascendantes ou descendantes. Bientôt les cas nouveaux devinrent plus rares, et répidémie parut presque éteinte.

Plusieurs jours se passèrent sans qu'il y eût un seul cas nouveau de fièvre jaune ; mais le fléau inexorable

caressait, pour ainsi dire, ses dernières victimes, et semblait prendre plaisir à différer le terme fatal de ceux qui , durant plusieurs mois, avaient sacrifié avec tant d'abnégation leur repos , leur fortune , leur famille, leur vie , pour secourir leurs malheureux concitoyens. Semblable au Parthe trompeur qui décoche en fuyant ses traits mortels, il frappe encore des coups douloureux , et presque une des dernières victimes fut celui-là même qui avait fondé la Commission populaire , et qui depuis lors avait consacré tous les instants de sa vie à visiter les pestiférés , portant la confiance dans leur cœur, relevant leur courage abattu par le désespoir, et leur prodiguant à la fois les secours moraux et matériels.

Si jusqu'ici je n'ai encore nommé personne , parce que tout le monde fit son devoir avec le même dévouement et la même abnégation, je ferai cependant une exception pour celui-ci, le docteur Roque Perez, un habile jurisconsulte que la république Argentine

est fière d'avoir compté au nombre de ses enfants, et qui restera toujours comme le plus bel exemple de charité et de patriotisme.

Vers la fin du mois de mai et au commencement de juin, il y eut enpore plusieurs recrudescences de la maladie , car le monde arrivait en foule de la campagne , et les précautions hygiéniques que Ton prenait ne suffisaient pas toujours pour se mettre à Tabri de la maladie. Beaucoup de maisons étaient restées fermées pendant plusieurs mois , et il aurait fallu pour les assainir de fréquents lavages et de puissants désinfectants.

Au mois de juillet, la fièvre jaune avait disparu. Les habitants, revenus de toutes les parties de la campagne, avaient repris possession de leurs anciennes demeures; mais plus de 20,000 manquaient à rappel. La plupart de ceux qui restaient avaient à déplorer la perte de quelque parent ; plusieurs familles même s'étaient complètement éteintes.

Peu à peu cependant la ville reprenait son aspect accoutumé; les établissements publics et les boutiques s'ouvraient de nouveau. Chaque jour on retrouvait avec un indicible plaisir quelque parent ou quelque ami que Ton croyait mort, car la fuite avait été si précipitée que chacun était parti de son côté et était resté plusieurs mois sans donner de ses nouvelles et sans en recevoir.

Une chose remarquable, et qui resta longtemps comme une attestation de la crise horrible par laquelle nous venions de passer, ce fut le nombre pro-

digieux de personnes vêtues de deuil que Ton voyait dans les rues et dans les réunions publiques. On eût dit que ces sombres vêtements étaient obligatoires pour tout le monde, car ceux-là même qui n'avaient pas à déplorer la mort de quelque personne qui leur fût chère se faisaient un devoir de s'associer au deuil public , et s'abstenaient de porter des couleurs voyantes et des toilettes tapageuses.

Qu'on me permette, en terminant, de dire quelques mots d'histoire médicale au sujet de l'épidémie de Buenos-Ayres.

La maladie à laquelle nous avions eu affaire était une variété anormale de fièvre jaune, un peu différente de celle qu'on observe généralement au Brésil et se rapprochant de ce que l'on désigne sous le nom de fièvre bilieuse épidémique des pays chauds. Cependant nous observâmes une grande variété dans les symptômes, la marche et la terminaison de cette maladie. Tantôt, et le plus souvent, c'était la forme gastrique à évolution assez lente, commençant par un violent frisson, une douleur lombaire intense, des vomissements bilieux, une grande dépression des forces. Ces symptômes étaient plus ou moins intenses et duraient cinq, dix et même quinze jours; puis survenait un ictère généralisé et, dans les cas funestes, une fièvre violente , de la sécheresse de la gorge , une soif brûlante et le délire. Dans quelques cas, on observait, en même temps que les symptômes dont je viens de parler, de Thématémèse, ou vomissements

noirs [vomito negro}, des saignements de nez, de Thématurie, des déjections noires et une grande prostration des forces. Cette forme était presque toujours mortelle.

Une seconde variété de la maladie était la forme dite cérébrale : aux symptômes précédents venaient s'ajouter une céphalalgie atroce et une exaltation de la sensibilité de Touïe et de la vue.

La troisième variété était la forme comateuse. Le malade semblait foudroyé tout à coup; il perdait connaissance , ne voyait plus , n'entendait plus , restait presque sans mouvement et mourait tranquillement , sans dire une parole, sans proférer une plainte.

Au commencement de l'épidémie , soit que celle-ci fût plus meurtrière ou que les moyens employés pour la combattre fussent insuffisants ou mal dirigés, la mort emportait 75 pour 100 des malades, tandis que vers la fin il en mourait à peine 20 pour 100.

Une circonstance heureuse qui épargna à Buenos- Ayres des désastres bien plus considérables encore, ce fut la localisation primitive de la maladie.

Nous avons vu en commençant que , pendant plusieurs mois, l'extrémité de la ville opposée à celle où avait débuté la maladie fut un refuge contre celle-ci ; mais , lorsque toute la ville fut envahie , quelques cas à peine furent observés dans les maisons de campagne les plus voisines, et tous les lieux situés à une distance d'un ou deux kilomètres jouirent toujours d'une immunité complète. Les petites villes voisines,

quoique regorgeant de monde souvent placé dans des conditions détestables de salubrité , présentèrent bien quelques cas de fièvre jaune ; mais ce fut toujours chez des personnes qui avaient contracté la maladie à Buenos-Ayres. Chez ces dernières, Tafifection évolua à peu près de la même manière qu'en plein foyer épidémique, et se termina par la mort ou la guérison; mais on n'observa pas un seul cas de contagion , et pour mon compte je connais plusieurs personnes qui ont eu chez elles des malades atteints de fièvre jaune, qu'elles n'ont pas quittés, et qui ne sont jamais devenus un dangereux voisinage pour les gens de la maison ou des alentours.

Dans cette relation écourtée je n'ai pas eu la prétention de faire l'histoire complète d'une épidémie qui désola une des plus belles villes de l'Amérique du Sud. J'ai voulu seulement donner une idée de ce qu'est une épidémie dans ces contrées lointaines, et montrer que si notre mère patrie nous donne souvent de grands et nobles exemples de. dévouement, de charité et de patriotisme , l'Amérique est plus civilisée qu'on ne le croit généralement, et sait au besoin prouver au vieux monde qu'un généreux héroïsme anime les cœurs de ses enfants à l'heure du danger.

Au mois de juillet suivant on ne parlait déjà presque plus de répidémie, et tous les habitants dispersés avaient repris possession de leurs demeures. Quant à moi, je désirais ardemment m'en retourner en France ; mais , comme j'avais quelques affaires à terminer au Moro, le 10 de ce même mois je me mis en route pour cette localité. Plusieurs contretemps nous occasionnèrent un retard considérable, et mon voyage ne dura pas moins de onze jours. Nous étions au cœur de Thiver et il faisait un froid terrible , de sorte que j'eus beaucoup à souffrir pendant cette longue traversée. Mon séjour au Moro fut de courte durée, et le 21 août suivant je reprenais pour la dernière fois le chemin de Buenos-Ayres. Lorsque j'eus perdu de vue l'estancia de Santa-Cruz, je sentis mon cœur se serrer, et je ne pus contenir mes larmes. Trois années de séjour dans ce pays m'y avaient complètement acclimaté; j'aimais déjà comme un enfant du désert ces pampas immenses que je voyais peut-être pour la dernière fois; mes yeux erraient vaguement au milieu de cet océan de verdure monotone et silencieux, dont l'imposante grandeur semblait frapper mon imagination encore plus qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors. A mesure que la diligence s'éloi-

gnait, je voyais disparaître peu à peu la ligne sinueuse et jaunâtre des dunes , je cessais d'entendre le mugissement de la mer, mais la sierra devenait de plus en plus distincte. Bientôt enfin nous laissâmes derrière nous ces montagnes que pendant si longtemps j'avais contemplées chaque matin à mon réveil , et , lorsque le soir arriva, je ne les distinguais déjà plus.

Pendant cinq jours encore nous voyageâmes dans le désert, couchant dans de mauvaises auberges, et passant toute la journée en voiture. Enfin nous arrivâmes à Ghascomus , et le cri strident d'une locomotive me réveilla , pour ainsi dire , en sursaut. J'ouvris les yeux : le désert avait fait place à des champs cultivés; je voyais autour de moi des arbres et des maisons, un chemin de fer, des rues. Il me semblait rêver, et pourtant je regardais tout cela d'un air indifférent. Tout, en effet, me paraissait petit et mesquin à côté de ces immenses solitudes où je respirais à pleins poumons l'air pur de la pampa , et où un horizon sans bornes mesurait seul l'étendue de ma liberté et de mon indépendance.

Je passai une très bonne nuit à Ghascomus, et le lendemain j'arrivai à Buenos-Ayres, où je descendis chez mon ami le docteur Gallarani , qui m'avait gracieusement offert sa maison.

Buenos-Ayres n'était plus cette cité morne et silencieuse , aux maisons fermées et aux rues désertes ; le mouvement et l'animation étaient maintenant à peu

près les mêmes qu'autrefois, et on n'eût jamais dit que vingt mille de ses habitants avaient fait en moins de quatre mois le grand voyage de Téternité.

Dans le courant de cet ouvrage j'ai fait part à mes lecteurs des impressions que m'avaient fait éprouver les diverses circonstances de mon long voyage; j'ai dépeint aussi fidèlement que possible , quoique d'une façon très succincte , les contrées que j'ai visitées ; j'ai dit quelques mots en passant de la flore et de la faune des pampas , et je me suis arrêté assez longtemps sur les Indiens, dont j'ai décrit les mœurs et les coutumes. Toutefois dans cette étude ethnographique j'ai laissé une vaste lacune que je vais tâcher de combler maintenant; j'ai à peine parlé, en effet, des habitants de la pampa civilisée ; j'ai , pour ainsi dire , laissé dans l'ombre cette grande figure qui est l'âme du désert, qui personnifie presque à elle seule la civilisation , et qu'on appelle le gaucho.

Mais qu'est-ce donc que le gaucho? Est-ce un personnage extraordinaire et mystérieux? Non, c'est tout simplement l'habitant de la campagne, le paysan, comme nous dirions en France; mais ce paysan est une personnalité tellement originale, que tous mes

efforts ne suffiront peut-être pas à le montrer sous son véritable jour et à en donner une idée suffisamment exacte. Et d'abord quel est-il, et d'où sort- il? Le type est à peu près toujours le même, malgré sa diversité d'origine, malgré les différences individuelles de taille et de couleur. L'un est descendant d'Indien ; l'autre est petit- fils d'Espagnol, d'Anglais ou d'Allemand; tel autre est tout simplement fils de gaucho. L'étranger qui arrive à la campagne peut bien perdre ses habitudes nationales; il a beau revêtir le poncho et le chiripa , chausser les bottes en peau de cheval , manier assez adroitement le lazo et la boleadora , et se donner toutes les apparences extérieures du gaucho, ce ne sera jamais qu'un gnngo (terme de mépris signifiant étranger, et dérivant fort probablement de j/n>^o,.grec), et l'œil le moins exercé pourra facilement le reconnaître. Ses enfants, s'il en a, seront déjà presque gauchos, et ses petits-enfants le seront certainement tout à fait. Il n'y a pas de type physique de gaucho à proprement parler: les uns sont blonds, les autres bruns , les autres blancs , les autres un peu cuivrés. Quelques-uns sont grêles et barbus; d'autres sont obèses et presque dépourvus de barbe. Jeunes ou vieux , tous ont le même fond de caractère , à peu près les mêmes vices et les mêmes qualités. Ils sont joueurs, chicaneurs, batailleurs, ivrognes, orgueilleux et présomptueux, dépensiers et paresseux; mais ils rachètent la plupart de ces défauts par leur générosité et leur désintéressement, leur résistance à la fatigue

et à rintempérie des saisons, leur patience à toute épreuve , la sobriété de leur régime habituel.

Le gaucho est généralement calme, froid, agile, très bon cavalier. Il est très poli , très humble et très docile, hospitalier, bon et compatissant, serviable, bon père et bon époux. Grand amateur de poésie, admirateur de la nature, il se plaît à la contempler dans tout ce qu'elle a de beau. Esprit rêveur et mélancolique , ennemi des idées abstraites et subtiles , il exprime néanmoins dans un langage simple et harmonieux les pensées les plus délicates, les sentiments les plus élevés.

Lorsque, la guitare à la main, il chante en improvisant ses peines et ses joies , ses déceptions et ses espérances, on dirait qu'il est inspiré, et que sous son poncho grossier vibre une âme de poète.

De quelle source viennent ces cadences si difficiles à imiter pour tous ceux qui ne sont pas nés dans le désert, près d'une humble cabane couverte d'un toit de chaume vers lequel montent lentement les vaporeuses spirales de fumée que dégagent les tisons graisseux du foyer? D'où vient ce génie poétique qui semble inné et qu'aucune culture intellectuelle n'a jamais épuré ?

Tout effet a une cause , et certainement il n'est pas nécessaire de chercher bien loin pour trouver celle-ci. C'est le grand spectacle de la nature , sans cesse présent devant les yeux , qui élève l'âme sensible de ces hommes sans instruction; c'est dans ce grand livre

toujours ouvert qu'ils apprennent la prosodie et rharmonie. Ils contemplent, sans se demander pourquoi , ces étoiles qui brillent au-dessus de leur tête , suspendues à cette voûte gigantesque qui semble s'appuyer tout autour sur cette pampa silencieuse et immense. Leur vie coule calme et paisible comme ces ruisseaux sans murmure et aux rivages sans arbres , qui sillonnent la vaste plaine.

C'est de là que vient la mélancolique et douce tristesse de ces chants monotones , tantôt semblables au ramage confus des oiseaux qui semblent faire leur prière à l'heure du crépuscule, lorsque l'étoile du Bei^er commence à éclairer ces silencieuses solitudes, tantôt semblables à la plainte amère que la mouette rapide et vagabonde lance en fendant l'espace.

Le gaucho est passionné pour les chevaux. Dès sa plus tendre enfance il a vécu au milieu de ces animaux , dont il a appris à reconnaître l'indispensable nécessité. Il marchait à peine que son père le portait déjà en croupe, et parcourait avec lui de grandes distances. Un peu plus tard il a eu son cheval à lui, et, à sept ou huit ans, il faisait de longues courses et s'exerçait à lancer le lazo sur les moutons, et sa petite boleadora inoffensive , laite de deux osselets reliés par une mince lanière de cuir, à travers les jambes des chiens ou de quelque agneau orphelin élevé dans la cabane et servant de souffre-douleur. Un peu plus tard encore il couche sur son recado ,

dans un coin de la cuisine ou devant la porte , et participe à la plupart des travaux de la maison. 11 apprend à couper une peau en lanières , à tresser un lazo et à confectionner une bride ou un licou. Bientôt les chevaux dociles ne le satisfont déjà plus; il veut passer pour un cavalier accompli ou pour un dompteur, et on le rencontre souvent monté sur un jeune poulain encore à demi sauvage, qu'il montre avec orgueil à ses camarades en lui faisant exécuter des voltiges. Quelquefois même, à défaut de poulain et pour se donner de l'importance, il remplace le mors de son cheval par un bocado, espèce de courroie avec laquelle on serre la mâchoire inférieure des chevaux que Ton est en train de dompter.

Vers quatorze ou quinze ans, le gaucho est déjà presque un homme; il est sérieux, sait pincer de la guitare et danser un goto ou un triunfo ; il se risque même à faire une improvisation poétique ou à tourner une petite phrase galante.

Homme enfin , il fréquente les pulperias , joue aux cartes ou à la taba (osselets), chasse Tautruche, par^ ticipe aux courses de chevaux, va au bal le soir, soigne ses chevaux, raccommode ou confectionne les divers objets de sellerie dont il a besoin , et travaille pour lui ou pour les autres , selon qu'il possède quelque chose ou qu'il ne possède rien. Il se loue au mois ou à la journée , et vit chez lui s'il a une habitation; chez les autres, en qualité de domestique ou d'agregado, s'il n'en a pas.

J'ai déjà dit qu'à la campagne on était très hospitalier. On peut sans crainte aller frapper à toutes les portes, on est sûr d'être accueilli partout et de trouver de la viande , du mate , et un cheval pour faire ses courses. A cela se borne l'hospitalité, car le gaucho * n'a pas besoin d'autre chose pour vivre. La selle, ou recado, lui sert de lit, et généralement, même en hiver, il aime mieux dormir dehors sur la terre nue ou sur quelques peaux que dedans et à l'abri. Quand je dis qu'il n'y a qu'à frapper à la porte , je me trompe , car précisément l'usage veut qu'on ne frappe pas : lorsqu'un inconnu arrive devant une cabane ou une maisou pour demander l'hospitalité, il doit crier : Ave y Maria j et attendre, pour descendre de cheval, qu'on l'engage à le faire. Il doit après cela laisser son cheval sellé jusqu'à ce qu'il soit invité par les maîtres du logis à le desseller. Après ces formalités remplies, l'étranger est comme de la maison, et il peut rester plusieurs jours, quelquefois plusieurs semaines ou plusieurs mois , comme hôte ou agregado , sans être indiscret ni avoir à payer la moindre rétribution. Comme on voit, le cérémonial n'est pas bien compliqué ; mais les gauchos sont extrêmement polis , et ils tiennent beaucoup à ce que toutes les règles et les usages en soient rigoureusement observés.

La campagne de Buenos-Ayres n'est pas seulement habitée par des gauchos; il y a encore un nombre considérable d'Européens : des Basques, des Espagnols, des Italiens, des Anglais et des Allemands;

mais il n'y a guère que les fils du pays qui s'occupent de certains travaux qui se font à cheval, tels que la capture des bestiaux pour la marque, la formation des troupes pour les saladeros, etc. Les étrangers, au contraire , s'occupent plutôt de travaux qui se font à pied, comme le creusement des fossés et des puits, la culture des quintas , l'édification des maisons , la fabrication des briques, la tonte et la garde des brebis. Ils adoptent très vite la manière de vivre des gauchos et une partie de leur costume; néanmoins ils conservent toujours quelque chose de leur costume national, et les Basques surtout renoncent bien rarement au béret traditionnel.

Je ne terminerai pas cette rapide esquisse du gaucho sans dire quelques mots des femmes de la campagne , bien que ces dernières ne présentent maintenant qu'un intérêt fort secondaire. Autrefois, en effet, les gauchos vivaient souvent presque isolés et à de grandes distances les uns des autres. Ils élevaient leurs filles et leurs femmes comme eux , et leur faisaient souvent partager leurs travaux. J'ai connu de ces femmes, déjà vieilles, qui montaient à cheval comme le. meilleur écuyer, et lançaient le lazo avec une rare habileté. Elles avaient plus d'une fois saisi ainsi en plein champ un bœuf sauvage, et, après l'avoir abattu et dépouillé , elles étaient revenues à leur rancho en portant la viande sur la croupe de leur cheval. Aujourd'hui de telles femmes seraient bien difficiles à trouver. A mesure que les champs se sont

peuplés, les difficultés de la vie . matérielle sont devenues moindres ; les maisons de commerce , ou pulperias , se sont multipliées ; le goût du luxe et de la toilette s'est répandu partout, et actuellement le voyageur qui parcourrait la pampa ne serait pas peu étonné de trouver jusque dans les plus misérables cabanes des femmes vêtues de robes et de manteaux confectionnés à Paris , et chaussées d'élégantes bottines de lasting bleu ou rose tendre , avec de grands talons Louis XV. Il faut dire cependant que le goût qui préside à leur toilette n'a rien de parisien, et qu'on trouve souvent chez elles les contrastes de couleurs les plus rares et les plus singuliers. Ajoutons aussi qu'elles n'ont pas souvent les prémices de la mode.

Comme les hommes, elles aiment beaucoup les riches selles, les mors et les rênes d'argent, les étriers et la cravache du même métal. Autrefois elles se servaient du recado; maintenant elles ont presque toutes une selle de dame.

On trouve parmi les femmes de la campagne à peu près tous les types ; les blondes cependant sont assez rares, et ont toujours une origine européenne plus ou moins éloignée ; les brunes , au contraire , forment l'immense majorité et caractérisent le type américain. Elles sont en général de taille moyenne, très bien faites, souvent fort jolies; elles ont de beaux cheveux, des yeux très expressifs et des dents remarquablement blanches. Malgré leur manque d'in-

struction et d'éducation, elles sont relativement spirituelles, très polies et très gracieuses, mais généralement timides, sérieuses et réservées avec les étrangers.

L'occupation principale des femmes de la campagne consiste à faire la cuisine , à laver et à raccommoder le linge , à servir le mate et à concasser du maïs pour faire une espèce de bouillie appelée mazor morray que Ton prend avec du lait, et dont les indigènes sont très friands. Quelques-unes s'occupent aussi à traire les vaches laitières et à fabriquer du beurre et du fromage. Je ne parle ici que des femmes de la province de Buenos-Ayres ; dans les autres provinces de la république Argentine , il n'en est pas de même, parce que l'aspect du pays est absolument différent. Il existe là des industries spéciales à chaque localité : c'est ainsi que, dans la province de Santiago del Estero , les femmes sont très habiles à tisser et à teindre la laine avec laquelle elles font des tapis , des couvertures de lit, desjergas, ou couvertures de cheval , des ceintures ; dans la province de Cordova , elles font des dentelles et des broderies fort belles ; dans les provinces de Gatamarca et de la Rioja , elles confectionnent avec la laine de vigogne des ponchos et des châles d'une finesse remarquable, et dont la valeur peut dépasser 1,200 francs.

N'ayant nullement l'intention de faire une étude complète des habitants de la pampa, j'ai dû me borner à esquisser à grands traits les particularités les

plus remarquables touchant leurs mœurs et leurs coutumes; cependant je crois en avoir dit assez pour que le lecteur puisse s'en faire une idée passablement exacte. Du reste , dans le courant de cet ouvrage , on trouvera un certain nombre de détails qui n'ont pu pendre place dans ce chapitre, et qui contribueront encore à réparer les omissions que j'ai faites volontairement.

Après cette digression, un peu longue peut-être, mais nécessaire , je crois , je vais reprendre mon récit au point où je l'ai laissé tout à l'heure.

Presque aussitôt après mon arrivée à Buenos-Ayres, je commençai à faire mes préparatifs de voyage. Pendant ce temps survint une épidémie de variole, et un grand nombre de personnes, surtout de personnes âgées, furent frappées. Mon ami le docteur Gallarani étant très occupé , je voulus l'aider à visiter ses malades, en attendant le départ du paquebot; mais à peine quelques jours s'étaient-ils écoulés que je tombai malade à mon tour d'une varioloïde, qui, quoique très bénigne , m'obligea à garder la chambre pendant une dizaine de jours. Étant à peine en convalescence, je ne voulus pas m'embarquer ainsi, et je différai

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mon voyage jusqu'au mois suivant. Le mois suivant il y eut encore des circonstances qui m'empêchèrent de partir, et le mois de décembre arriva gans que j'eusse pris ma carte de passage. La plupart de mes amis cherchaient à me retenir encore , et surtout le docteur Gallarani et le docteur Pineda tâchaient de me distraire par tous les moyens possibles , et ne cessaient de me prodiguer chaque jour de nombreux témoignages de la plus sincère amitié.

L'année 1871 allait finir : année de malheurs et de calamités pour un grand nombre de pays; chacun attendait le premier jour de l'an comme un jour de délivrance. En effet, sur presque tous les points du globe on avait éprouvé quelque désastre : la France et l'Allemagne avaient souffert les horreurs d'une guerre longue et meurtrière ; l'Algérie avait été dévastée par les sauterelles ; l'Amérique du Nord venait de voir brûler Chicago, son plus grand marché de grains ; un tremblement de terre avait enseveli la ville d'Oran (république Argentine) avec un grand nombre de ses habitants ; la fièvre jaune avait décimé la population de Buenos- Ayres ; et cependant la mesure n'était pas encore comble.

Le 23 décembre, le bateau à vapeur America , qui faisait le trajet entre Buenos- Ayres et Montevideo, partait à destination de ce dernier port avec 206 passagers, presque tous Argentins, qui allaient passer les fêtes de la Noël dans la capitale de l'Uruguay. En même temps que V America était parti un autre stea-

DANS LES PAMiUS 341

mer appartenant à une compagnie rivale , desservant les mêmes points. Pendant plusieurs heures, les deux navires avaient lutté de vitesse et étaient restés presque constamment à une très courte distance Tun de l'autre .

Vers deux heures du matin , les passagers de TAm^rica, qui reposaient tranquillement dans leurs cabines, furent réveillés en sursaut par une explosion formidable. La machine s'arrêta aussitôt, et des tour^ billons de flamme et dé fumée commencèrent à s'élever au-dessus du bateau en même temps que Teau se précipitait dans la cale par une large brèche. C'était la chaudière qui venait d'éclater. .

V America était un véritable palais flottant, construit sur le modèle de ceux qui naviguent sur le Mississipi. On sait que ces bateaux, plats et bien lestés, sont surmontés de hautes constructions renfermant un grand nombre de cabines disposées sur plusieurs étages, ainsi que des salons magnifiques. Afin de déplacer le moins possible le centre de gravité et de conserver au bateau la stabilité nécessaire , on n'emploie pour l'œuvre morte que des bois extrêmement minces et légers , soigneusement recouverts de peinture ou de vernis. On comprend dès lors avec quelle rapidité le feu se propagea sur toute l'étendue du navire. Ce fut alors une scène indescriptible : tous les passagers, sans se donner le temps de se vêtir, sortirent de leurs cabines et se précipitèrent dans les embarcations ou sur les bouées de sauvetage. Il n'y

avait pas, en effet, une minute à perdre : Y America sombrait à vue d'oeil, et Tincendie prenait des proportions effrayantes. Il fallait choisir entre Teau et le feu; mais Taffolement fut si grand qu'un grand nombre de personnes qui auraient pu être sauvées périrent victimes de leur imprudence et de leur précipitation. Les premiers canots qui furent mis à la mer chavirèrent et coulèrent sous le poids d'un trop grand nombre de passagers. On n'écoutait aucun ordre; on n'obéissait à aucun commandement. On en vint jusqu'à se disputer à coups de poignard les bouées ou les ceintures de sauvetage, ou même les épaves. Chacun cherchait à se sauver et ne s'inquiétait nullement du salut des autres. Les uns se jetaient à l'eau sans savoir nager, d'autres se laissaient consumer par le feu et restaient immobiles , comme paralysés.

Cependant, au milieu de ce désordre, quelques passagers, des Anglais et des Américains surtout, conservèrent tout leur sang-froid, et purent non seulement se sauver, mais encore sauver toute leur famille. C'est ainsi qu'un négociant de Buenos-Ayres eut la présence d'esprit de munir sa femme et ses enfants de ceintures de sauvetage , et de les précipiter ensuite dans la mer l'un après l'autre; puis il en fit autant pour lui-même. Tous furent recueillis vivants quelques instants après.

Au milieu du désordre qui suivit l'explosion, et pendant que chacun cherchait à se sauver par tous

les moyens possibles, quelques personnes furent témoins d'un fait en apparence invraisemblable, et que Fhistoire pourrait écrire en lettres d'or parmi les plus beaux actes de dévouement. Un monsieur d'une soixantaine d'années , dont j'ai le regret d'avoir oublié le nom , et qui appartenait à une riche famille de Buenos-Ayres , venait de se munir d'une ceinture de sauvetage et allait se précipiter à la mer, lorsqu'il vit à côté de lui une jeune femme et son mari qui se tenaient étroitement embrassés et allaient périr dévorés par les flammes. A cette vue, un sentiment de compassion anima le vieillard et lui inspira le plus sublime dévouement. N'écoutant que son cœur, il quitta sa ceinture de liège et la plaça autour du corps de la jeune femme, en lui disant : c Madame, vous êtes trop jeune encore pour mourir; moi, j'ai assez vécu. > Après ces mots, et sans lui donner le temps de répondre , il la souleva de ses bras robustes et la précipita dans la mer. La jeune femme se sauva , et son bienfaiteur mourut victime de son généreux dévouement.

Une demi-heure après l'accident, Y America était aux trois quarts submergée , et toute la partie qui surnageait n'était plus qu'un immense brasier, d'où s'élevait une colonne de feu rougeâtre qui éclairait vivement la surface des eaux, unie comme une glace. Un clair de lune magnifique éclairait cette scène de désolation et facilitait la recherche des naufragés, que l'on voyait çà et là accrochés à quelque épave

OU soutenus par une ceinture de sauvetage. La plupart vivaient encore ; d'autres , déjà morts , tenaient d'une main crispée quelque débris de planche qui n'avait pu suffire à les sauver. Quelques-uns même portaient de profondes blessures occasionnées par l'explosion ou par le poignard.

L'autre bateau à vapeur, qui précédait Y America de deux à trois milles , s'étant aperçu de l'accident , s'était hâté de rebrousser chemin ; mais il était arrivé trop tard pour porter un secours bien efficace. Il n'avait pu que recueillir les quelques naufragés que l'eau n'avait pas encore engloutis , et qui , au nombre de 46 seulement, se retrouvèrent à bord du navire sauveteur. 160 passagers avaient péri. Des scènes navrantes s'étaient produites pendant tout le temps du sauvetage, à mesure que les canots rapportaient un cadavre ou un être vivant; les uns tressaillaient de joie , les autres étaient abîmés dans la douleur ; celui-ci retrouvait un fils ou une épouse , celui-là venait de perdre son père ou sa femme. Les bateaux de sauvetage restèrent encore plusieurs heures sur le lieu du sinistre , et ce ne fut que lorsqu'on eut la certitude de ne pouvoir plus sauver personne qu'on se retira. Pendant ce temps V America s'était englouti , et on ne voyait plus au-dessus des flots que l'extrémité du mât et de la cheminée.

Ce douloureux événement fut bientôt connu à Buenos- Ayres, et affecta profondément toute la population, en même temps qu'il plongeait dans le

deuil près de cent cinquante familles, dont quelquesunes avaient déjà été cruellement éprouvées par la fièvre jaune.

Je passai encore en ville les mois de janvier et de février 1872; enfin, le mois suivant, je me décidai à partir, et un matin je me rendis à Tagence des paquebots, située rue 25 rf^ Mayo. Là j'éprouvai encore une contrariété : toutes les places étaient prises, et ce serait seulement si dans le nombre réservé aux passagers partant de Montevideo ou de Rio-Janeiro il y en avait une vacante , ce qu'on ne saurait qu'à la dernière heure , qu'il me serait possible de m'embarquer. Décidément tout semblait conjuré pour retarder mon départ. Je sortis de l'agence en maugréant , et je me rendis sur le . quai pour prendre l'air et faire une petite promenade. A peine avais -je fait quelques pas que je me trouvai face à face avec un de mes anciens camarades qui avait étudié la médecine avec moi à Bordeaux. Il me reconnut le premier et m'adressa la parole.

Lorsqu'on se trouve loin de sa patrie et qu'on rencontre un compatriote, on a bien vite fait connaissance. Aussi nous ne tardâmes pas à nous lier d'amitié et à nous raconter mutuellement notre histoire depuis que nous nous étions perdus de vue à Bordeaux. Par

un singulier hasard, mon ancien camarade était venu à Buenos-Ayres en qualité de médecin à bord du même navire que moi , et était arrivé en Amérique au milieu de Tannée 1869. Après quelques mois de séjour dans la capitale , il était entré comme médecin militaire au service de la république Argentine , et avait été envoyé à la frontière sud de Santa-Fé. Dans ce moment il se trouvait à Buenos-Ayres, ayant été chargé d'une mission extraordinaire , celle d'acheter des médicaments et des fournitures pour Thôpital de la frontière. Il était très satisfait de son emploi, fort bien payé , du reste , et il me fit un tableau si pittoresque et si attrayant de son existence dans le désert, que je ne pus résister au désir de suivre son exemple. Il devait s'en retourner en France dans un an; il fut convenu que nous ferions le voyage ensemble. En attendant il se chai^ea de me faire avoir le même emploi qu'il avait lui-même, et à la frontière immédiatement contiguë à la sienne.

L'occasion était vraiment trop belle pour la laisser passer, d'autant plus qu'on parlait depuis longtemps d'une grande expédition dans le désert et que, pour mon compte , j'aurais été enchanté d'en faire partie. C'était, en effet, un nouvel horizon qui s'ouvrait devant moi; mon esprit aventureux pourrait se donner libre carrière, il me serait facile par ce moyen de pénétrer au sein de ces peuplades sauvages encore si peu connues , et de voir le désert sous un nouvel aspect. Je connaissais déjà parfaitement la

pampa habitée par les chrétiens, j'avais vu et étudié chez elle une tribu d'Indiens mansos (soumis); mais il me restait encore à connaître les Indiens sauvages, les Indiens envahisseurs.

Une demi-heure après la rencontre de mon nouvel ami, je ne pensais déjà plus à m'en retourner en France , et nous nous dirigions tous les deux vers le ministère de la guerre, où nous devions voir un chef de bureau qui me présenterait au ministre ou à son premier secrétaire. Ce fut ce dernier que nous rencontrâmes. Il m'accueillit avec beaucoup de courtoisie et accepta ma demande de faire partie, en qualité de médecin , de l'expédition projetée contre les Indiens, et dont le ministre d'alors, M. Gainza, s'occupait beaucoup. Toutefois, comme le projet n'était pas définitivement arrêté, et que le moment du départ n'était pas encore fixé , il m'offrit, en attendant, la place de médecin en chef de la frontière nord de Buenos-Ayres , dont le fort principal , appelé fort Général -Lavalle, était situé à Ancalu, à cent kilomètres en dehors de la petite ville de Junin, distante elle-même de trois cents kilomètres de Buenos- Ayres.

J'acceptai immédiatement cette offre, et (Jès le lendemain je commençai à faire mes préparatifs en vue de ma nouvelle existence. Mon collègue, déjà habitué à la frontière , me fournit de précieuses indications sur la région que j'allais habiter, et m'indiqua à peu près ce que je devais emporter de Buenos-Ayres.

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