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CHAPITRE IX

I. Départ pour Junin et la frontière nord de Buenos-Ayres. — II. Le fort Général-Lavalle et Tancienne ligne de frontière. Organisation de la défense. Les fortins. — III. Translation de la ligne de frontière à trente lieues au large. Creusement d*un fossé de cinq cents kilomètres. — IV. — Établissement de la frontière actuelle. — V. La guerre d'Indiens. — VI. Une boleada. Chasse au jaguar. — VII. Le canon d*alarme. Une petite invasion d'Indiens. Poursuite et défaite des sauvages.

Le 20 avril, je pris le chemin de fer de TOuest et je me rendis à Chivilcoy, où je passai la nuit. J'avais franchi environ une trentaine de lieues , et le voyage n'avait pas été trop désagréable, car de ce côté le pays était beaucoup plus habité que du côté du sud, et on rencontrait de vastes champs cultivés , de nombreux villages et même quelques petites villes. C'était cependant toujours la même plaine immense et monotone, sans arbres et sans accidents de terrain. La principale culture de cette région consistait, comme

partout ailleurs , du reste , en blé et en maïs ; mais on trouvait néanmoins quelques jardins potagers, quelques saules, des peupliers, des forêts de pêchers, des poiriers, des figuiers, des agaves, des cactus arborescents, et même des ceps de vigne. Toutes les parties cultivées formaient comme des îlots ou des oasis au milieu de la pampa verdoyante , couverte de nombreux troupeaux. Quant à Ghivilcoy, c'était une petite ville de quinze cents à deux mille habitants, mal bâtie , mal pavée , et assez peu intéressante pour que je m'abstienne d'en parler.

Le lendemain matin , je montai dans la diligence qui faisait tous les jours le service de Ghivilcoy à Junin. Jusqu'au soir nous traversâmes des champs absolument semblables à ceux que nous connaissons déjà sous le nom de pampa habitée. Les relais, le recrutement des chevaux, la voiture, tout était semblable à ce qui existait entre Ghascomus et le Moro , et qui a été précédemment décrit; je n'y reviendrai donc pas. Le soir nous arrivâmes à une pulperia servant d'auberge, où nous couchâmes. A peine étions-nous au lit qu'une pluie torrentielle commença à tomber, et que des gouttières se déclarèrent de toute part dans la chambre où nous étions. Il nous fallut déménager au plus vite et transporter nos lits dans les parties de la chambre à l'abri de la pluie. Mais de nouvelles gouttières ne tardèrent pas à se déclarer, et nous forcèrent de déguerpir encore une fois. Bientôt ce fut une inondation générale, et il ne

nous resta d'autre ressource que celle de nous couvrir avec nos effets ou avec dès peaux de bœuf ou de mouton qui se trouvaient dans la chambre. Ces petites manœuvres , assez désagréables et tout à fait imprévues, ne divertissaient pas tout le monde, car, si les uns prenaient leur mal en patience , les autres ne cessaient de maugréer et d'envoyer à tous les diables Tauberge et le mauvais temps.

Le lendemain , la journée fut magnifique , et vers cinq heures du soir nous arrivâmes à Junin.

Je me dirigeai vers un hôtel qu'on m'avait recommandé, et où je trouvai, en effet, une excellente table et un très bon lit.

Junin est une petite ville de deux mille habitants , très bien bâtie et très commerçante. C'est la dernière agglomération de maisons que l'on trouve de ce côté. Autrefois la ligne de frontière passait par là ; mais , à l'époque dont je parle, cette ligne en était distante de cent kilomètres; toutefois Junin restait toujours comme le centre de cette frontière. C'était là qu'était la résidence du commandant général des trois frontières ouest et nord de Buenos- Ayres, et sud de Santa-Fé; c'était là qu'habitaient les pourvoyeurs de l'armée et les négociants qui avaient des maisons de commerce au fort Général-Lavalle. Déjà à cette époque on trouvait, dans les alentours de Junin, de vastes champs cultivés qui produisaient chaque année d'énormes quantités de maïs et de froment. L'agriculture était ainsi une nouvelle source de richesses

pour cette petite ville, fort commode, du reste, et bien pourvue de tout.

Le lendemain de mon arrivée , j'allai me présenter au commandant général, qui me reçut fort bien et m'offrit de venir passer quelques jours chez lui lorsque je m'ennuierais trop à la frontière. Celui qui occupai! alors ce poste important était le colonel Boires. Cet officier distingué, dont je devins plus tard Tami intime , est mort il y a quatre à cinq ans dans une révolution, laissant d'unanimes regrets à tous ceux qui l'avaient connu, et une réputation de bravoure qui ne s'était jamais démentie pendant sa longue et glorieuse carrière militaire.

Le colonel me fit donner une escorte et des chevaux, et, deux ou trois jours après, je me mettais en marche pour le fort Général-Lavalle , distant, comme je l'ai dit, de cent kilomètres de Junin. A moitié route , nous fîmes halte dans un vieux fort qui appartenait autrefois à l'ancienne ligne de frontière , et qui porte le nom de fort de Chiquilof. Nous nous y arrêtâmes une couple d'heures pour déjeuner et changer de chevaux, et bientôt nous continuâmes de galoper au milieu de la pampa sauvage et complètement inhabitée.

J'étais maintenant tout à fait dans le désert; les prairies couvertes de hautes herbes rôties par le soleil s'étendaient à perte de vue tout autour de moi; aucun bruit, si ce n'est le pas de nos chevaux, ne venait rompre le silence majestueux de ces vastes

solitudes. J'étais devenu rêveur; je contemplais ce tableau grandiose ^ au milieu duquel je n'étais qu'un point imperceptible; je regardais d'un œil distrait fuir devant moi les cerfs et les autruches, et, parfois faisant un retour sur moi-même, je comparais ma situation présente avec celle que j'avais en France quelques années auparavant. Je ne pouvais pas me figurer qu'un si grand changement se fût accompli , et que, poussé par des événements imprévus, je fusse arrivé insensiblement jusqu'à la limite du monde habité que j'avais déjà perdu de vue derrière moi. L'inconnu est comme un gouffre qui vous attire malgré vous; dès que vous en avez franchi lé seuil, il faut marcher en avant; le danger semble disparaître, les privations ne sont plus pénibles, les fatigues ne vous arrêtent plus.

Livré à ces réflexions, je chevauchais tranquillement depuis trois heures, lorsque j'aperçus devant moi un point noir qui se détachait dans le lointain et tranchait par sa couleur et son élévation sur la ligne grisâtre et régulière de la prairie. Je demandai à un des soldats qui m'accompagnaient ce que c'était que ce point noir, et il me répondit que c'était un petit fort très rapproché de la frontière. Quelques instants après nous l'avions rejoint, et nous nous y reposions quelques minutes pour laisser souffler nos montures.

Une heure après nous arrivions au terme de notre voyage , et nous avions devant nous le fort Lavalle. Deux soldats à cheval et la carabine à la main vinrent

noue r^PP»naHre à quelque^ centaine^ cje mètres, et ^èr0n1; nussitôt apnoncer notrp arFivé0 qu comifaQO- (iftot df l& froQtièr9 , c}ie2 qui je me reudie 4îi*^cteroent. J^ fus Ift ws»i pftrfwtement accueilli, pt j'y rencontrai la plupart des officiers supérieur^ 46 h division, ^vec lesquels j'eu» bientpt f^t copp^^fi^nce.

^9 frpntièF^ pord 4^ Quenos-^Ayres «ivait ^or» upe étendue 4^ P^^t; cinqu^nta l^lomètpps ^ayirQQ^ et fftisait »uitp, d'un côté h celle de l'oup^t, de ^*^tF^ à celle de Santa-Fé. Cette frontière, pomipe {;putp§ le» autre» qui lui faisaient suite, ^tait défendue par une série 4ô fprt$ ou fpr|;ins distants Ip» un» 4^^ autres

dp quinzp ^ vingt kilomètre», et dan^ chacun dps^

quels »e trquvaipnt quatre ou cinq homme». Dans Ipa fprts des deui^ extrémités il y av^it une quptrantaipis 4e »Qld^ts commandés par un capitaine. Le foirt I^a-» valle occupait h peu près le centre de la ligue pt était dp bpauPQup le plus important de tous* C'e»t là qup se trouvaient le dépôt des troupe», le comu|ap4aot de la frontière, Tétat-major, Tinfendance, Thppitftl, la pharmacie, le médecin, le pourvoyeur, le» magasin» de vivres et de munitions, et en6n U^ cpr^ain nombre de maisons de commerce, ou de pantines»

DANS LPi PAMPAS ^^

dans lesquelles les soldats achetaient tout pe dont il^ pouvaient avoir besoin. La garnison se pompos^it 46 deux régiments de cavalerie, d'un bataiUpn d'infanterie et d'un piquet d^artillerie , avec quatre pièces ^q canon de campagne du calibre de 4, et nne pjèc^ du oalibre de 16 pour défendre la plftce et fme^ le signal d'alarme. L'effectif des troupes dp ligne ^ttpignait environ siv cents hommes, auxquels venaient s'ajouter une cinquantaine de gardes nationaux qu'pn remplaçait tous les six mois , et qu'on employai); surtout aux travaux manuels , tels que h f^bripation c}es briques , la construction des ipaisons > le crensimpnt des fossés et la culture de la terre.

Chacun des trois régiments* occupait à tour de rôle les divers fortins de la ligne pt se relfvait tous les quinze jours* Pendant ce temps, son conuDtnd&nt inspectait les postas et habitait dans Tun on dan? Tautre des forts extrêmes.

On serait peut-être tent^ de croire qne lp9 fort^ étaient des positions redoutables , ipunieg d'épaisses murailles et de fossés profonds; il n'en était ripn cependant : c'étaient des maisons retrancbép? pu 4p$ cabanes plutôt que des forts; les cQnstructipn? n'avaient rien de bien imposant , et servaient plutôt à loger les troupes, et à les mettre à Fabri d-nn PQup 4^ main de la part des Indiens , qu'à les défepdre sérieusement contre des hommes mieux armés*

Le fort Lavalie coipprenait deux quartiar^ «ép^r^s Vua de l'autre par un espace de trois p^uIa inètr^s

environ, dans lequel se trouvaient les maisons de commerce des industriels et la demeure du commandant. Chacun de ces quartiers se composait d'un carré de cent à cent vingt mètres de côté, autour duquel étaient construits les logements des soldats. Ces logements étaient formés de petites maisonnettes en briques crues et couvertes de toits en jonc, ou bien de grands bâtiments dans lesquels les hommes logeaient en commun. Les officiers avaient chacun une petite maison séparée et plus ou moins confortable. Chaque quartier était entouré d'un fossé de sept à huit pieds de largeur sur autant de profondeur. Toute la terre qui en avait été extraite avait été jetée en dedans , et formait le long du fossé une espèce de digue ou de parapet qui servait de chemin de ronde. Il n'existait qu'une seule porte d'entrée, située au milieu de l'un des côtés , et flanquée d'un corps de garde. Pendant le jour il n'y avait que la garde et une sentinelle à la porte; mais, à l'entrée de la nuit, on plaçait à chaque coin du quartier un factionnaire qu'on relevait toutes les deux heures et qui , pendant toute la nuit, ne cessait de crier : Centinela alerta (sentinelle alerte)! Ce cri partait de la garde et était répété à tue -tête toutes les quatre à cinq minutes par chacun des factionnaires, prouvant ainsi qu'il était à son poste et qu'il ne dormait pas. Le dernier répondait : Alerto esloy (je suis alerte).

En temps ordinaire, et lorsque la nuit était bien claire, c'était toujours cette même phrase monotone et

solennelle à la fois qui venait interrompre le silence de la pampa, et que ne répétait aucun écho : la voix se perdait dans le désert. Mais, lorsqu'on craignait quelque invasion d'Indiens et que lanuit était obscure, les sentinelles, pour ne pas trahir leur présence et n'être pas exposées à une surprise ou à une attaque de la part des sauvages , qui auraient pu ainsi s'orienter d'assez loin , les sentinelles, dis-je, étaient muettes et se contentaient de se répondre soit en frappant des mains légèrement, soit en toussant, soit en sifflant, juste assez fort pour être entendues d'un poste à l'autre. Lorsqu'une sentinelle apercevait quelqu'un en dehors du fossé , elle devait crier immédiatement : Allô! y quien vive (halte! et qui vive/)? et si à la troisième fois elle n'obtenait pas de réponse ou que la réponse fût insuffisante pour se faire connaître, elle devait faire feu ou appeler la garde, qui allait immédiatement reconnaître la personne et l'amenait au poste devant l'officier de service.

Les fortins n'étaient autre chose qu'une ou plusieurs cabanes protégées par uii profond et large fossé. Toute la terre extraite de ce fossé avait été jetée à l'intérieur et formait ainsi un monticule assez élevé sur lequel était construite l'habitation des soldats , et d'où la vue s'étendait au loin. Dans presque tous les fortins il y avait des fusils pour la garnison et une pièce de canon qui servait à faire le signal d'alarme en cas d'invasion ou de danger. En dehors du fortin se trouvait aussi un enclos, dans lequel on pouvait en-

feroiËr les chet&ut peiidatit la hait ^ et les ttlëttf ë ëfl sûreté contre les Indiens oU 16$ déâèi'tëur^.

l'ai déjà dit qtie les fortins étaient à qUlhÉé et même à Vingt kilotnètres les tins dés àiltfës. OU àé demandera peut-être comment, avèt celaj ôh Jjoiivëit garder la frontière du signaler linë invasion i|lii àtait tant d'espace pour passer sans danger d'être dperçiië. Lé moyen était fort simple : matin et soir^ à là iriêtne hëurë i partaient de chaqiië fort deux soldats à ëhëtal , l'un d'un côté , l'authe de l'autre de la ligné de frOtitiêre ; ëës soldats së rencontraient à Un point désigtié d'avanOë, et situé vers le milieu de l'intervalle défi deux forts voisins , avee lës autres soldats ^Ui étaient partis de chacun de ces forts ^ ë'est cë qu'on appëlidt passer le rapporti Le premier arrivé attendait l'HUtrë, et chacun avait Soin d'observer^ chemin faisant; S'il n'y avait rien de nouveau dans la panipa; S'il ftvëii ren^ bontré bëducoup dé Cerfs ou d'autrubhes paraissant venir de Iterra adtsntrà (de l'intériëUf ) j il hé niatHiualt pas d'en avertir sort camarade ^ car cela àtinOnçait presque toujours Une invasion d'indiens ; il fallait alors rédoubler dé Vigilance et trattsmëtthe ia nOu-i

vellë au fbrt central, où, tous les soirs et tous les matins i on recevait un rapport généria siif toute là

ligne» Si 6 la ééàéméri% lës Soldats eOfaStâtaiëdt . là

présence d'une rûsMtiAdêi e'est>'à^dii*e la traee du passage d'un ou de plusieurs eâvaiiërs Hûàût de l'intérieur ou de rexÙHéU^i il^ dëvdieut imfflédiatë<t ment expédier un tH^nrHëf aU hH LUVàlle^ ët^ si U

i^dstrilladtl ilidiqti&it utlë îtivasion de quelque importance, tirèi" uti coup de bAmh. Tous les forts répé* t&ieut le sigilal de pi^ôche eu proche ^ et en quelques instants tOUte la frontière était atertie du danger. On se mettait sur ses gardes pour éviter d'être surpris, et Ton attendait des ordres du commandant général, ou du chef de la frontière, pour se mettre en marche à la poursuite des envahisseurs. Si les Indiens étaient nombreux, le commandant général faisait tirer un ou plusieurs coups de canon à Junin , et prévenait aussitôt tous les chefs de là ^al*de natiodale de6 ërivltôils.

Dàhs be^ localités, touâ led gauchos soht soldats, et ait fifemier sigtlâl d'alarthe ils se hâtent d'accoUrir tout hftûé^ et thbhtéâ sur leUfâ meilleurs chetâùjt, pour prêtei* maiti forte aux troupes de ligne. Q'éât poUl* eux une véritable fête (\iiB cette chas&e à l'iudieil, et ils rendent tbujout^ de grands services; parGe qu'ils sont bien itlbUtés et t|u'ils coilnàissent {)arfaitement le terrain. Us île marchaildent {las leur peine hoU plUSi et font toujours preute d'Une gi'ande bra- Voui'e.

t^our garder la fhOntiêre oti ne se bot'hé t)às à in^ pebtël* la ligtlë entre les fortS; Chaque jouf Ob va k k découverte danS là phitlpsi jusqu'à Une distàhdë de deut à tfois lieues, et oti envoie Même des détachethetits eouiposés de tfois ou (JUàtre hotntties bien ihoutés (|ui {)àssënt plusieuts jours dans le désert, s'avancent très loin dans l'itltéfieui* des terteS: et

s'assurent qu'il ne s'y passe rien d'insolite. Au moindre mouvement dans la pampa, à la plus petite menace de danger, ils se hâtent de venir au campement pour en informer le chef delà frontière.

J'ai dû, pour ne pas interrompre l'ordre de mon récit , décrire la frontière telle qu'elle était il y a dix ans, et telle que je l'ai connue. Je dois dire cependant qu'il y a quelques années cette frontière a été transportée à une trentaine de lieues plus au large, et enfin, tout récemment, à la Cordillère et au Rio Negro. Je crois utile de donner à mes lecteurs quelques détails sur ces sujets d'actualité, qui ont eu une très grande importance au point de vue de la sécurité des colons et de la prospérité du pays.

Les invasions d'Indiens, autrefois si fréquentes et si désastreuses, sont aujourd'hui à peu près impossibles. Les sauvages, décimés par la famine et par les défaites successives qu'ils ont éprouvées dans ces derniers temps, soit chez eux, soit dans les diverses expéditions qu'ils ont tentées, sont réduits à l'impuissance; et maintenant, acculés dans la Cordillère et de l'autre côté du Rio Negro, ils ne tarderont pas à disparaître bientôt devant la civilisation.

DANS LES PAMPAS 3bl

En 1876, cinq colonnes expéditionnaires, parties simultanément des forts principaux de l'ancienne frontière , se sont dirigées vers Touest, en suivant des routes parallèles , et se sont avancées à plus de cent cinquante kilomètres , pour occuper des positions très importantes, et qui étaient, pour ainsi dire, comme la clef du désert.

Là on a d*abord construit des forts retranchés, puis on s'est occupé de couvrir la nouvelle ligne de frontières de travaux de défense importants, dont Futilité, d'abord problématique, avait fini par s'imposer d'une façon absolue.

Jusqu'à ces dernières années, les Indiens, dans leurs invasions, avaient pu bien souvent échapper à la poursuite des troupes de ligne, parce qu'ils étaient bien montés , tandis que les soldats n'avaient que de mauvais chevaux incapables de faire une marche rapide. D'un autre côté, trouvant la route libre, et connaissant parfaitement la topographie du désert, ils savaient éviter les obstacles naturels, tels que les marais ou les lagunes, et passaient parfois à côté même des fortins échelonnés sur la ligne de frontière , conduisant précipitamment les troupeaux qu'ils avaient volés, et qu'ils ne tardaient pas à mettre à l'abri de la poursuite de leurs ennemis en se retirant de quelques lieues vers l'intérieur du désert.

Avec la nouvelle frontière, il fallait songer sérieusement d'abord à empêcher les sauvages d'envahir le territoire des colons, ensuite à pouvoir leur couper

la fettaite lot^qu'ils se rëtil'efâieht 6heK eiil, é'ils avaient déjà enVdhi^ PoU^ atteindre ce dtittblë bttt, il était ilécessail'e d'aVoir une Véritable liglie foftlfléë et de boiis chëyaUx.

Ce b'était pas utië petite affaire qUë de ddUtrif A» fbrtifiëatiblls un fîfont de quatte cetlts kilotuètfes de développement, dans un pays à peu ptés dépdti^yti de toute espèce de matéHaUx de ëonsti'ttctioii j et où la Uiaitl-d'CëUTi'e cdûtë fort cher; Il fut décidé qu'ofl brëUserait utt fossé de 2*60 de lai^ëUr d rottVeftttrti et 1*^75 de proioUdeUfi Le talu^ deâ bbhd» aVait éiÀ déterminé suivant la consistatlëë des tërfaitié à iH^ vetsërj de façoti à évitel* leS éboUletnëiits; Le côté intëHetir du fdàsé devait être gatui d'un pat-apët de gaiOU d'Ud ihêtfe de haut, ëdtitl^ë leqUël dh ^laëëTaii toutes les terres extraites de là fouille. Celles-ci dë- Vaiëiit être cdUtertes d'une ëpaiSsë hàië d'al-bUsteà é{)iUëUx. ÛatiS les parties où le soUS-sol était îtihùè de f dchéS dures , dh devait reinjjlacet bette tf anchéë par Un i>ëtliblai maintenu entre deUx ddUl'ailiëS de

gasoil. Oës travaux de défense étalent suffisafats pont

aft^ter la sortie d'Uti troupeau, fût- il pbUssé et aiguilloilné paï des sauvages, et reudait à peu prê& im{)dSsible le paSSage de ndUibf eux cbevaUJi dé main , sahs lesquels les Itidiëns he pouvaient Songef à tëhter une iuVasidn.

Pout* frëUiuër ces deux millions de ttlètfes cubëS de tert>e au btëur du désëit, il Malt tdUtë tiUe aMéë de tët'i'assiers. Le gdUVël'tiemëlit était pauvi-ë, et là

dépense devflit lUoliter à plus d'Uti toillioh ; aus6i etilr On ridée d'àtoir retours à un expédient t}ui is^HH le succès de l'entreprise : ce lut de filiré Une levée exceptionnelle de 800 hommeâ de gdi'de natidtlsllë, mobilisés à eet effet.

De ces 600 hoUnles, 600 à peine arrivèrent à la frontière ; les autres tttaieHt déserté étt rOUte OU s'étaient fait exonérer du service. Aidés d'une tentàittè de terrassiers de profession, soUs là direction d'un ingénieur français ^ M. Ébelotj qui a publié d'intéressants brtidëS dans la Reimé dès Deuœ Mondes j et à qui j'emprunte la {ilupari de ees détails , ces gardes nationaux se tnirent résolument à l'ouvrage et creusèrent plus d'un kilomètre de fbssé pat- joUr. Organisés militait-ement et fcOUvTant un vaste front, se gardant comme en campagne et poussant au désert de A'équentes reconnaissances, ils Rendirent dé gl>slnds services ftUx troupes de ligné pend&nt toute la durée

des travaux.

Le long du fossé on établit un fil télégt^èiphique

qiii mettait en communication les forts principaux, et perinettait de signaler immédiatement l'airitée des Indiens d'un poiUt quelconque de lu ligne.

Mais les moyens défensifs ne sufSsuient pas pôHt garder là fVOntiêté ; il fallait aussi des moyens offën-

Sift) c'est-à-dire de bons cheVaUx pour les troupeS; Or, dans l'arinëë argentine^ j'ai déjà dit que la plupart

du temps lës soldats n'àVàient â leur dispositiou que des rossës maigres» Là cause firittcipàle de ee màu-

vais état de la cavalerie consistait en ce que les chevaux étaient mal nourris et maltraités. Le soldat n'ayant pas son cheval à lui , car ces animaux appartenaient à tout le monde indistinctement, n'avait aucun soin de sa monture , et n'encourait presque aucune responsabilité au cas où la bête était surmenée ou endurait de mauvais traitements. Dans quelques régiments, il est vrai, en particulier dans celui du colonel Villegas , les chevaux étaient l'objet de soins tout particuliers ; mais peu de chefs imitaient un si bon exemple. D'un autre côté, la nourriture était trop souvent insuffisante et réduite à l'herbe verte des champs ; on conçoit alors que , malgré leur rusticité et leurs habitudes de sobriété, les chevaux n'avaient pas la même vigueur que s'ils avaient été nourris avec du fourrage sec et de l'avoine ou du maïs. En outre, il n'y avait pas partout de bons pâturages ; la sécheresse se faisait souvent sentir, et les taons et les moustiques contribuaient aussi pour une bonne part à faire dépérir les chevaux.

Pour remédier à ce triste état de la cavalerie, on établit dès la première année , dans les quatre campements principaux, — comme on l'avait déjà fait, du reste, à l'ancienne frontière, — de grandes fermes d'une centaine d'hectares de superficie, où l'on sema de la luzerne et du maïs. Le fossé, outre ses avantages contre les invasions d'Indiens, en avait encore un second non moins important : c'était de permettre aux chevaux de paître paisiblement en plein champ,

à une certaine distance des forts , partout où il y avait de bons pâturages , sans crainte d*une surprise de la part des sauvages. Les expéditions heureuses qui ont été faites à la fin de 1877 et en 1878, et plus tard, en 1879, 1880 et 1881, contre les tribus du désert, ont dû leur succès au bon état des chevaux autant qu'à rintelligence et à la bravoure des chefs ; et si , aujourd'hui , la campagne de Buenos-Ayres se trouve définitivement délivrée de ces invasions, qui étaient jadis la terreur des colons et la ruine du pays, on doit cet avantage à la translation de la frontière et aux travaux gigantesques de défense qui y ont été exécutés.

Des événements d'une très grande importance, survenus en ces derniers temps dans la république Argentine, et auxquels j'ai fait allusion tout à l'heure, m'obligent à interrompre momentanément mon récit pour les mentionner. Le lecteur voudra bien me pardonner ces détails, un peu longs peut-être, mais dont l'intérêt n'échappera à personne. En eflFet, mon livre ne perdra rien en revêtant un caractère d'actualité que je n'avais pas d'abord songé à lui donner, et il aura l'avantage de faire connaître l'état présent d'un

pays trop peu connu en France , et dont la prospérité est désormais assurée , s'il ne survient pas une d@ ces

crises politiques si fréquentes dans TAmérique du Sud,

et qui sont la ruine des Etats et des peuples qui les subissent.

A l'heure où j'écris ces lignes, Buenos -Ayres est déjà la capitale définitive de la répubiiqud Argentine ; les luttes incessantes et les animosités réciproque» des provinces ont fait place à une puissante fédération ; toutes les tribus indiennes des pampas , balayées par les troupes de ligne, ont été refoulées de l'autre côté de la Cordillère et du Rio Negro, qui forment la frontière actuelle, et seront désormais dans l'impossibilité de nuire. Par ce seul fait, plus de quinze mille lieues carrées d'excellents terrains sont offertes à la colonisation , et contribueront dans une grande mesure à la prospérité nationale. Enfin, un traité en bonne forme, réglant tous les différends qui s'étaient déjà élevés à plusieurs reprises entre le Chili et la république Argentine, vient de trancher une question depuis longtemps pendante, et qui au^rait amené tôt ou tard des complications diplomatiques ou des guerres ruineuses pour les deux pays : c'est Ift délimitation des frontières respectives des deux républiques. En vertu de ce traité, la Cordillère formera la frontière définitive de la république Argentine , qui cède au Chili le territoire de Pupta-Arenas , dans le détroit de Magellan ; ce dernier restera neutre.

DANS h^S PAMPAS 967

l^ei Ia4i^ns, qui ont été penid^nt si loQg(0mp9 la taneuF deg poIq^s , n'existeront ))ientôt pl|4@ dans }a Plata qu'^ l'état dp légende, et, acculés d'ajtiQird p^r l^ focce armée dan§ le» mpnt^gnes de l'Ar^ncanie, il« ne tarderont p^?, cpmïïie partout, iïilleurs, k di«-

paraitjrd peu k peu devant h piyilis^tion. ï^e» nombreux écheps qu'ils pnt swbis dans cm derniers temp^

ont déj^ diminué ponsidér$iblem^nt leurs forces et leur prestige, lueurs principaux cacique» ont été tuéli ou faits prisonniers ; leurs tolderias ont été détruites ,

et m^ partie de Imv* troupe^wx sont tombé» m pouvoir de» vainqueurs f Tout-puissants quand Us avaient le rôle d'agresseur», ils n'pnt opposé qu!uue faible résistanpe lorsque ie§ unifqrme^ des braves soldats

urgeRtins put ^pp^rH subjtenaept ftu milieu de leurs tFibus.

lies immenses t^^v^ux de fortifipation qu'on avait établis les ^u^ées précédentes , et dPfît j'^i ^^ll^ ^ten- ^on dans le pEiragrçipbe qu'PP vient de lire, n'ét^ent qu'une ét^pe pour arriver »u Rip SIegro, une sorte de c^mp retr^ncbé, d'PH l@s pplonnes expéditionn^ces devaient partir Iprsque leurs cbevaux servent en gsse^i bpn lét^t pPUr entreprendre une campsgpe dout l'issue n'était douteuse pour personne , et que tout le mPud^ atteud^it^ avep l^ plu» vive imp^Uence.

Oepui» le pommenpement de l'année 1877 jusqu'à

ces derniers temps , les troupes de ligne se sont *v»ncée« peu k peu vers h Cordillère , prenant possession des points stratégiques les plus impprtants , et refpu-

lant devant elles les nombreuses tribus d'Indiens qui occupaient ces parages. Le récit complet de cette glorieuse campagne formerait tout un livre; mais malheureusement il n'entre pas dans le plan de mon ouvrage de m'étendre sur ce sujet, et je dois me borner à mentionner seulement l'occupation, par les troupes argentines , des deux principaux affluents du Rio Negro, le Limay et le Neuquen, et de la partie de la Cordillère comprise entre les sources de ces deux rivières.

Cette région montagneuse, entrecoupée de plaines d'une extrême fertilité , était occupée par les Indiens , qui vivaient là en paix et y élevaient de nombreux troupeaux. C'était là qu'ils complotaient leurs invasions , soit du côté du Chili , soit dans les pampas de la république Argentine, et quelques-uns de leurs chefs , tels que Ramon , Baigorria et Purran , jouirent pendant longtemps d'une grande célébrité.

Plus d'une surprise attendait les soldats dans ce pays inconnu , et les témoins oculaires qui ont écrit la relation des épisodes de cette expédition, parmi lesquels je citerai en première ligne le major Host, ingénieur militaire, ne peuvent s'empêcher de manifester leur étonnement et leur admiration. Au pied de la Cordillère , au sud du Neuquen , se trouvent les plus délicieux paysages qu'un touriste puisse rêver, et qui rappellent les plus beaux sites de la Suisse : des rivières nombreuses descendent des montagnes , et tantôt coulent paisiblement au milieu des plaines

Yerdoyântes , tantôt se précipitent en cAscadeâ do haut des f ochers. Des forêts de chênes , de cyprès et de pins séculaires ombragent un sol fertile , où croissent spontanément les fraisiers y les groseilliers , et mille espèces de fleurs et d'arbustes; des pommiers et des cerisiers couverts de fruits se montrent dans plusieurs localités ; de vastes lacs aux eaux argentées , situés parfois à une grande altitude, au milieu des pics granitiques ou sur remplacement d'anciens cratères éteints , récréent agréablement la vue et réfléchissent Timage k la fois triste et grandiose de leurs rivages solitaires et déserts. Plus loin apparaissent les cimes neigeuses des Andes y et la fumée des vol* cans en activité ^Antenor et de Villarica. C'est dans ces parages que croissent en abondance ces longs bambous appelés en indien tacuara, et dont les sauv<^es se servent pour confectionner leurs lances*

Un silence mortel règne sans cesse dans ces bois touffus, qui rappellent les forêts tropicales par leur luxuriante végétation, mais que n'égayé le chant d'aucun oiseau ; seul le condor fend parfois les airs de son vol rapide, et vient se percher sur la crête aigdê d'un roc escarpé en faisant entendre son cri strident et lugubre.

Le major Host a mesuré là des pins dont le tronc avait six mètres de circonféreiïee à la base , et trente mètres de hauteur. Les cyprès et les chênes y atteignent aussi des proportions colossales.

Dans les vallées andines, la température est fort

élevée pendant le jour, où elle atteint jusqu'à 28* centigrades, et descend la nuit parfois jusqu'à 2"* audessous de 0, et même plus bas. Plus la journée a été chaude , plus il fait froid pendant la nuit.

Je ne saurais terminer cette courte description du territoire du Limay et du Neuquen sans parler un peu de ces deux rivières, qui, après s'être réunies, forment le Rio Negro.

A son confluent, le Limay a deux cents mètres de largeur et coule entre deux lignes de collines; plus haut ses rives sont plates comme celles du Neuquen , lequel a deux cent trente mètres de largeur. A un kilomètre au-dessous du confluent des deux rivières, le Rio Negro a une largeur de trois cent quatre-vingts mètres.

Ces cours d'eau sont sujets à des inondations périodiques et subites , dès qu'il survient dans la Cordillère un peu de dégel ou des pluies abondantes. Ces inondations s'étendent parfois jusqu'à plus de vingt kilomètres , et peuvent atteindre dans les parties basses un niveau assez élevé. Pendant que les troupes argentines étaient campées dans <5es parages , il arriva une lois que toute une division faillit être submergée ; elle n'eut que le temps de se retirer sur un plateau que les eaux n'atteignirent pas. Pendant quatre heures, la crue se maintint à cinquante -deux centimètres audessus du niveau du rivage ; mais les eaux rentrèrent dans leur lit avec la même rapidité qu'elles en étaient sorties. Pour utiliser les riches plaines qui bordent le

^euquen , le Rio Negro, le Colorado et les autres cours ^u, il serait indispensable de faire des digues et des -X d'écoulement qui s'opposassent à la dispera et à la stagnation des eaux, comme cela se pratique sur une vaste échelle en Hollande et en Egypte.

La guerre d'Indiens est une guerre de ruse qui exige une connaissance absolue du désert et de l'ennemi. Il faut savoir non seulement où l'on trouvera de l'eau pour abreuver les chevaux, mais encore par où l'ennemi peut passer, et dans quels endroits on peut lui couper la retraite. On trouve, en effet, d'immenses marais presque impraticables qui sont un obstacle considérable , et qu'il jTaut savoir éviter pour ne pas être obligé de faire de longs détours et des marches inutiles. Si l'on se met à poursuivre les Indiens, pour peu que ces derniers aient de l'avance, il est à peu près toujours impossible de les atteindre; il faut aller au-devant d'eux et leur couper la retraite si l'on veut avoir quelque chance de les arrêter ayant qu'ils aient gagné l'intérieur des terres , et qu'ils se soient mis à l'abri de leurs ennemis.

Les Indiens ne s'engagent jamais dans un pays qu'ils ne connaissent pas. Ils ne voyagent en général que la nuit et à la faveur d'un beau clair de lune.

afin de pouvoir s'orienter facilement , soit pour aller, soit pour revenir, s'ils venaient à être surpris ou à être attaqués par des forces supérieures aux leurs. Us ont toujours avec eux des vaguean&s^ ou guides, et usent de toute sorte de précautions pour mener k bonne fin leur entreprise. A moins d'être en nombre considérable et de venir avec l'intention bien arrêtée de se battre, ils évitent autant que possible d'être attaqués, traversent toujours la frontière assez loin des forts pour ne pas être aperçus , et assez tard pour que la trace de leur passage ne soit constatée que le lendemain.

A l'époque dont je parie , le territoire habité par les Indiens était peu connu; nous n'avions que des notions assez vagues qui nous étaient fournies de temps en temps, soit par des captifs qui parvenaient à s'échapper de chez eux et à gagner la frontière, soit même par des Indiens que nous faisions prisonniers. Nous savions qu'il y avait une tribu à soixante à quatre-vingts lieues en dedans de la frontière, et plusieurs autres encore plus éloignées; mais cela ne nous servait pas à grand'chose, car les Indiens s'avançaient à petites journées jusqu'à quinze à vingt lieues de la frontière , campaient là , y laissaient reposer leurs chevaux , et en partaient pour faire leurs incursions et leurs razzias dan» les contrées pourvues de bétail et habitées par les chrétiens. L'unique but de toute invasion , en effet , est de ramener des vaches et des chevaux aux tolderias, et aussi, si c'est po&-

sible, quelques femmes blanches destinées à servir d'épouses aux caciques et aux capitanejos.

Pour faire leurs expéditions , les sauvages emploient comme guides des soldats transfuges qui désertent assez souvent de la frontière et se réfugient chez eux» Ces hommes leur sont très utiles , parce qu'ils connaissent parfaitement non seulement le terrain , mais encore les habitudes de la frontière , Tétat des chevaux, la garnison et les forces des fortins, etc. etc.

Les grandes invasions d'Indiens sont le plus souvent annoncées d'avance; mais, ce qu'on ne sait presque jamais, c'est la marche qu'elles doivent suivre et l'endroit par où elles doivent passer. Néanmoins, comme elles ne peuvent pas aller très vite, en raison même de leur nombre , on peut généralement les atteindre avant qu'elles aient repassé la frontière, mais rarement avant qu'elles aient causé des désastres considérables , volé une grande quan^ tité de bétail, massacré un certain nombre d'habitants , et enlevé quelques enfants et des femmes qui vont finir leurs jours dans le désert, loin de leurs familles et dans une affreuse captivité. Quelques-uns de ces captifs réussissent quelquefois à s'^échapper des tolderias ; mais d'autres y restent volontairement, s'y créent une nouvelle famille , et refusent d'en sortir lorsqu'ils en trouvent l'occasion.

Les gauchos qui habitent près des frontières, viyent presque comme les Indiens , de sorte que si ces derniers les enmènent, ils s'habituent assez vite à leur

nouvelle existence; mais, lorsque ce sont des femmes ou des filles européennes, ou même des personnes qui, bien que nées dans le pays, jouissent d*une certaine aisance et appartiennent à de bonnes familles, on comprend que leur existence au milieu des sauvages ne doit être qu'un long martyre et une série inénarrable de sacrifices.

Lorsque les Indiens veulent faire une grande invasion, il faut que plusieurs tribus fournissent leur contingent d'hommes et de chevaux, et que ces derniers soient assez nombreux et en état de faire rapidement un long voyage. Dans ces expéditions on compte parfois jusqu'à trois à quatre mille Indiens; mais cela est très rare, et généralement leur nombre ne dépasse pas quatre à cinq cents, ayant chacun au moins deux ou trois bons chevaux de réserve.

Il est arrivé quelquefois que les envahisseurs ont cerné les fortins; d'autres fois ils ont surpris la garnison endormie et l'ont massacrée; d'autres fois encore ils se sont présentés en bataille rangée, et ont campé des mois entiers dan^ l'intérieur de la ligne de frontière , semant au loin la terreur et ravageant la campagne sur une étendue de plusieurs centaines de lieues carrées. Heureusement de si grandes calamités ne se sont produites que très rarement, et presque toujours il a été possible d'enlever aux Indiens la majeure partie du butin, et la plupart des captifs et des captives.

Pour donner une idée d'une pareille invasion il me

suffira de dire que, quelque temps avant mon arrivée au fort Lavalle , quatre mille Indiens avaient pénétré par la frontière du sud, s'étaient répandus comme un torrent dévastateur au milieu des estancias de Patagonesy de Bahia-Blanca, de PillahuincOy delCrtstiano, etc., avaient réuni plus de cent mille têtes de bétail, soixante mille chevaux ou juments, et un grand nombre de brebis. Ils emmenaient aussi plus de cent captifs ou captives, et emportaient une quantité considérable de provisions et d'ustensiles de toute sorte qu'ils avaient volés dans les estancias et dans les maisons de commerce de la contrée. Les troupes de ligne et la garde nationale leur livrèrent plusieurs combats , leur tuèrent plus de quatre cents hommes, et leur enlevèrent presque tout le butin et la plupart des captifs. Cette invasion était commandée par le célèbre cacique Calfucura, chef suprême de toutes les tribus de la pampa.

Les petites invasions sont très fréquentes et toujours fort difficiles à réprimer. Une poignée d'Indiens, depuis cinq ou six jusqu'à quarante à cinquante , parfaitement montés et équipés à la légère , quittent les tolderias, s'avancent à petites journées vers la frontière , s'arrêtent de temps en temps dans les bons pâturages pour laisser paître leurs chevaux, viennent camper à quelques lieues de la ligne de frontière, et, à la tombée de la nuit, font irruption dans les champs habités,' en ayant soin de passer le plus loin possible des maisons pour ne pas être aperçus. Sur leur pas-

sage ils enlèvent tous les troupeauic qu'ils rencontrent, les poussent devant eux, et, lorsque le butin leur parait suffisant ou qu'ils craignent d'être gênés dans la retraite , ils se hâtent de repasser la frontière et de s'en retourner à leurs tolderias. Ils appellent cela travailler.

Souvent dans une seule nuit ils font leur razzia, et se retirent suffisamment loin pour être à l'abri de toute poursuite de la part des troupes ou des gauchos; mais généralement ils restent un ou deux jours à piller, décrivent dans leur marche un immense arc de cercle, et vont traverser la ligne de fronlière en im point éloigné souvent de plus de quarante lieues de l'endroit par lequel ils sont entrés. Dans ces invasions rapides, les Indiens ne peuvent emmener que le bétail et les chevaux en état de supporter une longue marche , et ils laissent au milieu des champs les animaux qui se fatiguent en route; parfois même ils poussent la barbarie jusqu'à les égorger ou leur couper les jarrets.

J'ai déjà dit que les sauvages avaient une grande prédilection pour la viande de cheval, qu'ils mangeaient même crue ; aussi dans ces occasions ils ne pçrdent pas leur temps à faire la cuisine, et, tout en marchant, ils croquent à belles dents les émipcés de solipède qu^ils ont eu soin d'attacher à leur reoado, ou de suspendre au cou de leurs montures. Us ont aussi leur petite provision de sel qu'ils mangent en nature , ou dont ils se servent pour saler leur viande.

DANS LES PAMPAS d77

A la découverte du matin , lorsque les soldats passent le rapport de la frontière , ils aperçoivent la rastrillada des Indiens; et d'après la forme, la disposition, le nombre , et quelques autres caractères , des empreintes de pas , ils reconnaissent très exactement non seule«ment la force numérique des envahisseurs et la direc^ tion qu'ils ont prise , mais encore le nombre de che*vauY montés, de chevauic libres, ou de vaches qui ont passé par là. On peut savoir également depuis combien de temps existe la rastrillada , et quelle était Tallure des chevaux au moment où ils Tout faite. Tous ces indices sont précieux pour oi^aniser les secours, les envoyer où il faut, et les proportionner à l'importance de l'invasion.

Le lendemain de mon arrivée à la frontière, je commençai à organiser la pharmacie, qui se trouvait dans l'état de délabrement le plus complet. Les médicaments les plus utiles , et dont on avait besoin chaque jour, faisaient complètement défaut, tandis que les substances les plus rarement employées se trouvaient en quantités relativement considérables. Pour n'en citer qu'un exemple , je dirai qu'il n'y avait pas de farine de moutarde ni de graine de lin , mais qu'en revanche il y avait plusieurs kilogrammes de columbo ou de racine de jalap , et plus de cinq cents grammes de crayons de nitrate d'argent. Le local servant de pharmacie n'était ni clos ni bien abrité. Lorsqu'il pleuvait, de nombreuses gouttières se déclaraient de toute part, et les drogues que la dent des souris ou

les insectes avaient épargnées, ne tardaient pas à se pourrir ou à se détériorer.

La direction de Tofficine avait été confiée jusque-là à deux soldats , Tun Italien , Tautre Français , pompeusement décorés du nom de pharmaciens , et dont Tunique titre était celui d'ancien garçon de droguerie pour le premier, et de matelot déserteur pour le second. De plus, ils s'enivraient régulièrement tous les deux jours , et à tour de rôle , de sorte qu'il n'y en avait jamais qu'un dans un état à peu près satisfaisant; souvent même ils étaient ivres tous les deux à la fois. Avec de tels pharmaciens, il était impossible de conserver l'alcool, même l'alcool camphré, et plus d'une fois ils faillirent s'empoisonner avec des préparations plus ou moins toxiques qu'ik avaient trouvées sous leur main.

Je les moralisai de mon mieux, et je parvins même pendant quelque temps à les détourner de leur funeste habitude; mais bientôt mes eflForts furent vains , et , malgré les exhortations , malgré les punitions , ils retombèrent dans le vice et recommencèrent de plus belle à s'enivrer.

Nous n'avions point d'hôpital ni même de lits, et les malheureux soldats malades étaient couchés par terre sur leur recado , grelottant de froid pendant l'hiver et n'ayant pas même le nécessaire pour se couvrir, ni un peu de feu pour faire chauffer une tasse de tisane. Un matériel d'hôpital complet, ainsi qu'un assortiment de médicaments, avaient été demandés

au gouvernement; mais plusieurs mois s'étaient déjà écoulés , et on n'avait encore rien reçu.

L'état sanitaire de la garnison était heureusement très bon, et j'avais peu de malades à soigner; cependant les blessures n'étaient pas rares, et peu de jours se passaient sans que j'eusse à panser quelque coup de sabre ou de couteau. En effet, outre la garnison militaire , nous avions encore environ cent quarante femmes faisant partie , pour ainsi dire , et à divers titres, des régiments de ligne, et qui servaient fréquemment de prétexte de querelles parmi les soldats. Il y avait aussi de nombreux cas d'insubordination, occasionnés par l'iwesse et se terminant la plupart du temps par quelques coups de sabre.

Habituellement on payait la troupe tous les trois mois, et, pendant les quelques jours qui suivaient la paye , les soldats , pourvus subitement d'une somme assez ronde, se livraient à de copieuses libations et commettaient alors fréquemment des actes répréhensibles envers les officiers. Ces derniers, pour observer les règles de la discipline, sévissaient brutalement sur ces pauvres diables égarés par la boisson , et qui cherchaient à oublier dans un moment d'ivresse de longs mois de privations, de souffrances et de misères. Aussi les coups de sabre pleuvaient dru, et, dans une seule journée , j'ai eu souvent à panser plus de quinze blessés plus ou moins mutilés. Je dois me hâter de dire cependant que je ne me rappelle pas d'avoir vu survenir d'accidents sérieux , même à la

Buite des plaies les plus graves et les pliis étendues.

La réunion se faisait toujours , par première inten* tion , avec un simple pansement au moyen de bandelettes de diachylon ou de quelques points de suture. Pendant mon séjour dans les pampas , j'ai toujours été frappé de la rareté des complications accompa^ gnant les traumatismes les plus violents , et de la facilité avec laquelle s'opérait la guérison des plaies pénétrantes du thorax et de Tabdomen. Pour en citer un exemple 9 il me suffira de dire que nous avions dans la division un sergent qui , ayant été surpris par les Indiens, avait été percé de soixante^ouze coups de lance et laissé pour mort. Eh bien , non seulement cet homme ne mourut pas , mais encore il guérit de toutes ses blessures , et put continuer à faire son service après sa guérison. Dans toutes les rencontres que nous avions avec les Indiens, ce sergent était toujours au premier rang , et rarement il rentrait à la caserne sans avoir rougi son sabre ou son poignard du sang de quelque sauvage.

Les premiers jours qui suivirent mon arrivée au fort Lavalle ne furent marqués par aucun événement important; cependant le temps ne me parut pas long, car cette nouvelle existence , si étrange pour moi , offrit un vaste champ à mon observation , et de nombreux sujets d'étude à ma curiosité. Je passais le temps à lire les journaux, que nous recevions assez fréquemment, à me promener à cheval, à regarder les troupiers faire l'exercice, à tirer à la cible ou à

chasser. Le soif, pendant le dîner, la fanfare du bataillon d'infanterie , sous Thabile direction d'un nègre brésilien fort distingué , faisait entendre les meilleurs morceaux de son répertoire , et contribuait puissam-» ment à rompre la monotonie et l'uniformité de notre existence.

Il y avait huit jours que j'étais au fort Lavalle, lorsque des soldats occupés à garderies chevaux dans le désert vinrent annoncer au commandant qu'ils avaient vu un magnifique jaguar à une dizaine de lieues de là. On résolut aussitôt de faire une battue, et, le lendemain 5 mai, nous partîmes, plusieurs of-^ ficiers et moi , avec une trentaine de soldats , et nous nous dirigeâmes vers l'endroit désigné. Chemin faisant , nous rencontrâmes beaucoup d'autruches et de cerfs , et le chef de l'expédition autorisa les soldats à faire une boleada, c'est-à-dire une chasse en règle dans laquelle on se sert , comme toujours , des boleadoras pour capturer le gibier.

Les gauchos qui habitent sur les limites de la frontière se réunissent souvent, au nombre d'une centaine ou davantage, et organisent de ces chasses, qui durent plusieurs jours. Ces boleadas ont lieu dans les contrées dépourvues de bétail, afin de ne pas effa-

roucher et disperser les bœufs ou les chevaux. C'est une des plus grandes distractions du gaucho , et les Indiens eux-mêmes, dans un autre but peut-être, c'est-à-dire pour se procurer du gibier qui leur permette de se nourrir eux et leurs familles , parcourent fréquemment la pampa et chassent ainsi de grandes quantités d'animaux sauvages, dont ils utilisent à la fois la chair, la plume ou la fourrure.

Pour faire ces sortes de chasses , ou corridas d'autruches, les chasseurs partent d'un point où ils se trouvent réunis , et se dirigent d'un côté et de l'autre , en sens inverse , de façon à former un arc immense de plusieurs kilomètres de rayon , dont les deux extrémités ne tardent pas à se rejoindre. Alors on rétrécit le cercle de plus en plus, et bientôt tous les animaux qui sont dans l'intérieur se trouvent cernés et ne peuvent s'échapper qu'en passant assez près des chasseurs pour que ceux-ci puissent les poursuivre et les atteindre avec les boleadoras. Quand le mouvement a été bien exécuté et qu'on est tombé sur un endroit abondant en gibier , c'est vraiment curieux de voir quelquefois des centaines d'autruches, de cerfs ou de renards courir affolés au milieu des chasseurs. De tous côtés les boleadoras fendent l'espace en tournoyant , et vont s'enrouler avec une précision presque mathématique autour des jambes des animaux , qui tombent aussitôt comme foudroyés par un plomb meurtrier. C'est une vraie curée, dans laquelle les chiens apportent aussi leur utile concours.

On forme ainsi successivement plusieurs cercles, et, lorsque tout le monde est satisfait, on fait la répartition du gibier, et chacun se retire chez soi. 11 est inutile de dire que pour ces chasses les gauchos

Les bohwloNS fendent l'espace ea loumoyuit.

se servent de leurs meilleurs chevaux, et que les chutes et les accidents ne sont pas rares.

Quant à nous, nous étions trop peu nombreux pour faire de grands cercles ; néanmoins nous parvînmes à cerner plusieurs ciiadrilla^ (troupes) d'autruches, et un certain nombre de gamas et de venados (espèces de cerfs), dont les soldats purent s'emparer assez far cilement.

Nous chéTauchions depuis quelques instants dans des champs couverts de hautes cortaderas {gynerium argenteum)j au milieu desquelles disparaissaient^ pour ainsi dire , hommes et chevaux. C'est dans ces sortes de forêts herbacées que se cachent habituellement les jaguars ; aussi le commandant donna-t-il Tordre à tout le monde de ne pas trop s^éloigner les uns des autres 9 afin qu'en cas de danger on pût facilement se porter secours.

Nous avions fait à peine deux à trois kilomètres, quand tout à coup un soldat placé à Favant- garde se mit h agiter en Fair son poncho , en criant : ' < El tigre ! » Immédiatement tout le monde accourut, et je vis un superbe jaguar couché sous une touffe de gynerium y prêt à s'élancer contre le premier chasseur qui oserait s'approcher, et roulant dans leurs orbites ses grands yeux pleins de feu et de colère. Le soldat qui avait donné le signal s'était un peu retiré et était venu vers moi pour me montrer sa jambe , labourée par la griffe du tigre , et d'où s'échappait un flot de sang. Son cheval avait été également atteint, et portait au flanc une profonde blessure. Pour nous laisser le plaisir, au commandant et k moi , de tuer la bête féroce , les hommes ne firent pas feu et se bornèrent à la coucher en joue jusqu'à notre arrivée , pour parer à toute éventualité fâcheuse. L'animal, du reste, paraissait tout étonné de voir tant de monde autour de lui , et se contentait de pousser quelques grognements féroces et de se tenir sur la défensive. Le chef

de rexpédition donna Tordre de viser à la tête , afin de ne pas endommager la peau de la bête , et tira le premier coup de revolver. Je tiraille second coup, puis un troisième, et, comme nous n'étions qu'à quelques pas, toutes nos balles allèrent se loger dans le corps de l'animal , qui essaya en vain de se lever, et retomba lourdement suf le sol. Une dernière balle, tirée dans le crâne à bout portant, acheva de le tuer. Les soldats se mirent aussitôt à le dépouiller de sa peau. Ils emportèrent aussi quelques morceaux de viande, que nous mangeâmes le soir, et qui me parurent assez bons.

La plupart de nos chevaux étant fatigués, nous nous dirigeâmes au petit galop vers le fort Lavalle, que nous ne tardâmes pas à atteindre, et où nous reçûmes de nombreuses félicitations pour la belle chasse que nous avions faite.

Dans les premiers jours du mois suivant , le colonel Borges m'envoya l'ordre de me rendre immédiatement à Junin, pour affaires de service. Je ne me fis pas prier pour partir, et le lendemain matin je me mis en route avec deux ou trois soldats qui devaient me servir d'escorte.

Vers onze heures nous arrivâmes au fort de Chiquilof, situé, comme je l'ai déjà dit, à peu près à moitié chemin , et nous nous y arrêtâmes une couple d'heures pour déjeuner et laisser reposer les chevaux. A quatre heures du soir j'étais à Junin.

Le colonel Borges me reçut avec sa bienveillance

ordinaire , iotte fit préparer une chambre dans sa maison, et dès ce moment je fus admis dans Tintimité de la famille dont j'allais devenir le médecin. Malgré le plaisir que j'avais eu d'aller à la frontière , j'avoue que je ne fus pas insensible au charme de ma nouvelle existence. Il commençait à faire froid, et je me

trouvais beaucoup mieux au coin du feu , dans un sat- Ion bien clos et avec une charmante société, qu'au fort Lavalle , où il n'y avait pas le moindre morceaii de bois pour se cbaufiFer, et où le vent passait en sifflant à travers les ais disjoints des portes et sous le jonc à moitié pourri de la toiture.

Le colonel était un grand joueur d'échecs ; aussi faisions^nous chaque jour de nombreuses parties, et, comme je savais qu'il n'aimait pas à être battu et qu'il était beaucoup plus fort que moi , je jouais tout à mon aise et cherchais très rarement à lui gagner la partie. De temps en temps nous nous exercions à tirer à la cible, ou bien nous allions à la chasse, et tous les .soirs nous faisions une promenade à cheval ou en voiture. J'avais fait aussi la connaissance de quelques bonnes familles de la ville , chez lesquelles on faisait de la musique et l'on donnait de temps en temps de petites soirées. Depuis plusieurs semaines les Indiens ne s'étaient pas montrés à notre frontière, et nous passions nos quartiers d'hiver le plus agréablement du monde.

yii

Mai8 tout cela ne devait pas durer longtemps. Le ;18 juillet, dans la soirée, un courrier du fort Lavalle vint apporter la nouvelle qu'une quarantaine d'Indiens avaient traversé la frontière et s'avançaient dans la direction de Junin. Presque en même temps, plusieurs gauchos des environs vinrent confirmer le fait et dirent avoir entendu plusieurs coups de canon venant^ non pas de la frontière , mais des estancias qui 80:. trouvaient à quelques lieues de la ville, et qui possèdent presque toutes une pièce pour faire le signal d'alarme en cas d'invasion ou de surprise.

Comme il ne fallait pas perdre de temps si l'on voulait avoir quelque chance d'atteindre les Indiens, le colonel fit aussitôt tirer trois coups de canon et envoya des ordres de marche à tous les commandants de la garde nationale des environs , afin qu'ils réunissent le plus tôt possible leurs hommes, et qu'ils se missent en marche dans la direction indiquée. Quant à lui , il fit immédiatement préparer ses chevaux , réunit les gardes nationaux de la ville , sous le commandement de leur chef, M. Atalive Roca, ainsi qu'une trentaine de soldats qui lui servaient habituellement d'escorte, et à cinq heures du soir nous nous mîmes en marche.

Je ii*avais pas encore vu d'invasion , et je ne voulais pas laisser passer celle-ci sans profiter d'une si belle occasion. Le colonel fit d'abord quelques difficultés pour m'emmener; mais à la fin , voyant que je persistais à vouloir le sui\Te , il consentit à me laisser partir.

Après être sortis de la ville, nous rencontrâmes encore plusieurs gauchos armés de lances indiennes ou de carabines, qui nous portèrent des nouvelles toutes fraîches et se joignirent à nous. Us nous dirent que les Indiens, au nombre de cinquante environ , étaient passés dans l'après-midi à quatre lieues de Junin , et avaient tué plusieurs colons qu'ils avaient trouvés sans défense dans les champs ou dans les maisons. Nous prîmes la direction que les sauvages devaient avoir suivie , et , au bout d'une heure et demie de marche, nous trouvâmes une rastrillada qui allait vers l'est et semblait indiquer que les envahisseurs avaient dû s'égarer. En effet, il était inutile pour eux de s'avancer autant qu'ils l'avaient fait sur le territoire habité , car il y avait derrière eux de nombreux troupeaux , et ils se trouvaient à une très grande distance de la frontière. D'un autre côté, ils étaient trop peu nombreux pour chercher à se battre , et évidemment ils n'étaient pas venus dans cette intention. Une chose encore nous paraissait singulière : c'est qu'ils n'emmenaient que des chevaux, et même en assez petit nombre.

Nous suivions depuis quelques instants la rastrillada, lorsque nous vîmes les gauchos qui nous ac-

compagnaient se rassembler à environ deux cents mètres devant nous et s'arrêter. Pensant qu'ils avaient dû faire quelque trouvaille , nous pressâmes le pas et nous ne tardâmes pas à les rejoindre. Mais quelle ne fut pas notre stupéfaction en voyant en travers de la route le cadavre d'un jeune homme complètement nu

et percé de nombreux coups de lance ! Cet horrible spectacle nous remplit d'indignation , et nos hommes ne purent s'empêcher de brandir en l'air leurs longs couteaux en jurant de se vengea. On les vit alors s'élancer en avant comme des lions furieux, et je suis persuadé que si, dans ce moment, nous eussions rencontré les Indiens, quel qu'eût été leur nombre, ils auraient payé cher un tel acte de barbarie. Les éclaireurs et les guides, ou vaqueanos, coururent de tous les côtés, s'arrêtèrent sur le sommet des petites ondulations que faisait le terrain, et, debout sur leurs chevaux, sondèrent l'horizon avec leurs yeux de lynx; mais ils ne purent rien découvrir : la pampa était silencieuse, et seulement quelques cerfs et quelques autruches , que notre présence effarouchait peut-être , couraient çà et là dans la vaste prairie , et fuyaient rapidement devant nous.

Quoique bien montés, comme nous nous attendions à aller loin, nous laissions reposer de temps en temps nos chevaux pendant quelques minutes, ou bien nous alternions le trot avec le galop. Le jour allait finir, et, comme la lune ne se levait qu'assez tard, nous craignions; que l'obscurité ne nous fît perdre

la piste. Le colonel donna ordre de ralentir le pas, et commanda aux vaqueanos de faire tous leurs efforts pour suivre la rastrillada, qui devenait de moins en moins distincte. C'est alors que je pus me rendre compte de la facilité extraordinaire que possèdent ces geris-là pour se conduire dans le désert. En eflFet, la nuit fut bientôt complètement obscuï'e, et nos guides galopaient toujours comme s'ils eussent été sur un chemin tracé d^avance et parfaitement distinct. Nous les suivions tranquillement, presque sans dire un mot et sans nous inquiéter de la route, car nous avions une entière confiance dans ces pilotes du désert, et nous nous laissions guider par eux. De temps en temps ils descendaient de cheval, passaient la main sur Therbe et allumaient une allumette, pour nous montrer que nous suivions toujours la rastrillada. Ils reconnaissaient les moindres lagunes, les plus insignifiantes collines, et savaient à chaque instant à quelle distance nous nous trouvions de tel ou tel endroit. La lune finit enfin par se lever, et éclaira de sa lumière indécise ces vastes solitudes, où des hommes suivaient soigneusement la trace d'autres hommes, comme des chasseurs de fauves. Il faisait très froid ; Therbe gelée crépitait sous le pas des chevaux, et plus d'une fois je fus forcé d*abandonner les étriers , que je ne sentais plus sous mes pieds , pour tâcher de me réchauffer un peu. Je pensais alors , un peu tard il est vrai , que j'aurais pu à cette heure, en restant à Junin, être dans un lit bien chaud,

SOUS un moelleux édredon ; mais il n'était plus temps . de changer d'avis , et il fallait bon gré mal gré aller jusqu'au bout. Au fond, je n'étais pas fâché de faire une petite campagne , mais j'aurais été presque aussi content d'être déjà de retour. Je ne voulus pas cependant manifester le moindre regret ni proférer la moindre plainte , et à toutes les questions qu'on m'adressait je répondais avec un air de satisfaction qui étonnait mes compagnons, peu habitués à voir les étrangers marcher contre les Indiens.

La restrillada, après s'être dirigée pendant quelques lieues vers l'est, s'était infléchie tout à coup vers l'ouest. Nul doute , les sauvages avaient reconnu leur erreur et avaient repris la route du désert. Nos vaqueanos avaient parfaitement pu constater qu'en cet endroit il* avaient tenu conseil avant de changer de direction. En effet, les empreintes des pas de chevaux formaient un amas confus, sans ordre ni arrangement régulier, au lieu d'être disposées en lignes plus ou moins parallèles comme précédemment.

Nous coiïtinuâmes à suivre la piste , tout en regrettant d'avoir perdu plusieurs heures à nous éloigner de nos ennemis, qui devaient être déjà bien loin. La nuit était superbe, nos chevaux tenaierft bon, et, de notre côté, nous faisions tout notre possible pour les ménager. Vers six heures du matin , le jour commençait à poindre , lorsque nos guides accoururent vers le colonel avec un tel empressement que nous devinâmes aussitôt qu'ils devaient porter une importante

nouvelle, « Les Indiens sont près d'ici, s'écrièrentils, et sont passés depuis peu de temps, car les empreintes des chevaux sont toutes fraîches et ne sont pas encore couvertes de rosée. » Cette remarque, qui aurait si facilement échappé à quelqu'un de moins habitué à interpréter les moindres indices du désert, fut presque une révélation pour nous. Le colonel donna ordre aux éclaireurs de s'avancer avec prudence , de façon à ne pas être aperçus , et commanda à touç les hommes qui avaient leur monture fatiguée de changer de chevaux. Les soldats chargèrent leurs armes et s'assurèrent de leur bon fonctionnement.

Il y avait à peu près une demi-heure que nous marchions ainsi avec précaution. Le terrain n'était plus plat, mais formait une série de longues collines à pente douce et très peu élevées , couvertes de hautes tiges de ^nerium. Lorsqu'on était dans un bas-fond on avait devant soi un horizon assez limité; mais, lorsqu'on parvenait au point culminant des collines , on pouvait découvrir une assez vaste étendue ; aussi les éclaireurs avaient-ils le soin de ne les gravir qu'avec précaution et en se couchant d'abord sur leur cheval pour que de loin l'animal ne parût pas monté. Dès qu'ils voyaient que les Indiens ne paraissaient pas , ils nous faisaient signe d'avancer en agitant leur poncho. Ils recommençaient la même manœuvre pour la colline suivante,

Cette chasse à l'iiomm^ exigeait , comme on le voit , une grande perspicacité et beaucoup de prudence;

mais nos hommes ne se rebutaient nullement, car ils sentaient, pour ainsi dire, leur proie, et ces vaillants gauchos , habitués depuis leur enfance à maudire rindien et à le combattre , brûlaient d'envie d'en venir aux mains. Ils suivaient d'un œil attentif les éclaireurs, et attendaient avec anxiété le moment où ceux-ci annonceraient la présence des sauvages.

Enfin ce moment arriva : un vaqueano qui venait d'arriver au sommet d'une ioma {colline peu élevée ou ondulation de terrain) avait tout d'un coup rebroussé chemin, et courait au grand galop vers le détachement : Aqui esian los Indios en el bafo, con los cabalias dcsensillados (les Indiens sont là dans le basfond avec leurs chevaux dessellés), s'écria- t-il en arrivant près de nous. Ces paroles produisirent sur les gauchos un effet surprenant : toutes les figures devinrent rayonnantes de joie. Ce n'était pas en vain que nous avions galopé toute la nuit et enduré un froid glacial; ces sauvages qui nous avaient bravés tant de fois, et qui avaient emmené peut-être dans leurs tolderias de nombreux troupeaux, allaient enfin payer cher leur piraterie.

Le moment était solennel. Les Indiens, fatigués d'une longue course et se croyant déjà à l'abri de toute poursuite , se reposaient tranquillement et laissaient paître leurs chevaux. Le colonel ordonna à tout le monde de prendre son cheval de réserve et de se préparer au combat. Les préparatifs ne furent pas longs; en cinq minutes, soldats et gauchos, la lance

en avant ou le sabre au poing , furent en rang de bataille, attendant le signal de l'attaque; quelquesuns d'entre eux furent chargés de la garde des chevaux de réserve , afin que les combattants conservassent toute la liberté de leurs mouvements.

Nous nous avançâmes doucement et sans faire le moindre bruit jusqu'au sommet de la loma , et bientôt nous aperçûmes une cinquantaine d'Indiens, la plupart à pied, les autres à cheval, campés à environ cinq à six cents mètres de nous. Dès qu'ils nous virent , ceux qui étaient à pied se hâtèrent de monter à cheval , du moins ceux qui trouvèrent une monture à leur portée , et tous prirent la fuite précipitamment. Mais nos gauchos s'élancèrent à leur poursuite, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, en atteignirent quelques-uns, qu'ils tuèrent à coups de lance ou de couteau. Les autres s'échappèrent dans toutes les directions au milieu des hautes herbes qui couvraient la prairie. On se mit à leur poursuite, on put encore en saisir un certain nombre, qui furent immédiatement fusillés et achevés à coups de poignard. Les gauchos mettaient un véritable acharnement dans ces exécutions sommaires : c'était à qui plongerait le premier son couteau dans le sang ennemi.

Si l'attaque avait été prompte, la fuite et la dispersion des Indiens ne s'étaient pas fait attendre, et lorâque j'arrivai sur le lieu du cwnpement il n'y avait plus personne. Quelques chew^nx pampas , des lances.

et quelques objets de sellerie attestaient seuls que les Indiens étaient là tout à l'heure • Nous savions cependant qu'un certain nombre d'entre eux n'avaient pas eu le temps de remonter à cheval, et s'étaient enfuis au milieu des cortaderas , très hautes et très touffues dans cet endroit. Aussi , pendant que les gardes nationaux et quelques soldats poursuivaient les fuyards, les autres se mirent à la recherche dé ceux qui étaient restés à pied, aidés par quelques chiens qui nous avaient suivis et qui nous furent fort utiles dans cette circonstance. Cette chasse avait ^ j'en conviens , quelque chose de barbare ; mais nous avions encore présent à l'esprit le souvenir du cadavre mutilé dont j'ai déjà parlé, et puis, d'un autre côté, il eût été bien difficile de modérer la soif de vengeance qu'avaient nos braves gauchos.

Après quelques instants de recherché on découvrit trois ou quatre sauvages cachés dans l'herbe , et qui furent immédiatement fusillés. Ne comptant plus trouver personne , nous nous en retournions tranquillement, lorsque tout à coup un superbe Indien se dressa devant nous avec sa longue lance à la main , et fit mine de vouloir nous attaquer. Le colonel , las sans doute du carnage , voulut le faire prisonnier, et lui fit dire de se rendre par un interprète qui parlait la langue pampa , ajoutant qu'il ne lui serait fait aucun mal. Mais l'Indien, au lieu de l'écouter, s'avança vers nous en brandissant sa lance , et répondit qu'il aimait mieux mourir que de se rendre. On eut beau lui re^

nouveler la proposition une seconde et une troisième fois, il n*en fit aucun cas, et chercha, au contraire, à' vendre sa vie le plus chèrement possible, et à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Semblable à un lion acculé et poursuivi par les chasseurs, il bondissait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, poussant des cris féroces et lançant sur nous des regards pleins de rage. Sa figure, contractée et crispée par la colère et le désespoir, n'avait rien d'humain et était hideuse à voir.

En présence d'une attitude si menaçante, et persuadé qu'il serait impossible de prendre l'Indien vivant, attendu que nous n'avions pas de lazo ni de boleadoras, car tous les gauchos étaient partis, et il n'était resté que les soldats, le colonel voulut mettre un terme à cette horrible tragédie.: il tira son revolver el déchargea deux balles , qui allèrent se loger dans le corps du sauvage. Mais celui-ci ne tomba pas; il fit seulement un léger mouvement convulsif. Une troisième balle, qui l'atteignit en pleine . poitrine , ne parvint pas encore à abattre ce vigoureux athlète de la pampa. C'est alors qu'un soldat, qui servait le colonel en qualité d'ordonnance, saisit sa carabine parle canon, et, s'avançant tout d'un coup vers l'Indien, lui assena sur la tête un coup si violent que l'arme vola en éclats. Cette fois l'Indien tomba pour ne plus se relever, la lance échappa de ses mains, et un coup de revolver tiré à bout portant mit un terme à cette horrible agonie et à cette lutte désespérée.

Les gauchos qui étaient venus avec nous continuèrent de poursuivre les fuyards, ou s'en retournèrent directement chez eux. Quant à nous, nous reprîmes le chemin de Junin, où nous arrivâmes vers midi , harassés de fatigue , gelés de froid , mais fiers de notre victoire.

Le lendemain je pus trouver, quoique à grand'peine, un gaucho qui consentit, moyennant une bonne rémunération, à aller sur le champ de bataille me chercher les têtes des Indiens morts, afin de pouvoir les préparer pour un musée anthropologique qui m'avait chargé de lui procurer des crânes. En effet, ceux-là mêmes que j'avais vus les plus acharnés contre les sauvages du désert, et qui avaient rougi à maintes reprises leur poignard du sang indien avec une joie féroce, n'avaient pas le courage de toucher à un cadavre , et ne voulurent à aucun prix se charger de cette mission scientifique. Néanmoins je pus me procurer une demi- douzaine de crânes, que je disséquai soigneusement, et qui, joints à un certain nombre d'autres que je parvins à recueillir depuis, figurent aujourd'hui dans les deux plus importantes collections d'Angleterre et d'Italie.

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