CHAPITRE III
I. Le carnaval à Buenos -Ayres. — II. Départ pour le Moro; la viscacha. — II [. Chascomus; le grand lac; la pêche miraculeuse; départ pour Dolorès; la gâtera; le lazo; les relais; la pulperia. — IV. Le Rio Salado; passage à gué d^une grande rivière; les hôtelleries. — V. Aspect du pays; la sierra; arrivée à Santa-Cruz del Moro.
Dès mon arrivée à Buenos-Ayres j'avais pu constater que les divertissements y étaient nombreux et variés. Le grand théâtre de Colon possédait une excellente troupe dramatique, et réunissait tous les soirs dans sa magnifique salle Télite de la société bonnaerense, qui venait y faire assaut de luxe et. d'élégance. Un certain nombre de cercles, ou clubs, donnaient de temps en temps des soirées magnifiques pour lesquelles rien n'était épargné , et où les belles portenas venaient , au milieu des fleurs et des riches tentures, montrer à la fois leurs ravissantes toilettes, Téclat de leur beauté et la vivacité de leur esprit.
Depuis quelques semaines surtout la ville était en liesse. On était au carnaval, le mardi gras approchait, et on préparait pour ce jour-là de grandes réjouissances publiques.
Enfin le 9 février arriva. Dès le lundi , les principales rues do la ville avaient été décorées de guirlandes de feuillage , et des portiques de verdure avaient été élevés sur les places publiques et dans un grand nombre de carrefours. Le lendemain, dans la matinée, toutes les façades des maisons se couvrirent d^oriflammes, de draperies et de fleurs; les balcons et les fenêtres étaient ornés de plantes rares, et le sol disparaissait sous une épaisse couche de verdure. Vers une heure de l'après-midi un coup de canon retentit. Aussitôt des essaims de jeunes filles et de jeunes gens apparurent sur les balcons; les terrasses des maisons se couvrirent de monde , et alors commença le jeu de carnaval, c'est-à-dire l'inondation.
Toutes les mains étaient armées de tubes en étain, remplis d'eaux parfumées , sur lesquels il suffisait de presser pour en faire jaillir le liquide à une assez grande distance. Des corbeilles pleines d'œufs, dont .on avait remplacé le contenu par de l'eau , étaient là toutes prêtes et à portée de la main. Toutes les cuvettes, tous les baquets de la maison avaient été soigneusement remplis d'eau depuis la veille, et disposés sur les balcons ou sur les terrasses.
Le jeu de carnaval se fait entre les personnes des deux sexes, de tout âge et de toute condition, et con-
siste à se mouiller mutuellement et à inonder les passants pris au dépourvu dans la rue , et qui n'ont pu rentrer chez eux avant le coup de canon. C'était une vraie bataille entre les deux sexes. Le combat commençait par quelques timides escarmouches , c'est-àdire par le jet inoffensif des petits pomitos d'étain. On se battait d'abord à distance , puis on se rapprochait, et enfin on tirait à bout portant. La mêlée était générale ; les vêtements , les bras et le visage étaient tout ruisselants , et l'atmosphère était parfumée par le jet incessant et acharné des pomitos. Vainqueurs et vaincus étaient à peu près dans le même état. Les chemises empesées et les redingotes des hommes n'avaient rien à envier, sous le rapport de l'humidité, aux robes de mousseline des dames ; et si dans certains endroits on faisait la paix faute de munitions , dans d'autres la bataille n'en était que plus achar- • née : on prenait d'assaut les maisons et les terrasses, et une fois les pomitos épuisés , ou même sans y avoir eu recours, on faisait jouer la grosse artillerie. Les œufs tombaient dru comme les balles d'un feu de peloton ; les cuvettes et les baquets se vidaient en un clin d'œil, et, une fois les vêtements mouillés, rien n'arrêtait plus l'ardeur des combattants.
Les jeunes gens, vainqueurs ou vaincus sur un point , attaquaient une nouvelle forteresse et se rendaient successivement chez leurs amis où se trouvaient des jeunes filles , et où ils avaient à essuyer de nouveau une pluie abondante , parfumée ou non , et
de nombreux projectiles. Quelques voitures découvertes, dans lesquelles avaient pris place des jeunes gens ou des jeunes dames^ munis de grands ballons en caoutchouc remplis d'eau, circulaient aussi dans les rues et recevaient de tous les balcons et de toutes les fenêtres de copieuses averses , auxquelles il n'était guère facile de répondre d'une façon avantageuse, bien qu'on eût soin de renouveler de temps en^temps sa provision d'eau. Une liberté presque sans limites régnait partout ; tous ceux qui ne s'étaient pas renfermés chez eux étaient exposés à être mouillés , et on n'avait nullement le droit de se fâcher. On voyait même en plusieurs endroits de vieilles négresses postées aux fenêtres et inondant à qui mieux mieux les quelques passants qui se trouvaient à leur portée.
Les jeux se continuèrent jusqu'au soir, et se prolongèrent même dans plusieurs maisons une grande partie de la nuit. Il fallut changer de toilette un certain nombre de fois , et se préparer bientôt pour les bals qui devaient avoir lieu dans les cercles ou dans les familles.
Plusieurs accidents se produisirent : quelques per^ sonnes même se tuèrent en tombant du haut des terrasses ou des balcons ; d'autres eurent un œil crevé par un œuf mal dirigé ; un grand nombre y gagnèrent une bronchite ou une autre maladie plus grave ; mais personne ne se plaignit. Pendant plusieurs jours les exploits du mardi gras servirent de thème à la plupart des conversations ; chacun se donna rendez-
m te?
ait
VOUS pour Tannée suivante, et les marchands comptèrent avec satisfaction les recettes que leur av^it procurées le commerce des pomitos , dont la vente atteignit plusieurs centaines de mille, représentant au moins une centaine de mille francs.
Il y avait déjà deux mois que j'avais débarqué à Buenos- Ayres. Le Saint -Jacques était prêt à partir. Il revenait en France avec un chargement de produits du pays, et moi-même j'avais annoncé à ma famille Tépoque présumée de mon arrivée à Bordeaux. La plupart des personnes avec lesquelles j'avais noué des relations étaient Françaises ou descendantes de Français, de sorte que, n'ayant presque pas besoin de la langue du pays , je ne m'étais pas donné la peine de l'étudier. J'avais grande envie, il est vrai, de revoir la France; cependant je partais avec le regret de ne pas avoir vu la pampa, dont j'avais tant entendu parler. Les quelques excursions que j'avais faites dans les environs de la ville m'avaient soudain donné le goût des voyages , et je cherchais une occasion favorable pour pénétrer dans l'intérieur des terres.
Cette occasion ne se fit pas longtemps attendre. Depuis quelques jours j'avais fait la connaissance d'un colon basque, nommé M. Pradère, qui habitait dans l'intérieur de la pampa, à 600 kilomètres environ de Buenos-Ayres, et qui était venu passer quelques semaine^ en ville pour ses affaires. M. Pradère se mit gracieusement à ma disposition et m'offrit sa maison
pour aller y passer quelques mois. J'acceptai avec empressement son invitation , et je me hâtai de faire part de mes projets au capitaine Hiriart, Gomme il n'y avait pas de passagers pour le retour, celui-ci me laissa libre de rester, me promettant de me rapatrier à son prochain voyage. Tout allait donc au gré de mes désirs , et je ne rêvais déjà qu'expéditions lointaines , chasses aux animaux féroces , combats avec les Indiens et aventures de toute sorte. M. Pradère m'avait dit qu'il m'accompagnerait au Moro, où il restait , et qu'il partirait dans quelques jours. Je ne lui avais pas demandé plus d'explications , et je pensais que le Moro devait être une petite ville ou tout au moins un village.
Au moment de partir, mon compagnon fut retenu par ses affaires ; mais il me recommanda au conducteur de la diligence , qui devait me conduire depuis Buenos-Ayres jusqu'au Moro même et pourvoir à tous mes besoins pendant le voyage.
Le 24 février 1869, vers deux heures de l'aprèsmidi, nous prenions le chemin de fer du Sud et nous nous dirigions vers Chascomus, où nous devions passer la nuit. La distance à franchir était d'environ 100 kilomètres.
Jusqu'à Barracas , nous avons vu déjà que le paysage était assez animé , quoique vulgaire ; là végétation n'offrait rien d'extraordinaire ; et à part quelques rares propriétés d'agrément ornées de fleurs, de treilles chargées de raisins, d'ombusy d'arbres du paradis et de quelques essences étrangères, on ne voyait guère que des prairies, des saules et des peupliers. Cependant ce qui attira un instant mon attention, ce fut la quantité prodigieuse de plantes grasses qu'on y rencontrait : les clôtures des jardins ou des propriétés étaient presque exclusivement for^ mées d'agaves (vulgairement appelés aloès), aux longues feuilles raides , pointues et armées de piquants , entremêlés de trois ou quatre espèces dé cactus, dont une, le figuier de Barbarie , fournit un fruit sucré comestible , et dont l'autre est remarquable par ses longues tiges droites, cannelées et garnies d'épines. Ces plantés forment des haies impénétrables et croissent avec autant de vigueur que de rapidité. Çà et là on voyait quelques agaves fleuris. On a coutume de dire que bette' plante rie fleurît que tous les cent ans, et que l'épanouissement de la fleur est accompagné d'un bruit semblable à une détonation d'arme à feu. Ce qui a donné lieu à cette fable, c'est probablement la rareté de la floraison de cette plante dans nos climats ; cependant , pour mon compte , je me rappelle fort bien d'avoir vu pendant plusieurs semaines , au jardin deis Plantes de Bordeaux, il y a seize ou dixsept ans, un agave orné d'une fleur gigantesque. Ce
qualificatif de gigantesque n'est pas exagéré ; car je crois que cette fleur est la plus grande que fournisse le règne végétal. Qu'on' se %ure, en effet, une tige verticale parfaitement droite, de dix centimètres de diamètre , s'élevant du centre de la plante à trois ou quatre mètres de hauteur; puis se subdivisant en une multitude de branches , de rameaux et de ramuscules garnis de fleurs , et étendus horizontalement sur une surface de plus de trois mètres carrés. Souvent Tagave , après avoir fourni tant de sève à une fleur si colossale, meurt dès que la graine est formée.
Après avoir traversé le Riachuelo sur un pont métallique, la voie ferrée s'étendait à perte de vue en ligne droite au milieu d'une immense plaine verdoyante, dont la monotonie triste et silencieuse n'était interrompue qu'à de rares intervalles par quelque cabane de berger, appelée rancho, seule et isolée au milieu de la pampa, ou bien entourée de quelques saules et de quelques peupliers , ou bien encore abritée par un ombu plusieurs fois séculaire. Des vaches, des chevaux, des troupeaux de moutons paissaient l'herbe et regardaient tranquillement passer le train , qui ne s'arrêtait qu'à de très rares intervalles.
Quant à moi, je me trouvais dans un compartiment avec le conducteur de la diligence qui devait nous prendre à Chascomus, et deux ou trois indigènes qui de temps en temps m'adressaient la parole .en espagnol et causaient beaucoup entre eux. Lorsque je croyais les comprendre , je me hasardais par-
fois à répondre: « Si, Seflor» ou c No, Seflor; > mais je ne tardai pas à m'apercevoir que Tun d^eiitre eux surtout semblait abuser de mon ignorance et riait aux éclats lorsque j'avais répondu d'une façon malencontreuse. J'appris plus tard, par exemple, qu'il m'avait demandé si ma grand'mère avait eu des enfants, et que j'avais répondu très sérieusement : c No , Serior » .
Parmi les voyageurs de notre compartiment, il y avait un vieil estancierOy c'est-à-dire un propriétaire rural, qui ne cessa pendant tout le voyage de me donner des nausées. Il parlait peu, mais d'une façon sentencieuse , et il avait soin d'interrompre ses périodes par un certain mouvement du larynx suivi d'un bruit guttural que , par respect pour mes lecteurs , je renonce à préciser davantage. Plus tard, lorsque je vécus dans le désert, je vis que cette habitude, d'origine espagnole, paraît-il, était presque générale chez les paysans et semblait indispensable pour agrémenter la conversation.
Voyant que je ne pouvais réussir à me faire comprendre et que mes interlocuteurs se trouvaient dans le même cas , je pris le parti de me taire et je me mis à regarder à la fenêtre. J'avais lu que les Indiens de l'Amérique du Nord arrêtaient parfois les convois de chemin de fer, et que des troupeaux de buffles, engagés sur la voie, opposaient souvent un sérieux obstacle à la marche des trains. Je ne désirais pas sans doute être témoin d'un pareil incident; mais, le cas échéant, il faudrait bien en passer par là et ne
pas paraître moins courageux qu'un autre. Une personne de Buenos-Ayres m'avait fait de la pampa un tableau assez peu rassurant : à chaque instant, m'avait-elle dit , on rencontre des tigres ou des Indiens ; il faut toujours être bien armé pour ne pas être surpris à rimproviste. Aussi, d'après ses conseils, j'avais eu la précaution d'acheter un revolver avec une bonne provision de cartouches, et une large ceinture de cuir appelée tirador^ pour loger mon arme et mes munitions. Ce qui me faisait encore croire qu'on m'avait dit la vérité , c'est que tous les autres voyageurs étaient armés comme moi.
Il y avait déjà plusieurs heures que nous étions en route ; le panorama était toujours le même ; c'était une prairie sans fin qui s'étendait autour de nous. Le silence du désert n'était interrompu de temps en temps que par le cri strident des mouettes qui s'envolaient à notre approche. Lorsque nous passions près de quelque habitation , ce qui nous arrivait assez rarement, nous trouvions presque toujours des troupeaux de brebis, comprenant souvent plus de deux et même trois mille têtes , et qui , à notre approche , se mettaient à fuir en poussant des bêlements assourdissants. D'autres fois , c'était un pâtre à cheval qui les conduisait vers le corraJ, espèce d'enclos en plein air où ils devaient passer la nuit. Le jour commençait à baisser, le ciel se couvrait d'étoiles , et un magnifique clair de lune ne tarda pas à remplacer la clarté du soleil , qui disparaissait à l'horizon et éclai-
rait encore de ses derniers rayons les régions lointaines de rimmense prairie qui s'étendait à perte de vue tout autour de nous.
J'avais déjà remarqué pendant le jour que de loin en loin la terre semblait remuée et creusée de terriers, et que tout autour, dans un rayon d'une vingtaine de mètres , il n'y avait pas le moindre brin d'herbe. Cela m'avait un peu intrigué, et j'étais à me demander quels animaux pouvaient vivre là en communauté ; car pour un seul le terrier était bien vaste, et je voyais un grand nombre d'orifices. Dès que la nuit fut venue , j'aperçus plusieurs masses noires de la grosseur d'un gros lapin , courant vers les terriers et s'arrêtant habituellement à l'entrée des souterrains. C'étaient des viscaehas (lagostomus trichodac-tylus), espèce de rongeurs ressemblant un peu au lapin par leur pelage , plus fin et plus soyeux cepen- . dant , mais en différant par la forme de la tête et la présence d'une moustache formée de longues soies raides comme celle du chat. Cet animal vit en communauté dans de vastes souterrains communiquant les uns avec les autres, et renfermant parfois plus de cinquante individus. La chair de la viscache a le même goût que celle du lapin ; cependant les gens du pays et même les étrangers n'en mangent presque jamais; et si l'on chasse cet animal, c'est tout simplement pour le détruire et l'empêcher de brouter l'herbe, qui est utile pour les troupeaux.
11 y a plusieurs moyens de faire cette chasse , et il
existe même des entrepreneurs qui détruisent les terriers à forfait. Le moyen le plus simple, et aussi le plus employé, consiste à inonder les souterrains en faisant venir Teau des petites lagunes qui se forment dans les environs lorsqu'il pleut. Au préalable on a eu soin de bien boucher tous les orifices, à l'exception d'un ou deux; et dès que Teau, après avoir rempli les parties les plus déclives, arrive aux galeries supérieures , les viscaches commencent à fuir. On les assomme à leur sortie avec de gros bâtons, et celles qui échappent sont saisies par les chiens , qui se précipitent sur elles avec fureur; mais parfois la lutte est terrible , et j'ai vu de pauvres chiens affreusement mutilés par les griffes et les dents de ces rongeurs. Un autre moyen de les détruire consiste à enflammer dans les terriers du sulfure de carbone et à fermer aussitôt les orifices. Le gaz sulfureux, qui se produit en assez grande quantité , et qui pénètre dans toutes les galeries , ne tarde pas à asphyxier ces animaux; mais ce moyen est coûteux, et assez souvent insuffisant; aussi est-il généralement délaissé ou employé seulement lorsque les viscacheras^ ou terriers , sont situées dans des endroits qui ne permettent pas de les inonder, comme sur les hauteurs.
II faisait déjà nuit lorsque nous arrivâmes à Chascomus. Nous descendîmes dans un hôtel très confortable tenu par un Français, et on nous servit un excellent dîner. A cette époque, le chemin de fer n'allait pas plus loin , et c'est de ce point que partaient la plupart des diligences qui desservaient la région du sud et du sud-est.
N'ayant pas pu nous mettre en route le lendemain , je profitai de cette journée pour visiter la ville et les environs. La ville elle-même n'offre rien d'intéressant et ressemble un peu à un de nos gros bourgs de trois à quatre mille habitants. Comme toutes les autres villes du pays, celle-ci est bâtie en briques ; les maisons sont peu élevées, couvertes de tuiles plates ou de terrasses, et les façades sont blanchies à la chaux. Les rues ne sont pas pavées, de sorte qu'il y a toujours de la boue ou de la poussière.
Dans les environs de Chascomus, on rencontre quelques champs cultivés où l'on récolte du blé ou du maïs, des pommes de terre et d'autres légumes; mais ce que l'on voit surtout ce sont de vastes enclos appelés potreroSy entourés de fossés et de clôtures en fil de fer et servant à faire pacager soit les bœufs des charretiers, soit les troupeaux de bétail qui se vendent aux saladeros de la capitale, ou bien
ceux des propriétaires du terrain, A quelques centaines de mètres de la ville, on trouve un vaste lac de 25 à 30 kilomètres carrés de superficie , aux eaux tranquilles et peu profondes, et très poissonneux. Quatre ou cinq pêcheurs napolitains l'exploitent et expédient journellement à Buenos -Ayres plusieurs quintaux A^d peje-rey. On désigne sous ce nom, qui signifie poisson -roi, une espèce de poisson à chair blanche et très délicate qui existe dans ce lac en quantité considérable. La pêche se fait au moyen de filets de 100 à 150 mètres de long, garnis de liège sur un bord et de plomb sur Tautre, de manière qu'ils se tiennent verticalement. Le soir on les tend sur le lac, et le lendemain on les ramasse. Les poissons s'engagent dans les mailles et ne peuvent plus en sortir.
Dans les années de sécheresse, le lac diminue considérablement d'étendue ; on Ta même vu complètement à sec sans que, au retour des eaux, le poisson fût moins abondant qu'auparavant, et cela au bout de très peu de temps. En revanche, dans les années pluvieuses, le lac couvre une vaste étendue de terres et communique avec la rivière du Salado. On a même vu un bateau à vapeur, parti de Buenos- Ayres, venir charger à Chascomus. Il est vrai qu'à son retour il faillit rester à sec au milieu de la pampa.
On fait quelquefois dans le lac de Chascomus des pêches presque miraculeuses , et alors le poisson est
si abondant qu'il se vend à vil prix. Je me rappelle qu'un certain jour, deux ans après l'époque dont je parle, me trouvant à passer pajr là, j'allai voir pêcher. La nuit précédente, pendant que les filets étaient tendus , une violente tempête, s'était déchaînée sur le lac : l'agitation des eaux avait roulé les filets comme une corde, et tout le poisson. avait été ainsi broyé et (Jéchiqueté. Je trouvai les pêcheurs occupés à détordre leurs filets , que le mauvais temps avait fort maltraités. C'était un bien triste spectacle : des quantités énormes de poissons étaient amoncelés sur la plage; on en chargeait des . tombereaux et on allait les enfouir à une certaine distance , afin d'éviter les dangers qu'aurait pu occasionner la putréfaction à l'air libre. On ne trouva presque aucun peje-rey en état d'être vendu; les filets furent mis en pièces, et les pêcheurs passèrent trois jours pour les détordre et les démêler.
Le surlendeiïiain de mon arrivée à Chascomus , c'est-à-dire le 26 février, on vint nous réveiller de grand matin et nous prîmes place dans une immense voiture appelée godera j qui se trouvait déjà attelée dans la cour de l'hôtel. Deux chevaux étaient au
tipaon „ et six autres étaient attachés deux par deux à une longue chaîne solidement fixée à l'avant-train de la diligence. Chaque paire avait un postillon monté sur le cheval de gauche. Au signal du conducteur, les postillons firent claquer leurs fouets en lanières de cuir de bœuf, et les huit chevaux partirent comme
un trait. Nous traversâmes rapidement la ville en suivant des chemins boueux et défoncés , et nous ne tardâmes pas à nous trouver au milieu de la pampa , laissant au loin derrière nous les dernières maisons de Chascomus, que nous perdîmes bientôt de vue. Les chevaux allaient toujours au grand galop, et la galera, violemment secouée par les inégalités de la route, semblait menacer à chaque instant de se disloquer ou de s^écraser sous Ténorme poids des lourds colis qu'on avait entassés sur la galerie. Dans la pampa il n'y a pas de chemins à proprement parler; il y a seulement des ornières creusées par les roues des diligences ou des charrettes qui passent fréquemment au même endroit. Tant que la voiture suit l'ornière, le cahotement est supportable; mais il arrive souvent que les chevaux, d'ordinaire assez indociles, dévient de la route et entraînent le véhicule sur un sol très inégal; d'autres fois il faut traverser des cours d'eau plus ou moins profonds, et, comme il n'y a pas de ponts et qu'il faut passer à gué, on comprend que la secousse doit être forte au moment où la diligence plonge dans les ruisseaux et remonte sur la rive opposée. Afin de profiter de la vitesse acquise , on a soin de lancer les chevaux au grand galop pour franchir ces passages difficiles et périlleux. Il arrive même quelquefois que, la chaîne venant à se rompre , ou l'effort de l'attelage étant insuffisant , la voiture reste dans la fondrière ; il faut alors dégager les roues , aplanir la rive , et
DANS LEiS PAMPAS ill
même aller chercher des bœufs pour pouvoir continuer sa route.
II y avait k peu près une heure ou une heure et demie que nous étions partis. Nous avions traversé
Gaucho lançant le lazo.
plusieurs petits cours d'eau et des lagunes marécageuses ; les chevaux , couverts de sueur et ruisselant de sang, étaient arrivés au premier relais, harassés de fatigue et le corps labouré par les longues pointes des éperons ou la lanière des fouets. On les détacha et on les mit en hberté. Ces pauvres animaux s'éloignèrent tristement, battirent des flancs pendant quelques minutes, et se mirent à paître. Cela faisait
pitié à voir, et mon cœur se soulevait en présence d'un spectacle si lamentable, et d'une rigueur sans exemple dans nos pays , exercée contre des animaux si utiles • Il est vrai qu'on ne peut pas faire autrement et qu'on n'attelle à la galera que les chevaux encore indomptés ou vicieux, ou impropres à tout autre service ; mais la première fois qu'on est témoin de ces traitements si durs, on ne peut s'empêcher de plaindre le sort de ces pauvres bêtes.
On ne tarda pas à amener une troupe de chevaux qu'on enferma dans un corral, et nos postillons se mirent en devoir d'en saisir huit pour réfaire l'attelage. Mais ces animaux, à demi sauvages et déjà épouvantés sans doute par la diligente qu'ils avaient dû traîner bien des fois, ne se laissaient pas prendre à la main, et il fallait leur jeter un lazo autour du cou et même leur attacher quelquefois les pieds pour pouvoir les seller. Le lazo se compose d'une longue tresse Tonde de quinze à vingt mètres de longueur, formée de quatre lanières de cuir de taureau, et munie d'un anneau de fer à une de ses extrémités. On y fait un nœud coulant en passant la tresse dans l'anneau, et on le lance autour du cou de l'animal qu'on veut saisir. Si l'on est à pied , on tient l'autre extrémité du lazo à la main; si l'on est à cheval, cette même extrémité est attachée à la selle. Il est certain que cette tresse, grosse comme le doigt, ne résisterait pas à une traction excessivement intense ou à un contre-coup; et cependant un homme habile
peut, avec cet engin, maintenir le taureau le plus fort et le plus sauvage : il suffît, comme on dit proverbiatement dans le pays, de ganar el tiron, c'est-àdire de prévenir la secousse et de faire en sorte que
jamais Tanimal ne tire directement dans le sens de la corde tendue, mais toujours plus ou moins obliquement. On obtient cette condition en ayant soin de se placer toujours par côté de Tanimal et jamais par derrière.
Après avœr fait une quinzaine de kilomètres , nous changeâmes éftcore de chevaux de la même façon que précédemment, et sans perdre de temps nous repartîmes au galop.
Quoique nous fussions déjà au milieu de la pampa , on voyait cependant que le pays était habité par des gens jouissant d'une certaine fortune , car les maisons étaient bien bâties et paraissaient fort commodes. La plupart étaient construites en briques et blanchies à la chaux; qiielques-unes étaient couvertes de tuiles plates ou surmontées d'une terrasse ; d'autres n'avaient qu'un toit de paille.
On voyait partout de nombreux troupeaux de bœufs et de brebis qui paissaient dans ces riches pâturages.
Quoique ces champs fussent habités, ce n'était guère que tous les quatre à cinq kilomètres qu'on rencontrait soit une estancia entourée de saules et de peupliers ou abritée par un ombu , soit une cabane en torchis couverte en chaume*
Vers midi nous arrivâmes près d'une grande maison dans laquelle nous entrâmes pour déjeuner. C'était une pulperia, c'est-à-dire un bazar comme on en trouve dans toute la campagne habitée , et dans lequel on peut se procurer tout ce dont on peut avoir besoin.
On y vend du vin, des liqueurs, du fromage, des conserves , des fruits secs , du biscuit , du pain , de la yerba, du sucre, etc. etc. On y trouve également des vêtements confectionnés pour hommes et pour dames, de la lingerie, des chapeaux, des chaussures, de la mercerie , de la quincaillerie , des armes et une foule d'autres choses ; de plus on y sert à boire et à manger y et on y loge à cheval ou en voiture. L'aspect du magasin me fit une certaine impression : il était divisé dans toute sa longueur par une grille en fer reposant sur un long comptoir, et c'était à travers les barreaux qu'on servait les clients. D'un côté de la grille étaient les marchandises et les marchands, de l'autre les consommateurs. Gela ressemblait beaucoup à un parloir de prison. Les clients étaient des gauchos , c'està-dire des habitants de la campagne, dont le costume pittoresque mérite quelques mots de description. Us étaient vêtus d'un poncho et d'un chiripa^ et portaient autour du corps une large ceinture en cuir appelée tirador, ornée, en guise àe boutons, de pièces d'argent ou d'or, auxquelles on avait fait souder des queues pour pouvoir les attacher. La plupart avaient la tête enveloppée dans un foulard de soie rouge noué sous le menton, et couverte d'un
chapeau de feutre mou à larges bords. Quelques-uns avaient des bottes en cuir, d'autres des bottes de potro\ Quoique le costume fût à peu près le même pour tous , il était bien facile cependant de distinguer deux catégories : les riches et les pauvres. Les premiers avaient des vêtements plus propres et de meilleure qualité que les seconds, des bottes à Técuyère vernies au lieu de bottes en peau de cheval. Mais ce qui établissait surtout la différence, c'étaient les éperons , le fouet ou rebenque , et le tirador . En effet , tandis que les pauvres avaient de mauvais éperons en fer, les autres faisaient résonner sur le sol , en marchant, les gigantesques molettes de leurs riches éperons d'argent. Il ne faudrait pas croire que cet objet soit d'une médiocre importance : j'ai vu bien souvent des éperons en argent massif qui pesaient plus de cinq livres et valaient plus de six cents francs. La même différence existait aussi dans le fouet et dans le tirador. Le rebenque du pauvre se composait tout simplement d'une lanière de cuir de taureau assujettie à un manche , formé lui-même d'une peau de queue de vache dans laquelle on avait mis un morceau de bois rond; le fouet du riche avait un manche en argent ou en bois fin garni de larges viroles de ce métal. Enfin le tirador du pauvre était le plus souvent retenu par une ou deux paires de boutons faits avec des
1 Dans un paragraphe spécial consacré au gaucho je reviendrai sur tous ces détails ; je ne fais que les signaler en passant afin de suivre Tordre des faits.
patacons (pièce d'argent d'une valeur de 5 francs), reliés par une petite chaîne. Celui du riche avait des onces d'or (pièce de 80 francs) au lieu de patacons, et une belle plaque d'argent rehaussée d'or ; il était souvent entouré d'une garniture complète de petits boutons d'argent faits avec des pièces de monnaie espagnole. J'oubliais même un dernier objet auquel les gauchos tiennent beaucoup et qui leur est, du reste, absolument indispensable : c'est le couteau. Il y en a de toute forme , de toute grandeur et de tout prix. La plupart du temps, même chez les gens les plus pauvres, ce couteau a le manche et le fourreau en argent. La longueur varie de trente à soixante-dix centimètres, et dans ce dernier cas c'est un grand poignard ou façon. Le couteau sert non seulement pour manger, mais encore pour tuer les animaux, les peler et les dépecer. Il sert aussi et trop souvent pour se battre , et il est rare qu'un gaucho , porteur d'un long façon surtout, n'ait pas sur la figure ou sur le corps un certain nombre de balafres attestant ses instincts belliqueux. Lorsqu'on est surpris par la nuit ou qu'on voyage dans des contrées peu habitées , et qu'on a sa monture fatiguée, le couteau sert aussi quelquefois de piquet pour attacher son cheval et lui permettre de brouter pendant que le cavalier dort. Pour cela, on creuse un trou dans la terre; on y enfonce obliquement le couteau, auquel on attache l'extrémité du licou ; puis on referme le trou avec de la terre. Le plus souvent cependant, si c'est pendant le
jour, le couteau est remplacé dans ce cas par un os d'animal qu'on peut facilement se procurer* Le gaucho est très joueur; il pourra perdre son argent, ses boutons de tirador, ses éperons, son poncho, mais il jouera bien rarement son couteau , et s'il le fait , ce sera à condition de pouvoir le reprendre en en remboursant la valeur.
J'ai dit tout à l'heure que nous étions entrés dans la pulperia pour déjeuner* On ne tarda pas à ijous servir sur une table assez propre des sardines à l'huile, du bœuf rôti, des biftecks à la poêle, du fromage de Gruyère, des raisins secs, des amandes et du vin* Nous avions tous très bon appétit, et, quoique le menu ne fût pas irréprochable, nous fîmes un excellent déjeuner. On se mit ensuite à prendre le mate pendant que les postillons sellaient les chevaux.
Bientôt on donna le signal du départ, et nous remontâmes en voiture. Quelques minutes après, nous arrivions au bord d'une belle rivière appelée Salado, large de 150 mètres au moins, et qu'il s'agissait de traverser. Je n'apercevais cependant ni pont ni bac ; j'étais fort inquiet de savoir comment nous allions effectuer ce passage , car la rivière paraissait pro-
fonde. Mon anxiété fut de courte durée. On commença par détacher les chevaux de la voiture, et les postillons les poussèrent vers la rivière , qu'ils passèrent à gué , ayant de Teau dans certains endroits jusque par -dessus le dos. On amena alors quatre paires de bœufs, et on les attacha au timon de la diligence et à la longue chaîne qui servait auparavant pour les chevaux. Avec une docilité parfaite, ces animaux se mirent à Teau entraînant à leur suite notre véhicule. C'était un spectacle tout à fait inattendu pour moi et qui ne manquait pas de charme. En effet, il ne paraissait pas y avoir de danger; Teau n'atteignait pas tout à fait le niveau des banquettes, et les bœufs tiraient toujours avec beaucoup de calme et de douceur notre lourde voiture , qui roulait sur un sol rocailleux et inégal. Nous arrivâmes sans accident à la rive opposée ; on remplaça les bœufs par les chevaux, et la galera se remit en route. Tout près de là existait alors un bac, sur lequel j'ai passé depuis; mais alors l'eau était basse, et il était probablement plus écoiîomique de passer à gué avec des bœufs. Aujourd'hui, le chemin de fer du Sud va beaucoup plus loin que Ghascomus, et traverse le Salado sur un magnifique pont métallique, qui sert aussi, je crois, pour les piétons et pour les voitures. Durant le reste de la journée il ne survint aucun incident remarquable; nous traversâmes plusieurs marais et quelques ruisseaux étroits et peu profonds.
Dans la soirée, les habitations devinrent moins
DANS LES PAMPAS i!9
rares; nous aperçûmes des arbres dans le lointain avec quelques maisons blanches, et enfin nous arrivâmes à Dolores. C'était une ville de quatre à cinq mille habitants, située à 100 kilomètres environ au sud de Chascomus. Nous descendîmes dans un hôtel assez confortable , tenu par un Français, et nous trouvâmes là une excellente table et de bons lits.
Le lendemain , de grand matin , il fallut se remettre en route. La galera vint nous prendre à la porte de Thôtel, et quelques instants après nous laissions la ville derrière nous. Le pays avait repris le même aspect que la veille ; c'était toujours la vaste plaine qui semblait se dérouler indéfiniment devant nous et autour de nous.
Après avoir franchi une douzaine de kilomètres, on fit halte un instant pour changer les chevaux, et la galera repartit de nouveau avec une rapidité vertigineuse. Le sol était dur, et aucun obstacle ne s'opposait à cette course effrénée. Au bout d'un moment on laissa souffler les chevaux; mais le terrain ne tarda pas à devenir marécageux, et nous nous engageâmes dans une espèce de lac qui paraissait s'étendre à une grande distance , et qu'on désigne dans le pays sous le nom de € banado » . De loin en loin , la terre émergeait au-dessus de l'eau et formait des îles plus ou moins étendues, sur lesquelles on pouvait s'arrêter pour laisser reposer l'attelage , et sans crainte de voir la voiture s'enfoncer trop profondément dans la vase. La lagune n'était pas profonde, et c'étleiit à peine
s'il y avait quelques pouces.d'eau. Néanmoins le spectacle n'en était pas moins curieux pour moi, et je craignais à chaque instant que la galera ne restât embourbée , et que nous ne pussions sertir de ce baftado. Après une couple de haltes , je vis que les postillons fouettaient plus violemment les chevaux; puis tout d'un coup les deux qui étaient en devant s'enfoncèrent dans l'eau jusqu'à la croupe. J'avoue qu'en ce moment un frisson me parcourut tout le corps, et je crus que c'en était fait de l'attelage et de la voiture ; mais presque aussitôt les chevaux reparurent sur la rive opposée du ruisseau ; ceux qui venaient après s'enfoncèrent et remontèrent comme les précédents , et en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter la voiture suivit le même chemin. Nous éprouvâmes une violente secousse, et l'eau entra dans le véhicule par la portière ; mais heureusement le danger était passé , et j'en étais quitte pour la peur.
Après ce coup de collier, on laissa reposer un instant les pauvres bêtes haletantes et essoufflées ; puis la diligence se mit de nouveau en marche, quoique lentement, à travers le marais. Le cours d'eau que nous venions de traverser était le Vecino, ruisseau bourbeux formé par l'écoulement* des eaux pluviales, qui, en raison de la disposition du terrain absolument plat et encaissé à cette place^là, séjournent fort longtemps sur les champs environnants et, dans les années pluvieuses, couvrent de vastes espaces. Dans les années sans pluie, au contraire, tous
ces terrains sont à sec, et le Vecino lui-même se réduit à un petit filet d'eau •
Arrivés à Tautre relais, nous changeâmes de chevaux comme la première fois. Le pays ne variait pas beaucoup d'aspect : c'était toujours la même prairie , tantôt verdoyante et émaillée de fleurs , tantôt entrecoupée de banados dans lesquels il ne croissait que du jonc ou du durasnillOj petit arbrisseau de la famille des solanées, qui s'élève à la hauteur de cinq à six pieds et croit dans les lieux humides. La fleur ressemble beaucoup pour la forme et pour la couleur à celle de la pomme de terre, et le fruit est une baie noirâtre dont quelques oiseaux paraissent très friands. •
Notre voyage continua toute la journée dans les mêmes conditions. Nous fimes un grand nombre de haltes , nous traversâmes encore plusieurs petits ruisseaux et plusieurs marais; et à diverses reprises, pour rompre un peu la monotonie du voyage et pour réconforter nos estomacs , nous eûmes recours aux provisions que nous avions emportées de Dolores.
Ce ne fut qu'assez tard que nous arrivâmes à une pulperia, où nous nous arrêtâmes pour passer la nuit. L'hôtellerie me paraissait bien peu confortable , et je me demandais déjà comment on allait nous y traiter. Je ne voyais qu'une petite maison basse, bâtie en torchis, couverte en jonc, et divisée en deux parties. L'une était occupée par le magasin, l'autre devait être une chambre; il y avait aussi une petite cuisine
au milieu de la cour, et tout à côté un parc ou corral dans lequel était enfermé un troupeau de brebis. Je suivis les autres voyageurs , qui étaient fort complaisants pour moi , et nous nous rendîmes à la cuisine , qui sert de salon de compagnie et de salle à manger à la campagne.
C'était une petite pièce de quatre mètres de long sur autant de large, percée de deux portes. Tune au nord, Tautre au sud, et sans aucun meuble. Au mur et à la toiture étaient suspendus quelques objets de sellerie, des freins, des sangles, des boleadoras et un lazo. Dans un coin, il y avait un seau d'eau, et tout autour quelques caisses en bois, de mauvais escabeaux, et deux ou trois squelettes de têtes de chevaux servant de siège. Au milieu de la pièce brûlait un feu assez vif, dégageant beaucoup de fumée et répandant une assez mauvaise odeur. Je m'approchai et je vis que le brasier était entretenu avec des ossements de charogne et du suif. 11 y avait aussi quelques briquettes de fumier de brebis desséché. Nos voyageurs s'installèrent autour du feu , firent chauflFer de l'eau dans une petite bouilloire, et se mirent à prendre le mate. De peur d'être invité et de ne savoir refuser, je sortis de la cuisine et j'allai me promener dans la cour; je n'y pouvais plus tenir ; la mauvaise odeur de corne brûlée qui impressionnait fort désagréablement mon odorat , et la fumée épaisse qui remplissait la cuisine et irritait mes yeux, commençaient à devenir insupportables. Dehors je trouvai des hommes occupés à tuer
un mouton. Bientôt ils eurent fini leur besogne, et toute une moitié de la bête, à l'exception du gigot, fut embrochée dans une tige en ter qu'on planta un peu obliquement dans le sol, devant le feu de la cui-
Gauclios faisaai leor r«pii9.
sine. On ajouta quelques ossements au brasier, on répandit par-dessus un peu de suif, et bientôt une belle flamme jaune et ardente commença à briller dans l'âtre.
Le rôti, doré par le feu, fut retourné une ou deux fois, puis salé avec du sel fondu dans de l'eau, et Bnalement étendu à plat sur les charbons pour compléter la cuisson. Lorsqu'il lut bien à point, on dressa
de nouveau la broche, qu'on planta verticalement dans le sol, et le rôti fut divisé en morceaux qu'un homme prenait avec ses doigts et mettait dans un grand plat de fer-blanc. Pendant que le rôti cuisait, le bouillon se faisait aussi. On avait mis dans une grande marmite en fer des morceaux de mouton, des pommes de terre et du riz , et en moins d'une heure le pot-au-feu était fait.
On dressa la table dans Tarrière-boutique , et on servit d'abord le rôti. J'avoue que je n'étais pas sans quelque appréhension. La nature du combustible ne m'avait pas paru devoir donner beaucoup de bouquet à la grillade, et ce ne fut qu'en hésitant que je portai à la bouche le premier morceau. Heureusement mes craintes se dissipèrent aussitôt, et je trouvai le rôti exquis et sans la moindre odeur désagréable; au contraire, la viande dégageait un petit fumet inconnu dans nos cuisines et que ne sauraient lui donner nos fourneaux perfectionnés.
La viande était abondante ; il y en avait à discrétion , il y en avait même de reste , mais le pain était rare. On avait coupé deux petites galettes d'une livre en douze ou quatorze morceaux, et on en mangeait comme du pain bénit. Quelques-uns des convives même n'en mangeaient pas du tout et se contentaient de viande seule. Après le rôti, on servit la viande bouillie avec le riz et les pommes de terre , et enfin on apporta le bouillon dans de petites tasses en ferblanc; le dessert vint après, mais quelques-uns pré-
férèrent le prendre avant le bouillon. Je n'étais pas encore habitué à une telle transposition de services; mais comme j'avais faim, et qu'en somme les aliments n'étaient pas mauvais, je suivis l'exemple de mes compagnons , et je fis comme les autres. En guise de café à la tasse, on le servit dans une courge comme la yerba , et chacun à son tour dut sucer le calumet. J'aimais beaucoup le café, mais je n'étais pas encore assez Américain pour le prendre de cette manière, et, à mon grand regret, je fus obligé de m'en passer.
Nous avions dîné tant bien que mal ; mais il fallait se coucher, et je ne voyais pas de lit. Comme il y avait des femmes parmi les passagers, je pensais qu'on allait leur donner la petite chambre dont j'ai déjà parlé, et qui devait sûrement être une chambre à coucher. Mais alors où allait- on nous placer? J'étais en train de faire ces réflexions, lorsque je vis arriver dans l'arrière -boutique le garçon de magasin avec deux lits de sangle , deux matelas , des draps , des oreillers et des couvertures. Les couches n'étaient pas mauvaises, mais il n'y avait que deux lits et nous étions six. Allait-on, pensais-je, nous faire coucher ensemble trois par trois? Cette idée ne me souriait nullement, car parmi mes compagnons je n'en voyais aucun avec lequel j'aurais consenti volontairement à partager mon lit. Quand tout fut prêt, on nous fit sortir; les dames entrèrent, et la porte se referma. On nous conduisit alors vers la chambre où se trouvaient mes
dernières espérances; mais en entrant je ne pus m'empêcher de manifester un certain mécontentement, car la chambre à coucher n^était autre chose qu'une salle de billard ! On avait dressé là deux lits de sangle; une troisième couche avait été préparée par terre , sur des peaux de mouton en guise de matelas ; et enfin le billard lui-même était transformé en un vaste lit de camp. En qualité d'étranger on me donna un des lits de sangle , où je ne me trouvai pas trop mal, bien que les draps fussent remplacés par des couvertures de laine. Les autres voyageurs s'arrangèrent comme ils purent sur l'autre lit, la couchette et le billard.
Depuis Buenos -Ayres, le confortable allait en diminuant; et comme le voyage devait durer encore deux jours , je me disais que si la progression décroissante continuait, nous serions loin d'être à l'aise dans la dernière poste.
Le lendemain , nous nous mîmes en route comme la veille. Rien de remarquable ne s'offrit à ma vue, si ce n'est une grande abondance de cette verveine rouge, blanche ou violette que nous cultivons dans nos jardins. Dans certains endroits, la terre en était couverte sur une étendue de plusieurs centaines de mètres, et il s'en exhalait une odeur très agréable.
Le soir, nous fîmes halte chez un de nos voyageurs. Il nous fallut pour cela dévier un peu de notre route ; mais le confortable que nous y trouvâmes nous dédommagea complètement de cette petite perte de temps.
Nous en étions déjà à notre cinquième jour de voyage, et je commençais à trouver le temps long. La pampa s'étendait toujours devant nous plane et monotone , sans qu'aucun accident de terrain vînt en rompre l'uniformité. Dans l'après-midi, cependant, nous aperçûmes à l'horizon, vers le sud, une ligne grisâtre ressemblant à des nuages. J'entendis les voyageurs dire que c'était la sierra, et bien que j'ignorasse complètement qu'il y eût là des montagnes , attendu que je ne les avais jamais vues figurées sur les cartes géographiques j je compris que le pays allait bientôt changer d'aspect, et je redoublai d'impatience pour les atteindre. A mesure que nous avancions, elles devenaient de plus en plus distinctes, et enfin dans la soirée nous n'en étions plus qu'à un ou^deux kilomètres. Le terrain était devenu onduleux; c'était une suite de coteaux peu élevés, mais très étendus; néanmoins la plaine n'avait pas complètement disparu, et au pied de ces coteaux elle paraissait se prolonger jusqu'au delà des montagnes. La végétation avait aussi complètement changé. Au lieu de trèfle sauvage et d'autres herbes tendres, on ne trouvait plus qu'une petite herbe desséchée et dure et des touflfes d'une autre graminée plus dure encore , absolument
impropre à la nourriture des bestiaux et appelée paja brava. Une autre plante que je n'avais pas encore vue , un véritable arbre cette fois , ou au moins un arbuste , faisait son apparition : c'était une espèce d'ajonc dont toutes les feuilles étaient terminées par une épine, et dont le tronc, d'un volume variable, atteignait parfois la grosseur du bras. Cette plante , qui porte encore dans le pays le nom indien de kourou mamouely est, je crois, le colle tia cruciata^ et sert pour se chauflFer et faire cuire les aliments. Ce bois est fort difficile à manier à cause des épines dont il est couvert, et c'est pour cette raison qu'on y met souvent le feu avant de le couper, de façon qu'il ne reste plus que les troncs et les plus grosses branches. Le kourou mamouel est très résineux et brûle parfaitement, quoique vert; mais alors il dégage une fumée abondante et fort désagréable. Il croît dans toute la région montagneuse en grande quantité , et forme des bouquets de verdure souvent très rapprochés Jes uns des autres.
Quand la nuit arriva nous n'étions qu'à quelques centaines de mètres de la sierra, et nous apercevions très distinctement son sommet et ses flancs de granit dénudés, réfléchissant encore les derniers rayons du soleil couchant. Nous ne pouvions pas aller plus loin, parce que l'heure était trop avancée; il fallut encore s'arrêter dans une pulperia et y passer la nuit.
J'étais dans la cuisine, assis à côté du feu depuis
quelques instants et regardant les préparatifs du souper, qui semblait devoir être appétissant , lorsque je vis s'avancer vers nous cinq ou six grands oiseaux gri&âtres , munis d'un long cou et de longues pattes. Je les pris d'abord pour des oies, auxquelles ils ressemblaient passablement ; mais mes compagnons me dirent que c'étaient des avestruces. Cherchant aussitôt ce mot dans mon petit dictionnaire de poche ^ je vis qu'il signifiait autruche. C'étaient, en effet,» des autruches d'Amérique , appelées nandu {rhea americana) en histoire naturelle, et dont les plumes servent à faire les plumeaux qu'on trouve dans le commerce sous le nom de plumeaux de vautour. Ces autruches étaient encore toutes jeunes et parfaitement apprivoisées. Plus tard^ dans tout le pays où il y avait des autruches, je vis de ces animaux à l'état domestique dans la plupart des maisons, et, pour mon compte, j'en apprivoisai un certain nombre. Dans un autre chapitre je ferai l'histoire complète de cet intéressant animal, lorsque je parlerai de la chasse.
Dans la pulperia qui nous servait d'auberge, il y avait déjà plusieurs personnes, de sorte que pour norfs mettre à table il faUut nous serrer un peu. Le couvert était mis, mais il n'y avait pas de vaisselle pour tout le monde ; la moitié des assiettes étaient cassées , et il n'y avait que trois ou quatre verres en tout , encore ne les apporta-t-on que lorsque nous avions commencé à dîner, et que trois ou quatre personnes avaient déjà bu à la bouteille. Ce sans-façon ou ce commu-
nisme, qu'on l'appelle comme on voudra, n'était pas , on le voit , du meilleur ton , et je dus faire un grand sacrifice d'amour-propre pour me soumettre à une coutume si peu en harmonie avec mes habitudes européennes; mais j'avais soif, et que je busse du vin ou de l'eau, il me fallait quand même me servir du verre de mon voisin. J'eus soin toutefois de regarder quel côté avaient touché ses lèvres , et je bus par le côté opposé. Après avoir mangé le rôti, on nous servit un ragoût de viande mêlée avec des pommes de terre et du potiron; mais comme la vaisselle manquait, on ne changea pas les assiettes ; ou plutôt , je me trompe , on les changea, mais de la manière suivante : celui qui servait à table mit du ragoût dans sa propre assiette et la passa à son voisin , dont il prit l'assiette pour la donner au suivant, et ainsi de suite jusqu'au dernier. Cette petite manœuvre ne me répugna pas trop; car, en définitive, les assiettes n'étaient pas bien sales et n'avaient touché que du rôti ; mais quand >dnt le tour du bouillon, qu'on servit le dernier, ce fut encore la même répétition, et je n'ai pas besoin de dire que je me passai de potage. La privation, il est vrai, n'était pas bien grande, car cela venait après dîiîer. Nous passâmes une assez bonne nuit, mais je ne dormis guère. Il me tardait trop de voir de près ces montagnes qui étaient là, à quelques pas de nous; il me semblait que j'allais découvrir un pays nouveau; je n'aurais plus tout autour de moi cet horizon circulaire, et mes yeux pourraient se reposer agréable-
DANS LES PAMPAS lat
ment sur ces immenses rochers, dont les sommets blanchis et dénudés semblaient couverts de neige.
A la pointe du jour je sortis et j'allai me promener; mais le temps ne me permit pas d'aller bien loin, car j'étais à pied, et mes yeux m'avaient un peu trompé sur l'évaluation de la distance à' laquelle se trouvaient les montagnes.
Dès que la voiture fut attelée, nous remontâmes dans le véhicule , qui se dirigea vers une partie de la sierra où les montagnes laissaient un passage libre de quelques centaines de mètres de largeur. Pendant près d'une heure nous cheminâmes ainsi, contournant les mamelons pour éviter les côtes; puis la pampa se déroula de nouveau devant nous , et quelques heures après nous ne voyions plus au nord que la silhouette des montagnes qui semblaient s'étendre indéfiniment vers l'est. Enfin, après un certain nombre de relais, nous aperçûmes devant nous un bouquet d'arbres au milieu duquel se trouvait une petite maison en briques couverte en chaume; le conducteur me fit comprendre que c'était là la demeure de M. Pradère et le terme de notre voyage. En eflFet, quelques minutes après nous étions arrivés , et je recevais de mon nouvel hôte l'accueil le plus cordial. On m'installa comme un ami de la maison, on me combla de prévenances, et tant de bontés me firent bientôt oublier les fatigues du voyage et les petits désagréments que j'avais eu à supporter depuis mon départ de Buenos-Ayres.