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CHAPITRE II

I. — Débarquement à Buenos-Ayres. Un vol audacieux. Les serenos. — II. Coup d'oeil général sur la république Argentine ; orographie et hydrographie. — III. Buenos-Ayres; mœurs et coutumes des habitants; le maie. — IV. Excursion à Belgrano, au Tigre et aux lies du Parana; les moustiques. — V. Barracas; les saladeros.

Quelle ne fut pas ma surprise , en débarquant , de voir des rues et des maisons comme en France! Je m'étais figuré qu'en Amérique toutes les constructions étaient en bois, et j'étais loin de soupçonner que dans ces pays il pouvait y avoir autant de luxe et de confortable que dans nos grandes villes d'Europe. Le capitaine et moi nous nous rendîmes dans un hôtel de la rue 25 de Mayo (25 Mai), où nous arrêtâmes une vaste chambre située au rez-de-chaussée et donnant accès sur une terrasse qui dominait la rade , et d'où l'on pouvait voir le Saint -Jacques avec une longue-vue. Cette situation exceptionnelle attirait à

rhôtel une clientèle de capitaines qui, depuis leur chambre ou la terrasse, pouvaient voir chaque jour leur navire et lire les signaux que l'on faisait à bord. De cette façon, tout en restant à terre, le capitaine savait ce qui se nassait sur son navire, et, au moyen de quelques pavillons de convention, lorsque les phrases ne se trouvaient pas dans le livre de signaux, son second le tenait au courant du débarquement ou de rembarquement des marchandises, et lui faisait ses demandes de provisions ou de fournitures.

La chambre que nous avions louée avait deux lits; et comme c'était la seule qu'il y eût de disponible en ce moment, et que nous ne voulions pas nous séparer, le capitaine et moi nous nous en accommodâmes. Après avoir dîné , nous allâmes faire quelques visites, et nous passâmes la soirée au café Colon, où je trouvai une société d'élite et d'excellentes consommations. Une chose cependant me parut singulière et un peu différente de nos usages de France, c'est que là, comme dans tous les autres établissements du pays, du reste, on ne taxait pas le sucre, et l'on servait à chaque client un sucrier plein de cassonade blanche. Nous jouâmes au billard, nous prîmes quelques glaces, et nous rentrâmes à l'hôtel à une heure assez avancée. Il était minuit; l'atmosphère était fraîche , le ciel resplendissant d'étoiles , et les veilleurs de nuit, ou sercnos^ parcouraient les rues, s'assurant que toutes les portes des maisons étaient

bien fermées , et criant à tue-tête : Las doce han dodo ! Tiempo sereno! (Il est minuit! Le temps est serein!) Toutes les heures de la nuit furent ainsi successivement annoncées ; le temps resta serein , et ces Aorloges-baromètres ambulants me réveillèrent à plusieurs reprises et ne cessèrent de crier qu'au grand jour. Aujourd'hui les serenos sont muets et se contentent de parcourir les rues avec une petite lanterne à la main, ou suspendue devant la poitrine. Us sont tous munis d'un sifflet d'alarme qui leur sert de signal de ralliement lorsqu'ils ont besoin d'aide pour arrêter des malfaiteurs ou secourir quelque blessé. Leurs cris d'autrefois étaient souvent fort désagréables , car quelques-uns de ces veilleurs semblaient prendre un certain plaisir à réveiller ceux qui dormaient; c'était pour le public , il est vrai , un gage de sécurité , car de cette façon on était sûr que ceux qui devaient vous protéger pendant votre sommeil ne dormaient pas eux-mêmes. Du reste, avec le temps, on s'habituait à ces cris nocturnes comme le meunier s'habitue au tic tac de son moulin ; j'ajouterai même que , me trouvant à Buenos-Ayres la première nuit où les serenos cessèrent de crier, cela me parut tout singulier, et la ville , devenue par ce fait morne et silencieuse, perdit tout d'un coup son ancienne physionomie.

Le lendemain de mon arrivée j'achetai un planalbum de Buenos-Ayres , et je me mis à parcourir la ville dans toutes les direction^. J'allai visiter quelques

familles françaises pour lesquelles j'avais des lettres de recommandation , et , grâce à Tobligeance de mes nouveaux amis, je fus à même de bien étudier le pays, et d'être initié en peu de jours tant à la vie intime qu'à la vie publique de ses habitants. Je ne . donnerai pas ici de grands détails; mon livre n'est, pour ainsi dire, qu'un carnet de voyageur, et je dois me borner à quelques notes qui fourniront une idée générale d'une ville dont les mœurs ressemblent beaucoup aux mœurs françaises, mitigées tant soit peu par un reste de traditions et de vieilles coutumes espagnoles. Ce n'est pas cependant d'après ma première impression que j'écrirai ce chapitre délicat. Un long séjour dans le pays m'a fait modifier bien souvent mes appréciations antérieures , et je ne veux pas que le lecteur m'accuse d'injustice ni de partialité. Du reste, depuis dix ans, Buenos-Ayres a subi une série d'améliorations et de transformations, et je ne crains pas de dire, sans crainte d'être démenti, qu'à l'heure actuelle cette ville peut être considérée comme une des plus belles de l'Amérique du Sud. Avant de traiter la question de topographie et d'ethnographie, qu'on me permette de raconter une petite anecdote dont nous fûmes les héros , le capitaine et moi , quoiqu'elle semble peu propre à donner une idée favorable d'un pays que j'ai tant aimé depuis.

Le surlendemain de notre arrivée, nous étions allés au théâtre , et , comme la nuit était très chaude , en rentrant chez nous nous avions laissé notre porte

ouverte pour avoir un peu plus d'air. Le matin , quand nous voulûmes nous lever, nous cherchâmes en vain nos vêtements : tout, jusqu'à notre chapeau, avait disparu. M. Hiriart crut d'abord à quelque plaisanterie de la part d'un de ses amis qui habitait le même hôtel ; mais bientôt il fallut se rendre à l'évidence et se résigner à constater que nous avions été audacieusement volés par un habile filou. Nous achetâmes des vêtements neufs à un marchand de confection qui restait dans la maison, et nous portâmes notre plainte au commissaire de police; mais toutes les investigations furent inutiles, et on ne put découvrir le voleur. Heureusement pour moi je n'avais emporté de France ni montre ni chaîne, et je n'avais pas encore touché mes appointements. J'en fus quitte à bon marché ; mais il n'en fut pas de même pour mon compagnon, à qui on avait enlevé un superbe chronomètre avec chaîne et médaillon, et une somme d'argent relativement assez forte.

Le jour suivant, nous eûmes le soin de bien fermer notre porte ; mais , quatre ou cinq jours après , étant rentrés assez tard et trouvant notre chambre très chaude, nous laissâmes la porte entre-bâillée, en pre- ' nant seulement la précaution de placer une chaise en travers pour l'empêcher de s'ouvrir davantage. Nous pensions que les voleurs ne se hasarderaient pas à revenir une seconde fois , et que , dans le cas où ils reviendraient, ils feraient en entrant assez de bruit pour nous donner l'éveil. Mais, hélas! nous nous

étions endormis dans une fallacieuse confiance , et le lendemain, à notre réveil, nous constations, pour la seconde fois, la disparition de nos eflFets. Cette fois cependant le voleur avait eu plus de scrupule : il s'était contenté de vider nos poches, car il avait laissé nos habits dans le corridor.

Outrés de tant d'audace, nous résolûmes de nous faire justice nous-mêmes, et nous laissâmes exprès notre porte entr'ouverte. Pendant quatre ou cinq nuits nous fîmes le quart à tour de rôle , le capitaine et moi; jusqu'à deux ou trois heures du matin cachés derrière un paravent , et un revolver à la main , nous attendîmes le voleur; mais il ne revint plus. Peu disposés à continuer plus longtemps un rôle si désagréable , nous prîmes le parti de changer d'hôtel et de bien fermer notre porte.

Il ne faudrait pas croire , d'après ce que je viens de raconter, que Buenos -Ayres fût alors une ville de pillards et de voleurs, et que la police y fût mal faite. Certainement, nous nous étions mis dans d'excellentes conditions pour nous faire voler, et nous ne devions nous en prendre qu'à notre imprudence et à l'oubli des précautions les plus élémentaires.

A cette époque , la police était peut-être un peu insuffisante et assez mal dirigée ; mais , quelque temps après , on plaça à la tête de cet important service un homme d'une capacité remarquable., nommé M. O'Gorman, qui, rompant avec tous les usages et toutes les traditions en vigueur jusqu'alors , donna à

la ville une sécurité qu'elle n'avait pas connue depuis les plus beaux jours de la dictature du tyran Rosas. Depuis, ses successeurs ont suivi son exemple, et aujourd'hui Buenos-Ayres ne laisse absolument rien à désirer sous ce rapport, malgré le nombre de voleurs de tous les pays qui se donnent rendez -vous dans cette ville.

Avant de donner une description de Buenos-Ayres , qu'on me permette de jeter un coup d'œil rapide sur le vaste pays dont cette ville n'est que la capitale. Cette courte étude géographique ne sera pas inutile pour expliquer certains contrastes que nous observerons plus tard, et en même temps pour donner une idée générale de cette partie de l'Amérique du Sud si intéressante , et cependant si peu connue .en France.

La république Argentine est située, comme on sait, au sud -est de l'Amérique australe, entre l'océan Atlantique occidental et la Cordillère des Andes, la Bolivie, le Brésil et l'Uruguay. Cet État commence au 20* parallèle et s'étend jusqu'au 56* ; sa longueur est donc de 4,000 kilomètres. Sa largeur est très variable et atteint jusqu'à 1,500 kilomètres. Sa superficie est de 4,195,000 kilomètres carrés, c'est-à-dire huit fois environ l'étendue de la France. Malgré cela,

sa population ne dépasse pas 2,300,000 habitants, y compris les Indiens, qui figurent dans ce nombre pour une centaine de mille environ. Il résulte de ces chiffres qu'il y a à peu près 18,239 hectares de terrain par habitant ; mais il faut savoir aussi que les neuf dixièmes de cette immen&e contrée sont à peu près complètement inhabités. Au nord, nous trouvons les territoires du Grand- Chaco, du Vermejo et du Piko^ mayOy qu'aucun explorateur n'a encore pu traverser et sur lesquels nous n'avons que des données assez vagues et incertaines. Au sud et à l'ouest s'étendent les vastes plateaux de la Patagome, du Chubut, du Rio'NegrOy et les interminables plaines de la Pampa proprement dite. Cette région est moins inaccessible que celle dont j'ai parlé tout à l'heure ; elle est limitrophe avec la partie habitée, et dans ces derniers temps a été parcourue , du nord au sud et de l'est à l'ouest, par les nombreuses expéditions qui , parties de la ligne de frontière , se sont avancées à une grande distance dans l'intérieur du désert, et ont exploré soigneusement tout le pays situé à l'est et au nord du Rio-Negro , jusqu'à la Cordillère des Andes et à la frontière du Chili. Il en résulte que cette partie de la république Ai^entine est déjà entièrement connue, et que la plupart des points ont pu avec certitude être relevés sur la carte qui a été dressée par les soins de l'armée expéditionnaire.

Je ne veux ici qu'esquisser à grands traits la topographie et l'ethnographie de ce vaste territoire. Une

description détaillée m'entraînerait beaucoup trop loin, et cependant, malgré mon désir d'être bref, je me vois forcé de diviser cette étude en deux parties : dans la première , je me bornerai à donner quelques détails généraux sur les provinces du nord; tandis que , dans la seconde , j'étudierai la Pampa avec sa flore, sa faune , sa constitution géologique et ses habitants.

Tout à fait au nord , on trouve la province de Jujuy; puis viennent successivement, en descendant vers le sud, les provinces de Salta^ TucumaUj Cator marcay la Riojay etc. L'aspect de cette vaste contrée est très variable ; tantôt aride et montagneuse .. elle n'offre aux regards du voyageur que des gorges escarpées et des champs stériles ; mais là cependant , et comme si la nature avait pris le soin de cacher ses trésors, on rencontre à chaque pas de précieux minéraux que le défaut de bras et de moyens de communication empêchent seuls d'exploiter. L'or, l'argent, le cuivre, le mercure, le platine, le sel gemme, l'alun s'y trouvent à fleur de terre et seront plus tard une source inépuisable de richesses. Tantôt, au contraire, le sol est d'une extrême fertilité. De délicieuses vallées , arrosées par les nombreux cours d'eau qui descendent des montagnes, succèdent à de vastes plaines couvertes de forêts. La chaleur et l'humidité, jointes à la richesse du sol , provoquent le développement d'une luxuriante végétation : les arbres y atteignent des proportions colossales, et la variété des

essences n'est pas moins remarquable. Le grenadillo, Tébène , Tacajou et une foule d'autres bois précieux , alternent avec des forêts d'orangers , de citronniers qui invitent Thomme à venir y passer une vie de paix et de bonheur. Toutes les plantes tropicales peuvent être cultivées dans ce pays privilégié, dont la température est assez douce pour permettre à la plupart de nos plantes d'Europe, telles que la vigne, l'olivier, le blé, le maïs , de vivre côte à côte avec le caféier, le coton, le cacaoyer, la canne à sucre. Mais, comme je. l'ai déjà dit, l'absence de routes ou de voies navigables ne permet qu'une exportation extrêmement restreinte, et la production est limitée à peu près à ce qui peut être consommé sur place. L'élève du bétail y. est aussi très répandue. Dans la province de Salta , en particulier, à part les bœufs, les chevaux, les moutons et les mules , on rencontre des troupeaux immenses de vigognes , de lamas et d'alpacas ; ils fournissent des laines très estimées dont les habitants se servent pour fabriquer des ponchos et des châles d'une finesse remarquable.

On rencontre fort peu d'Européens dans ces provinces ; la plupart des habitants , excepté toutefois dans la province deTucuman, sont descendants d'Indiens, et, dans les campagnes, la langue espagnole est peu connue. On y parle dimara ou quichoua, et même guarani ^ dans la province de Corrientes, par exemple , qui touche le Paraguay.

A mesure qu'on descend vers le sud, le climat

change et devient plus tempéré ; mais néanmoins la température est généralement comprise entre neuf et trente degrés centigrades. Les montagnes et les forêts

deviennent plus rares, le pays est plus plat, et de vastes lagunes ou esteras, couvrant souvent plusieurs centaines de lieues carrées, surtout dans la saison des pluies , occupent les bas-fonds , et tantôt donnent naissance à de nombreux cours d'eau, tantôt sont elles-mêmes produites par regorgement de Teau des rivières ou des ruisseaux. Dans les parties montagneuses de toutes ces provinces on trouve de nombreuses mines , tandis que les plaines sont couvertes d'innombrables troupeaux, de riches moissons ou d'arbres fruitiers. Il y a quelques villes assez importantes , soit dans Tintérieur des terres , soit sur le bord des fleuves , et parmi elles Cordova a joui jadis d'une grande célébrité, et possède encore des établissements scientifiques et littéraires de premier ordre, ainsi que de nombreuses églises parfaitement construites.

Les contrées voisines des Cordillères sont fréquemment sujettes aux tremblements de terre, qui, à plusieurs reprises , ont occasionné d'immenses désastres. Des villes et des villages ont été engloutis ou transformés en monceaux de ruines, et Mendoza, entre autres , gardera longtemps le souvenir de l'horrible catastrophe qui, en 186i, détruisit cette ville; plusieurs milliers de ses habitants restèrent ensevelis sous les décombres ou périrent au milieu des flammes.

On dit souvent que la république Argentine est arrosée par le Rio de la Plata. Si Ton veut conserver les dénominations géographiques existant actuellement , rien n'est plus faux ; car c'est à peine si une petite partie de la côte est baignée par ce fleuve , auquel quelques géographes refusent même de donner ce nom, préférant le remplacer par celui d'estuaire. Mais ce n'est là , il faut bien le dire , qu'une querelle de mots ; car, si l'on fait commencer la Plata au point où elle reçoit les deux grands affluents dont je parlerai tout à l'heure , ce n'est pas un fleuve proprement dit , mais bien un confluent, comme la Gironde par rapport à la Garonne et à la Dordogne, par exemple.

Il est rationnel toutefois de donner un nom unique à un cours d'eau, depuis sa source principale jusqu'à son embouchure, et, dans le cas actuel, on peut dire que le Pavana est le fleuve principal qui arrose la républiepie Argentine et qui reçoit sur son parcours un certain nombre de rivières plus ou moins importantes, telles que ['Uruguay y le Paraguay , le VermejOy etc. etc.

Ces explications étant données, et pour me conformer aux usages établis, je décrirai le Rio de la Plata d'abord, et ensuite ses deux principaux affluents.

Le voyageur non prévenu , ou peu au courant de la disposition géographique de cette partie du continent américain dont je m'occupe en ce moment, croirait, en quittant Montevideo , prendre de nouveau la mer pour se rendre à Ruenos-Ayres.

Après avoir perdu de vue derrière lui le Cerro ou la côte de TUruguay, il navigue encore pendant plusieurs heures s'il est sur un vapeur, près d'une journée s'il se trouve à bord d'un voilier, sans voir autre chose que le ciel et l'eau. Il est dans un fleuve cependant, mais un fleuve si vaste que les rives ne paraissent pas. Le Rio de la Plata, en elHFet, a 90 kilomètres de laideur à son embouchure ; en face de Buenos-Ayres , c'est-à-dire à 200 kilomètres en amont de Montevideo , il a encore 50 kilomètres.

Douze lieues plus haut , ce fleuve , sans rien avoir perdu de son importance , reçoit deux affluents dont l'un , l'Uruguay , se dirige presque directement vers le nord, entre la république de même nom, le Brésil et les provinces à'Entre-Rias et de Corrientes, qui appartiennent à la république Argentine. L'autre affluent, qui peut être considéré comme la continuation du Rio de la Plata, c'est le Parana, mot guarani qui signifie grand comme la mer. C'est, en effet, un des fleuves les plus considérables du globe. Son parcours du nord au sud est de plus de cinq cents lieues, et , d'après d'Azara , le volume de ses eaux égalerait celui de tous les fleuves d'Europe réunis.

Le Parana se forme de la réunion de deux grandes rivières brésiliennes , le RùhGrande et le Paranahibaj dont l'origine au nord se confond avec celle de certains affluents de V Amazone. A partir du point de jonction de ces deux rivières , le Parana se dirige vers le sud-ouest, reçoit de nombreux affluents, rencontre

le Paraguay, prend de là sa direction vers le sud , et baigne les frontières de ce pays sur une longueur de 500 kilomètres. Arrivé aux Missiones Correntinas , il se contourne vers Touest, pour aller à cent lieues plus loin recevoir les eaux du fleuve Paraguay. A partir de là le Parana présente un aspect grandiose et majestueux. En face de la ville de Corrientes , située quelques lieues plus bas, ce fleuve a déjà plus de trois kilomètres de largeur, mais il continue à s'accroître. Ses eaux se divisent en plusieurs canaux secondaires, qui ne tardent pas à se réunir pour se séparer encore et se réunir de nouveau, donnant ainsi naissance sur tout leur parcours à une multitude d'îles et d'îlots couverts de joncs , de saules , de sang-dragon et de cetbos, dont les belles grappes de fleura d'un rouge éclatant tranchent agréablement sur un fond de verdure et semblent se mirer dans l'eau. Quelques-unes de ces îles, plus élevées que les autres et plus rapprochées de Buenos -Ayres, off*rent souvent une superficie de plusieurs lieues carrées et sont couvertes de pêchers, d'orangers , de citronniers, de saules et de peupliers. Enfin , après un parcours de 1,500 kilomètres, à partir de Corrientes, le Parana va se jeter par neuf embouchures dans le Rio de la Plata , où il unit ses eaux à celles du fleuve Uruguay, comme nous l'avons vu tout à l'heure. #

Le Rio de la Plata a été découvert en 1516 par Juan Diaz de Solis, qui toucha aux îles de Saint- Gabriel et de Martin-Garcia , et entra dans une petite

rivière, appelée alors San-Juan, située à dix milles plus haut. Ayant débarqué , il fut assailli par les indigènes et massacré avec tous ses compagnons, à Fexception d'un seul , comme on le sut onze ans plus tard.

Un de ses lieutenants , Diego Garcia , revint en Espagne et en repartit en 1526, à peu près en même • temps que le Vénitien Sébastian Gaboto. Le premier devait aller prendre possession des territoires situés sur les bords du fleuve So/w, aujourd'hui la Plata, et sur la côte de la mer au sud des possessions portugaises ; tandis que le second avait mission de passer le détroit de Magellan , découvert six ans auparavant par le grand navigateur portugais , et aller par cette voie aux Indes Orientales.

Arrivé le premier à Tîle de los Patas, aujourd'hui Santa " Catalina y Gaboto apprit, par les colons qui étaient établis là depuis le voyage de Solis , qu'au dire des Indiens on trouvait de grandes quantités d'argent en remontant le fleuve où Solis avait navigué. La perspective de ces richesses l'engagea à changer son itinéraire, et, au lieu de se diriger vers la côte de Patagonie, il remonta le Parana et arriva jusqu'au Rio Paraguay, où il fut rejoint par Garcia, qui lui réclama l'abandon de ses conquêtes. Des discussions s'ensuivirent; les deux capitaines revinrent en Espagne après avoir pris possession du pays et construit des forts; mais à son retour à Se ville, en 1530, Gaboto fut jeté en prison comme coupable d'insu-

bordination et d^usurpation de conquêtes qu'il n'était pas chaîné défaire. Le Rio de Solis fut désigné, quelques années après , sous le nom de Rio de la Plata (fleuve de Taisent), à cause du voyage et des exagérations de Gaboto.

En 1534 , un gentilhomme espagnol, Pedro de Mendoza, fit avec le roi un arrangement en vertu duquel il devjBiit , à ses frais , faire une expédition à la Plata , mais à condition d'être nommé gouverneur général de tous les pays déjà découverts ou à découvrir. Au commencement de 1535, Mendoza débarqua sur la côte occidentale de la Plata à un endroit qu'il appela Santissima- Trinidady tandis qu'il désigna le port sous le nom de Santa- Maria de Buenos -Ayres. Un mois après il jetait les fondements de la ville.

Il serait trop long de raconter les événements qui eurent lieu dans ce pays après la mort de Mendoza. Plusieurs gouverneurs se succédèrent. Des expéditions partirent par terre du Pérou et s'avancèrent dans l'intérieur du pays de la Plata , où elles fondèrent des villes nouvelles, telles que Santiago del Estero, Tucumariy Cordova, Salta, Rioja^ Jujuy. Toutes ces contrées dépendirent du Pérou jusqu'en 1778, époque à laquelle la république Argentine fut érigée par l'Espagne en vice -royauté; mais, lorsque les colonies espagnoles se soulevèrent pour conquérir leur indépendance, celle de Buenos- Ayres fut aff'ranchie l'une des premières, et, en 1810, elle se proclama libre. Ce ne fut cependant que cinq ans après qu'elle fut

définitivement constituée, et qu'elle prit le nom de Provinces -Unies du Rio de la Plata, puis celui de république Argentine, qu'elle conserve encore aujour^ d'hui. Plus tard, les divers États qui la composaient, et qui étaient au nombre de quatorze , ont été érigés en provinces formant une confédération , ayant chacune son gouvernement particulier appelé gouvernement provincial , mais relevant jusqu'à un certain point du gouvernement national qui a son siège à Buenos -Ayres. La plupart de ces provinces se sont soulevées à plusieurs reprises pour reconquérir leur indépendance absolue, et sont encore assez souvent une cause de guerre civile, au grand détriment de leur prospérité.

Je n'entreprendrai pas ici de les décrire ; cela m'entraînerait beaucoup trop loin , et je serais forcé de faire de trop fréquents emprunts aux auteurs qui ont déjà traité ce sujet. Je ne parlerai donc que de la province de Buenos-Ayres et de son immense territoire, qui est à lui seul plus de trois fois grand comme la France. Commençons par la capitale.

La ville de Buenos-Ayres, capitale de la république Argentine , est située sur la rive droite du Rio de la Plata, à quarante lieues environ de son embou-

chure. Cet immense fleuve a sur tout ce trajet, ainsi que nous Tavons déjà vu, une largeur moyenne de 50 kilomètres ; c'est comme une mer, car on n'aperçoit que bien rarement la rive opposée, et les tempêtes y sont fréquentes et redoutées des marins. J'ai dit ailleurs que le peu de profondeur des eaux oblige les navires à rester au large , et d'autant plus loin qu'ils sont d*un plus fort tonnage : le Saint -Jacques , qui jaugeait 800 tonneaux, était mouillé à sept milles du rivage, et le steamer la France, sur lequel je m'embarquai cinq ans plus tard pour retourner dans mon pays, et qui jauge 5,000 tonneaux, devait rester à une distance quatre fois plus grande ; c'était à peine si de la côte on pouvait apercevoir l'extrémité des mâts.

Depuis longtemps il est question de creuser un port ; les études sont faites , les travaux commencés , et dans peu d'années peut-être les plus grands navires pourront venir s'amarrer bord à quai. En attendant, on a fait des travaux importants de canalisation sur une petite rivière, appelée RiackuelOj qui vient se jeter dans la Plata aux portes de Buenos- Ayres.

Ce cours d'eau , après avoir charrié pendant longtemps des vases et des monceaux de débris animaux provenant des saladeros de Barracas^ a été complètement assaini depuis que ces établissements ont été transportés ailleurs. Son embouchure , appelée la Boca, creusée et élargie, est devenue un port très

DAMS LES PAMPAS «1

important, dans lequel peuvent entrer d'assez grands navires lorsque la marée est favorable.

Ce qui frappe tout d'abord le voyageur qui arrive à Buenos - Ayres , c'est la régularité de la ville, le

Place de la Victoire k Buenos-Ajreg.

luxe et le confortable de ses habitations, les belles manières, la distinction et l'élégance de ses habitants et surtout de ses habitantes, t Si vous voulez , dit Arsène Isabelle, vous faire une idée exacte du plan de Buenos -Ayres, prenez plusieurs damiers, réunissez-les et figurez-vous que les lignes séparant chacune des cases sont des rues. Vous aurez ainsi un certain nombre de rues, toutes égales en longueur et en largeur, laissant entre elles un carré de maisons,

appelé cuadra, ou une place publique : ce sera Buenos-Ayres. > Chaque cuadra a 125 mètres de côté et 10 à 12 mètres environ de largeur. Le plan actuel de la ville comprend trente rues parallèles au fleuve et trente-six rues perpendiculaires aux premières. Ces soixante-six rues circonscrivent mille quatre-vingts cuadras, dont six cents environ sont déjà bâties. La rue la plus longue est la rue Aivadaviay qui forme l'artère centrale , et dont un grand nombre de maisons portent des numéros supérieurs au nombre 1,000. Il y a quatorze places publiques disséminées sur ce vaste damier; quelques-unes sont plantées d'arbres et forment des squares magnifiques , comme la Plaza del Parque , par exemple.

D'autres servent de marché ou bien de stationnement pour les charrettes qui arrivent de la campagne chargées de laines et de cuirs, et qui, après avoir opéré leur déchargement, s'en retournent avec des approvisionnements de toute sorte pour les maisons de commerce et les habitants des campagnes. La place du Onze-Septembre, que nous représentons ici, est bien connue des estancieros et des négociants.

Buenos- Ayres fut fondée en 1535 par don Pedro de Mendoza ; mais les Indiens ne tardèrent pas à la détruire, et ce ne fut qu'en 1580 que don Juan de Garay en posa de nouveau les fondements , et d'une manière définitive cette fois. Un historique trop détaillé serait sans intérêt pour la plupart de mes lecteurs. Qu'il me suffise de dire qu'après être restée

pendant deux cent trente ans sous la domination espagnole, Buenos-Ayres n'avait encore qu'une importance assez médiocre , et les événements qui survinrent plus tard ne contribuèrent pas beaucoup à sa prospérité. Pendant vingt ans les guerres de Tindépendance ou la guerre civile ne cessèrent de désoler le pays. Puis en i829 , pour comble de malheur, Juan Manuel Rosas fut élu gouverneur de la province de Buenos- Ayres avec des pouvoirs extraordinaires. Six ans plus tard, en 1835, on lui conféra la dictature absolue, et à partir de ce jour Buenos-Ayres dut subir le plus aflfreux despotisme et les plus atroces cruautés de ce tyran , dont le nom restera à jamais écrit en caractères de sang dans Thistoire de ce pays. Enfin, en 1852, le général Justo José de Urquiza, gouverneur de la province d'Entre -Bios, parvint à renverser le tyran. Celui-ci se réfugia sur un navire de guerre anglais mouillé dans les eaux de la Plata, et s'enfuit en Angleterre, où il a vécu jusqu'en 1877 ou 18.78.

La capitale de la confédération Argentine fut alors transférée à Parana , capitale de la province d'Entre- Rios, et ce ne fut que dix ans plus tard, en 1862, que Buenos-Ayres fut de nouveau déclarée capitale provisoire de la république * .

La population de Buenos-Ayres doit dépasser actuellement 240,000 habitants, comprenant environ

* Aujourd'hui Buenos-Ayres est définitivement la capitale de la république Argentine.

25,000 Français, 50,000 Italiens, 10,000 Espagnols et 30,000 Anglais, Allemands et autres étrangers. Depuis quarante ans, la population a triplé, malgré les guerres civiles , malgré les dictatures , malgré Tanarchie, malgré le choléra, malgré la fièvre jaune. Le commerce a augmenté dans de semblables proportions. Son mouvement d'exportation et d'importation s'élève annuellement au chiffre de 500 millions de francs. Trente paquebots transatlantiques arrivent à la Plata ou en partent tous les mois ; des flottes nombreuses entrent tous les ans dans le port, chargées de produits manufacturés , et s'en retournent avec des millions de balles de laines ou de peaux, avec des montagnes de viande salée, de suif, de graisse, d'os, de cornes et d'huile.

Buenos-Ayres tient le premier rang parmi les villes de Sud - Amérique par ses établissements littéraires ; il y a une université , une école de droit , une école de médecine, un lycée, un observatoire, une école militaire. De nombreux journaux politiques et. littéraires se publient chaque jour ; la bibliothèque passe pour la plus importante de l'Amérique méridionale , et le musée d'histoire naturelle jouit d'une grande réputation, justement méritée.

Buenos-Ayres ne possède pas de carrières de pierres ; aussi toutes les maisons sont bâties en briques solidement reliées par du ciment. Les façades sont souvent recouvertes jusqu'au premier étage de plaques de marbre blanc poli , et il n'est pas rare de

voir les chambranles, les seuils et les cintres des portes et des fenêtres taillés dans ce précieux calcaire. Presque tous les escaliers des maisons confortables sont également en marbre blanc. La richesse des meubles répond à la magnificence des habitations, et tous les raffinements du luxe moderne et du confortîible en rendent le séjour fort agréable aux favorisés de la fortune.

Autrefois presque toutes les maisons n'avaient qu'un rez-de-chaussée ou un premier étage; mais aujourd'hui, dans les quartiers du centre, on s'est mis à bâtir à l'européenne , et on y rencontre fréquemment des maisons à trois et même à quatre étages. Les habitations particulières sont très confortables et construites avec beaucoup de goût. Il règne partout une extrême propreté. Les appartements sont très vastes, très élevés, et de nombreuses portes à persiennes s'ouvrent sur des cours pavées de marbre et yempliea de plantes rares aux parfums les plus exquis. Une vaste citerne souterraine, contenant parfois plus de deux cents barriques, sert à recueillir les eaux pluviales ; sa margelle de marbre , richement sculptée, au-dessus de laquelle pend un seau bien luisant, s'élève au centre de la cour et produit un très bel effet au milieu de la verdure et des fleurs.

Autrefois ces réservoirs d'eau potable étaient indispensables; mais aujourd'hui on y supplée souvent par les eaux courantes dont on a doté la ville depuis une quinzaine d'années , et la citerne ne sert guère qu'à

fournir Teau de table et pour rafraîchir les boissons. Toutes les maisons sont couvertes d'une terrasse sur laquelle on peut aller, le soir, prendre le frais après les chaudes journées de décembre et de janvier. Il est à peine utile dé dire que , la ville de Buenos-Ayres étant dans Thémisphère austral, son été coïncide avec notre hiver ; il en est de même pour les autres saisons.

On se fait généralement une fausse idée de son climat : quoique située sous le 35" parallèle , la chaleur de Tété est très supportable et ne dépasse pas celle du mois d'août dans le midi de la France ; mais rhiver y est beaucoup plus doux, et le thermomètre descend rarement au-dessous de cinq ou six degrés de chaleur. La neige y est inconnue, et le froid ne dure guère que deux mois. Beaucoup de maisons n'ont que des cheminées simulées, car la nécessité de faire du feu pour chauffer les appartements ne se fait presque jamais sentir. Une conséquence d'un climat si tempéré , c'est que la plupart de nos 'plantes potagères et de nos fruits de France sont cultivés avec succès à Buenos-Ayres ou dans les environs , et qu'un certain nombre d'autres que nous sonmies obligés d'abriter ici pendant l'hiver vivent là -bas en pleine terre.

Lorsque je débarquai, un contraste choquant m'affecta désagréablement : tandis que des maisons superbes et construites à grands frais se voyaient de toutes parts, les rues étaient dans un état pitoyable.

Pavées de grosses pierres de toute forme et de toutes dimensions, remplies de trous et d'ornières, elles offraient aux voitures un sol tellement accidenté que ces véhicules exigeaient une construction spéciale et des conditions exceptionnelles de solidité. Il fallait une certaine habitude pour voyager en voiture fermée , car à un cahotement continuel se joignait une espèce de frémissement et de roulement insupportable qui ne tardait pas à occasionner des maux de tête. Les piétons toutefois étaient assez favorisés, les trottoirs étant presque partout formés de dalles de granit parfaitement jointes et unies , comme on le voit dans la plupart des rues de Paris où ils ne sont pas bitumés. Il n'y avait alors à Buenos-Ayres ni égouts ni eaux courantes, de sorte que le nettoyage des rues était fort difficile et laissait souvent beaucoup à désirer, malgré tout le soin que Ton pouvait y mettre pour les tenir propres. Mais cet état de choses ne devait pas durer longtemps , et une révolution radicale s'accomplit avec une merveilleuse rapidité. Les eaux courantes ne tardèrent pas à étendre sur toute la ville leurs innombrables réseaux, et dès Tannée 1869 coulèrent abondamment dans les rues matin et soir. On put de la sorte arroser fréquemment et facilement les voies publiques ainsi que les squares et les jardins, qui offrirent bientôt une fraîcheur et une végétation inconnues jusqu'alors. On a dit avec raison que l'on peut juger.de l'état de civilisation d'un peuple par la quantité d'eau qu'il consomme. Quoique la distribu*

tîon ne fût pas tout à fait régulière ni suffisamment abondante dès le commencement de Tinstallation , on eût dit que la ville était transformée et considérablement embellie.

Presque en même temps que l'établissement des eaux courantes eurent lieu les concessions de lignes de tramways dans les principales rues. Les concessionnaires étaient tenus, par les clauses du cahier des charges, de paver régulièrement et d'entretenir la partie de la chaussée comprise entre les rails. Ils employèrent pour cela de petits pavés rectangulaires en granit, exactement semblables à ceux dont on se sert actuellement en France. C'était déjà une grande amélioration. Tous ceux qui avaient des voitures s'empressèrent de faire mettre les essieux à la dimension de la voie, et bientôt tous les véhicules suspendus roulèrent sur les rails , pourvus d'une rainure longitudinale et placés au niveau du sol. Les chevaux ne tardèrent pas à rechercher spontanément

la voie ferrée , et la locomotion devint extrêmement douce et agréable.

Les premières lignes de tramways ayant parfaitement réussi, la municipalité devint plus exigeante, et les nouveaux concessionnaires durent paver et entretenir réguhèrement toute la largeur de la chaussée.

Les concessions ayant été nombreuses et les lignes rapidement établies, la plupart des principales rues se trouvèrent pavées sans qu'il en coûtât un centime à la ville , qui retira en outre de fortes contributions

et imposa aux compagnies de lourdes conditions. Aujourd'hui plus de vingt lignes de tramways sillonnent Buenos-Ayres en tous sens , et se rendent dans tous les villages circonvoisins , qui ont vu s'ouvrir ainsi une ère nouvelle de richesse et de prospérité. Des champs incultes se sont transformés presque subitement en magnifiques villas , et d'immenses plantations d'eucalyptus ont couvert de verdure ces grandes plaines naguère nues et brûlées par le soleil. Grâce aux tramways et à la modicité du prix des places , les communications sont devenues extrêmement faciles, et les jolis villages de Flores y de BelgranOj de Bar^ racas, offrent un délicieux séjour d'été à toutes les familles aisées de Buenos-Ayres , qui vont y goûter le repos et les douceurs de la campagne , sans négliger pour cela leur commerce et leurs affaires.

A l'époque dont je parle, Buenos-Ayres n'ayant pas encore d'égouts, chaque maison était pourvue d'une citerne non cimentée dans laquelle on versait toutes les eaux ménagères et où s'accumulaient, à la longue , de grandes quantités de résidus infects et de matières putrides , qui filtraient parfois jusque dans les citernes d'eau potable en mauvais état d'entretien.

Le pavage des rues eut cette conséquence fâcheuse d'activer considérablement le cours des eaux pluviales, qui inondèrent à plusieurs reprises les bas quartiers , et occasionnèrent assez souvent de grands dégâts. En effet, toutes les rues étaient inclinées vers

un certain nombre d'autres appelées tercerosj dont la chaussée ^ souvent en contre-bas de deux à trois mètres , servait d'égout collecteur dans les temps de pluie. De loin en loin il y avait des ponts d'un trottoir à l'autre, afin que les piétons pussent traverser la rue sans faire un trop long détour lorsque l'eau couvrait la chaussée. Depuis quatre à cinq ans on a commencé à creuser un immense réseau de canaux souterrains, et un système complet d'égouts ne tardera pas à fonctionner régulièrement.

Depuis très longtemps la ville est éclairée au gaz, et dans presque tous les appartements on n'emploie pas d'autre éclairage ; à la campagne même , dans les petits villages et dans les maisons particulières, on trouve des appareils très simples et très ingénieux qui produisent du gaz au moyen d'huile minérale.

Buenos-Ayres possède un grand nombre de monuments publics, dont quelques-uns sont très remarquables. Je citerai surtout la douane, bâtie sur le bord de l'eau, et qui était autrefois une forteresse considérable; le théâtre Colon, la cathédrale, la banque, le palais du gouvernement et la poste, la gare centrale des chemins de fer, le château- d'eau de la place Lorea, et enfin la plupart des églises.

J'ai déjà dit que la population de Buenos-Ayres comprenait un grand nombre d'étrangers ayant chacun leurs mœurs et leurs habitudes particulières ; cependant il existe toujours un certain, degré de fusion avec les usages du pays, et si les parents

conservent encore quelques restes de traditions nationales , les enfants , qu'ils soient fils d'Anglais , d'Allemands, d'Italiens, de Français ou d'Espagnols, sont avant tout Argentins , et, comme tels, zélés partisans de toutes les institutions locales. Les jeunes gens ont une réputation bien méritée d'élégance et de bonnes manières. Ils sont en général intelligents, très spirituels, et fort aimables pour les étrangers. Les femmes occupent une lai^e place dans la société , et là-bas, comme partout ailleurs, on peut dire avec raison que, si les hommes font les lois, les femmes font les mœurs. Elles sont souvent jolies , toujours piquantes, pleines d'esprit, et d'une grâce charmante, sans affectation et sans pruderie. Élevées dès leur jeunesse au milieu du monde et des plaisirs , en société elles sont toujours à l'aise , sans timidité comme sans gaucherie. Les jeunes filles ne quittent presque jamais leur famille ; et si elles n'ont pas de professeur particulier, elles se contentent d'aller trois à quatre heures par jour à la pension. Leurs études classiques sont la plupart du temps assez négligées, mais elles suppléent à la science par le charme de leur conversation, leur esprit, leur amabilité et la distinction de leurs manières.

Les relations sont très faciles, les distractions nombreuses. On se visite beaucoup à Buenos-Ayres, et les jeunes gens, au lieu de déserter la famille et d'aller perdre leur argent et leur santé dans les cafés, passent souvent leurs soirées chez leurs amis. On se

réunit sans façon , sans apprêt; on fait^e la musique; on cause en prenant le thé ou le maie, et on se sépare le cœur content , emportant souvent avec soi la douce impression, d'un regard ou le souvenir d'un sourire. Pendant l'hiver, et à l'époque du carnaval, tous les clubs donnent une série de bals magnifiques, où les dames rivalisent de luxe et d'élégance, et les jeunes gens de prévenances et d'amabilité.

Buenos-Ayres tend à devenir de plus en plus française. Les modes parisiennes sont les seules adoptées; la langue française est la langue à la mode , et généralement tout ce qui vient de France jouit d'une faveur spéciale. Cependant il y a encore quelques vieilles habitudes espagnoles et quelques coutumes locales qu'il ne sera pas inutile de signaler.

Les églises sont construites avec beaucoup de luxe et renferment de grandes richesses , mais elles manquent d'un meuble qui nous semblerait à nous bien indispensable : je veux parler des chaises. On s'agenouille , il est vrai , sur de beaux tapis , mais on s'assied sur ses talons. Il était d'usage autrefois que chaque dame fût suivie à l'église par sa négresse, chargée d'apporter un petit tapis et un tabouret.

Le mariage civil n'existe pas encore , et le mariage religieux est seul valable et reconnu légitime.

Toutes les œuvres de bienfaisance que nous avons en France existent à Buenos-Ayres. Le peuple est généreux et très charitable, quoique dans certains cas la charité ait pour mobile un intérêt non dissi-

mulé. C'est ainsi qu'un grand nombre de familles élèvent des orphelins ou des orphelines , mais dans le but d'avoir en eux des domestiques de confiance qui ne coûtent que la nourriture et l'entretien, et qui soient d'une fidélité et d'une soumission à toute épreuve.

Un usage répandu dans la plupart des Etats de l'Amérique du Sud, mais surtout dans la république Argentine et l'Uruguay, c'est l'emploi du mate , dont j'ai parlé tout à l'heure. Disons d'abord que le mot mate manque un peu de précision et signifie plusieurs choses concourant, il est vrai, au même but : c'est ainsi qu'on dit un mate pour désigner une petite courge percée d'un orifice, et dans laquelle on met de la yerba (appelée aussi yerba maté) et de l'eau bouillante, qu'on suce à la ronde avec un petit tuyau de métal en fer-blanc, en aident ou même en or, terminé en pomme d'arrosoir à l'extrémité qui plonge dans le liquide. On dit verser le mate, prendre le mate, pour parler de cette infusion * . C'est quelquefois la maîtresse de maison ou bien les demoiselles qui servent le mate; d'autres fois c'est la domestique. Après avoir mis dans la calebasse une certaine quantité de yerba, on achève de la remplir avec de l'eau bouillante et on

1 On sait que le mate, ou yerba mate, ou thé du Paraguay, est fourni par les feuilles et les branches torréfiées et pulvérisées d'une plante qui crott au Paraguay, au Brésil, et même dans quelques provinces de la république Argentine, et qu'on appelle en botanique ilex varaguayensis.

suce doucement pour amorcer le tuyau ou bombilla, jusqu'à ce qu'il ne passe plus de poudre de yerba par les orifices de la pomme d'arrosoir. On achève alors de remplir bien- exactement le mate , que Ton offre d'abord à la personne que l'on considère le plus parmi la société. On aspire doucement et peu à peu, pour ne pas se brûler la bouche , l'infusion aromatique ; et lorsque le glouglou caractéristique annonce que le marc est à sec , on rend la petite courge à la personne chargée de servir une nouvelle dose d'eau bouillante, ou même un certain nombre de doses, à chacune des personnes présentes. Il serait de très mauvais ton de ne pas accepter ce breuvage , et on vous oflFre le mate jusqu'à ce que vous disiez : Merci ; de sorte que , si vous ignorez cette coutume , vous êtes exposé à n'avoir qu'une ration ou bien à en absorber un nombre illimité , suivant que vous voulez être poli ou que vous ne connaissez pas cette formalité. Dans les familles du pays, et même chez la plupart des étrangers, on prend souvent le mate, soit pour passer le temps, soit pour entretenir les visites, et cela pendant des heures entières ; aussi la consommation de cette substance se chiffre par plusieurs millions de kilogrammes dans la république Argentine seulement. Le mate, tel que je viens de le décrire, est le mate vulgaire ou simarun, le mate des vrais amateurs ; mais les dames ont apporté quelques modifications à cette préparation soi-disant stomachique , et souvent on le sert sucré ou bien avec du

lait au lieu d'eau. Quoique le goût de cette boisson ne soit pas trop désagréable et qu'on puisse trouver un certain plaisir à sucer le calumet après une personne qui ne vous déplaît pas, il arrive fort souvent aussi que c'est une affreuse négresse qui a amorcé le tuyau avant de vous l'offrir. Il est vrai qu'avec l'habitude on surmonte le dégoût qu'on éprouve au premier abord; mais cela n'a pas toujours autant de charme pour nous que les Américains veulent bien le dire. Avec l'introduction des habitudes françaises , l'usage du mate s'est singulièrement restreint à Buenos-Ayres ; dans beaucoup de familles, on l'y remplace avantageusement , à mon avis , par une tasse de thé ou un petit verre de liqueur. Mais à la campagne cela est teUement passé dans les mœurs , que le mate est une des nécessités les plus impérieuses de la vie , et que beaucoup de gauchos (on appelle ainsi les pâtres qui habitent dans l'intérieur des terres) aimeraient mieux se passer de manger que de prendre le mate. Un seul homme consomme en moyenne dix livres de yerba par mois; il est rare toutefois qu'il n'ait pas un certain nombre de passants ou de camarades pour l'aider. En effet, les mates coup sur coup, comme on est forcé de les prendre quand on est seul , sont bien moins savoureux que ceux qui sont séparés par un certain intervalle , et le plaisir dure moins longtemps. Avant de sortir de Buenos-Ayres j'ai encore à dire quelques mots de certaines habitudes qui donnent à cette ville un cachet tout particulier.

Bien que la chaleur ne soit pas excessive , et qu'on ne se lève pas en général de très bonne heure , après le déjeuner tout le monde a coutume de dormir la sieste, de sorte que de midi à trois heures toutes les affaires sont interrompues; il est même très peu convenable de faire des visites pendant cette période de la journée. C'est de trois à six heures que se traitent les affaires commerciales, qu'on fait les recouvrements, qu'on rend les visites et qu'on va acheter dans les magasins. Après le dîner, les dames ont l'habitude d'aller se promener, soit à pied , soit en voiture, et d'aller faire leurs achats, ou plutôt visiter les magasins, ir à las tiendasj comme elles disent. En effet, elles ne se contentent pas de regarder les étalages , elles entrent dans les boutiques sans aucune envie d'acheter, font déployer les étoffes les plus nouvelles , vantent ou critiquent la marchandise, et, après avoir tout examiné, tout bouleversé, elles sortent en demandant un échantillon. Les employés sont admirables de patience. Ils font assaut de gentillesse, de prévenances et d'amabilité pour tâcher de séduire leurs clientes, et bien souvent ils finissent par faire une vente importante à telle ou telle dame qui n'avait, en entrant, aucune envie ou aucun besoin d'acheter. Pour être commis dans un magasin de nouveautés il faut des qualités toutes spéciales , et les bons vendeurs sont toujours très recherchés. Dans tous les cas, que les dames entrent pour acheter ou simplement pour visiter, elles sont l'objet

des mêmes attentions , des mêmes égards , des mêmes politesse.

Les dames qui ne vont pas à la promenade ou au spectacle restent chez elles et reçoivent les visites intimes. Rangées en demi -cercle derrière la grille de leurs fenêtres , et en costume de soirée , elles prennent le mate en regardant passer le monde dans la rue. Les fenêtres sont placées presque au ras du sol , de sorte qu'en se promenant sur le trottoir il suffit de regarder à travers les grilles pour voir à chaque pas de ravissantes toilettes, et de grands yeux noirs qui lancent des éclairs dans la demi-obscurité , derrière un éventail doucement agité par une main nonchalante. Parfois aussi les salons sont éclairés, et, tout en marchant dans la rue , on peut contempler sans indiscrétion les appartements somptueux et les riches meubles des privilégiés de la fortune.

La rue de la Florida , avec ses splendides magasins inondés de lumière , est à peu près la seule rue fréquentée par les promeneurs ; mais il y a presque toujours foule , et les trottoirs sont encombrés d'élégantes dames et de gracieux gentlemen, en même temps que la chaussée est sillonnée de riches équipages et de brillants cavaliers.

Les dimanches et les jours de fête , les tramways qui font le service de la banlieue regorgent de monde. On se rend en foule à la campagne et surtout à Belgrano, au Tigre, à Flores et à Barracas. Toutes ces localités, placées à quelques kilomètres de' Buenos-

Ayres , sont autant de villes d'été où les gens riches de la capitale ont des habitations de campagne fort commodes pendant la saison chaude, à cause des ombrages délicieux qui en rendent le séjour on ne peut plus agréable. De magnifiques plantes que nous cultivons ici avec beaucoup de soin dans nos serres vivent là-bas en pleine terre ; les jasmins , les garde-nias, embaument l'air de leurs exquises senteurs , et les oiseaux-mouches viennent sans cesse voltiger autour des fleurs de ôiWcwyà (fleur de la Passion), dans lesquelles ils plongent leurs longs becs effîlés pour en sucer le nectar sucré.

Quelques jours après mon arrivée à Buenos-Ayres, j'avais visité les villes de Flores et de Belgrano, dont je viens de donner un aperçu; mais il me restait encore à voir deux localités très remarquables : la première au point de vue pittoresque, le Tigre et les îles du Parana; la seconde au point de vue industriel, Barracas. Nous commencerons notre excursion par la première.

J'avais fait depuis quelques jours la connaissance du docteur Evarîste Pineda, médecin à Buenos-Ayres, et le plus charmant honune que j'aie jamais rencontré. Je suis heureux de pouvoir ici le remercier pour

tous les services qu'il m'a rendus et pour les témoignages de la plus sincère amitié qu'il n'a cessé de me témoigner pendant tout le temps de mon séjour en Amérique. Le docteur Pineda était un vieux garçon d'une cinquantaine d'années , fort intelligent y et de l'humeur la plus joviale que l'on puisse imaginer. Jouissant d'une belle fortune , d'une nombreuse clientèle et d'excellentes relations tant à Buenos -Ayres que dans les environs , je pus , grâce à lui , étudier le pays par moi-même et me procurer facilement tous les moyens d'investigation dont je pouvais avoir besoin. Lorsque nous devions partir pour une excursion de quelques jours, il faisait annoncer par les journaux que son cabinet serait fermé de telle date à telle autre , et dès lors il se croyait libre et indépendant vis-à-vis de ses malades, et pouvait entièrement se consacrer à ses amis.

Grand amateur de physique et de météorologie , on voyait dans son cabinet une foule d'instruments divers , et son jardin était encombré de pluviomètres , de thermomètres, de baromètres, d'hygromètres, d'ozonomètres , d'anémomètres, etc. Pendant son absence , son domestique , qu'il avait familiarisé avec tous ces appareils, notait les variations de température, de pression atmosphérique, etc., et remplissait soigneusement les tableaux d'observations météorologiques. Quant à lui, il n'avait pas de plus grand plaisir que de pouvoir rendre service à quelqu'un , et jamais on ne le trouvait à court de moyens. Grand

gastronome, fin gourmet, il se croyait le premier cuisinier de TAmérique du Sud, tout comme Lamartine se croyait grand architecte et savant viticulteur. Je le vois encore vêtu d'un superbe costume de batiste blanche que le couvent des Orphelines , dont il était le médecin depuis vingt ans , lui avait donné pour sa fête; ses couteaux à manche d'ivoire à la ceinture, et son bonnet blanc sur la tête , faisant les préparatifs d'un déjeuner, ou surveillant la cuisson d'un jambon d'York qui digérait lentement depuis douze heures dans du vin de Xérès, son vin de prédilection, dont il absorbait de temps en temps quelques petits verres sous prétexte de s'assurer qu'il était de bonne qualité.

C'est en compagnie d'un si aimable guide , et de deux dames de ses parentes, que, par une belle matinée du mois de janvier, nous prîmes le chemin de fer pour nous rendre au Tigre, où nous devions faire notre première étape. Le voyage ne présenta rien de bien intéressant jusque-là; nous côtoyâmes le bord de la Plata pendant une heure ou une heure et demie, et bientôt nous arrivâmes dans une charmante localité embellie de superbes villas , de magnifiques jardins plantés de pêchers, de poiriers et d'orangers. Le terrain étant très bas et très humide, la végétation y acquiert une force surprenante. La

plupart des propriétés sont entourées de larges fossés bordés de saules et de peupliers , et çà et là quelques palmiers gigantesques embellissent encore le paysage

et abritent d'élégants chalets sous leurs immenses feuilles, dont la longueur atteint parfois plus de quatre mètres. J'admirais toutes ces merveilles avec des yeux étonnés ; je parcourais avec bonheur ces petits sentiers ombragés par des saules dont le feuillage était impénétrable aux rayons dU soleil , et je pensais au bonheur que devaient éprouver les habitants de cetéden. Mais bientôt je fus troublé dans ma rêverie par un petit sifflement aigu que je reconnus immédiatement. En même temps je me sentis piqué sur diverses parties du corps, et, regardant en Tair, je m'aperçus que j'étais au milieu d'un nuage de moustiques. J'essayai de chasser de mon mieux ces insectes bruyants et incommodes , mais j'y perdis mon temps ; quand je n'étais pas piqué aux mains je l'étais au visage ou au cou , ou ailleurs ; car ces suceurs insatiables traversaient même les vêtements avec leur longue trompe, et les piqûres étaient suivies d'une démangeaison et d'une cuisson insupportables que rien ne pouvait calmer. C'était le revers de la médaille , et autant j'avais envié le bonheur des paisibles habitants de ces jardins enchantés, autant je commençais à les plaindre. On eut beau me dire que ce n'était qu'une affaire d'habitude et que les cousins s'acharnaient surtout sur les nouveaux débarqués, je ne pus me décider à le croire , et lorsque notre cicérone donna le signal du départ, je quittai sans regret les frais ombrages, les palmiers et les bois d'orangers.

Nous avions fait la première partie de notre excursion en chemin de fer; nous allions faire la seconde par eau. Le docteur Pineda possédait là un gentil petit bateau qu'il avait fait préparer depuis la veille , et sur lequel nous nous embarquâmes , munis d'abondantes provisions de bouche et de fusils. En homme prévoyant, notre compagnon n'avait rien négligé pour que la partie fût le plus agréable possible et remplie d'incidents imprévus. Deux petites caisses soigneusement cadenassées furent embarquées sur le bateau , ainsi qu'un grand panier d'osier, ouvert celui-ci , et contenant du pain, des gâteaux, du vin, du café froid, des sandwichs, de l'eau de Seltz, de la limonade gazeuse, de la bière et du Champagne. Notre bateau était tout pavoisé; un superbe tapis brodé, garni de pierres fausses et d'une frange dorée , couvrait le gaillard d'arrière et retombait sur les bords. Une tente avait été dressée pour nous abriter du soleil. Le docteur Pineda se mit à la barre , le marin hissa la voile latine, et une douce brise ne tarda pas à nous emporter vers les îles du Parana.

Nous voguions depuis une demi-heure, lorsque nous vîmes venir derrière nous le bateau à vapeur qui fait le service du haut du fleuve. Quelques minutes après, il nous avait rejoints. Notre timonier, me confiant la barre , se leva et se mit à héler le vapeur, dont le commandant parut bientôt sur le pont. C'était un ami du docteur Pineda. Après quelques paroles échangées en anglais , le commandant fit stopper et nous lança

une amarre. Sur ses instances nous montâmes à bord, où nous fûmes parfaitement reçus. On venait de servir le déjeuner, et nous dûmes nous mettre à table et accepter la gracieuse hospitalité de l'Anglais , à qui nous offrîmes le Champagne en échange de son aimable invitation.

Le vapeur nous traîna à la remorque pendant une couple d'heures. C'était un voyage charmant. Nous naviguions dans d'étroits canaux, au milieu d'un archipel de petites îles couvertes de saules dont les branches formaient parfois au-dessus de nous une voûte de verdure. Les rives étaient cachées sous une luxuriante végétation,. au milieu de laquelle apparaissaient les seibos {erythrina crista galli) avec leurs belles grappes de fleurs rouges.

Revenus à bord de notre bateau , nous continuâmes notre route à l'aviron, et bientôt nous accostâmes une île inhabitée et un peu plus élevée que les autres. Après avoir amarré notre bateau dans une petite anse ombragée de saules pleureurs, nous mîmes pied à terre et nous débarquâmes les provisions et les deux caisses qui nous avaient tant intrigués pendant le voyage. Le docteur Pineda consentit enfin à satisfaire notre curiosité et ouvrit religieusement les deux caisses. De la première il sortit deux fourneaux, l'un à esprit de vin, l'autre à charbon; un jeu complet de casseroles , des plats , un gril , des passoires , une théière , une cafetière , enfin toute une batterie de cuisine luisante comme de l'argent. Les

queues des casseroles se démontaient; les petites entraient dans les grandes j toutes les pièces étaient construites de telle sorte qu'elles occupaient le moins de place possible et s'arrimaient dans la caisse sans qu'il y eût le moindre recoin de perdu. La seconde caisse contenait la vaisselle , l'argenterie et des serviettes pour six personnes. Enfin, pour comble de commodité , les caisses elles-mêmes pouvaient former une petite table. Quant aux chaises, elles étaient remplacées .par de petits pliants que nous avions à bord. Pour compléter notre menu, nous amorçâmes les lignes de pêche que notre capitaine avait eu soin de porter, et nous ne tardâmes pas à avoir une provision de poissons plus que suffisante. Alors, prenant les fusils, nous pénétrâmes dans les bois, et abattre une douzaine d'oiseaux fut l'affaire de quelques instants. Grand amateur de chasse , le docteur Pineda avait une collection complète d'armes à feu de tout calibre et de tout système. Gomme l'heure de préparer le dîner n'était pas encore arrivée , il proposa d'installer une cible pour passer le temps, et, à cet effet, il cloua un morceau de planche contre un énorme tronc de saule. Nous avions déjà tiré chacun un certain nombre de balles avec plus ou moins de succès, lorsque notre compagnon , sans nous avertir, tira son dernier coup de fusil. Presque aussitôt après la détonation, la cible vola en éclats avec un fracas épouvantable , et le saule lui-même fut fortement endommagé. Lui ayant demandé la cause d'un eflfet aussi

insolite, il nous répondit tout tranquillement qu'il avait voulu nous surprendre et qu'il venait d'essayer un nouveau genre de balles explosibles qu'on lui avait envoyées de Paris. L'exercice à feu étant terminé, il fallut songer à préparer le dîner, et notre joyeux compagnon s'en acquitta avec une habileté remarquable. Rien ne manqua au festin, ni les entrées, ni les hors-d'œuvre , ni les entremets, ni le dessert, ni les bons vins, et il est inutile d'ajouter que la plus franche gaieté n'en fut pas exclue.

Après le festin il fallut songer au retour; il était déjà tard , et nous n'avions pas de vapeur pour nous remorquer; mais en revanche nous avions le courant et, au sortir des îles, une boçine brise. Le voyage s'effectua dans les meilleures conditions. Notre bateau glissait rapidement entre les îles , sous les frais ombrages des saules, et, lorsque nous fûmes sortis de l'archipel, on hissa la voile latine et le foc. La nuit était magnifique, le vent favorable; néanmoins il était plus de neuf heures lorsque nous arrivâmes au Tigre. Nous passâmes la nuit dans un hôtel, et, pour mon compte , je ne manquai pas cette fois de demander un lit muni d'un moustiquaire^ afin de ne pas être dévoré par les cousins. Quelques intrus vinrent bien me bourdonner à l'oreille , mais je n'eus pas de peine à m'en débarrasser et je passai une très bonne nuit. Le lendemain, nous employâmes notre journée à chasser le canard et l'alouette, et le soir nous retournâmes à Buenos-Ayres.

Quelques jours après mon retour de cette excursion, un de mes amîs m'offrit de m'accompagner à Barracas et de me faire visiter les saladeros. J'acceptai avec empressement, et le lendemain nous prenions le chemin de fer du sud, qui devait nous y conduire. Barracas n'est qu'à quelques kilomètres de Buenos- Ayres. A l'époque dont je parle , la plupart des saladeros , c'est-à-dire les établissements dans lesquels on sale la viande de bœuf pour l'exportation , et un certain nombre de mataderos, c'est-à-dire d'établissements dans lesquels on tue les moutons et les juments pour en extraire le suif, la graisse ou l'huile, étaient situés dans cette localité.

Aujourd'hui il n'en est plus ainsi : de magnifiques villas ont remplacé les baraques en planches qui servaient autrefois de magasins ou d'entrepôts de viande salée, ou de cuirs; des habitations élégantes et confortables s'élèvent à la place des chaumières qui abritaient naguère les nombreux ouvriers occupés dans ces immenses boucheries. La translation au TuyUy sur les bords de l'Océan , des saladeros et des mataderos; l'établissement d'une ligne de tramways qui dessert Barracas, ont suffi pour opérer cette transformation d'une ville essentiellement et uniquement industrielle en une ville d'agrément.

Le trajet de Buenos-Ayres à Barracas n'oflFrait alors rien d'intéressant; le paysage était assez monotone, car on ne rencontrait guère que des champs incultes , des maisons construites en torchis ou en briques séchées au soleil et recouvertes d'un toit de chaume. Nous arrivâmes bientôt au milieu d'une ville aux rues fangeuses, bordées de petites maisons mal bâties et mal aérées. Quelques affreux cabarets décorés du nom de café ou d'hôtel se trouvaient çà et là; on y voyait , assis et en train de boire du vin , des hommes à demi nus, couverts de sang, et parlant basque. Une odeur, tantôt de corne brûlée, tantôt de cadavre en putréfaction, nous saisissait l'odorat; il faisait une chaleur accablante. L'air était rempli de anouches immondes qui nous couvraient les vêtements, la figure et les mains, et nous ne pouvions ouvrir la bouche sans mettre les doigts au-devant, de crainte d'avaler quelques-uns de ces affreux insectes. Nous nous arrêtâmes devant un café qui avait moins mauvaise mine que les autres, et nous demandâmes un rafraîchissement; mais à peine le liquide fut-il versé qu'il nous fallut déjà retirer quelques mouches de notre verre , dont nous dûmes avaler rapidement le contenu ou bien le recouvrir avec la soucoupe pour éviter de nouvelles noyades.

Nous pénétrâmes dans un saladero, et je fus témoin d'un spectacle qui restera longtemps gravé dans mon souvenir : dans un petit enclos ou carrai^ entouré d'une forte palissade formée de troncs d'arbres

plantés en terre et solidement unis par des bandes de fer, se trouvaient entassés un certain nombre de bœufs attendant leur tour d'être égorgés. Un homme monté sur une espèce d'estrade lançait un fort lazo ou nœud coulant autour des cornes de ces animaux. La corde passait dans une poulie , et l'extrémité était assujettie à la selle d'un vigoureux cheval sur lequel était monté un cavalier. Malgré tous ses efforts pour fuir, le bœuf était forcé d'entrer dans une espèce de corridor séparé du parc par une solide porte qui se refermait derrière lui. Un homme posté là lui sectionnait la moelle épinière au niveau du bulbe, derrière la tête, au moyen d'un poignard à lame triangulaire, et l'animal tombait foudroyé. Traîné aussitôt sur la plage ^ il était saigné, et en quelques minutes des hommes vigoureux l'avaient dépouillé de sa peau et dépecé en tranches minces , qu'on portait à pleines brouettes sur d'immenses tas où on les empilait après les avoir salées. Tout cela était l'affaire de quelques instants.

On ne voyait partout que des mares ou des ruisseaux de sang, et des débris d'animaux offrant aux habitants de l'air dont j'ai parlé tout à l'heure une abondante pâture. Des centaines d'hommes couverts de sang, les pantalons relevés jusqu'à mi-cuisse, s'agitaient au milieu de ces affreuses tueries ou piétinaient sur des monceaux de viande sanglante.

Après avoir vu ce que je viens de décrire, nous entrâmes dans un matadero en pleine activité; on

était en train de tuer un troupeau de douze à quinze cents moutons. Des hommes saisissaient ces pauvres bêtes, les couchaient par terre et leur liaient les jambes; aussitôt des enfants de dix à douze ans, munis d'un grand coutelas , leur faisaient sous le tendon du jarret une large boutonnière. D'autres hommes vigoureux prenaient les moutons et les suspendaient tout vivants par cette boutonnière à des crocs en fer, disposés en longues files, à environ cinq pieds de hauteur. Un boucher passait et égorgeait successivement ces animaux Tun après l'autre; un second leur enlevait la peau, un troisième les intestins; et un quatrième les coupait en quatre morceaux qu'on emportait tout pantelants dans de vastes chaudières , pour en extraire la graisse et le suif, et tout cela en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter.

A cette époque, il y avait à Barracas, je crois, une quinzaine de saladeros dans chacun desquels on tuait environ trente à quarante mille bœufs, quatre à cinq mille juments et cent mille moutons. Malgré l'utilisation, soit pour l'industrie, soit comme combustible, de la plupart des résidus de ces établissements , il y en avait cependant une grande quantité dont on ne savait que faire et que l'on jetait chaque jour dans un ruisseau peu large et peu profond , appelé Riachuelo, qui vient déboucher dans la Plata presque aux portes de Buenos-Ayres. Par suite de ces opérations , l'eau de ce ruisseau , sujet au flux et au reflux , tenait en suspension une grande quantité de matières

organiques animales qui se déposaient peu à peu et formaient dés bancs de plusieurs pieds d'épaisseur, incessamment remués parle courant ou les bateaux*.

Ce spectacle si nouveau pour moi , auquel je venais d'assister, m'avait profondément impressionné. Il me tardait de quitter ces abattoirs où venaient cependant se transformer en espèces sonnantes tous les produits d'un vaste et riche pays. J'avais hâte de respirer un air plus pur, et je me rendis à la gare afin de partir par le premier train.

Il est à peine utile d'ajouter que toute la richesse de la république Argentine consiste dans le produit des troupeaux. Les bœufs fournissent les cuirs, la corne, les os, la graisse, le suif et la viande, qui, une fois salée et séchée , est expédiée sous le nom de tasajo au Brésil et aux Antilles. Les moutons fournissent également des peaux, du suif, de la graisse et de la laine ; les juments donnent de l'huile , des peaux et du crin.

La plupart des autres produits du pays sont consommés sur place, mais ils sont peu nombreux; cependant à la liste précédente il convient d'ajouter la plume de nandou (autruche d'Amérique, rhea amerir cana) , les peaux de loutre et quelques tapis indiens en peau de gtianacOy qui sont l'objet de transactions assez importantes.

1 Aujourd'hui X^Riachuelo, élargi, dragué et parfaitement nettoyé, est en train de devenir un port dans lequel entrent déjà des navires de fort tonnage.

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