‹ Voyages dans les pampas de la république ArgentineChapitre 8 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. De la médecine chez les gauchos. Les curandeiras ou rebouteuses. Voyage au Cristiano Muerto. Panique causée par une invasion d'Indiens. — II. La chasse et le gibier. Grande sécheresse et famine dans la pampa. — III. Voyage à Buenos- Ayres. Désastres et inondations causés par une effroyable tempête. Retour au Moro. — IV. Une grande excursion à travers la pampa et dans la sierra. Halte dans un rancho. — V. Le Tandil. La piedra movedisa. — VI. Départ pour Testancia de San- Luis. Le ruisseau de ioê Huesoa.

Dès mon arrivée au Moro , le bruit s'était déjà répandu au loin que j'étais médecin ; aussi je ne tardai pas à avoir un assez grand nombre de malades à soigner. Jusque-là c'étaient des sorcières qui étaient chfu^ées de guérir Içs fièvres et toutes les autres maladies , d^ panser les plaies et de rebouier les membres.

Je n'entrerai pas dans les détails de leurs pratiques aussi singulières que bizarres. Elles employaient comme remèdes quelques herbes du pays, de la

graisse de toute espèce d'animaux, tels que le léopard, le jaguar, le renard, le cheval, le tatou, Fautruche et encore beaucoup d'autres choses. Elles joignaient à cela des attouchements et des passes cabalistiques, des poulets noirs coupés en deux tout vivants et appliqués tout chauds sur le mal , de la yerba mâchée , parfois quelques drogues simples, telles que Talun, le sulfate de cuivre, de zinc, de magnésie, la corne de cerf; quelques emplâtres qu'elles faisaient ellesmêmes, du sel de nitre, des estomacs d'autruches, du soufre et de la salsepareille. Quelques-unes de ces femmes , toujours assez habiles pour exploiter la crédulité des pauvres gauchos , qui leur attribuaient des dons surnaturels, avaient une grande réputation et s'en servaient pour extorquer à leurs clients autant de piastres que leurs moyens leur permettaient d'en donner.

Gomme je n'avais rien à faire et que je devais rester encore longtemps au Moro , je me décidai à exercer la médecine pour tout de bon, et à installer une pharmacie afin de pouvoir préparer les remèdes que j'ordonnerais. Je n'avais aucune concurrence sérieuse à redouter ; en effet, il n'y avait pas de médecins à cent kilomètres à la ronde , et ma qualité d'Européen , et surtout de Français, me donnait un certain prestige. Au bout de très peu de temps j'eus autant de malades que je pouvais en voir, car je n'étais pas encore capable de faire de longues courses à cheval, et les distances étaient toujours considérables. Néanmoins

j'étais presque tous les jours en voyage , tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Gela me fournit l'occasion d'étudier de visu les mœurs et les coutumes du pays. Du matin au soir j'étais avec les gauchos ; je les suivais dans leurs chasses, j'assistais à leurs travaux, je partageais au besoin leurs jeux et leurs repas. Comme eux j'avais à la ceinture mon grand couteau d'argent, et, comme un vrai fils de la pampa, je buvais dans une corne de bœuf quand je n'avais pas de verre ; je prenais le mate sans sucre , je mangeais le rôti sans fourchette, et au besoin je faisais cuire moi-même un* churascù sur le brasier graisseux d'une cuisine enfumée ; je m'étais même pris d'une belle passion pour les travaux manuels, et personne ne faisait mieux que moi un licou, une sangle ou une tresse avec des lanières de cuir.

Gomme j'allais visiter des malades de tous les côtés, il me fallait parcourir beaucoup de pays. Au coqimencement, il m'avait paru très difficile de se diriger dans le désert, car le plus souvent on se trouvait au milieu d'une immense prairie sans fin , sans accident de terrain, sans arbres et sans habitations; mais dès que j'eus quelques points de repère et que je connus la direction des diverses localités , je n'eus plus aucune difficulté pour m'y rendre. En partant de chez moi j'orientais mon cheval du côté que je voulais aller, je remarquais la position du soleil si c'était le jour, de la lune ou d'une étoile connue si c'était la nuit, et je me mettais en marche. Je parcou-

rais ainsi souvent quarante et cinquante kilomètres sans trop me dévier de mon chemin, et bien rarement U m'est arrivé de m'égarer.

Au bout de quelques mois je connaissais parfaite* ment le pays ; j'aurais pu nommer la plus petite cabane, la plus insignifiante lagune, et je savais aussi quelle distance séparait les diverses localités. Ma crainte des Indiens s'était dissipée, et le plus sou-* vent tout seul je parcourais de grandes distances sans m'inquiéter le moins du monde. J'étais revenu plusieurs fois sur le bord de la mer, et j'avais traversé sur divers points de son parcours la rivière de Quequen, qui devient très pittoresque à quelques kilomètres de son embouchure. Toujours encaissée entre des rives escarpées, ses eaux rapides coulent presque sans cesse sur un lit rocailleux et forment un grand nombre de cascades. Cependant en certains endroits les eaux sont très profondes, et on y trouve des tourbillons fort dangereux. Les endroits où l'on peut passer à gué cette rivière sont parfois éloignés de plusieurs lieues les uns des autres , et ne sont pas toujours exempts de dangers; pour mon compte , j'ai failli m'y noyer, et plusieurs personnes y ont perdu la vie, entre autres un domestique de M. Pradère, qui était pourtant un ancien marin et un excellent nageur.

En suivant la côte vers le sud, de l'autre côté de Quequen, on trouvait encore d'autres établissements ou estancias; mais les pâturages y étant

très mauvais, les propriétés étaient très vastes, et les habitations, par cela même, fort éloignées les unes des autres. De plus, on n'y était pas parfaitement en sûreté relativement aux Indiens, et ces sauvages venaient parfois dans ces contrées faire leurs approvisionnements de vaches et de chevaux.

Quelques mois après mon arrivée au Moro, j'avais dû aller soigner un malade atteint de fracture de jambe au Cristiano Muerto (Chrétien-Mort), situé à environ cinquante ou soixante kilomètres au sud de Quequen , et pendant que je dormais dans la maison de mon blessé , les Indiens vinrent à passer et enlevèrent tous les chevaux de mon compagnon de route. Ce fut le matin seulement que nous eûmes connaissance de l'invasion.

Le lendemain soir je dus néanmoins revenir au Moro. Tout le long du chemin je ne rencontrai que des femmes à cheval avec des enfants qui prenaient la fuite et allaient se réfugier de l'autre côté de Quequen , de peur d'être surprises et enlevées par les Indiens. On craignait, en effet, une grande invasion , car des gauchos qui étaient allés txerra adentro^ c'est-àdire dans l'intérieur des terres , avaient remarqué une grande agitation dans la pampa : des autruches et des cerfs venant du désert se montraient en grand nombre et paraissaient très fatigués par une longue course. Ce mouvement des animaux du désert est presque toujours un indice certain d'invasion , et les gauchos

commencent à prendre leurs précautions dès qu'ils Tobservent. Ils envoient leurs femmes et léiirs enfants dans des endroits plus sûrs, et eux-mêmes ne dorment qu'avec leur cheval tout sellé et attaché devant

la porte de leur cabane. Les chiens servent de sentinelles et donnent l'éveil au moindre danger. A ces moments - là on enferme aussi les chevaux dans les corrales pendant la nuit, et le jour on ne les laisse pas trop s'éloigner des maisons , afin de les avoir sous la main en cas de besoin.

Malgré mes nombreuses occupations , j'avais cependant du temps de reste, et mon existence commençait à devenir assez monotone. Une fois rentré chez moi, je ne savais que faire. J'allais bien quelquefois à la chasse, mais il y avait tant de gibier qu'il suffisait de faire quelques pas pour avoir sa provision. Dans certains endroits, où la terre était couverte de graines de trèfle sauvage , les alouettes étaient si nombreuses que d'un seul coup de fusil on pouvait en tuer plus d'une douzaine. Près des lagunes et le long des ruisseaux on voyait des nuées de canards éauvages de plusieurs espèces , et dans les champs on

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ne pouvait pas faire cent pas sans trouver une perdrix. Il y avait aussi beaucoup de tourterelles et une foule d'autres oiseaux dont nous n'utilisions que la peau, tels que des cygnes 'à tête noire et des outardes y des flamants roses , des spatules , des mouettes et des grèbes. Ce dernier oiseau , appelé dans le pays

pajaro niho, et dont la peau est très employée en Europe pour la confection des manchons de dames , ne vit que dans la mer, et il est presque impossible de le saisir vivant. C'est le type le plus parfait de l'oiseau aquatique. Ses pieds sont laides et palmés, et ses ailes sont transformées en deux petites nageoires cornées, dépourvues de plumes, ce qui lui donne un aspect très singulier. Lorsqu'il y a eu quelque grande tempête, il suffit d'aller au bord de la mer pour trouver sur la plage un certain nombre de grèbes morts.

C'est de cette façon , du reste , qu'on se les procure là-bas.

La plupart des oiseaux dont je viens de parler se chassent au fusil ou avec les boleadoras ; mais la perdrix est bien plus facile à prendre; celle-ci, en effet, ne fuit pas, et dès qu'elle voit quelqu'un elle cherche à se blottir derrière quelque touffe d'herbe, où elle reste immobile jusqu'à ce que le danger soit passé • Il est alors facile de la tuer avec le manche du fouet, ou de la prendre dans un petit lacet fait de la côte d'une plume d'autruche et fixé à l'extrémité d'un petit bambou long de trois à quatre mètres, que l'on tient à la main. Dès qu'on voit une perdrix, il suffit de tourner deux ou trois fois autour d'elle pour que bientôt elle reste immobile. Alors on lui place très facilement le lacet autour du cou , et on fait du bruit ou on la touche avec le manche pour la faire envoler. En se levant elle se trouve prise dans le lacet, et on n'a plus qu'à la tuer et à la mettre dans son sac. Cette chasse est très amusante et fort agréable , parce qu'on n'a même pas besoin de descendre de cheval pour ramasser le gibier. En certaines localités où les perdrix abondent, j'ai vu des enfants de dix à douze ans prendre de cette façon plus de cent perdrix dans une seule journée, et les vendre à raison de 30 centimes la paire.

Au mois de mars, lorsque j'étais arrivé au Moro, la pampa était magnifique , et ses gras pâturages auraient pu nourrir dix fois plus de bétail qu'il n'y en

avait dans le pays« Tous les ruisseaux coulaient à pleins bords, et au milieu des prairies émaillées de fleurs on trouvait partout des lagunes pleines d'eau et peuplées d'oiseaux aquatiques. Des forêts de chardons de Gastille gigantesques , ressemblant à s'y méprendre à des artichauts ou à des cardes , tant par la tige que par la feuille ou le fruit , couvraient çà et là de vastes espaces ayant souvent plusieurs kilomètres carrés j et presque impénétrables à cause des piquants dont ces plantes étaient garnies. Tout, en un mot,

annonçait une luxuriante végétation herbacée qui semblait devoir toujours durer. Mais presque tout l'été ainsi que l'automne s'étaient passés sans pluie , et l'hiver sévissait déjà que la sécheresse continuait encore. Au mois d'août, le froid était intense ; il gelait toutes les nuits, et pas une goutte d'eau ne venait humecter la terre desséchée. La pampa s'était dépouillée peu à peu de son riche manteau de verdure et de fleurs. Les plaines arides et poudreuses avaient remplacé les vertes prairies ; on ne trouvait nulle part le moindre brin d'herbe, et des vents violents soulevaient des nuages de poussière qui rendaient souvent la marche impossible ; car telle était leur densité, qu'on ne voyait rien à dix pas devant soi et qu'on ne pouvait pas suivre une direction. La campagne était morne et triste; les lagunes s'étaient desséchées , et plusieurs ruisseaux avaient suspendu leur cours. Le bétail s'était dispersé et avait fui en grande partie vers des lieux plus favorisés. Les vaches qui

restaient étaient d'une maigreur effrayante et succombaient en grand nombre. C'était une vraie famine. Les chardons desséchés avaie^it été dévorés jusqu'à la racine; les herbes les plus dures subissaient maintenant le même sort, et, pour tromper la faim, ces pauvres bêtes passaient le temps à boire Teau saumâtre qui restait encore au fond des lagunes et des ruisseaux, à ronger des os qu'elles rencontraient çà et là au milieu de ces plaines poudreuses et désolées parla sécheresse. En temps ordinaire, même lorsque les pâturages sont très abondants , on voit souvent des bœufs et des vaches atteints de cette perversion du goût. Ces animaux restent immobiles, s'isolent de leurs camarades , délaissent l'herbe et rongent des os pendant des journées entières. Ils commencent bientôt à maigrir et meurent d'étisie au bout de quelques jours ou de quelques semaines. Cette manie singulière paraît contagieuse , et dès qu'on voit quelques vaches manger des os , on se hâte de les tuer et de faire recueillir tous les ossements qu'on peut trouver dans les champs.

Nos chevaux n'auraient guère été en meilleur état que les vaches si nous n'avions eu soin de les alimenter avec de la luzerne et du maïs. Néanmoins, notre provision de fourrage étant assez réduite , il n'y avait que les meilleurs chevaux qui jouissaient de ce privilège. La plupart des gauchos étaient, pour ainsi dire, à pied, et ne pouvaient se livrer aux travaux du bétail, faute de montures.

Depuis longtemps nous n'avions plus de vaches grasses à manger, et nous étions réduits à ne tuer que des moutons ou des brebis qui nous servaient à la fois pour le rôti et le pot-au-feu. Notre jardin potager ne nous fournissait guère que quelques choux , et la plupart du temps nous n'avions d'autres légumes que' du riz et de la farine de manioc.

Cet état de choses dura plusieurs mois, pendant lesquels on ne cessa dans les villes de faire des processions , des prières et des neuvaines pour implorer la clémence divine et demander quelques gouttes d'eau.

Enfin la pluie vint, et, comme par enchantement, en quelques jours les vastes plaines se couvrirent de verdure. Les lagunes desséchées se remplirent d'eau, et les ruisseaux reprirent leur cours; les animaux qui avaient déserté revinrent en grand nombre aux lieux qui les avaient vus naître, et y retrouvèrent de nouveau une nourriture abondante et réparatrice. Les troupeaux engraissaient à vue d'oeil, et au bout de quelques semaines nous pûmes manger du bœuf, dont nous avions été privés pendant si longtemps.

Il y avait un an que j'étais au Moro , et mon existence commençait à devenir monotone , car rien de nouveau ne s'offrait plus à mon observation. J'étais déjà complètement familiarisé non seulement avec le pays, mais encore avec tous les usages et toutes les coutumes de la campagne. Je n'avais donc plus

grand'chçse à y apprendre ; néanmoins, comme il il était question depuis quelque temps de fonder une ville et de creuser un port à Tembouchure de Quequen-Grande, je résolus de prolonger encore mon séjour de quelque temps, afin d'assister à la naissance de cette ville , qui devait donner une nouvelle vie et de nouvelles richesses à toute la région du sud, dont les communications avec la capitale étaient souvent fort difficiles, et toujours longues et coûteuses. Pour donner une idée du prix dés transports par charrettes, qu'il me suffise de dire qu'un simple piquet en bois dur de fianduvay, long de deux mètres cinquante, coûtant 2 francs d'achat à Buenos-Ayres, revenait à 5 francs rendu au Moro. Tout le reste était dans la même proportion.

A la fin du mois de février 1870, je partis pour Buenos-Ayres , repassant par les mêmes endroits que j'avais vus pour la première fois un an auparavant, mais sans éprouver cette fois les mêmes contrariétés ni les mêmes mortifications. Maintenant, en effet, tout cela me paraissait naturel , et du reste j'avais la consolation de penser que dans quelques jours je serais en ville : là je pourrais jouir de toutes les com-

modités de la vie, et me dédommager amplement de toutes les privations que j'avais endurées pendant un an de séjour au milieu de la pampa.

J'arrivai à la capitale Tavant- veille du mardi gras , qui tombait cette année -là le 1*' mars, et je trouvai la ville beaucoup plus belle que je ne f avais laissée. Plusieurs lignes de tramways avaient été construites ; un certain nombre de rues étaient régulièrement pavées, et le service des eaux courantes fonctionnait dans presque tous les quartiers de la ville.

Le carnaval touchait à sa fin ; les cercles offraient leurs dernières soirées , et toute la jeunesse se préparait pour donner à la fête du mardi gras une splendeur inconnue jusqu'alors. Le nouveau préfet de police, M. O'Gorman, avait interdit le barbare jeu de l'eau, ainsi que la vente des pomitos, et une magnifique cavalcade devait remplacer ces amusements à demi sauvages et si peu dignes d'un peuple policé et d'une civilisation aussi avancée.

Comme l'année précédente , toute la ville fut magnifiquement décorée et illuminée. Les rues par où devait passer la cavalcade se distinguèrent par un luxe inouï de guirlandes, de draperies et d'oriflammes, et la rue de la Florida surtout présentait un coup d'œil féerique. Une quinzaine de chars allégoriques richement ornés , toutes les fanfares et les sociétés chorales de la ville , en uniformes de circonstance, et bannières en tête, un grand nombre de cavaliers costumés ou non , et une longue file de voi-

tures dans lesquelles avaient pris place les femmes les plus élégantes de Buenos- Ayres, formaient un brillant cortège qui disparaissait parfois sous une pluie de fleurs et de petites dragées d'ajnidon qu'on lançait de toutes les fenêtres, comme à Rome ou à Venise. Une particularité assez remarquable, ce fut la présence à la cavalcade des pensionnaires de Tasile d'aliénés. Le médecin qui était à la tête de cet établissement avait depuis quelque temps organisé une petite fanfare composée exclusivement de fous, et que Ton vit ce jour- là exécuter des morceaux avec un sérieux et un ensemble admirables. Ceux qui ne jouaient pas suivaient paisiblement leurs camarades , et c'était vraiment curieux de voir tous ces malheureux , avec une expression de tristesse et de profonde mélancolie peinte sur leur visage , marcher tranquillement en rang et promener autour d'eux des regards inquiets et étonnés.

Le soir eurent lieu de brillantes illuminations, où des millions de lampions et de becs de gaz mêlèrent leur clarté aux tons violets et éclatants de la lumière électrique et aux couleurs des feux de Bengale. Enfin le soir, pour terminer la fête , eurent lieu plusieurs bals masqués donnés par les cercles. Parmi ces derniers, le club del Progreso se fit surtout remarquer et ouvrit ses somptueux salons à plus de cinq cents invités, qui trouvèrent là non seulement ujie musique irréprochable et un spectacle vraiment féerique, mais encore un buff*et admirablement servi.

Les glaces, les pâtisseries , le chocolat, le Champagne, les liqueurs et toutes sortes de rafraîchissements s'offraient en profusion dans des salons spéciaux et conviaient les danseurs dans Tintervalle des contredanses. Dans Timmense salle à manger on avait dressé une table en fer à cheval de deux cent cinquante couverts , chargée de fleurs , de pièces montées , de fruits , des mets les plus exquis et des vins les plus recherchés. Il était grand jour lorsque le bal finit; on se sépara à regret, et chacun partit en emportant le plus agréable souvenir de cette charmante fête.

Quelques jours après la fête dont je viens de parler, Buenos-Ayres fut le théâtre d'une immense catastrophe. Une trombe d'eau s'abattit sur la ville à trois reprises différentes et à quelques jours d'intervalle seulement; tous les bas quartiers furent subitement inondés; l'eau monta, dans certaines maisons , à quatre mètres de hauteur ; plusieurs édifices s'écroulèrent, et quelques personnes perdirent la vie, ainsi qu'un grand nombre d'animaux. Ce fut vers dix heures du soir que la pluie commença à tomber la première fois, et en moins d'une heure l'eau avait atteint son niveau le plus élevé. En même temps une tempête affreuse se déchaîna sur la rade ; plusieurs navires, rompant leurs amarres, furent jetés à la côte; d'autres chassaient sûr leurs ancres et se firent mutuellement des avaries. La violence du vent et l'impétuosité des flots fut telle qu'un grand bateau

à vapeur fut précipité au milieu des saules qui bordaient le rivage , et , dans Timpossibilité de le remettre à flot, on dut le démolir sur place. Les pertes occasionnées par ces trois ouragans, tant sur terre que dans la rade, furent évaluées à plus de 40 millions de francs.

Au commencement d'avril je repartis pour le More , où je dus reprendre ma vie d'autrefois , et ce ne fut pas sans plaisir que je revis encore une fois mes chères montagnes et que j'entendis le mugissement lointain de rOcéan. Je m'étais attaché à ce petit coin de terre , et il me semble que si j'avais eu là ma famille j'y aurais vécu heureux, malgré les nombreuses privations que je devais m'imposer chaque jour. Ce calme de la vie champêtre, cet isolement au milieu de la pampa , près de la mer, cette liberté absolue dont je jouissais , les quelques relations que je m'étais créées dans le voisinage , tout cela semblait m'attirer chaque jour davantage ; mais parfois aussi le souvenir de mon pays natal se présentait à mon esprit , et aussitôt j'avais comme un regret d'avoir quitté la France. Je tombais dans la rêverie, tout semblait me manquer à la fois, et à la vue de ces immenses plaines sans arbres, désertes et monotones, je pensais aux belles forêts et aux riantes campagnes de ma patrie. J'aurais donné je ne sais combien pour jouir seulement un instant de la vue d'un beau chêne : tant il est vrai de dire qu'on n'apprécie généralement les choses que lorsqu'on en est privé depuis longtemps.

L'hiver de 1870 fut aussi froid que celui de l'année précédente, et on vit même se produire un phénomène que les plus anciens habitants du pays n'avaient jamais vu : il neigea pendant trois jours, et, quoique la chose ne fût pas nouvelle pour moi, je n'oublierai jamais l'impression que me fit cet immense manteau blanc qui s'étendait à perte de vue tout autour de moi comme un océan sans limites. Les bœufs et les chevaux paraissaient tout étonnés de ce spectacle qu'ils voyaient pour la première fois , et promenaient autour d'eux des regards inquiets. L'herbe ne paraissait plus, et ces pauvres animaux, poussés par la faim, couraient çà et là et fouillaient sous la neige pour tâcher de trouver un peu de nourriture. Heureusement il vint à pleuvoir, la neige fondit, et les troupeaux, menacés un instant de mourir de faim, purent se dédommager amplement de ce jeûne aussi long qu'inattendu.

J'ai déjà dit que le Moro se trouvait à une assez grande distance de tout centre de population. La ville la plus rapprochée, le Tandil, en était distante de trente lieues, et il n'y avait aucune sorte de communication entre ces deux localités, séparées par la sierra.

J'avais entendu bien souvent parler du Tandil; on m'avait dit que cette ville ne ressemblait nullement aux autres que j'avais vues, et était fort pittoresque. J'avais également entendu raconter bien des histoires sur une pierre appelée piedra movediza (pierre bran-

lante), qui se trouvait près de là et qui était, disaiton , perpétueUement en mouvement. Tout cela m'engageait beaucoup à entreprendre un petit voyage de ce côté, et je cherchais depuis longtemps une occasion favorable pour me mettre en route.

Au mois d'août l'occasion se présenta. Un de mes amis, habitant le Moro, devait aller dans quelques jours à YAzuL Cette petite ville est située au sudouest de Buenos -Ayres, sur les confins du territoire habité alors par les chrétiens; près de là vivait, à cette époque , une tribu d'Indiens dont le chef ou cacique s'appelait Katriel. Depuis le Moro, pour aller à l'Azul il fallait passer par le Tandil; j'étais donc servi à souhait, et j'allais faire en excellente compagnie une excursion qui promettait d'être fort intéressante.

Le 11 août 1870, à sept heures du matin, nous partions du Moro, mon ami et moi. Nous emmenions avec nous deux domestiques et vingt -quatre chevaux de selle devant nous servir à franchir les deux cent cinquante kilomètres qui nous séparaient du but de notre voyage. Une gelée blanche couvrait la terre , car dans ce pays , je l'ai déjà dit , les saisons sont diamétralement opposées à celles de notre hémi-

sphère, et Thiver commence là-bas lorsque nous entrons ici en été. Un épais brouillard qui se condensait en pluie fine nous enveloppait de toute part, et le soleil levant montrait à Thorizon son large disque rougeâtre et dépourvu* de rayons.

Nous nous dirigeâmes d'abord vers le nord-ouest, et nous traversâmes les riches plaines qui s'étendent depuis le Moro jusqu'au pied de la sierra. Le soleil ne tarda pas à dissoudre la mince couche de gelée sur laquelle nous marchions, et bientôt la prairie nous apparut avec sa couleur verte habituelle. Chemin faisant , je remarquai une particularité fort intéressante , et dont j'ai cherché vainement depuis une explication scientifique rationnelle. Dans les basfonds on rencontrait à chaque instant de petits espaces mathématiquement circulaires , dont le diamètre variait entre quelques pieds et plusieurs mètres, et dans lesquels l'herbe faisait défaut, ou était si courte et si rare , que ces espaces formaient des taches parfaitement apparentes. Dans certains endroits ces cercles étaient très nombreux et parfois très voisins les uns des autres; ailleurs ils étaient plus rares et plus espacés. Très souvent on trouvait sur leur contour un certain nombre de gros champignons ressemblant à des éponges , et dont les habitants se servent pour faire des mèches de quinquet ou en guise d'amadou. Depuis cette époque j'ai revu bien souvent ces espèces de tonsures de la pampa; je les ai examinées de près , et je n'ai rien trouvé qui

pût m'indiquer leur origine. J'ai questionné les gauchos à ce -sujet, et tous m'ont répondu que cela était produit par le remello del venado, c'est-à-dire par la respiration du cerf lorsqu'il est couché. Cette action délétère de l'air expiré par ce ruminant est tellement admise dans le pays, que personne ne songerait à donner une autre explication. Cependant cela ne me satisfaisait pas , et je cherchai une autre cause, toutefois sans la trouver ; j'examinai attentivement s'il n'y avait pas quelque plante parasite dans le genre de la cuscute par exemple , qui détruisît l'herbe ; mais mes recherches furent toujours infructueuses. La présence presque constante et la disposition en cercle des champignons dont j'ai parlé tout à l'heure me donnent cependant de fortes présomptions pour croire que ces cryptogames peuvent avoir une influence au moins présumable. En effet, ces éponges végétales, remplies de spores , deviennent en séchant extrêmement légères, et sont alors dispersées par le vent. Il est toutefois assez difficile d'expliquer la forme si régulière de ces lacunes de la prairie , et je ne hasarde ici qu'une simple hypothèse.

Vers midi nous étions arrivés au pied de la sierra, que nous traversions par le passage de Tamanguillù. Cette sierra, dont j'ai déjà parlé, est une petite chaîne de montagnes qui, partant du cap Corrientes, s'aligne vers l'occident sur une longueur de deux cent cinquante kilomètres environ , puis s'infléchit vers le nord et va atteindre le Tandil et l'Azul. La sierra est

formée de petites montagnes recouvertes de terre et terminées par des mamelons de granit, de gneiss et de micaschiste, alternant avec des crêtes de plusieurs lieues d'étendue et d'une hauteur qui peut varier entre trois cents et huit cents mètres. Toute la partie supérieure des crêtes et des mamelons est formée d'immenses blocs dénudés que les pluies ont lavés pendant une longue série de siècles. Leurs cimes blanches semblent de loin être recouvertes de neige et ne sont visitées que par les aigles, seuls habitants de ces mornes solitudes. Les terres entraînées dans les crevasses des rochers et dans les ravins, tantôt chaudes, tantôt froides, selon leur exposition et leurs abris, tantôt sèches ou humides, fournissent au botaniste un nombre considérable de plantes aussi intéressantes que variées. On y trouve surtout en abondance plusieurs espèces de cactus épineux, des plantes bulbeuses, des lichens, dont une variété, appelée dans le pays yerba de la piedra (herbe de la pierre), jouit parmi les indigènes d'une grande réputation à cause de ses vertus médicinales. Une autre plante de la famille des broméliacées , et qui porte le nom pittoresque et mérité de flor del aire (fleur de l'air), est extrêmement curieuse sous ce rapport qu'elle emprunte à l'air toute sa nourriture et qu'elle ne se trouve que sur les rochers absolument nus, auxquels elle est fixée par des racines adventives. Je possède encore de ces plantes qui vivent depuis dix ans attachées avec du fil de fer à un cercle de bois, et

qui non seulement fleurissaient chaque année lorsqu'elles étaient sous le ciel qui les avait vues naître , mais encore poussaient de nombreux bourgeons.

Dans la plaine et sur les collines peu élevées, on trouve aussi cette autre plante appelée romerillo (petit romarin), dont j'ai déjà parlé, et qui est toujours verte, malgré la sécheresse et Taridité du sol. C'est un poison mortel pour les animaux qui en mangentw Les bœufs, les chevaux et les moutons nés dans les parages où croît cette herbe n'en mangent jamais, mais les troupeaux qui viennent de loin et qui passent par là en broutent toujours quelques touffes. Malheur alors au cavalier imprudent qui laisse paître sa monture dans ces pâturages vénéneux : au bout de quelques heures le cheval succombe à une irritation intestinale extrêmement violente , suivie probablement de perforation et de péritonite. De même les bœufs et les moutons que l'on conduit aux saladeros de la capitale meurent quelquefois en grand nombre pendant la route, si les bergers commettent l'imprudence de les laisser séjourner quelques instants dans les lieux où croît cette plante perfide.

A deux heures de l'après-midi nous étions de nouveau au milieu de la plaine immense, et nous voyions fuir insensiblement derrière nous ces mêmes montagnes vers lesquelles nous nous dirigions le matin. Nous marchâmes, ou plutôt nous galopâmes encore pendant quelques heures , et dans la soirée nous ar-

rivions près d'un rancho ou cabane de berger. Il commençait à faire nuit et à geler, et, afin que nos chevaux eussent le temps de se reposer un peu et de paître avant que le froid se fît trop sentir, nous demandâmes au propriétaire de l'habitation de vouloir bien nous donner à souper et un gîte pour la nuit. Notre demande fut parfaitement accueillie , car, dans ce pays, le plus pauvre comme le plus riche ne vous refuse jamais l'hospitalité. -

Quoique nous eussions de bons chevaux, nous n'étions pas sans besoin de repos; en effet, nous avions franchi quatre-vingt-dix kilomètres depuis le matin, et il nous en restait encorç soixante pour arriver au Tandil.

Après avoir mis pied à terre , nous dessellâmes les chevaux et nous portâmes nos recados dans la cuisine, afin qu'ils nous servissent de lit pour la nuit. Dans le désert on trouve rarement du confortable; les lits même y sont presque inconnus dans la plupart des cabanes, et le voyageur qui n'apporterait pas avec lui de quoi faire son lit risquerait fort de coucher par terre. Aussi se sert-on de recado en guise de selle. Le recado est formé de deux ou trois couvertures que l'on met sur le dos du cheval après les. avoir pliées en plusieurs doubles. Par-dessus on place un grand cuir épais , puis un bât solidement fixé par une forte sangle, et enfin une espèce de tapis de laine très épais appelé cojtnillOy ou une simple peau de mouton, suivant l'opulence du cavalier, le tout

recouvert d'un cuir souple fait habituellement de peau de carpincho mégissée. On voit par cette énumération qu'il suffit d'étendre par terre ces diverses pièces pour avoir un lit, peu moelleux, il est vrai, mais auquel on s'habitue cependant quand on ne peut pas s'en procurer d'autre.

Les vêtements des paysans ou gauchos (prononcez: gaoutchos) sont essentiellement composés de deux pièces principales : le poncho et le chiripa. Le premier sert de paletot; le second remplace le pantalon et recouvre les caleçons. Le poncho et le chiripa sont faits l'un et l'autre d'une pièce d'étoffe carrée de laine ou de coton. Le poncho est percé au milieu d'une ouverture qui sert à passer la tête , de sorte que tout le haut du corps est couvert par ce vêtement, qui descend jusqu'aux genoux, et fournit un abri commode contre le froid et la pluie. Le chiripa se met autour de la taille, enveloppe les cuisses et le haut des jambes, et est maintenu par une ceinture étroite de laine , de soie ou de coton. Par-dessus cette dernière on place le lai^e ceinturon de cuir appelé tirador, dont j'ai déjà parlé , et qui renferme dans ses goussets l'argent, les papiers, le tabac et le revolver.

Les gens de la classe aisée et les étrangers remplacent souvent le chiripa par un large pantalon appelé bombacha ; mais tout le monde a un poncho et un tirador.

En voyage comme chez eux , l'été comme l'hiver, la plupart des paysans dorment toujours sur leur recado.

qu'ils étendent soit dans la cuisine, soit en plein air. Le bât tient lieu d'oreiller, et ils y ajoutent généralement leurs bottes pour lui donner un peu plus de volume. Le poncho et le chiripa servent de couvertures.

Dans un pays où les moutons abondent, et où toute la laine qui n'est pas blanche est jetée au fumier comme impropre à la vente , il semble étonnant que Ton ait des lits si peu confortables , en hiver surtout, où il gèle parfois pendant plusieurs mois, lorsque de bons matelas ne coûteraient rien ou presque rien. La raison de cette négligence, c'est d'abord l'habitude : l'enfant n'a jamais connu d'autre lit que son recado , doublé dans sa cabane de quelques peaux de mouton, mais réduit à sa plus simple expression lorsque les voyages ou les travaux l'obligent à passer les nuits au milieu des champs , ou dans la cabane d'autrui. Devenu homme, il continue à s'en servir pour faire comme les autres, et pour ne pas s'exposer à être ridiculisé par ses camarades s'il faisait différemment qu'eux.

Tant qu'ils sont errants, c'est-à-dire sans attache fixe à la propriété , et célibataires , les gauchos couchent ainsi sur la dure; cependant, lorsqu'ils s'établissent définitivement, soit comme domestiques , soit comme métayers ou associés, ou qu'ils se marient, ils se fabriquent généralement une espèce de lit de sangle en toile ou en cuir. Les enfants en bas âge sont couchés dans de petits berceaux ou hamacs improvisés au moyen de quatre morceaux de bambou formant

un carré long et servant à tendre une peau de veau ou de cheval légèrement déprimée ; le tout est suspendu au toit par une courroie de cuir divisée en quatre brins dont chacun va s'attacher à un des angles du berceau. Quelquefois aussi c'est une simple caisse en bois disposée de la même façon. De cette manière la mère peut de son lit bercer son enfant sans être obligée de se déranger.

La cabane, ou rancho , dans laquelle nous devions passer la nuit se composait d'une grande pièce de cinq mètres de long sur trois de large , divisée vers le milieu par une cloison , et formant ainsi deux pièces , une chambre et une cuisine. Cette cabane était recouverte d'un toit de chaume à deux eaux fortement incliné de chaque côté et dépassant un peu les murs , construits en torchis, qui n'avaient guère plus de trois pieds de haut. La chambre à coucher contenait un mauvais grabat servant de lit , recouvert de ponchos indiens, et formant, avec quelques pièces de sellerie suspendues aux murs et aux bambous du toit, tout l'ameublement.

Comme toutes les cuisines du pays, celle-ci avait le foyer à sa partie centrale , où l'on apercevait quelques tisons répandant une odeur de corne brûlée; ce qui n'était pas étonnant, car le combustible se composait, comme d'habitude, de quelques ossements de bœuf ou de cheval demi-calcinés, auxquels, en l'honneur de notre arrivée, on venait d'ajouter deux pieds de vache et la moitié d'une tête. Sur un trépied

se trouvait placée une petite bouilloire que Ton venait de remplir d'eau et qui allait servir à faire du mate. Quelqu'un qui n'aurait pas été habitué comme nous Tétions à la vie du désert aurait cru se trouver chez des cannibales , et assister au dessert d'un repas où les vaincus auraient fourni aux vainqueurs les éléments d'un succulent dîner. Mais rassurez-vous, lecteur : il n'en était rien , et si on faisait du feu avec des matières en apparence si étranges , c'était pour la raison bien simple qu'il n'y avait pas d'autre combustible, et que celui-là est excellent et fort commode. Dans la pampa , en effet , on ne trouve pas la moindre broussaille, pas le plus petit arbrisseau, si ce n'est cependant cet arbuste de la famille des solanées appelé durasnillo, que nous connaissons déjà. Mais le durasnillo est très léger, brûle mal, donne beaucoup de fumée et fort peu de chaleur. Dans les montagnes on trouve aussi deux espèces d'arbrisseaux épineux semblables à l'ajonc, avec cette différence que l'un d'eux n'a presque pas de tige, mais seulement une grosse racine comme la bruyère , tandis que l'autre , dont j'ai déjà parlé, et que les Indiens appellent kourou-mamouel, a les feuilles triangulaires terminées par une épine , et fournit des troncs de la grosseur du bras. Parfois même on rencontre des régions boisées, des espèces d'oasis d'arbres rabougris et épineux ; mais ces bois sont très rares , et l'on parcourt souvent plus de mille kilomètres sans en trouver un seul. Là où il n'y a ni bois, ni marais, ni montagnes,

on n'a d'autres ressources que les ossements des animaux qui meurent dans les champs, et que les oiseaux de proie , les renards et les tatous ont bientôt réduits à l'état de squelettes. On joint à ces ossements les débris des bœufs et des moutons que Ton tue journellement pour la consommation. Pour activer la combustion du foyer on se sert de suif et de graisse , et c'est ainsi qu'une partie de l'animal sert à faire cuire l'autre.

Des notre arrivée on était allé chercher une vache , et pendant que nos domestiques la tuaient, le maître de la maison nous offrait le mate , selon la coutume traditionnelle du pays.

Cependant, l'heure du dîner étant arrivée, on embrocha une immense tranche de bœuf, on planta la broche dans la terre, et, après avoir jeté sur le feu quelques morceaux de suif pour faire de la flamme, tout le monde s'assit en cercle autour du foyer, soit sur des têtes de cheval au crâne blanc et poli , soit sur des vertèbres de baleine rapportées de la côte , soit enfin sur des caisses vides ou même des escabeaux de bois.

La plus franche gaieté régnait parmi les convives : chacun racontait sa petite histoire, pendant que le rôti cuisait, et les plus vicieux ou les derniers venus continuaient de prendre le mate. Maîtres et domestiques étaient au même rang (j'allais dire à la même table , mais il n'y en avait pas), el chacun regardait avec des yeux de convoitise la viande qui commençait à montrer une belle couleur dorée. Lorsque l'expert

déclara que le rôti était à point*, on le sala, puis on le retira du feu et Ton enfonça verticalement la broche dans le sol à une certaine distance du feu.

Aussitôt, et comme si Ton avait obéi à une voix de commandement , chaque convive porta la main à la ceinture, sortit son couteau du fourreau, et, après ^ en avoir passé quatre ou cinq fois la lame sur le revers de la botte en guise de polissoir, se mit en devoir de couper sa tranche de viande à la pièce commune.

Le voyage et la fraîcheur nous avaient donné de Fappétit, et bientôt il ne resta plus à la broche que quelques débris carbonisés ou trop crus dont personne ne voulait. Le maître de la maison puisa de Teau dans un seau au moyen d'une corne de bœuf, et Ton but à la ronde dans ce gobelet d'un nouveau genre. Le dîner était terminé, mais en guise de café on se remit à prendre le mate avant d'aller se coucher.

Il y avait dans la cabane un mauvais lit que mon hôte avait eu la gracieuseté de m'oflFrir. Lorsque je voulus me coucher, je m'aperçus que les draps étaient d'une couleur qui se rapprochait plus du noir que du blanc , et paraissaient avoir servi pendant un certain nombre de mois ; aussi je n'hésitai pas à les reléguer dans le coin le plus éloigné de la chambre, et je me couchai tout habillé et enveloppé dans mon poncho. Je dormis profondément et ne me réveillai que le matin, lorsque les coqs commencèrent à chanter.

Après avoir sellé nos chevaux, nous nous remîmes en marche, et bientôt nous aperçûmes de nouveau

la chaîne de montagnes que nous avions traversée la veille, et que nous devions traverser encore deux fois sur des points différents , à cause des sinuosités de son parcours.

Nous avions fait à peu près six à sept lieues lors- ^que nous nous trouvâmes en face d'un marais rempli de hautes herbes , paraissant avoir une demi-lieue de largeur et s'étendant à droite et à gauche sur une étendue qu'il nous était impossible de mesurer. Pour ne pas être obligés de faire un long détour , nous nous décidâmes à le traverser. La terre, simplement détrempée d'abord, était néanmoins assez ferme, quoique recouverte de vingt centimètres d'eau. Mais le sol devenait de plus en plus mou , et bientôt nos chevaux s'enfoncèrent jusqu'aux genoux dans une vase noire et nauséabonde. Ces pauvres bêtes se fatiguaient horriblement, et nous ne pouvions pas nous arrêter pour les laisser souffler un peu, parce qu'alors il nous aurait été impossible d'aller plus loin et de nous tirer de là.

Heureusement nous trouvâmes bientôt une espèce d'île solide , dont le niveau était un peu supérieur à celui des terrains d'alentour, et sur laquelle nous pûmes changer de chevaux et laisser reposer ceux que nous venions de quitter. La seconde partie du marais était encore plus fangeuse que la première, et si nous n'avions pas fait un petit relais , il est probable que nous n'aurions jamais pu en sortir.

Après avoir ainsi couru de grands dangers et sur-

monté mille difficultés , nous entrâmes une seconde fois dans les montagnes , entrecoupées , cette fois , 5e vastes plaines ; nous passâmes à gué plusieurs ruisseaux boueux, et, vers midi, nous avions devant nous des champs cultivés et de jolies petites maisonnettes blanches qui paraissaient annoncer le voisinage de quelque village. En effet, peu d'instants après nous arrivions au TandiL

Comme je désirais faire des excursions dans les environs, je résolus d'employer à cela le reste de la journée , et de passer la nuit dans cette ville. En conséquence , nous nous rendîmes à un hôtel français, qui passait pour être le meilleur de la localité, et notre premier soin fut de nous faire servir un déjeuner à la française , excellent déjeuner du reste , où rien ne manqua , ni la gaieté , ni le bordeaux , ni le Champagne. Tout cela me paraissait d'autant meilleur que depuis près de trois ans j'étais soumis au régime du désert, w le biscuit, là viande, les œufs, le gibier, le vin, le café et quelques légumes formaient invariablement le menu de tous les repas; à peine pouvions-nous de temps en temps nous procurer quelques petits pains créoles , et des gâteaux feuilletés que font les femmes du pays avec de la farine , des œufs et du suif frais.

Le pain créole se fait avec de la farine de froment, à laquelle on mêle une certaine quantité de graisse de vache et de mouton , qui a la propriété de le conserver frais assez longtemps. On le fait cuire dans de petits fours en terre ou en briques , chauffés avec des ossements d'animaux ou du fumier de brebis, ou bien encore avec des tiges de chardons. Ce dernier combustible est peu employé , d'abord parce qu'il n'y en a pas partout et qu'il donne beaucoup de tracas et peu de chaleur, et ensuite parce que c'est seulement pendant l'hiver qu'on trouve des tiges sèches.

Les gâteaux ne sont pas non plus d'une . finesse exquise. La farine et les œufs, auxquels on ajoute du suif de mouton en guise de beurre, servent à faire une pâte feuilletée qu'on divise en morceaux de diverses formes, dans lesquels on enferme des œufs durs et de la viande hachée, et qu'on fait frire ensuite dans de la graisse de vache, comme des beignets.

Après notre déjeuner, nous remontâmes à cheval, et nous parcourûmes la ville dans tous les sens. Le Tandil est une petite ville , ou plutôt un gros boui^ de quinze cents habitants à peu près, situé tout à fait au pied d'une montagne, et près d'un ruisseau dont les eaux cristallines forment un grand nombre de cascades ombragées de saules et de peupliers, et mettent en mouvement plusieurs moulins qui servent à moudre le blé récolté dans les environs. Les maisons sont basses et généralement bâties en briques

et blanchies à la chaux. Quelques-unes ont une terrasse; d'autres sont recouvertes en tuiles, en zinc ou en chaume. Il y a généralement peu de luxe, cependant assez de confortable, et même en plusieurs endroits j'ai entendu jouer du piano. On trouve là toute espèce de marchands et quelques ateliers de forge, de menuiserie et de charron nage, appartenant la plupart à des Français , des Italiens ou des Anglais.

N'ayant absolument rien de plus à voir au Tandil, nous nous dirigeâmes vers une montagne située à trois kilomètres environ de la ville , et au sommet de laquelle se trouve la fameuse piedra movedizay curiosité naturelle à laquelle tous les voyageurs qui passent par le Tandil ne manquent pas de faire une visite. Beaucoup de personnes même viennent exprès de fort loin.

En quelques minutes nous étions au pied de cette montagne; mais, comme il nous était impossible de la gravir à cheval , nous laissâmes là nos montures , après avoir eu la précaution de leur mettre des entraves , et nous suivîmes à pied un petit sentier étroit qui serpentait autour des blocs de granit et paraissait avoir été parcouru bien souvent, car il portait de nombreuses empreintes de pas. Nous montâmes assez facilement pendant une demi-heure; mais bientôt nous ne trouvâmes plus que des rochers escarpés qui semblaient avoir été jetés là pêle-mêle. Ils devaient, en effet, être tombés des flancs de la montagne,

car plusieurs présentaient de vastes crevasses qu'on ne pouvait attribuer qu'à une chute faite d'un endroit élevé. Le sentier avait, pour ainsi dire, disparu; on ne le reconnaissait plus qu'à quelques pierres qu'on avait placées au fond des fentes de rochers , ou les unes sur les autres , pour parvenir à la cime de ces derniers. On n'avait jamais fait de chemin exprès, mais pendant de longues années les nombreux visiteurs avaient remué chacun quelque pierre pour pouvoir descendre ou monter plus facilement, et avaient ainsi rendu l'ascension plus facile à ceux qui venaient après eux. Nous-mêmes nous ne pûmes résister à l'envie de payer notre contribution , et nous suivîmes l'exemple de nos devanciers. Je dirai même que, sans être ingénieurs des ponts et chaussées ni agents voyers , nous construisîmes avec des blocs de granit une espèce d'escalier dont les touristes qui sont venus après nous ont dû être fort satisfaits , car auparavant l'accès de la piedra movediza n'était nullement facile. En eflfet, la cime de la montagne est formée par un plateau de granit de quelque huit à dix mètres de largeur, hérissé de blocs énormes de tous les côtés , excepté d'un seul , où le roc est taillé à pic jusqu'à une profondeur de plus de cinquante pieds. Pour parvenir sur ce plateau , il fallait gravir un dernier rocher de quatre pieds de hauteur, placé au bord d'un précipice, et même en s'aidant des pieds et des mains ce n'était pas chose bien aisée. Nous eûmes alors l'idée de faire rouler deux ou trois

grosses pierres qui nous servirent d'escalier pour arriver facilement et sans danger à la dernière étape.

Je me souviens encore de la joie que j'éprouvai alors et que doit ressentir tout voyageur qui arrive au terme de sa course, ainsi que le touriste qui, après de grandes fatigues et de grands périls , a atteint le pic tant désiré , sur lequel il peut se reposer en sécurité et reprendre haleine avant de descendre dans la plaine. Quant à moi, je n'étais pas bien fatigué, je n'avais guère couru de dangers ; mais , en revanche , j'avais devant moi une véritable merveille naturelle , et autour de moi un panorama splendide, car le point où je me trouvais dominait toute la montagne et l'immense plaine qui s'étendait tout autour à perte de vue. Le regard ne rencontrait d'abord que des rocs arides, dont quelques-uns portaient des*ouflFes de fleurs de l'air ou de yerba de la piedra, et qui semblaient avoir été entassés là par des géants. Dans la plaine on voyait des cabanes dispersées çà et là , des champs de blé ou de maïs , quelques rares peupliers , et des troupeaux paissant librement dans les champs ou poussés par d'agiles cavaliers.

Mais ce qui attirait le plus mon attention c'était la piedra movediza , dont je vais donner la description , et avec laquelle nos plus célèbres pierres branlantes d'Europe ne sauraient supporter la moindre comparaison.

J'ai, dit que le plateau supérieur de la montagne est formé par une plate-forme de granit, dont un des

côtés est taillé à pic et descend au fond d'un ravin d'une cinquantaine de pieds de profondeur. Le bord de la plate-forme qui limite ce côté est mousse et arrondi, et présente vers sa partie médiane une légère dépression largement évasée. La pierre branlante est formée par un gigantesque bloc de granit ayant à peu près la forme d'une pyramide triangulaire dont la base , plus grande que la hauteur, est irrégulièrement concave sur les bords, et repose sur une seconde pyramide à base supérieure, dont le sommet sert de point d'appui ou de pivot à toute la masse et vient se loger dans la petite dépression que j'ai signalée tout à l'heure. Cette pointe est arrondie et a environ trente centimètres de diamètre. Les deux pyramides , dont je parle pour la facilité de la description , ne sont pas séparées l'une de l'autre , mais bien taillées dans le même bloc de granit, qui ressemble assez grossièrement à un immense champignon dont la queue , extrêmement courte , irait en augmentant de volume depuis la partie inférieure jusqu'au chapeau , avec lequel elle se confondrait. La piedra movediza a une hauteur totale de vingt-cinq pieds depuis le pivot jusqu'au sommet, et une largeur de vingt-quatre pieds sur chacun de ses trois côtés , soit vingt-quatre mètres de tour. Son poids dépasse quatre cent mille kilogrammes. La base est à deux mètres du sol , sur le bord , de sorte qu'on peut facilement se tenir debout et se promener sous la pierre. Le point d'appui est placé sur l'arête même de la plate-

forme, et la pierre surplombe de plusieurs mètres le mur vertical qui se trouve de ce côté. Si Ton se place de profil, on voit même que le sommet de la pyramide se trouve en dehors du point d'appui , du côté du ravin, et Ton éprouve une sorte de saisissement en voyant cette masse penchée vers Tabîme, suspendue là comme par enchantement, et n'attendant, pour ainsi dire , qu'une faible secousse pour s'y précipiter. Grâce au contrepoids placé du côté de la plate-forme , où la pierre est très large et s'étend loin de son centre de gravité, une chute n'est point à craindre; et cette masse de granit placée là en équilibre stable, comme on dit en physique, brave depuis des siècles l'impétuosité des vents et défie les efforts des hommes. On dit en effet, dans le pays, qu'autrefois, il y a une quarantaine d'années, le tyran Rosas, pendant qu'il était souverain dictateur de la république Argentine , eut un jour la fantaisie de détruire cette merveille. Ayant fait atteler cent paires de bœufs à un énorme câble attaché à la pierre branlante, afin de la renverser, le câble se rompit, mais la pierre ne bougea pas. Pour mon compte, je ne crois guère à cette histoire passée maintenant à l'état de légende parmi les gens du pays , car Rosas était un homme trop intelligent pour employer un moyen si primitif et dont l'application eût été fort difficile. Du reste , si Rosas fut tyran envers les hommes à une époque où un bras de fer était nécessaire pour contenir le vice et arrêter le débordement de la barbarie ,

à une époque où l'assassinat se commettait ostensiblement en pleine rue et en plein midi, il ne s'en prit point aux monuments , et ne chercha pas à porter la désolation ou le chaos là où la nature s'était montrée prodigue de merveilles. Au contraire, il fit faire à Palermo, par exemple, de magnifiques jardins plantés d'orangers, dont un grand nombre existent encore aujourd'hui. Malheureusement ces arbres servirent trop souvent, dit- on, de prétexte à ses atrocités , et plus d'une fois quelques-uns des malheureux Espagnols qui, au nombre de deux cents, étaient chargés de laver et de brosser soigneusement chaque jour les feuilles de ces orangers , payèrent bien chèrement un moment de négligence dans l'accomplissement de leur devoir.

La situation de la piedra movediza tout à fait au sommet du plus haut pic de la montagne , et sur le bord d'une commode plate-forme qui semble faite exprès pour que le touriste puisse l'examiner à son aise , est certainement due à un singulier hasard et mérite d'attirer l'attention. Mais ce qui est non moins curieux , c'est que ce gigantesque bloc de granit est presque sans cesse en mouvement et oscille dès que l'air est agité; de là lui vient son nom de pierre branlante. A défaut de vent, il suffit de pousser légèrement avec la main le bord du rocher pour que le mouvement se manifeste aussitôt. Ces oscillations ont toujours lieu dans le même sens , et ne dépassent pas quatre à cinq centimètres dans leur maximum

d'amplitude. Elles sont à peu près insensibles à la vue; mais on les rend très évidentes au moyen d'une petite expérience qu'on ne manque jamais de faire et qu'on a dû répéter bien souvent , si on en juge par la quantité de tessons de bouteilles qu'on trouve sur la plate-forme et sous la pierre. On devine aisément que cette expérience consiste à caler le rocher dans le sens des oscillations, et tout près de son pivot, avec une bouteille ; celle-ci se brise en éclats dès que le mouvement se produit. Si l'atmosphère est calme , la pierre doit être au repos , quoi qu'en disent les gens du pays , qui prétendent qu'elle est toujours en mouvement; mais ce qui est certain , c'est qu'il suffit d'un faible effort pour la mettre en branle, et que lorsqu'elle oscille sous l'influence du vent, on augmente sensiblement les oscillations en la poussant avec la main. La piedra movediza formant, comme je l'ai déjà dit, le point culminant de la montagne, doit jouer souvent le rôle de paratonnerre; et ce qui semble démontrer qu'elle a été frappée par la foudre , c'est un énorme bloc de granit qui en a été violemment détaché et qui gît maintenant sur la plate-forme. En examinant les surfaces réciproques des deux pierres, on voit manifestement qu'elles se moulent l'une sur l'autre. La partie détachée, diminuant le poids du côté de la plate-forme, a dû nécessairement faire pencher cette masse du côté du précipice , «t cette circonstance fortuite est venue rendre l'équilibre encore plus surprenant.

Après avoir répété deux ou trois fois Texpérience de la bouteille, et pris les mesures et le croquis de la piedra movediza, nous descendîmes la montagne par le même sentier que nous avions suivi en montant, et nous rentrâmes à Thôtel, où nous passâmes une excellente nuit.

Le lendemain 13 août, à huit heures du matin, nous quittions le Tandil. Nous nous mettions en marche vers San -Luis, distant de cent kilomètres, où nous devions nous arrêter avant d'aller à TAzul, qui se trouve à cinquante kilomètres de là, mais dans une autre direction , puisque cette dernière ville n'est qu'à cent kilomètres du Tandil. Nous repassâmes une seconde fois au pied de la montagne que nous avions gravie la veille ; puis , la laissant à gauche , nous nous trouvâmes bientôt au milieu de la pampa.

Après avoir traversé plusieurs ruisseaux fangeux peu profonds, nous arrivâmes vers midi à une estancia, où nous laissâmes reposer un peu nos chevaux pendant que nous déjeunions et que nous prenions le mate avec le propriétaire , dont nous avions reçu un excellent accueil.

Étant repartis une heure après, nous nous trouvâmes , vers trois heures de l'après-midi , en face de Varroyo de Chapaleofu , large ruisseau aux eaux pro-

fondes et aux bords escarpés , qu'il s'agissait de traverser. Mais ce fut en vain que nous cherchâmes un gué en amont et en aval, car, pour ne pas perdre de temps, nous avions envoyé un domestique dans chaque direction. Nous avions ainsi côtoyé la rivière sur une longueur de plus d'une lieue , et nous ne savions pas trop quel parti prendre, lorsqu'un gaucho vint heureusement à passer et nous indiqua le gué, qui se trouvait près de là et que nous n'avions pas pu trouver.

A cinq heures du soir nous étions arrivés à l'estancia de San -Luis, appartenant à mon compagnon de voyage, et située près d'un ruisseau au cours rapide appelé arroyo de los Huesas.

Le nom de ce ruisseau , qui signifie t ruisseau des Os > , lui vient de ce que dans le voisinage se trouvent ensevelies de grandes quantités d'ossements d'animaux antédiluviens, tels que le megatherium, le toxodon, etc. Lorsque les eaux sont basses, on voit souvent au fond du ruisseau ou sur les bords quelques-uns de ces fossiles gigantesques. On a même quelquefois trouvé là des squelettes tout entiers enfouis à plusieurs pieds de profondeur et mis à découvert par le ravinement des eaux courantes.

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