‹ Voyages dans les pampas de la république ArgentineChapitre 7 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I. La pampa; sa flore et sa faune; Tombu^ — II. Une estancia. L'élevage des chevaux et des bestiaux. Origine et accroissement des troupeaux dans la république Argentine. La marque. Vasado con cuero. — III. Mon installation à Santa-€ru2 del Moro. Une grande panique. — IV. Excursion au bord de la mer. Chasse au tatou. Les chevaux, les bœufs et les chiens sauvages. Les dunes. Les ossements de baleines. L^autruche d^Amériqûe ; ses mœurs. -^ V. Le Bio Queqven' Grande.

On désigne sous le nom de pampa de vastes plaines couvertes d'herbes, entrecoupées de marais, de lagunes d'eau douce ou d'eau salée, parcourues par des ruisseaux ou des rivières plus ou moins importantes, et présentant çà et là quelques rares forêts de caroubiers rabougris ou d'autres arbres de petites dimensions, quelques montagnes et de nombreuses collines ou ondulations de terrain à pente douce et plus ou moins élevées.

La plus grande partie des pampas de la république

Argentine se trouve contenue dans la province de Buenos-Ayres; cependant plusieurs autres provinces, celles d'Entre-Rios, de Corrientes, de Santa-Fé, de San -Luis, de Cordova, etc., renferment aussi d'immenses plaines; mais ce sont plutôt des vallées d'une étendue considérable que des pampas proprement dites , excepté toutefois dans les parties qui bordent la province de Buenos-Ayres.

Il n'existe pas de limites bien précises pour la pampa, d'abord parce que certaines régions n'ont pas encore été explorées, et ensuite parce que la transition entre cette formation géologique et celles qui l'entourent a lieu insensiblement et par degrés. Néanmoins on peut dire que la région pampéënne, ou la pampa, est comprise entre les derniers contreforts des Andes à l'ouest; le Rio Colorado au sud; l'Océan atlantique, le Rio de la Plata et le Parana à l'est; les provinces de Mendoza^ de San-Luis de Cordova et de Santa-Fé au nord. Son étendue est d'environ 700,000 kilomètres carrés.

Les observations barométriques et les nivellements exécutés dans ces dernières années ont démontré que les plaines argentines sont inclinées du nord -ouest au sud-est. Ainsi le village de Copacabana, situé au pied et à l'est de la Cordillère, a une altitude de 1168 mètres au-dessus du niveau de la mer; la ville de Mendoza est placée à 772 mètres d'altitude; Rio Cuarto, situé à peu près à mi-chemin entre Mendoza et Buenos-Ayres, a 414 mètres d'élévation. Buenos-

Ayres n'a guère qu'une dizaine de mètres; et, d'après le capitaine Page, le niveau de la Plata ne serait en ce point qu'à dix pieds au-dessus du niveau de la mer. Malgré l'inclinaison générale de la pampa vers l'Océan, il ne faudrait pas croire que la pente soit régulière; on trouve, en effet, des hauteurs et des dépressions fort nombreuses et souvent très accentuées.

Le voyageur qui n'aurait parcouru qu'une portion limitée de la pampa se ferait une idée bien fausse et bien incomplète de cette dernière; car son aspect change entièrement selon les régions où l'on se trouve, et l'époque de l'année pendant laquelle on l'examine. Ce dernier point a même une très grande importance, et il sera facile de s'en convaincre lorsque j'aurai dit qu'après quelques mois de sécheresse on trouve de vastes étendues de terre absolument dépourvue de toute végétation , et que le vent soulève en tourbillons de poussière. Alors les lagunes sont desséchées; la vase est couverte dans certains endroits d'efflorescences salines ou même de sel cristallisé ; les petits ruisseaux ont suspendu leur cours ; quelques rares animaux amaigris et mourant de faim et de soif parcourent encore ces plaines mornes et poudreuses, et creusent la terre pour y chercher quelque racine dure et coriace destinée plutôt à tromper qu'à apaiser leur faim.

Vient- il à pleuvoir : qu'on revienne huit à quinze jours après, et l'on verra que le tableau a complète-

ment changé. Alors de riantes prairies s'étendent à perte de vue ; la terre a disparu sous un épais manteau de verdure; les ruisseaux coulent à pleins bords; d'immenses lagunes , couvertes d'oiseaux aquatiques , remplissent les bas-fonds; les animaux que la famine avait chassés sont revenus et engraissent à vue d'œil : tout respire maintenant la gaieté et l'abondance.

Pendant les cinq années que j'ai passées au milieu des pampas , j'ai parcouru en divers sens et à différentes époques plus de 50,000 kilomètres carrés. Ce n'est que le douzième environ de cette vaste région dont je parle en ce moment; mais on conviendra néanmoins que c'est une étendue suffisante pour avoir une opinion personnelle et pour pouvoir parler de ce pays avec connaissance de cause.

Pour bien décrire la pampa il me faudrait faire un grand nombre de divisions et de subdivisions; mais cela m'entraînerait beaucoup trop loin , et ce serait sans intérêt pour la plupart de mes lecteurs. Aussi vais-je me borner à donner une description générale , tout en mentionnant les particularités sur lesquelles je désire appeler l'attention.

La première chose qui frappe l'observateur, c'est la diflFérence tranchée qui existe entre la pampa habitée et la pampa non habitée, ou habitée seulement par les Indiens. La première a totalement perdu sa physionomie primitive; la main de l'homme, le soc de la charrue, les troupeaux d'animaux domestiques, ont bouleversé ce sol , qui n'était jadis foulé que par les

pieds agiles du cerf ou de l'autruche vagabonde. La végétation s'est profondément modifiée; certaines plantes indigènes qui régnaient jadis en souveraines ont disparu peu à peu, détruites par Thomme ou étouffées par d'autres plantes indigènes ou exotiques qui , trouvant dans un sol modifié de nouvelles conditions de vitalité plus favorables qu'auparavant, ont tout à coup pris un accroissement considérable. La lutte pour l'existence a subi une nouvelle phase, et les opprimés d'hier sont devenus les oppresseurs d'aujourd'hui. A mesure qu'on passe des régions cultivées aux régions simplement habitées , et que de là on arrive au désert, la transition se fait insensiblement, et la nature effectue peu à peu son œuvre de transformation. Dans le court espace de quelques années on peut suivre la marche envahissante de certaines plantes exotiques , dont la graine a été apportée peut-être par le hasard, et qui couvrent aujourd'hui de vastes étendues lesquelles vont sans cesse en augmentant. Gomme exemple frappant de ce que je viens de dire, je citerai le chardon de Castilie, espèce d'artichaut sauvage dont les feuilles et le fruit, comestibles au besoin, sont remplis de piquants, et qui forme dans les plaines du sud des forêts presque impénétrables pendant deux à trois mois de l'année. Dans les temps de sécheresse , cette plante fournit aux bestiaux un aliment excellent.

La seconde chose qui frappe le voyageur c'est l'absence à peu près complète d'arbres ou d'arbustes

indigènes. On peut parcourir plusieurs milliers de lieues carrées sans rencontrer un seul végétal ligneux , à moins qu'on ne considère comme tel cette petite plante de la famille des solanées appelée durasmillo^ dont j'ai déjà parlé.

Je dois dire cependant, pour être exact, que sur le bord de la mer, entre Doloi^es et l'Océan, on rencontre de grandes forêts formées de deux ou trois espèces d'arbres tels que le tala [cellis tala) , Yespiniilo {acacia cavenia) et le coronillo. Au nord et à l'ouest on trouve également quelques forêts de caroubiers {prosopis) de diflFérentes espèces , des < chanares > [gurliaca decorticans) y des piguillinSy etc. etc. Enfin, dans les montagnes qui traversent la région du sud, depuis la Laguna de los Padres jusqu'à la sierra de Quillalauquen^ on voit des fourrés épais et parfois impénétrables de ciiru-mamoel {colletia cruciata).

En partant de Buenos-Ayres et en se dirigeant vers le sud , on rencontre de loin en loin , souvent à plus de cent kilomètres les uns des autres, des arbres énormes appelés ombus {pircunia dioica)^ dont l'origine est absolument inconnue.

L'ombu est un arbre toujours vert. La feuille ressemble un peu à celle du laurier-cerise; elle est seulement plus petite, moins luisante, et d'un vert plus foncé. La fleur a quelque analogie, je crois, avec celle du marronnier. Le tronc est tortueux, à écorce grisâtre et luisante, et s'élève seulement à quelques mètres ; puis il se subdivise en branches et

en rameaux, qui s'étendent horizontalement et couvrent parfois un vaste espace. A mesure que Tarbre vieillit, les racines font saillie de plus en plus et s'élèvent de telle sorte au-dessus du niveau du sol, qu'elles finissent par former une espèce de cabane dans laquelle plusieurs personnes peuvent trouver place. Cet arbre peut atteindre des proportions énormes; sa durée est indéfinie : on n'en a jamais vu mourir aucun , et il est à peu près impossible de le détruire si on ne l'arrache pas avec toutes ses racines. Si on se contente de le couper, il repousse bientôt avec une nouvelle vigueur, et acquiert en quelques années une grosseur considérable. Si on n'a jamais vu mourir d'ombu, on n'en a jamais vu naître non plus ; la graine semble stérile , et ce n'est que par le bourgeonnement des racines que se fait la reproduction. Les gros arbres qui existent, on les a toujours vus; ils semblent indestructibles et bravent le temps et les tempêtes. Quelques-uns doivent, en effet, être un grand nombre de fois séculaires, car leur tronc mesure parfois plus de trois mètres de diamètre à sa base. Ce qu'il y a de plus curieux peutêtre dans l'histoire de l'ombu, c'est sa dissémination et son isolement. Tandis que les autres arbres forment des bosquets , des massifs ou des forêts , celui-ci est presque toujours solitaire. Hiver comme été , son vert feuillage se détache au milieu des solitudes de la pampa, et de loin avertit le voyageur fatigué qu'il trouvera la fraîcheur sous son ombrage ,

et tout près de là un rancho habité. Dans les environs de Buenos-Ayres on rencontre un nombre considérable d*ombu8 assez voisins les uns des autres; mais à mesure qu'on s'éloigne de la ^îlle ces arbres deviennent de plus en plus rares , et à quelques lieues de la capitale ils sont eux-mêmes déjà à plusieurs lieues les uns des autres. Enfin, plus au sud, on ne trouve guère d'individu séparé de son semblable par une distance moindre de trente à quarante kilomètres, et vers le trente-sixième degré de latitude on n'en rencontre plus du tout , probablement parce que la température n'y est pas assez élevée en hiver. Gomment expliquer maintenant cette dissémination et cet isolement, au milieu de la pampa, d'un arbre qui ne peut se reproduire ni de graine ni de bouture? Est-ce qu'il aurait existé là autrefois de vastes forêts peu à peu détruites par les colons ou par les Indiens? Ce n'est guère probable, car l'histoire n'en fait pas mention, et j'ai déjà dit combien il était difficile de détruire les ombus déjà existant. Les gens du pays auxquels j'ai posé cette question n'ont jamais pu la résoudre , et pour moi je ne chercherai pas à le faire. Les propriétés spéciales de l'ombu sont très peu nombreuses. Les feuilles servent à faire une infusion que les naturels emploient dans certaines maladies avec un succès au moins douteux. L'écorce est tellement amère qu'aucun animal ne cherche à la ronger. Quant au bois, il n'est même pas bon pour le feu^ comme disent les gens du pays.

Employé comme bois de construction, il n'a aucune solidité et se pourrit très vite. Jeté au feu, il ne fait pas de flamme et se carbonise lentement en dégageant * beaucoup de fumée. Il ne sert donc utilement qu'à une seule chose, à projeter de Tombre. La difficulté avec laquelle il brûle a même donné lieu à une petite anecdote que la tradition a conservée dans le pays. On raconte qu'à l'époque où les missionnaires cherchaient à civiliser les Indiens , un petit village fut mis à feu par ces derniers, qui, étant revenus quelques jours après , trouvèrent au milieu des décombres carbonisés une croix de bois encore debout et intacte. A cette vue ils furent saisis de frayeur, et dans la suite respectèrent cette religion, dont le symbole avait des vertus si extraordinaires. La croix échappa miraculeusement à l'incendie, disent les uns; elle était en bois d'ombu, disent les autres.

Après cette digression, un peu longue peut-être, revenons à la description générale de la pampa.

A part les modifications que la présence de l'homme ou des troupeaux a apportées dans l'aspect extérieur des pampas, la physionomie de ces dernières, ai-je dit , est extrêmement variable d'une région à une autre. Tantôt ce sont de vertes prairies émaillées de fleurs de toutes sortes, entrecoupées de lagunes et parcourues par de nombreux ruisseaux ou par des rivières d'une certaine importance. Quelques lacs d'eau douce , ayant quelquefois plusieurs kilomètres carrés de superficie, se rencontrent même çà et là, et un

des plus remarquables peut-être est celui de Chascomm, dont j'ai déjà parlé. D'autres lacs bien plus importants encore, et appelés. ^a/ma^, sont disséminés dans la pampa du nord au sud. Ce sont en général des marais plutôt que des lacs véritables, et ce n'est que pendant la saison des pluies que Teau peut atteindre une hauteur de quelques pieds dans les parties les plus déclives. Lorsque la sécheresse survient, Teau s'évapore, et il reste sur la vase une couche de sel cristallisé d'une épaisseur variable , et qui couvre de vastes espaces.

Rien n'est plus étrange que de se trouver tout à coup en présence d'une salina^ qui, au premier aspect, ressemble à une immense plaine couverte de neige el réfléchissant les rayoïis du soleil. Le sol , stérile , est dépourvu de toute végétation herbacée; à peine trouve- t-on là deux ou trois plantes spéciales à ces terrains , le jume [salicomia herbacea , fmcticosa) et le matorrOj de la famille des synanthérées. A la saison des pluies, le sel est dissous, et il se forme de nouveau des lacs salés plus ou moins étendus.

L'origine de ces salines , ainsi isolées au milieu des terres , est encore un problème : les uns pensent que la pampa a dû être couverte pendant la période diluvienne par les eaux de la mer, qui en se retirant auraient laissé les dépressions du sol remplies d'eau salée. Partout où le sous -sol de nature argileuse a opposé une barrière infranchissable à la filtration , le sel est resté dans les couches superficielles, tandis

qu'ailleurs il a pénétré peu à peu dans les couches inférieures, ou a été entraîné par les eaux courantes. D'autres naturalistes croient que les lacs salés sont alimentés par des dépôts de sel gemme qui se trou-

Herhp àv» pampas {gynerium argenleum].

vent dans les sédiments des sierras pampéennes, et qui sont dissous peu à peu par les ruisseaux qui coulent des montagnes. Un grand nombre de ces ruisseaux sont salés, en effet, et dans la Cordillère on trouve des dépôts de sel à une hauteur que les eaux du déluge n'ont jamais dû atteindre.

Dans d'autres régions, la pampa se présente sous

Taspect d'une plaine uniforme, couverte de hautes herbes vertes ou desséchées appelées paja brava et absolument impropres à la nourriture des animaux. L'eau y fait souvent complètement défaut, et Ton peut parcourir plus de^ cent kilomètres sans rencontrer la moindre lagune, surtout pendant la saison sèche.

Ailleurs, ce sont des terrains bas, en général humides , qui disparaissent sous une forêt de cortaderas, espèce de gynerium analogue , je crois , à celui que nous cultivons dans nos jardins, et qui est connu en botanique sous le nom de gynerium argenteum.

Plus loin la pampa est formée par une succession de collines à pente très douce , tantôt argilo-calcaires, tantôt sablonneuses; ces dernières sont incontestablement d'anciennes dunes qui se sont peu à peu couvertes de végétation. Sur les bords de la mer, à quelques kilomètres de la côte, j'ai pu bien souvent suivre l'évolution de ce phénomène et passer sans transition sensible des dunes de sable pur et mouvant aux dunes couvertes de végétation.

Enfin , vers le sud , la pampa est parcourue par une chaîne de montagnes qui, partant du rivage de la mer, où elle forme le cap Corrientes, près de la Laguna de los Padres, et à quatre-vingts lieues de Buénos- Ayres, se dirige du sud-est au nord- ouest vers le Tandil et VAzul^ et se continue encore plus loin dans l'intérieur du désert. Une seconde chaîne de montagnes parallèle à la première , et située à quarante lieues plus au sud , part des environs de Bahia-Blanca

et traverse , avec quelques interruptions , une grande partie de la pampa pour aller se continuer avec la sierra de San-Luis, dans la province de ce nom.

Ces sierras sont formées de montagnes en général peu élevées; quelques pics cependant peuvent atteindre sept à huit cents mètres, mais la plupart restent bien au-dessous de ce chiffre. Elles sont formées en général de roches granitiques, de gneiss, de schistes et de micaschistes.

Les plaines pampéennes appartiennent aux terrains tertiaires et quaternaires, à ces derniers surtout. Dans certaines localités , sur les bords escarpés du Parana, de Quequen- Grande ou du Rio-Negro, par exemple, il est facile d'observer la superposition des diverses couches de terrain, et d'étudier les fossiles qui s'y rencontrent à une profondeur de plus de trente mètres quelquefois. On trouve là de grandes quantités de coquilles d'huîtres fossiles {ostrea patagonica) parfaitement conservées ; des bancs de sable , de calcaire grossier appelé tosca dans le pays, des coquillages d'eau douce ou d'eau salée, et enfin des dents, des ossements et des carapaces de mammifères terrestres aujourd'hui disparus , tels que V anaplotherium , le par leotheriurrij le megatherium ^ le toxodon, etc., dont on voit une très belle collection au musée de Buenos- Ayres. On rencontre également dans ces mêmes terrains des squelettes de mastodontes et de glyptodons, gigantesques contemporains du mammouth [elephas primigenius) d'Europe, qui appartient lui-même au

terrain quaternaire ou diluvien. Ceci nous fait supposer quç la formation de la pampa a eu lieu à la même époque que celle du terrain diluvien de Nord-Amérique et d'Europe.

Je passe maintenant à la flore pampéenne.

J'ai déjà dit que ces imipenses plainps étaient surtout caractérisées par l'absence complète de plantes ligneuses , indigènes , et j'ai parlé des rares exceptions que subissait cette règle par la. présence d'arbustes épineux dans les montagnes du Tandil, et de forêts de chaîlares , d'espinillo , de tala et de coro-

nillo dans les environs de Dolores, ou même tout à

fait dans l'intérieur de la pampa , du côté de Safinas Grandes, par exemple. Quant à la flore herbacée, bien qu'on ait souvent dit le contraire , je puis affirmer qu'elle est assez riche et qu'il ne serait pas difficile, en cherchant bien et en voyageant beaucoup, de réunir plus de mille à douze cents espèces de plantes diff*érentes, représentant au moins une centaine de familles. L'énumération même très incomplète des principî^les plantes m'entraînerait trop loin; cependant je ne puis m'empêcher d'en signaler quelques-unes des plus intéressantes.

Le gynerium s'étend souvent sur de vastes espaces; les salicornes occupent le sol aride des marais salants ; le trèfle forme de magnifiques prairies dans les terrains gras çt humides; la verveine embaume l'air de son p^rfmn et couvre de grandes étendues avec ses millions de fleurs rouges, blanches ou violettes; la colch

qutnte fleurit et mûrit à côté du piment sauvage ou de la cuscute; des chaippignons de toute sorte et de toute forme , parmi lesquels le bolet commun , croissent au mUieu dçs oml^ellifèrçs, àj^s graminées, des solanées^ des malvtfcéeSy des euphorhiacées y dés con^posées, (}es zygaphyllées et de cent autres familles encore. Si nous

pénétrons maintenant dçns la région des montagnes,

npus trouvons une flore spéciale et extrêmement variée : des CMtus ou plantçs passes s'y présentent soi}s diverses formes pluç. ou moins étranges et élégan(eî5;.les iridées et l^^^légumineiis^^, se montrent entre le& pierres ; les fougères et les mpusses végçtei^t

àj'onibre des cavernes ou au fond desj ravins; le^

lichens et les /?eur^ rf^ lair {epiphy tes tillandsia) tapissant la cime nue des rochers; le romerilloy bravaçt

la sécheresse et Faridité du sol, mêle ses belles touffes yerteç aux ipaigres. pâturages des coteaux., Les chevfi^ux^ les moutons ou les bœufs qui ne, connaissent pas cette plante perfide, séduits par son apparence

trompeuse en mangent quelquefois et ne tardent pas à

succomber, après en avoir brouté seulement quelques feuilles. Les anioiaux élevés dans les localités où croît le ramerillQ , dont je n'ai pu trouver nulle part le nom

botanique , se gardent . bien d'y , toucher ; mais les troupeaux de passage &ont souvent victimes ^e l'inaprudence des conducteurs qui n'ont pas eu le soin d'Qxaminer le terrain avant de faire halte pour laisser reposer ou paître leurs chevaux ou leurs bestiaiix. Si cependant le botaniste peut se plaindre avec

raison de la pauvreté relative de la flore des pampas, le zoologiste, en revanche, trouve là une faune aussi riche que variée. Aucune contrée du globe, en effet, ne possède une plus grande variété d'animaux sur un espace égal de terrain, et la plupart des grandes familles du règne animal y sont représentées par un nombre d'espèces souvent considérable. Tous nos animaux domestiques d'Europe existent là-bas ; mais un grand nombre d'animaux sauvages inconnus dans nos pays peuplent les vastes plaines de la pampa. Des nuées d'oiseaux de toute espèce et de toute grosseur, depuis l'oiseau-mouche ou le roitelet jusqu'à l'autruche ou l'oie sauvage, voltigent ou courent dans les prairies, ou bien nagent à la surface des ruisseaux et des lagunes. Des myriades d'insectes charment les yeux par la richesse et la multiplicité de leurs couleurs, et servent d'aliment aux immondes crapauds qui , pendant l'été , se rencontrent sous chaque touffe d'herbe , et à leur tour deviennent la proie des couleuvres et des vipères qui abondent dans certains parages.

Les ruisseaux, les grands lacs et les rivières renferment des quantités énormes de poissons, et les rivages en sont fréquentés par les loutres et les tortues. Des baleines gigantesques suivent les côtes de l'Océan et viennent souvent s'échouer sur le sable de la plage. Les habitants de la contrée utilisent les squelettes de ce cétacé et se servent des côtes pour construire des palissades; les vertèbres leur fournis-

sent des sièges à la fois commodes, solides et légers. Malgré mon désir d'être bref, cette étude serait trop incomplète si je ne parlais pas des principaux mammifères qu'on rencontre dans les pampas, et dont quelques espèces sont tout à fait spéciales à ces

vastes plaines. Parmi les carnivores nous trouvons d'abord le tigre d'Amérique ou jaguar [feUs onça) , le lion d'Amérique {felis concolor) et le chat sauvage ou gcUo montes ( felis Geoff'royi); le chacal et plusieurs autres espèces de renards [canis gracilis, Azarœ, magellemtcus), le furet {galictis vittata), le shmk ou zorrino [mephitis paiogonicus) , dont la fourrure est très estimée lorsque l'animal est tué avec son pelage d'hiver.

Les principaux herbivores sont le cerf des pampas {cervus pàîuàosus), le daim ou gama [cervus campestris) èl iè veriado {cervus ruftts), qu'on réncoritré par troupes nombreuses dans toute l'éteûdue des pampas. A l'ouest, dans le voisinage de la Cordillère, on trouve deux espèces de iamas : le huanaco [anckenia lama) et la vigogne {auchetiia vicuna). Ces animaux, susceptibles d'être domestiqués, sont employés dans le Pérou comme bêtes de somme. A l'état sau-

d'alpaca, et fournit la laine dont on fait les véritables étoffes de ce nom, ou aipayas, comme nous disons eu français,. Il est vrai que bien peu de ces tissus entrent dans le commerce, et que la' totalité ou à .peu près de nos alpagas s.onl, fabriqués avec du poil de chèvre ou de raoytbn,.

En Bolivie op tieflt tellement au monopole de ces animaux que jusq.u'à ces derniers temps il était défendu, sous peine de.mort,.de faire sortir un seul animal vivant du pays.

L'ordre des rongeurs a dans la pampa d'assez

nombreux représeiitânts ; le plus remarquable est la vîscachà, où lapin de là panipa , iorit ^ ai déjà parlé. Tout â fait dans Tintérieur aii désert, èf loin 'ciès parages habités , on rencontre une espèce de lièvre gris à queue bliànche (làgidmih Cuvieri), et ùii gros rat sans queiie, appelé iùcutu [cmomys brasilïénsis) j à cause au cri qu'il pousse lorsqu'il est poursuivi.

Sur les boràs de la plupart dés rivières , àeà ruiàseigiiix ou ïÈfêmè àes lagiinès, on trouve une espèce 'de loutre qui foUrhit une foiirrùrè assez estimée. Enfin sur les rives du Parana et de ses aftluehts il existé encore un autréfoii^èur, d'une très grande taille, appelé càrpincho (liydroffhœrus capyharà)^ dont là peau, tannée, est très employée danfe le pays pour recouvrir la selle ou recado dont se servent les gauchos liâbitànts de la campagne).

Pour lehniner cette longue noitienciature , il me reste érfcôrë à Mrléi^ dé l'ordre des èaèniès, dont quelques re{)résëiilants antêdilûviéris gisérit à réiàt dé fossiles, depuis des milliers de siècles, au milieu des plaines pampëérines, et étonnent aujourd'hui pàf leurs gigantesques proportions. Les animaux de cet ordre qui existent encore À l'heure actuelle ne sont, il est vrai, qu'un bien pâle reflet des générations éteintes, quoiqu'ils aient conservé à peu près la même forme , et leur taillé dépasse rarement celle d'un lapin ou dVn hérisson. Oh leur donne çn histoire naturelle le nom générique de tatous y mais on en distingue plusieurs espèces appartenant aux genres ddsypus et

proapus, et qu'on connaît dans le pays sous les noms de mataco [dasypus conurus), de peludo {dasypus ml-losus) j de quirquincho ( dasypus minutie) et de mulita on piche (proapus hybridus). Tous ces animaux ont la tête, la queue et le dos recouverts d'une carapace formée de divers segments reliés entre eux par des bandelettes de peau. Ils vivent dans des terriers et se nourrissent exclusivement d'insectes, de vers, d'œufs ou d'animaux morts. Toutes les espèces sont comestibles; mais le mataco et la mulita sont surtout recherchés pour la délicatesse de leur chair; aussi tendent- ils à disparaître peu à peu dans les endroits habités. Il faut aller à une grande distance dans l'intérieur des terres, du côté du sud ou de l'ouest, pour faire une chasse productive ; et choisir l'heure convenable, car les mulitas surtout ne sortent guère de leur retraite qu'à certains moments de la journée.

Les quelques détails dans lesquels j'ai cru devoir entrer m'ont un peu éloigné de mon sujet; aussi je me tâte de poursuivre ma narration dans l'ordre des faits que je me suis proposé de raconter.

En arrivant au Moro je venais d'avoir une déception à laquelle je ne m'attendais pas. On m'avait dit à Buenos -Ayres que le Moro était une petite ville, ou au moins un village, et je ne voyais qu'une seule

maison bâtie en briques et couverte en jonc. Je distinguais bien deux autres maisonnettes à quelque cinq cents mètres de là, et à la même distance Tune de l'autre ; mais tout cela était loin de constituer le moindre village. En revanche, je voyais là beaucoup plus de confortable et de commodités que je n'en avais rencontré durant tout le voyage depuis Dolores. Pour cette raison, j'augurai assez bien de l'avenir, et l'existence ne me parut pas devoir y être trop malheureuse.

Je commençai par prendre connaissance de la position, et j'appris alors que le Moro n'était pas, à proprement parler, un lieu déterminé, mais plutôt une région qui tirait son nom d'un ruisseau appelé Moro, qui la traversait. Le Moro venait de la sierra , passait à trois cents mètres de notre maison , et allait se jeter dans la mer, ou plutôt dans une grande lagune voisine de la mer, à environ cinq lieues de là.

L'établissement, ou estancia, dans lequel je me trouvais portait le nom de SantOrCruz del Moro , et se composait d'un grand rectangle de trois cents mètres de long sur deux cents de large , entouré d'un fossé profond. La plus grande partie de ce terrain était consacrée à la culture ; le reste comprenait quelques massifs de saules et d'acacias, des allées de peupliers d'Italie, puis une grande cour autour de laquelle étaient bâtis deux corps de logis dont l'un était la maison d'habitation et l'autre la cuisine. La maison d'habitation comprenait quatre pièces assez

vastes , trois chambres à coucher et une salle â manger, toutes blanchies à la dhaux, pavées de briques et sans plafond. La cuisine formait deiix pièces : Tune était ia cuisine proprement dite , semblable à celles que j'avais rencontrées en route; Tautre servait de chambre à coucher aux domestiques. iJn puits situé dans la cour fournissait une eau très bonne et très abondante. Le jardin, ou quintay était divisé par des allées de peupliers eti un certain nombre de carrés affectés à diverses cultures. Les uns renfermaient des pommés de terre , d'autres du maïs , d'anitres des pois , des fèves, des haricots, des citrouilles, dés carottés, des radis, etc. ; il y avait méiïie un can^é de fraisiêifs et un autre de chicorée sauvage ; ainsi qtfune grande

luzerniète.

A la vue de tout cela j'éprouvai un moment de satisf action. Quoique je me trouvasse au milieu du dé-

sert, il y avait là une petite oasis dont noua tirerions

- • • - " • ■ ^- , • - . * '. '^ ■ , ■ ■ ♦' . ' .. parti pour varier un peu notre régitne alim'éntaire. Il

y avait riieme des friandises, et de plus je voyais

dans la cour des pigeons , des poules , des dindes et

f .ri- ■ ' , .

des canards. Il y avait aussi dans les champs beaucoup, de gibier qui me promettait une chasse aussi facile qu'abondante.

Pleinement rassuré quant à la vie matérfeifé et trouvant dans la famille Pradère la même affection» que j'aurais pu trouver dans la mienne, je commentçais à croire que ce séjour ne me déplairait pas trop. Cependant une chose me gênait encore beaucoup :

c'était d*abord de me faire comprendre, et ensuite de comprendre moi-même ce qu'on me disait. En effet, dans la maison on ne parlait que basque ou espagnol , et ces deux langues m'étaient aussi inconnues l'une que l'autre. J'avais bien appris quelques mots isolés, mais il m'était impossible de faire une phrase sans chercher les mots un par un dans le petit dictionnaire de poche que j'avais toujours sur moi. Il me fallait réellement beaucoup de patience et de, persévérance pour ne pas me rebuter, et seulement ceux qui se sont trouvés dans le même cas que moi pourront apprécier tous les ennuis que j'ai éprouvés. D'un autre côté, c'est sans doute à cette circonstance que j'ai dû de me familiariser si rapidement avec la langue espagnole, car au bout de deux à trois mois je la parlais déjà très couramment et je comprenais tout ce qu'on me disait.

L'estancia de Santa-Cruz était comme une petite île au milieu de la pampa. Néanmoins la vue était bornée au nord par la sierra, dont les pics se détachaient très nettement sur le ciel , surtout le matin , et au sud par une ligne jaunâtre et découpée , qu'on me dit être formée par les dunes du bord de la mer, qui n'était éloignée que de quatre à cinq lieues, et dont on entendait très distinctement le mugissement lorsque le vent venait de ce côté. Ayant rencontré une carte de la région , je fis mon point et je trouvai que Santa-Cruz était située à peu près par 38*21' de latitude sud, et 58M6* de longitude ouest du méri-

diisn de Greenwich, à dix lieues de la sierra, et à quatre à cinq lieiles de la mer- Cette proximité des montagnes et de la mer me souriait beaucoup , et je me promettais de faire des excursions dès que j'aurais appris à monter à cheval. Il me fallait, en ejBFet, <5ommencer par là, car dans ce pays il n'existe pas d'autre moyen de locomotion, et il serait extrêmement ridicule et même dangereux d'aller à pied.

Les chevaux n'ont presque pas de valeur, et le gaucho le plus pauvre en possède au moins deux ou trois. Les distances étant très grandes et les troupeaux vivant en liberté dans les champs , les animaux même les plus doux , tels que les brebis , sont un peu sauvages et fuient constamment devant l'homme. C'est à cheval qu'on garde les troupeaux; c'est à cheval qu'on les ramène pour les enfermer dans le carrai; c'est à cheval qu'on va chercher dans les champs le bœuf ou. le mouton destiné à fournir la viande qui. forme presque exclusivement l'alimentation à la campagne. Les chevaux même dont on se sert tous les jours , et quel que soit leur degré de docilité , cherchent à s'échaj^er dès qu^ils voient qu'on veut les saisir, et au milieu de la pampa il est presque impossible de les prendre à la main , si on n'emploie pas certains artifices dont je parlerai tout à l'heure. Il semble que l'immensité illimitée du désert inspire aux animaux eux-mêmes des idées d'indépendance et leur fasse chérir davantage la liberté. Et cependant, au milieu de cette immense plaine sans barrières et sans limites

distinctes , les bœufs et les chevaux ont une telle prédilection pour Tendroit où ils sont nés et où ils ont passé les premiers temps de leur existence, que, dans les années de disette , ils ne s'en éloignent que poussés par la faim et lorsqu'ils ont dévoré Therbe ou les chardons jusqu'à la racine.

Les propriétés sont en général très grandes; les plus petites estancias ont au moins vingt-cinq kilomètres carrés , et sur un tel espace on peut nourrir, Iprs.que le terrain est bon, 1,500 ou 2,000 vaches, 500 juments et 20,000 brebis. Il paraîtra étrange peut-être de m'entendre parler presque toujours de vaches et de juments, et rarement de bœufs ou de chevaux.; mais la raison en est bien simple : c'est que les troupeaux ne servant qu'à la reproduction, les animaux mâles y sont relativement peu nombreux, et on n'emploie qu'un nombre très restreint de bœufs et de chevaux , les premiers pour les charrettes et la charrue, les seconds pour la voiture ou la selle. Du reste, on ne donne là-bas le nom de bœufs, hueyes, qu'à ceux qui sont apprivoisés et dressés au travail. Ceux-là on les laisse vieillir et on ne les engraisse pour les tuer que lorsqu'ils ne peuvent plus travailler. Quant aux autres, ce sont ou des taureaux, ou des novîUos, c'est-à-dire de jeunes bœufs qui ont toujours vécu en liberté dans les champs , et qui n'ont été attachés que le jour où ils ont été marqués au fer rouge. Dès que ces animaux atteignent l'âge de deux ans et demi ou trois ans, on les envoie aux saladeros.

Dans les estancias , on a presque toujours aussi des vaches laitières apprivoisées, et quelques familles fabriquent du beurre et du fromage dont elles tirent facilement parti. Ce sont les femmes ou les enfants qui sont chargés de cette besogne ; mais pour traire les vaches il faut les avoir sous la main , et , comme on ne peut les nourrir avec du fourrage , on est obligé de les laisser libres dans les champs, afin qu'elles puissent comme les autres se chercher elles-mêmes leur nourriture. On a cependant un moyen fort simple de forcer ces bêtes à venir près de la maison; ce moyen consiste à tenir le veau attaché. Lorsque la mère vient pour le faire teter, on la saisit et on la garrotte ; alors seulement il est possible de la traire. Pendant la nuit, on la maintient attachée à une assez grande distance de sa jeune progéniture, afin que, le matin, elle puisse fournir une abondante provision de lait.

Élevé ainsi en liberté dans les champs, le bétail est en général exempt de maladies. Cependant, à plusieurs reprises, on a vu sévir des épizooties très meurtrières , qui ont fait périr un grand nombre d'animaux. Quelquefois aussi le manque d'eau et la disette d'herbe ont contribué à augmenter cette mortalité. Enfin les inondations , qui s'étendent parfois dans les plaines sur plusieurs centaines de heues carrées , mais qui sont heureusement fort rares, causent d'immenses désastres en noyant les animaux.

Une dernière cause de mortalité , peu fréquente il est vrai , et n'atteignant qu'un nombre restreint d'in-

DANS LES PAMPAS iftl

dividus, c'est la foudre. Lorsqu'un troupeau est frappé par le fluide , il y a presque toujours plusieurs animaux tués, et, par une sorte de sélection singulière et encore inexplicable, ce sont généralement ceux qui ont le pelage blanc.

Etant donnée Timmense étendue de terrain occupée par les bestiaux , on se demandera peut-être d'où ont pu provenir tous ces animaux, dont le nombre atteint aujourd'hui plusieurs dizaines de millions.

En 1535, lorsque don Ppdro de Mendoza débarqua sur le territoire argentin , il ne rencontra là que des Indiens sauvages et barbares , couverts d'or et d'argent , mais mourant de faim . L'agriculture était à peu près inconnue chez eux , et l'on n'y trouvait aucun de nos animaux domestiques. D'après les documents relatifs à l'Amérique qui existent dans les archives de Séville, il résulte que ce fut le même don Pedro de Mendoza qui apporta dans ce pays les premiers animaux d'Europe.- En efifet, il débarqua, dit l'histoire, 16 vaches, 2 taureaux, 32 chevaux ou juments, 20 chèvres, 46 moutons et 18 chiens. Ayola et Martinez de Irala , les chefs de l'expédition , emportèrent une partie de ces animaux dans l'intérieur; le reste fut laissé près de l'endroit où allait être bâtie Buenos -Ayres, dans les environs du village qui porte aujourd'hui le nom de San- Fernando. Mais bientôt la faim ravagea la colonie naissante , et les colons se virent dans la nécessité de manger tout le bétail qu'ils

avaient gardé.

Quelque temps après, Goês, accompagné de Cabeza de Vaca, arriva du Paraguay, amenant avec lui diœ vaches et un taureau. C'est de ces onze animaux que sont descendus les innombrables troupeaux qui peuplèrent plus tard les vastes plaines ai^entines. Les chevaux, les moutons et les chèvres se sont multipliés dans les mêmes proportions. La république Ai^entine possède aujourd'hui au moins 4 millions de chevaux ou juments, 58 millions de moutons, 14 millions de vaches, et 3 millions de chèvres. On y trouve également plus de 300,000 mules ou mulets, ^50,000 porcs et une grande quantité d'oiseaux de basseKîOur.

Les premiers chevaux , ai-je dit , furent introduits lors de l'expédition dirigée par Mendoza en i535. Au siècle suivant , et grâce à l'abondance des pâturages , des troupeaux erraient à l'état sauvage dans une grande étendue des pampas.

A cette époque aussi les pâturages n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui. Un grand nombre de plantes européennes y ont été transportées, soit à dessein, soit par hasard , et s'y sont multipliées avec une rapidité prodigieuse dont on peut encore suivre la marche. Gomme exemple je citerai entre autres plantes le chardon de CastillCj qui, dans le Sud, envahit chaque année de vastes espaces.

Pour la selle et la voiture on n'emploie absolument que les chevaux. Les juments sont exclues de tout travail et ne servent que pour la reproduction. Elles

vivent toujours en troupes plus ou moins nombreuses. Pour être exact il faut dire aussi que les juments servent de madrinas, ou marraines, emploi extrêmement important et qu'aucun autre animal ne pourrait remplir. Yoici ce que c'est qu'une jument marraine. Les chevaux possèdent à un très haut degré Tinstinct de la sociabilité ; ceux de la ménie troupe se reconnaissent parfaitement entre eux, même de très loin , et ont un certain attachement les uns pour les autres; néanmoins cet attachement ne suffirait pas à maintenir l'intégrité du troupeau , et quelquesuns de ces animaux pourraient s'en séparer s'il n'y avait pas une jument marraine pour laquelle tous les chevaux manifestent un grand attachement, et dont ils ne s'éloignent presque jamais.

On prend pour madrina une jument aussi apprivoisée et aussi docile que possible, et se laissant très facilement prendre à la main en plein champ. Quand on veut former une troupe de chevaux, car ces derniers vivent toujours séparés des juments, on commence par les attacher, un par un ou deux par deux, au cou de la marraine , au moyen d'un double collier en cuir, et d'une longe assez courte. Au bout d'une couple de mois on peut les séparer, et ils ne se quittent déjà plus. On peut en faire autant pour de nouveaux chevaux , et ainsi de suite , en ayant soin également de les attacher ensemble pour qu'ils s'habituent à vivre en communauté. Mais la madrina ne sert pas seulement à empêcher les chevaux de se disperser: quand

on part pour un voyage et qu'on ne veut emmener qu'un certain nombre de chevaux, il faut toujours que la marraine soit avec ces derniers; sans cela il serait impossible non seulement de les conduire, mais encore de les attraper en plein champ lorsque le besoin s'en ferait sentir, et on serait ainsi fort embarrassé pour changer de monture. Avec la marraine, au contraire, on n'éprouve aucune difficulté. Dès qu'on a mis pied à terre , la jument s'arrête et se laisse facilement saisir et mettre les entraves. Les chevaux se groupent autour d'elle, et on peut les prendre sans beaucoup de difficultés. Pendant la nuit on remet les entraves à la jument pour l'empêcher de trop s'éloigner, et on laisse les chevaux paître en liberté ou bien attachés deux par deux.

J'ai déjà dit que les bœufs et les chevaux avaient un grand attachement pour l'endroit où ils étaient nés et où ils avaient longtemps vécu. Pour les derniers surtout cet attachement est tel que , quelle que soit la distance à laquelle on les amène, ils reviennent immédiatement à la querencia (le gîte) dès qu'on les met en liberté. Oubliant la faim et la fatigue, et guidés par un merveilleux instinct, on les voit au milieu de la nuit la plus obscure se diriger en droite ligne vers leurs compagnons , et pousser des hennissements joyeux dès qu'ils ont reconnu leur voisinage. J'ai vu des chevaux qui avaient été volés et amenés à plus de deux cents lieues , arriver un beau jour à la querencia après plusieurs mois d'absence. Il arrive aussi parfois

qu'un cavalier voyageant seul et étant désarçonné n'a pas le temps de rattraper sa monture , et reste à pied au milieu du désert parce que son cheval se hâte de fuir vers la querencia dès qu'il se sent en liberté.

Si les juments passent leur vie dans une douce et longue oisiveté, jusqu'au jour, du moins, où elles vont dans les mataderos se transformer en barriques d'huile , les chevaux , en revanche , sont Tobjet de bien peu de sollicitude. Dès l'âge de deux ans et demi ou trois ans on commence à les dompter. 0n les fait galoper d'abord pendant quelques minutes , puis pendant plusieurs heures , et enfin toute la jour* née. Du matin jusqu'au soir ils restent sans manger, avec la selle sur le dos , et ce n'est qu'à la nuit qu'on les lâche dans la pampa et qu'on leur permet de se chercher une nourriture souvent très rare et très insuffisante. Soumis à un régime si dur et à un travail si pénible, ces animaux acquièrent une grande énergie, mais sont vite usés si on n'a pas te soin de les ménager. Ces chevaux sont loin d'être tous tons; sur la quantité , il s'en trouve quelques-uns d'une valeur exceptionnelle , capables de faire , par exemple , plus de cent kilomètres en une demi-journée ; mais le plus grand nombre fournissent à peine la moitié de cette carrière; aussi le prix n'en est pas bien élevé, et pour 50 à 60 francs on peut acheter un assez bon cheval.

Les meilleurs animaux sont dressés pour la chasse ou la course, et- cette distraction a toujours le privi-

lège de passionner beaucoup les gauchos, qui jouent souvent non seulement de grosses sommes y mais encore leurs chevaux , leurs étriers d'argent , leurs éperons, leurs rênes , et jusqu'à leurs propres vêtements. Les courses se font au trot ou au galop , et toujours sans selle : une simple couverture de laine pliée en quatre la remplace ; mais le poids des coureurs est réglementé par des dispositions spéciales, particulières à chaque course et souvent à chaque coureur.

Lorsqu'on travaille à cheval ou qu'on voyage , l'allure ordinaire c'est le petit galop , à raison de quinze kilomètres à l'heure ; mais certains travaux , tels que la marque des veaux et des poulains, la formation des troupes de vaches pour les saladeros, ne peuvent se faire qu'au grand galop , et dans une seule journée on est obligé de changer plusieurs fois de cheval* Quelquefois même il y en a quelques-uns d'éventrés par les cornes des vaches ou des taureaux , mais cela est très rare.

Quoique les animaux vivent en liberté dans les champs et se nourrissent seulement de l'herbe qu'ils peuvent brouter , l'élevage du bétail exige néanmoins des connaissances spéciales, et l'emploi d'un personnel exercé dès l'enfance à ce dur métier. Pour être bon estanctero^ il faut beaucoup d'activité, de soins et de vigilance. Il faut que le maître veille inçespammeiat et k tout; qu'il se multiplie, pour ajpû dire, »X qu'il iaspeete par lui-même tous les

coiûs de son domaine. Il faut surtout qu'il se promène beaucoup, pour voir, par exemple , s'il n'y a pas, dans les champs , des animaux morts dont on ait oublié ou négli^ d'enlever la peau; pour examiner si les abreuvoirs sont en bon état et si les lagunes ne sont pas desséchées; si un endroit n'est pas trop chai^ de troupeaux, etc. etc. Un riche estanciero de mes amis me disait que chaque fois qu'il montait à che* val il gagnait une pièce de dix francs , et ce n'était pas exagéré.

Afin que les pâturages soient utilisés d'une manière uniforme , on a soin de diviser le bétail en un certain nombre de troupeaux répartis sur les divers points de la propriété et confiés chacun à un gardien spécial , chargé de les faire paître dans un endroit donné et de les empêcher de s'en trop éloigner. Chacun de ces troupeaux, lorsqu'il est composé de vaches, s'appelle dans le pays une hacienda ou un rodeo; ce dernier mot signifie circuit ^ et tire son nom de cette habitude qu'a le bétail de venir tous les soirs coucher au même endroit, dans un espace de terrain à peu près circulaire , qui est le rodeo proprement dit.

Les veaux et les génisses, dès l'âge d'un ou de deux mois , reçoivent sur la hanche l'empreinte au fer rouge de la marque du maître, et cette opération, qui a lieu une ou deux fois par an , est généralement un prétexte pour se réunir et donner de petites fêtes de famille , où ne manquent ni la gaieté , ni l'entrain , ni la bonne chère. C'est alors surtout qu'on prépare

le fameux asado con cuero (rôti avec la peau), dont les gauchos sont si friands.

Pour cela on choisit une belle génisse de deux à trois ans au plus, bien grasse et bien saine« On la tue, on la coupe en quatre quartiers, sans ôter la peau; puis on forme un immense bûcher avec de vieux ossements auxquels on met le feu ; on place au milieu du brasier les quartiers de viande tout recouverts de leur peau , et , dès qu'il s'est formé à la surface une couche carbonisée, on rassemble les tisons, on ensevelit la viande sous une couche de cendre brûlante et d'os enflammés, et on laisse le feu se consumer lentement. Au bout de quelques heures, lorsqpue le brasier est éteint et la viande refroidie , on débarrasse les morceaux de la couche carbonisée qui les recouvre, et on commence le festin. On ne s'en tient pas, bien entendu, à ce seul plat, il y a aussi du rôti chaud, des gâteaux, des vol^au-vent, du fromage, des fruits à l'eau-de-vie , du vin et des liqueurs , et surtout beaucoup de mate. Après le repas, et même pendant le repas , ont lieu des danses ^qui sont pour le gaucho le complément indispensable de toute fête, et dont }e donnerai plus loin une description détaillée.

DANS LES PAMPAS 1fS9

Il y avait déjà quelques jours que j'étais an Moro; j'apprenais à monter à cheval et je passais mon temps à me promener dans les environs de la maison, et à accompa^er M. Pradère chez les bei^ers qui gardaient ses troupeaux. Je regardais tous les matins tuer la vache qui devait nous fournir la viande de la jour^ née , et qu'on amenait près de la maison au moyen d'un lazo qu'on lui avait passé autour des cornes. J'assistais en simple spectateur à cette boucherie quotidienne , et je pensais souvent à tous les malheureux qui , en France , auraient fait un véritable festin avec seulement ce qu'on donnait là-bas aux chiens, ou ce qu'on abandonnait aux oiseaux de proie. Les meilleurs morceaux, à mon avis, étaient précisément ceux qu'on ne mangeait pas, et le filet, par exemple, était l'objet du plus profond dédain : c'était trop maigre , disait-on. Cependant de temps en temps nous en faisions d'excellents biftecks, qu'on faisait cuire à la poêle, faute de braise. Mon hôte, rompant assez souvent avec les traditions et les habitudes du pays, aimait beaucoup la variété dans les inets et poussait même parfois le sybaritisme jusqu'à faire préparer des cervelles en sauce aux câpres, du gras-double, des petits oiseaux ou des perroquets que nous avions

tués au fusil, et une foule d'autres petits plats. Il avait en outre une bonne provision de conserves à l'huile, et savait tirer un merveilleux parti de tous les légumes qui poussaient dans le jardin. Il avait même découvert , je crois , les propriétés alimentaires de deux plantes peu usitées en cuisine dans notre pays, et que nous trouvions excellentes à l'époque où nous n'en avions pas d'autres : il s'agit des jeunes pousses d'orties ou de luzerne. On faisait bouillir ces plantes , puis on les hachait avec de la viande , et on préparait de la sorte un plat qui n'était pas désagréable. En somme, nous avions de bonne viande, d'excellentes conserves, presque toujours des légumes frais, du bon vin d'Espagne; mais U me manquait la chose la plus importante et dont la privation me fut bien pénible dans les premiers temps de mon séjour au Moro : je veux parler du pain. On le remplaçait , il est vrai , par de petits biscuits ronds , excessivement durs , et qu'on servait sur la table dans une assiette , après les avoir brisés avec un marteau ; mais c'était bien loin de ressembler à notre bon pain fran* çais, et c'était bien fade.

Il y avait une huitaine de jours environ que j'étais arrivé au Moro; je m'étais couché le soir comme d'habitude , -lorsque tout à coup, regardant en l'air, et voyant la paille du toit que la moindre étincelle aurait suffi à enflammer, je me mis à penser aux In* diens dont on m'avait tant parlé à Buenos-Ayres. Cette idée prit dans mon esprit de telles proportions que ,

lorsque j'eus éteint ma chandelle, je ne cessai d'y penser et je ne pus m'endormir. Il me semblait toujours les voir arriver, cerner la maison, y mettre le feu et nous faire rôtir tout vivants. Le sommeil, Tobscurité et l'imagination aidant, je commençais à avoir réellement peur, et je prêtais l'oreille au moindre bruit. Un chat qui passait sur le toit me faisait l'effet d'un homme; les aboiements des chiens me parais*saient absolument significatifs d'une invasion , et déjà je me repentais d'être venu si loin courir des aventures et m'exposer au danger sans avoir même la perspective de pouvoir me défendre. Il y avait bien quelques vieux fusils dans la maison, mais à quoi nous serviraient-ils si on nous prenait à l'improviste et si on mettait le feu à l'habitation? Tout semblait se réunir, en effet, pour augmenter mes craintes , car en ce moment je me rappelai que l'estancia du Moro , qui se trouvait à une lieue de là, était construite toute en fer, murs et toiture , entourée de fossés profonds et munie de deux pièces de canon. Il faut bien qu'il y ait du danger, me disais-je en moi-même, puisque nos voisins ont pris de semblables précautions. Quand on commence à avoir peur, il est bien difficile de reprendre courage , surtout quand on n'a personne pour vous remonter le moral. Quant à moi , j'avoue sincèrement que j'étais loift d'être rassuré , et dans ce moment mon enthousiasme pour les expéditions aventureuses semblait diminuer singulièrement. Une sueur froide couvrait mon corps, mon cœur battait

avec violence , ma tête semblait étreinte par un cercle de fer, mon ouïe était devenue d'une sensibilité extrême. Au moindre bruit que j'entendais je retenais ma respiration pour mieux écouter, ' et chaque fois que les chiens aboyaient je sautais à bas du lit, j'entre-bâillais la porte et je regardais ce qui se passait dehors. La plupart du temps c'était ufi cheval ou une vache qui s'approchait de la maison et cherchait à entrer dans la quinta. La nuit était superbe; des millions d'étoiles brillaient au firmament et, de concert avec la lune, éclairaient les vastes plaines de la pampa, où régnait un silence profond, presque solennel.

Plusieurs heures s'étaient déjà écoulées avec une désespérante lenteur, et je commençais à m'assoupir, lorsque tout à coup je fus réveillé en sursaut par un bruit extraordinaire qui venait du dehors. C'étaient des cris humains , des aboiements de chiens et d'horribles grincements semblables à ceux que produiraient les roues d'une multitude de charrettes mal graissées. Ce bruit se ralentissait par instants, puis redoublait avec une nouvelle intensité pour se calmer de nouveau. Cette fois je n'y tins plus; j'ouvris la porte et je dirigeai mon regard du côté d'où venaient ces clameurs. A une distance de quatre à cinq cents mètres, j'aperçus une masse noire trèS lo.ngue , puis un cavalier qui se dirigeait vers notre maison et que nos chiens entouraient en aboyant. Plus de doute , c'étaient les Indiens; l'incendiaire s'approchait, et dans un instant

nos toits de jonc allaient devenir la proie des flammes. Je refermai précipitamment la porte , et je me mis à appeler : c Don Pancho ! don Pancho ! los Indios ! > Mais don Pancho (c'était le prénom de M. Pradère) dormait profondément. Ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il parvint à se réveiller, et que , me croyant malade , il vint dans ma chambre pour me demander ce que j'avais, c Los Indios ! los Indios ! » m'écriaije de nouveau en saisissant mon revolver, que j'avais soin de placer tous les soirs sous mon oreiller. Je suivis M. Pradère dans la cour. Voyant mon effroi, il cher^ cha tout de suite à me rassurer, car il vit immédiatement de quoi il s'agissait: c'était tout simplement une troupe de charrettes qui passait par là et qui venait de traverser le ruisseau du Moro. Gomme il n'y avait pas de pont, que le ruisseau était assez profond et les charrettes lourdement chaînées , on avait dû doubler les attelages pour franchir cet obstade , et mettre six paires de bœufs à chaque charrette. L'opération recommençant pour chaque véhicule , et les bouviers criant après leurs bœufs pour les stimu* 1er, voilà ce qui produisait ces recrudescences de bruit qui m'avaient tant fait peur tout à l'heure. Revenu de mon effroi et un peu confus de la fausse alerte que je venais de donner, je me hâtai de me recoucher, et je dormis profondément jusqu'au grand jour., A mon réveil , et plus tard chaque fois que l'occasion se présenta, on ne manqua pas de me railler sur cette petite aventure , et c'est pour expier ce mo-

ment de faiblesse que j'en fais aujourd'hui publiquement Taveu. Je suis certain néanmoins que beaucoup de mes lecteurs n'auraient pas voulu se trouver à ma place.

Je commençais déjà à savoir monter à cheval , et il me tardait de pouvoir explorer la sierra et les bords de la mer. J'avais aussi grande envie d'assister à une chasse à l'autruche et d'aller chercher des œufs , dont on trouvait, me disait -on, de grandes quantités au milieu des dunes. L'occasion ne tarda pas à se présenter. Un de mes amis de Buenos -Ayres, M. José Luro , qui était venu passer quelques jours dans une de ses estancias située à deux lieues de Santa-Cruz, et qui connaissait parfaitement tous ces parages, m'ofiFrit de m'accompagner.

Nous* partîmes donc tous les deux un matin de bonne heure, montés sur d'excellents chevaux, et nous nous dirigeâmes vers la laguna del Moro et un peu à droite de cette lagune.

Pendant une heure et demie nous galopâmes à travers JL^s prairies semblables à celles dont j'ai déjà parlé et sans rencontrer rien de bien intéressant. Nous vîmes cependant plusieurs bandes d'autruches et de daims qui prenaient la fuite dès que nous étions en vue. Nous trouvâmes aussi quelques œufs d'autruche

semés çà et là dans le désert ; mais la saison était trop avancée pour qu'on pût rencontrer des nids, ou plutôt ceux que nous rencontrâmes étaient vides depuis longtemps. En revanche, nous nous emparâmes de plusieurs mw/î/oj (tatous), espèce de mammifère de l'ordre des édentés, dont le corps est recouvert d'une cuirasse imbriquée, et qui fournit une chair assez délicate, quoique la digestion en soit difficile. Les gens du pays font rôtir la mulita dans sa carapace , après l'avoir soigneusement dépouillée de ses intestins, et la mangent chaude ou froide. Nous avions emporté des besaces pour loger le produit de notre chasse ; mais dès que nous eûmes tué un certain nombre de mulitas, nous nous contentâmes de saisir les autres, puis de les lâcher après leur avoir fait aux oreilles la marque que portaient les moutons de M. José Luro. A mesure que nous avancions , les dunes devenaient de plus en plus distinctes , et bientôt nos chevaux piétinèrent dans le sable disposé tout le long de la mer en crêtes ou en mamelons élevés de dix à quinze mètres, dépourvus de toute végétation, ou contenant quelques rares spécimens de plantes que je n'avais pas encore rencontrées. Je me hâtai de gravir la première colline , espérant découvrir de cette hauteur ce vaste Océan que j'avais traversé quelques mois auparavant; mais je fus déçu dans mon attente, et au lieu de la mer je vis devant moi une série d'autres dunes qui paraissaient s'étendre sur une largeur de plusieurs kilomètres.

Quelques années auparavant, cette région était peuplée de bœufs sauvages , qui se réfugiaient dans les dunes dès qu'on cherchait à les poursuivre, et se mettaient ainsi à l'abri du lazo et de la boleadora. II y avait aussi un grand nombre de chevaux également sauvages , qui ne servaient à rien , si ce n'est à disperser les animaux apprivoisés et à leur donner des habitudes d'indocilité. Si on parvenait à en saisir quelques-uns, il était à peu près impossible de les dompter : la plupart mouraient ou se blessaient ; les autres étaient craintifs, indociles et vicieux. Ces animaux sauvages, bœufs et chevaux, provenaient des anciens troupeaux domestiques que les guerres, les invasions d'Indiens et l'incurie des propriétaires avaient laissés devenir sauvages et qui s'étaient multipliés considérablement dans ces champs déserts ou inaccessibles. Toutefois, depuis un certain nombre d'années , la reproduction s'en était beaucoup ralentie, et on ne voyait guère plus que de vieux animaux; les jeunes étaient presque tous dévorés par les chiens sauvages , qui s'étaient émancipés naguère à la même époque peut-être que les troupeaux, et avaient formé bientôt des bandes nombreuses. Elles tendaient à se multiplier de plus en plus, n'étant soumises, pour ainsi dire, à aucune cause de destruction . Parfois même les chiens s'attaquaient aux juments , lorsque les poulains faisaient défaut , et, au nombre de trente à quarante, ils poursuivaient les troupes de juments et finissaient toujours par en saisir une et la dévorer.

Quoique d'ordinaire ces chiens n'attaquassent pas Thomme, il n'eût pas été prudent de s'y exposer lorsqu'ils étaient pressés par la faim , et des gens du pays m'ont raconté qu'un Basque qui s'était aventuré seul dans ces parages avait été dévoré par les chiens. Quelque temps après sa disparition , des gauchos , en chassant l'autruche, trouvèrent son squelette, dont les membres avaient été arrachés et transportés à une assez grande distance ; les jambes étaient encore dans les bottes, et portaient de nombreuses empreintes faites par la dent des carnivores. Les vaches et les taureaux , doués par la nature de moyens de défense que les juments n'avaient pas, se défendaient avec leurs cornes et protégeaient plus facilement leur progéniture. Depuis quelques années cependant, les gens de la localité avaient détruit un grand nombre de chiens sauvages. Pour cela, on tuait une jument, on la pelait et on saupoudrait la viande de strychnine. Tous les animaux qui venaient en manger étaient empoisonnés, et tout autour de la charogne on trouvait le lendemain de nombreux cadavres de chiens, de renards, de mouettes et de corbeaux.

Dans les dunes du Moro, on ne voit aujourd'hui que très exceptionnellement quelque taureau sauvage; mais, il y a vingt-cinq à trente ans, des troupeaux de plusieurs milliers de ces animaux paissaient tranquillement l'herbe des prairies , et trouvaient un refuge assuré au milieu des montagnes de sable qui bordent la mer, dès que l'homme cherchait à les

capturer. Les estancieros de la localité s'étaient plusieurs fois réunis et avaient essayé de chasser ce bétail, dont la peau seule représentait une grande valeur ; mais leurs efforts avaient été vains , et les bénéfices ne parvenaient pas à couvrir les frais.

Ce fut alors que le père de mon compagnon, M. Pedro Luro, qui, quoique Basque, avait acquis dans le pays une longue pratique, se mit à étudier les habitudes des bœufs sauvages. Doué d'un grand esprit d'observation et connaissant à fond la disposition du terrain , il ne tarda pas à remarquer que les troupeaux, dès qu'ils étaient poursuivis, passaient toujours dans une espèce de défilé situé entre deux longues collines et aboutissant à une sorte de cirque ouvert à deux endroits seulement. L'ouverture de sortie conduisait au milieu des dunes, où les animaux se trouvaient à l'abri de toute attaque, car le sable était trop mouvant pour permettre aux cavaliers de galoper longtemps et de les poursuivre avec quelque espoir de les atteindre. M. Luro traita alors à forfait avec les propriétaires du terrain, et, moyennant un prix stipulé d'avance qu'il devait leur payer, il s'engagea à détruire toute la hacienda alzada (troupeaux sauvages). Pour cela, il fit faire des palissades solides aux deux ouvertures du cirque dont je viens de parler. L'ouverture de sortie était complètement fermée ; mais l'ouverture d'entrée avait une porte qu'on pouvait ouvrir et fermer à volonté. Au moven de rabatteurs on cherchait à pousser les bœufs vers le défilé,

et, dès que ces animaux, parvenus dans le cirque et trouvant l'issue fermée , essayaient de rebrousser chemin, des hommes postés à la porte d'entrée se hâtaient de leur barrer le passage. C'était alors, paraîtil, un spectacle imposant. Ces vieux taureaux, qui n'avaient jamais connu que la liberté la plus absolue , se voyant captifs , entraient tout à coup dans une fureur terrible et poussaient d'affreux mugissements. Bientôt les hommes entraient dans l'arène , une hache à la main , et abattaient les cornes des animaux les plus furieux. Cette mutilation avait pour effet immédiat de les apaiser, et permettait d'en faire des troupes que l'on conduisait aux saladeros de Buenos-Ayres. Les bœufs trop maigres ou trop méchants étaient abattus immédiatement , et la peau seule était utilisée. Par ce moyen aussi simple qu'ingénieux, M. Luro put capturer la plupart de ces animaux sauvages et réaliser de grands bénéfices. A l'époque dont je parle, on voyait encore dans cet endroit de nombreux ossements blanchis par le temps et à demi cachés par les hautes herbes qui poussaient sur ce sol engraissé par tant de sang jadis répandu.

Il nous fallut plus d'une demi-heure pour arriver au bord de la mer. Enfin lorsque, parvenu sur la dernière dune, je pus contempler l'immensité de la mer, dont les flots, paisibles en ce moment, s'étaient retirés à une assez grande distance de la côte, je sentis malgré moi un petit frisson qui me parcourait tout le corps. Quoique ce spectacle ne fût

pas nouveau pour moi , j'éprouvai une sorte de saisissement de bonheur indéfinissable, et je demeurai quelques minutes dans une muette contemplation. Le silence de cette grève déserte , le murmure de ces petites vagues qui venaient, pour ainsi dire, mourir sur la plage, l'idée de me trouver si loin de mon pays, là-bas de l'autre côté des pampas , tout cela me portait à la rêverie et au recueillement , et je sentis deux larmes froides couler de mes yeux. Je n'ai jamais pu rester impassible devant les grands tableaux de la nature , et celui-ci me semblait merveilleusement préparé pour produire sur moi une profonde impression. Mon cheval semblait aussi partager les sensations que j'éprouvais en ce moment : la pauvre bête restait immobile et regardait d'un œil étonné cet Océan qu'il voyait peut-être pour la première fois.

Nous descendîmes sur la plage, et nos chevaux altérés ne se firent pas prier pour entrer dans l'eau, car il faisait très chaud et ils devaient avoir soif. Mais ces animaux n'aimaient pas l'eau salée ; à plusieurs reprises ils plongèrent leurs naseaux dans la mer, et ne tardèrent pas à piaffer avec impatience , semblant donner ainsi des preuves manifestes de leur mécontentement. Après avoir chevauché pendant quelques minutes sur le sable encore humide de la plage , unie comme une glace et s'étendant à perte de vue devant nous, entre la mer et les dunes, nous aperçûmes une masse grisâtre à demi ensablée et qui de loin ressemblait à un canot ou à une épave. Poussés par la ciirio-

site , nous piquâmes des deux et nous nous dirigeâmes de ce côté , espérant faire une trouvaille importante et découvrir les débris de quelque navire naufragé. Après quelques secondes d'examen , il nous fut facile de nous convaincre que nous étions en face d'un immense ossement de baleine , que quelque tempête avait naguère jetée à la côte. Les gauchos avaient dû emporter tous les autres morceaux d'un moindre volume, car il m'était arrivé souvent de rencontrer des vertèbres servant de siège dans les cabanes des pasteurs ; et les ayant interrogés sur la provenance de ces 08 gigantesques , ils m'avaient répondu qu'on allait les chercher sur le bord de la mer lorsque quelque baleine venait s'y échouer. Cela arrivait assez souvent, en effet, car pendant les trois ans que je restai au Moro deux baleines furent jetées à la côte. A l'estancia du Moro il y avait même un pont et un corral faits uniquement avec des côtes de baleine qui avaient au moins trois mètres de longueur.

Nous continuâmes encore pendant quelques instants à suivre la plage, puis nous nous engageâmes de nouveau dans les dunes, qui étaient maintenant plus compactes et presque couvertes d'herbes. Je trouvai sur mon chemin une couple d'œufs d'autruche; je vis apparaître et puis disparaître aussitôt quelques chiens sauvages qui vivaient encore en assez grand nombre dans ces lieux solitaires, malgré les efforts que l'on faisait pour les détruire.

Quelques instants après, nous étions en présence

d'un phénomène naturel assez singulier et tout à fait inattendu : c'était un mince filet d'eau douce qui filtrait à travers le sable , et formait une petite mare de quelques pieds d'étendue. Nous pûmes ainsi nous désaltérer, et nos chevaux burent abondamment de cette eau, vers laquelle l'instinct ou le hasard les avait conduits.

Comme il était très pénible de marcher dans le sable, et que nous avions besoin de ménager nos montures , nous traversâmes les dunes et nous continuâmes notre route vers le sud en longeant la côte , mais en nous tenant du côté de la pampa. Nous rencontrâmes encore plusieurs nids d'autruches , vides et abandonnés. Ces nids consistaient tout simplement en une cavité assez grande , creusée dans la terre , et tapissée d'un peu d'herbe sèche et de quelques plumes. A chaque instant nous apercevions des bandes de ces oiseaux, qui prenaient la fuite d'aussi loin qu'ils nous voyaient, et sur les mœurs desquels mon compagnon me fournit des renseignements dont j'ai eu

plusieurs fois depuis l'occasion de constater l'exactitude.

L'autruche d'Amérique , dont le vrai nom est nandou ou nandu , ne ressemble que très peu à l'autruche d'Afrique , dont les plumes sont si belles et si recherchées. La première est beaucoup plus petite que la seconde, quoique sa tête puisse atteindre une hauteur de 1"50; les plumes des ailes servent à faire des plumeaux qu'on vend dans le commerce sous le faux

nom de plumes de vautour; et la peau de Tanimal, garnie de son plumage , est employée à la construction de tapis dont les Indiens- de Patagonie font un assez grand commerce. L'autruche ordinaire est de couleur grise; le mâle est un peu plus grand que la femelle , et a le cou plus noir. On trouve aussi du* côté de Bahia-Blanca et de Patagones une autre variété de nandu plus petite que la précédente, et dont la couleur est presque blanche ou même tout à fait blanche. Dans la variété grise on trouve aussi à chaque aile quelques plumes entièrement blanches, qui ne paraissent que lorsque l'animal étend ses ailes pour fuir ou pour manifester sa colère.

L'autruche s'apprivoise très facilement à condition d'être prise quelques jours après sa naissance , et vit en très bonne intelligence avec les autres oiseaux de la basse-cour, et même avec les chiens de la maison , qu'elle se plaît à taquiner avec son bec. Dans toutes les localités de la province de Buenos-Ayres où l'on rencontre des autruches, chaque maison, chaque cabane a un certain nombre de ces volatiles apprivoisés. J'en ai eu moi-même pendant plusieurs années, et un de mes amis qui habitait à quelques lieues du Moro en possédait un grand nombre qui pondaient et élevaient leurs petits dans son jardin. Là il était on ne peut plus facile de les étudier de près, et il ne sera pas sans intérêt pour le lecteur de connaître quelques points intéressants de leur histoire.

à l'opposé de la plupart des oiseaux domestiques

OU sauvages , c'est le nandu mâle qui couve seul les œufs et élève les petits. Ces oiseaux vivent toujours par bandes de six à quinze ou vingt; mais, dans chaque bande, il ny a jamais qu'un seul mâle. Au commencement du printemps, le chef de la famille creuâe son nid avec ses pattes et son bec , se couche dedans pour s'assurer qu'il est bien fait, et dès qu'il est fini il oblige toutes les femelles à venir y déposer leurs œufs. Il arrive souvent que ces dernières se trouvent à une assez grande distance du nid, et pondent au premier endroit venu; c'est pour cela qu'on rencontré des œufs disséminés çà et là dans la pampa.

Lorsque le nid contient de quinze à trente œufs, le mâle congédie les femelles , qui ne tardent pas à rencontrer un nouveau maître aussi exigeant que le premier. Quant à celui-ci, il s'étend sur les œufs, et, pendant trente jours, il ne les quitte qu'à de rares intervalles pour aller se chercher un peu de nourriture, et après les avoir dissimulés sous une couche d'herbe et de poussière qu'il projette avec son bec et ses pattes. Tant que le nandu est certain de ne pas avoir été aperçu, il reste dans son nid, même si on passe tout près de là , et , par un instinct admirable , il a soin de bien cacher ses œufs , d'étendre par terre son long cou, et de se couvrir tout le corps de brins d'herbe et de terre. Mais, malgré cette apparente tranquillité , il a toujours l'œil et l'oreille au guet , et dès qu'il se voit en danger il se hâte de prendre la

fuite. Il exécute alors des gambades en zig zag, en étendant ses ailes et en faisant claquer son bec. Les chevaux en ont souvent une peur extrême, et il m'est arrivé de courir au grand galop et malgré moi sur une longueur de plusieurs kilomètres avant de pouvoir arrêter ma monture , heureux encore de n'avoir pas été désarçonné et laissé à pied au miheu des prairies.

Dès que les petits sont nés , il s'agit de pourvoir à leur nourriture , et encore ici l'autruche fait preuve d'un instinct tellement merveilleux , que cela ressemble presque à un acte raisonné. Ainsi elle pousse hors dy nid les œufs qui se sont trouvés mauvais , et les brise avec ses pattes et ses ongles. Aussitôt des nuées de mouches et d'autres insectes se hâtent d'accourir , et pendant deux à trois jours la couvée s'en nourrit exclusivement. Mais bientôt le mâle suivi de sa jeune famille commence à courir les champs , et si un chasseur se présente , les petits se cachent aussitôt dans l'herbe, et le père cherche son salut dans la fuite. Il peut ainsi courir pendant longtemps et s'éloigner de plusieurs kilomètres de l'endroit d'où il est parti ; mais on est sûr, si on ne l'atteint pas , de le retrouver quelques instants après avec sa famille au complet. Pour retrouver ses petits, l'autruche les appelle en poussant une espèce de sifflement qui s'entend de très loin, et auquel ceux-ci répondent par un petit cri plaintif.

Pendant que le mâle couve il est très courageux, et, si apprivoisé qu'il soit, il est toujours dange-

reux de s'en approcher à ce moment-là. Il ne craint pas , en effet , de s'attaquer à Thomme ou au cheval , ou aux autres animaux, et avec ses ongles il peut faire des blessures dangereuses. Un serviteur de cet ami dont j'ai parlé tout à l'heure, et qui avait des autruches à l'état domestique dans son jardin , s'étant un jour trop approché d'un mâle , eut le cou labouré par les ongles de l'oiseau, et, avant qu'on pût lui porter secours, il mourut d'une hémorragie foudroyante.

Pour terminer cette courte monographie , il est à peine utile d'ajouter, ce que chacun sait , du reste , que l'autruche avale presque tout ce qu'elle trouve à sa portée. J'en ai eu une que j'avais élevée dès sa naissance, et qui me suivait partout. Lorsque j'étais à table elle se mettait derrière moi , et , si je n'y prenais pas garde , elle me volait les morceaux de biscuit que je tenais à la main , ou les morceaux de viande qui étaient dans mon assiette. Si par hasard elle pouvait entrer dans la salle à manger lorsque le couvert était mis, son plus grand plaisir était de jeter à terre avec son bec les couteaux , les fourchettes , et tous les autres menus objets qui se trouvaient à sa portée. Mais à cela ne se bornaient pas ses méfaits : lorsque M"' Pradère était occupée à coudre, Catalina (c'était le nom de l'autruche) s'amusait à vider la corbeille à ouvrage , et avalait tantôt un dé , tantôt une bobine de fil ou un étui, ainsi que tous les boutons qu'elle pouvait rencontrer. Si on s'en apercevait à temps , il

était facile de lui arracher du gosier ces objets de difficile digestion , car il suffisait de lui saisir le cou à pleines mains et de faire remonter vers le bec le corps étranger, qui descendait très lentement le long de Toesophage , et mettait un certain temps pour arriver jusqu'au jabot.

Il existe une croyance populaire très accréditée , et cependant peu exacte ; on dit : « digérer comme une autruche; » or rien n'est plus faux; Tautruche avale une foule de choses, mais ne les digère pas; et sans parler des objets en bois ou en métal qui ne s'altèrent que très peu dans son estomac , je puis dire que presque toutes les graines sèches sont dans ce cas ; le maïs , les haricots , les pois , les fèves , sont rendus intacts presque aussitôt après qu'ils ont été avalés. J'ai retrouvé une fois dans la fiente des clous, un dé en argent, et deux autres en acier, qui n'avaient subi aucune altération notable. Mais revenons à notre excursion.

Il y avait déjà plusieurs heures que nous étions en xoute; cependant, comme nos chevaux n'étaient pas fatigués, nous résolûmes de suivre la côte jusqu'à l'embouchure d'une petite rivière appelée Quequen- Grande, qui se jetait dans la mer à quelques kilo-

mètres de là, et qui était, m'avait- on dit, fort pittoresque.

Le terrain, uni et plat jusque-là, commençait à devenir très mouvementé; c'était toujours la même prairie et à peu près la même végétation, mais la plaine avait fait place à une série de longues collines peu élevées. Des troupeaux de bœufs et de chevaux commençaient à se montrer et indiquaient que Teau douce ne devait pas être bien loin de là.

Arrivés au sommet d'une colline plus élevée que les autres , nous fûmes témoins encore une fois d'un spectacle magnifique , et nous eûmes devant nous le plus beau panorama qu'on puisse rencontrer dans ces pays déserts. A nos pieds serpentait une petite rivière encaissée entre deux murs taillés à pic , et formés d'un calcaire grossier. Les trous et les anfractuosités de ces rochers escarpés servaient d'asile à des nuées de perroquets qui remplissaient l'air de leurs cris perçants et insupportables. Les dunes, dont la largeur était d'au moins deux kilomètres du côté du Moro, étaient ici très étroites et interrompues par l'embouchure de la rivière , à demi obstruée par une longue barre de sable. Sur une étendue de quelques centaines de mètres, les bords de la rivière étaient plats , et au flux l'èau s'étendait de chaque côté sur une petite plage de sable fin. Par la brèche que formait la rivière on découvrait l'Océan. Ses eaux bleu-verdâtre et unies comme une glace réfléchissaient les rayons du soleil, dont le disque étincelant semblait

se regarder dans ce gigantesque miroir. De chaque côté de Quequen, les dunes encadrées entre la mer et la pampa verdoyante dessinaient une ligne sinueuse, jaunâtre , et d'un délicieux effet. Enfin , pour compléter le tableau, plus de dix mille bœufs ou che-

NouB rames témolni eacoi« une Tois d'un spectacle mapilllquc.

vaux se trou^^ient en ce moment réunis le long du fleuve , et donnaient à ce site une apparence de vie extraordinaire. Il serait peut-être impossible , en effet, de trouver ailleurs un aussi grand nombre d'animaux réunis dans un si petit espace. La cause de cette agglomération consiste en ce que tous les champs environnants sont dépourvus d'eau; alors le bétail,

obligé de faire souvent plusieurs lieues pour venir boire , aime mieux rester toute la journée près de la rivière, et ce n'est que lorsque la fraîcheur arrive qu'il se dirige vers Tintérieur des terres pour chercher sa nourriture.

Du haut de la colline où j'étais parvenu d'abord, je voyais d'un coup d'oeil tout ce que je viens de décrire ; mais ce qui me frappa le plus ce fut cette immense quantité de bestiaux de toutes tailles et de toutes couleurs , qui allaient et venaient le long de la rivière , ou étaient couchés sur l'herbe desséchée par le soleil d'été et le manque de pluie. Je regrettai en ce moment de ne pas avoir sous la main un appareil photographique, car j'aurais pu faire un tableau unique au monde, peut-être, par la quantité d'animaux qui y •auraient été représentés et la beauté grandiose du site.

Voyant que les chevaux et les vaches allaient s'abreuver dans la rivière , nous descendîmes nous aussi sur la berge pour que nos chevaux pussent se désaltérer; mais les pauvres bêtes eurent la même déception que quelques heures auparavant, et refusèrent de boire. Ayant goûté l'eau, nous la jugeâmes un peu salée , de sorte que nous fûmes obligés de remonter à plus d'un kilomètre pour que nos montures "la trouvassent à leur goût.

Quant à nous, nous n'avions rien mangé depuis le matin, et nous n^avions emporté que quelques biscuits , de la viande froide et du vin. Quoique la faim

se lit sentir, Teau était si belle que nous ne pûmes résister à Tenvie de nous baigner. Après cela nous nous mimes en d,evoir de chercher du bois pour faire la cuisine, car nous avions des mulitas et des œufs d'autruche que nous nous proposions de manger à notre déjeuner.

Nous ne tardâmes pas à rencontrer dans le sable et sur la berge des douves ou des fonds de barrique, des cercles, de vieilles planches, des morceaux de cordage, des membrures de navire, des boulons en fer, des bouts de chaîne, et enfin un cabestan tout entier avec ses ferrures. Cette trouvaille nous intrigua beaucoup; nous pensâmes aussitôt à quelque navire naufragé et jeté à la QÔte à une époque plus ou moins reculée , et nous nous proposions de faire exécuter des fouilles qui pourraient nous faire découvrir quelque trésor; je pensai même involontairement alors aux fameux galions de Vigo , et je me demandai presque si ce ne seraient pas là les débris de quelques-uns de ces bâtiments que l'Espagne employait autrefois pour transporter en Europe les lingots d'or des mines du Pérou. Nous continuâmes nos recherches encore quelques instants, mais nous ne trouvâmes rien de plus. Tout le reste, sans doute, devait être enseveli sous les dunes de sable « Nous gardâmes jusqu'au soir celte illusion, et en arrivant au Moro M. Pradère, à qui nous fîmes part de notre découverte , renversa d'un mot tous nos beaux projets en nous apprenant que nous avions trouvé les débris

d'un petit navire qui, quelques années auparavant, avait voulu remonter la rivière de Quequen , et s'était échoué sur la barre en sortant. On Tavait démoli sur place , et les débris les moins volumineux avaient été emportés. Le reste avait été jeté à la côte par la mer. Nous avions déjà réuni un gros tas de bois, et nous nous proposions de faire notre rôti en plein air, lorsque nous trouvâmes une espèce de four creusé dans le rocher et paraissant s'étendre assez profondément. Comme le combustible ne nous manquait pas, et afin que notre excursion eût un petit incident de plus , il me vint à l'esprit l'idée de chauffer ce four naturel pour y faire plus facilement notre cuisine. Mon compagnon adhéra à ma proposition, et aussitôt nous allumâmes le feu. Une épaisse fumée se répandit dans la caverne , et presque immédiatement nous entendîmes une espèce de grognement qui venait du fond de l'antre. Après un premier mouvement de surprise, nous pensâmes que ce devait être un renard ; mais l'occasion était trop belle , l'idée de faire un rôti au four nous avait trop séduits pour que nous en restassions là ; nous sacrifiâmes la pauvre bête et nous continuâmes à faire du feu. Cependant, par commisération , nous déchargeâmes nos revolvers dans la direction d'où venait le bruit, et comme nous n'entendîmes bientôt plus rien , nous en conclûmes que l'animal devait être mort. Lorsque le four fut assez chaud, nous y introduisîmes un tatou et deux œufs d'autruche. La singularité de la chose nous fit

prendre patience , car il nous fallut une bonne heure et demie pour préparer le rôti , et nous avions une faim canine. Les mets furent trouvés excellents et cuits à point. Nous fîmes un vrai festin de sauvages, et la plus franche gaieté ne cessa de régner entre les deux convives.

L'heure étant assez avancée , nous nous hâtâmes de seller nos chevaux, qui pendant ce temps s'étaient reposés, et nous nous dirigeâmes vers Santa -Gruz del Moro. Mon compagnon et moi nous ne connaissions guère le chemin , mais nous savions à peu près la direction que nous devions prendre, et du reste nous n'avions qu'à lâcher la bride à nos chevaux pour qu'ils nous portassent directement chez nous. Quand la nuit fut obscure , nous prîmes pour guide une étoile; mais l'instinct des animaux fît plus que tous nos raisonnements astronomiques, et lorsque nous commençâmes à nous reconnaître, nous étions presque chez nous. M. Pradère ne nous voyant pas arriver et nous croyant perdus ou plutôt égarés, avait eu la précaution de faire placer une lanterne allumée au bout d'une grande perche , pour que nous pussions nous diriger plus facilement; mais ce signal ne nous servit guère, car avant de l'apercevoir nous étions déjà sur la bonne voie et nous avions reconnu notre chemin.

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