‹ Voyages dans les régences de Tunis et d'Alger (volume 2)Chapitre 10 sur 53 · LETTRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LETTRE QUATRIEME

A Monsieur P abbé Bignon^ Conseiller-d* Etctt^ contenant le gouvernement et tétat présent du royaume de Tunis , Phabillementj la manière de vivre , le commerce y le gé^ nie et les mœurs des habitons.

Tunis y le ao jaillet l^^^*

Monsieur,

Après avoir été informé de tout ce que j^ai TU dans ce pays, après avoir lu la description des villes où j^ai été, je crois que vous serez bien aise de connaître le gouvernement , Fétat présent de ce royaume , Thabillement, la manière de vivre, le génie, les mœiu*s des habitans; je vais traiter successivement tous ces articles.

Après que Soliman, empereur ottoman, eut conquis le royaume de Tunis y il laissa subsister le dey, roi du pays^ mais changea la forme du gouvernement. 11 y mit un pacha

qui en était comme le vice-roi pour le grand seigneur, prescrivant au dey les ordres de la Porte. Ce pacha occupait les places les plus considérables avec les janissaires que la Porte Ottomane y envoyait.

Outre le dey , suivant la coutume du pays, il y avait un bey ou général des troupes, qui restait toujours à la campagne pour exiger les tributs ou kharadj des villages et de tout le royaume, et qui rendait compte au dey de sa conduite.

Le pacha , conjointement avec le divan composé des bolouk hachis ou conseillers d'état , éUsait le dey et rendait la justice au peuple. Voilà quel était autrefois le gouvernement de ce royaume : tout cela subsiste encore , d'aune manière toute différente, quoiqu'avec les mêmes apparences.

Le bey qui, comme nous avons dit, était le Heutenant-général des troupes ou, si vous voulez, le connétable , qui avait soin de tenir somnis les gens de la campagne et de leur faire payer le tribut, gagna insensiblement l\anilié du peuple et, se trouvant avec Targent et les troupes en état de faire la loi, il s'appropria la suprême autorité. Mais , crainte de

s'^atlu'er Je fâcheuses affaires avec la Porte , il laissa subsister la forme du gouvernement^ se contentant dWoir toute Fautorité , et laissant au pacha et au dey des titres et des honneurs apparens qui le disculpumit auprès du grand seigneur et qui ne lui portaient aucun préjudice. Ce fut environ Pan 1660 que Mourat - Bey , renégat cœ:'se du Ë^i de BoniÊiçiO) revenant du camp^ au lieu d^al- 1er rendre compte de sa conduite au dey suivant Fusage, feignit d^être malade et, le dey ayant été le visiter , il prétendit Tannée diaprés que cette visite lui était due. Gnnme il était fin politique , il comm^m^ dès lors à diminuer Fautorité du dey et amena insend* blement les choses dans Fétat où elles sont aujourd'hui.

Le bey (car ce titre ne signifie que géaérsdi) est à présent le véritable roi de ce pays monarchique. Cest lui qui commande les villes^ la campagne et les troiq>es, qin donne tous les ordres, qui reçoit tous les hœmeurs de la royauté, qui rend la justice au peuple et ^m a le droit de vie et de mort. Le bey, qui était autrefois nommé par le dey, n'est à présent ni héréditaire, ni électif. Quoique, par un« espèce

de droit, le plus proche héritier doive succéder, c'est toujoiy's par la force ou par la brigue qu'ion xnOBte à ce trwe. Ainsi, après la mort du bey, ses fils, ses neveux ou ceux qui oi|t le plus de crédit, s'^emparent de Vautorité et se font élire par le dey et le divMci qui cèdaiit à la force. Le nouveau ibey a ordinairement la précaution de faire mourir ceux qui peuvent lui Êûre ombrage, pour s^afiermir sur le trône.

Le dey , qu'on appelle aussi douleti , est la seconde personne de ce royaume. Cest un Turc élu par le^van, mais que le bey nomme indirectement, X^uoiqu'il ait le nom de roi, il n'a plus que l'ombre de l'autorité. Sa puis^ sance consiste à préâder au divan , à r^idre justice aux troupes turques cpn restent sour uiises au bey quoique commandées par le dey et par un aga. Le dey va souvent au fiardou recevoir les ordres du bey et lui rendre compte de sa ccmduïte.

Lia troisième |iB:*sontnie est le pacha qui ^$t un Turc envoyé et nommé par la Porte comme vica^roi du grand seigneur. Ce pacha devrait être le véritable commandant et le vice-roi de ce royaume conquis : il n'en a

que le titre et quelques honneurs qu^on lui rend par habitude; mais il est sans crédit et sans autorité et peu considéré. Comme le hej appréhende qu^il ne reprenne son autorité par le crédit des Turcs, il .ne lui permet pas de sortir de chez lui sans son autorisation et lui défend dWoir aucune communication avec les Turcs qui sont à la solde. Il reste comme prisonnier chez lui, on ne le laisse que pour ne pas irriter la Porte et pour ne pas £sdre une rupture ourerte, afin qu^en cas de guerre ayec les princes chrétiens, on puisse être assuré de la protecticm du grand seigneur. On se contente de n'être plus tributaire et soumis et on laisse subsister les apparences de tribut et de soumission.

Le divan est le conseil ou les états du royaume; il est composé du dey, du pacha , dW aga ou président, et dW nombre de bolouk bachis ou conseillers turcs. Le divan devrait connaître et décider toutes les affaires de Pétat et rendre la suprême justice , mais le bey s'est tout approprié et n'envoie au divan que la connaissance de ce que bon lui semble et , principalement, toutes les affaires qui re* gardent les Turcs.

Le cbaya vient après. Cesi le lieutenant-génà*al du bey; il assâste au paiement des troupes et il réside ordinavrement dans la Tille de Tunis , car le bey ^ suivant Fancienne coutume , iâit sa résidence au Bsordou et ne vient que rarement dans la ville.

Les autres puissances et charges de ce royaume sont les bolouk bachis, officia:*s du divan et des troupes, le moufiy , les secrétaires, les écrivains, le kazanadar, les chiaoux, les cadis ou g^is de Iqi , les agas , les caïds et plusieurs autres «nplois qu^il serait trop long de détailler et d'^expliquw.

Les agas sont les commandans des troupes, les gouvemein*s des places et des citadelles. Les uns sont à vie et les autres commandent à tour de rôle pendant six mois%

Les caïds sont les gouverneurs et commandans des pays ou districts. Les caïds , qui répondent à peu près à nos intendans , quoique gouverneurs et commandans , sont encore des espèces de fermiers généraux. Ils donnent au bey une somme déterminée et ils ont srâi de retirer le tribut et les impots dus par les habitans des lieux où ils commandent.

Les troupes entretenues dans ce pays sont ,

en commençant par les moins considérées, les galobeya^ espèces d^arcbers ou gardes de la maréchaussée. commandés par les caïds, il y en a euTircm mille ; trois miHe zouaves , anciennes troupes des Maures quW a conservées; cinq cents madefias ou canoniers et bombardiers ; deux mUle spahis ou cavaliers dont les uns sont Maures et les autres Turcs , et environ quatre ou cinq mille Turcs entretenus à la paie. Tous ces soldats , principalement les Turcs, nWt pas, comme chez nous, des paie^ égales ; mais ils commencent par avoir quatre aspres par jour ou quatre sols , et leur psde augmente ensuite jusqu^à trente. Ces augmentations arrivent de trois en trois ans, à la mort de chaque bey et à celle de chaque dey ou douleti, et en plusieurs autres rencontres. Quoiqu'ils soient parvenus aux charges ils conservent toujours leur paie de soldat; les en&ns même du bey sont à la paie comme soldats.

Le bey entretient à Porto-Farina trois vaisseaux de guerre de quarante à cinquante pièces de canons , commandés par des raïs ou capitaines. Il y a des détach^nens de Turcs commandés poiu* monter sur les vaisseaux, et

d^autres pour suivre le bey lorsquHl va exiger le tribut. Les équipages de ces vaisseaux soM composés de Turcs et d^esclaves quW occ^upe à la manœuvre; il y a outre cek pktsieurs galiotes et barques appartenaat à des particuliers qui , étant armés en course ^ vont £dre pmfois des prises et des esclaves sur les cdtes dltalie; mais toutes cesjnîses sont de peu de conséquence.

Le bey sort deux fois Tannée pour aller à la ctmipagne exiger le tribu ou le kbaradj , il est accompagné par des détachem«:is de janissaires et de spahis. Ces troupes marchent une journée avant lui et il vient ensuite escor^ té par sa maison. La campagne d'^été se fait dans le mois de juillet, après la récolte du blé. Il va a.B^e, du côté du couch^mt de ce royaume, vers celui d^^ger, et reste environ quarante jours dehors. Celle d'hiver se fait dans le mois de novembre, du coté du sud^ vers le royaume de Tripoli, après la récolte de rhuile et des dattes. Celle^ est beaucoup plus longue que celle d'été. Les habitans ne paieraient aucun tribut, si le bey n'allait l'exiger par force; il campe, et il envoie des déta-

cbemens de tout côté pour exiger les droits dus qui peuvent monter à \ . . *

L^argent que le bey tire et exige était, suivant Fancienne coutume, porté au pacha qui remployait à la paie des troupes et des officiers, paie qui se monte à environ six cent mille piastres par an. Le dey , le bey et le pacha recevaient leur paie comme officiers. Cette coutume subsiste encore quoique le bey soit le maître de tout Farg^it. Cest chez le pacha que la paie se fidt tous les deux mois. Le bey y reçoit la sienne qui est à^un sequin par jour et qui lui est portée au Bardou dans un mouchoir de soie. La plus forte paie des officiers et même des principaux agas n^est que de trente aspres ou environ trente sous par jour, valeur intrinsèque, et environ quarantCH^inq sous sur le pied des monnaies d^aujourd^hui.

La justice est rendue ici dans divers tribu-

^ Il y a ici une lacune. Desfontaines ditqull n'a pu se procurer des renseignemens précis sur les revenus delà régence. La plupart des pei'sonnes qu'il a consultées les ont estimés à dix ou douze millions , quelques-unes les ont fait monter à vingt millions.

naux, les procès n^ sont pas si longs quVn France. Les parties y plaident elles-mêmes leurs causes ; on n^ connaît ni avocats , ni procureurs. Le bey, auBardou, assis sur un sopha dans une grande salle, accompagné des chiaoux et des écrivains , connaît toutes les affaires p£M:*ticulières, disputes, querelles, meurtres, dettes et autres, et fait exécuter sur-le-champ les arrêts qu'il prononce. Lor&quHl va à la campagne il rend de même justice sur tous les cas qui se présentent et qu'on laisse à décider pour Tépoque de sa venue, si les particuliers n'ont pas les moyens d'aller à Tunis les faire juger.

Le dey, le paclia et le diVan instruisent et finissent de même les affîiires des Tiu^cs , et il y a des cadlir, gens de loi et juges, qui con^ naissent des affaires où il y jt des écritures, contrats, obligations et autres pièces de cette nature : elles leur sont toutes renvoyées; Ces cadis ou juges vont, tous les jeudis, au Bardou fendre compte au bey des principales affaires et lui &ire part de leurs décisions.

La plupart des emploie de ce royaume '^ont occupés par les Turcs et par les renégats qui I. 5

sont regardés comme Turcs. On entend par ce mot de Turc , non tous ceux qui suivent la religion de Mahomet ^ mais Ifes personnes qui, envoyées autrefois par le grand seigneiu*, ou bien demandées par le bey pour occuper les emplois militaires et être soldats, ou bien enfin attirées par le négoce, se sont établies dans le royaume de Tunis. On les distingue des naturels de ce pays quW appelle Maures qui ne peuvent occuper aucun emploi. Hassem ben-Aly-Bey, qui règne aujourd'hui depuis vingt ans dans une grande tranquillité, est un fin et habile poUtique. S'étant aperçu que Tautorité des Turcs était trop grande et qu'elle avait été cause de la mort de ses prédécesseurs qu'on avait presque tous assassinés, il a eu grand soin qu'il n'en vkit aucun de nouveau et a fait périr ceux qui pouvaient lui faire ombrage ; il a conservé ceux de qui il n'avait rien à craindre et a donné presque tous les emplois principaux à des renégats ; il a, par cette poUtique , affermi son autorité et son règne est fort tranquille.

On peut ranger tous les habitans de ce royaume en trois classes , les Turcs forment le premier rang : ils y sont nécessaires

pour tenir en crainte et subjuguer les Maures, surtout ceux de la campagne. Pantii les Maures, les principaux habitans, bourgeois , mardiands et autres forment le second état, et les Bédouins ou paysans de la campagne scmt ceux qu^on peut com^endre sous la troisième classe. Ces trois états ont des faabillemens difl^ens, et des manières de vivre également difSk^ntes. J^aurai Fhonneur de vous entretenir une autre fois des Arabes bedmiins qui campent du côté de Fouest de ce royaume*

Quant à la religion, elle est la même pour tous, ils suivent la loi de Mahomet. Je n^ai rien à ajouter ni à diminuer à ce qu^en dit M. de Toumdfort, dans la quatorzième lettre de ses voyages du Levant*

Le<s personnes que nous avons dit composer le premier rang , Turcs ou renégats , et tous ceux qui possèdent des emplois militaires et autres dans le royatune, toutes ces personnes , dis-je , tant hommes que femmes, ont Thabillement et la coiffure qui sont en usage dans le Levant. Ainsi , je n'ai rien à ajouter à tout ce qui se trouve écrit

sur cet article dans les relations du Levant.

Les personnes aisées qui composent la seconde classe^ marchands et bourgeois, et principaux habitans^ sont vêtus avec des caleçons, une chemise à grandes manches, une tunique . de laine sans manches, une cape ou bemous fait dWe pièce avec un capuchon de même que les capes de nos bergers. Ces bemous sont de laine et la plupart blancs.

Les bédouins et Arabes paysans de la (campagne qui composent la troisième classe sont la plupart nus, n'ayant qu'aune pièce de laine comme serait une pièce de toile sortant des mains du tisserand. Leurs bei^ nous ont dix pieds ou quatre aiuies . de long. Ils en attachent un bout au eo\ et sous le bras gauche, ils le font descendre jusques aux pieds, le font remonter sur la tête en le Êdsant passer du côté droit, et le font enfin retomber sous le bras gauche. Les femmes ont quelquefois ime chemise de toile; bien souvent elles n'^ontquWe tunique de laine ^ la moitié rouge Fautre moitié bleue et un bernous qu'on appelle sufficieli\ mis presque de la même manière que nous venons de

le dire. Ëtles ont déplus quantité d^anneawi aux bras ) aux pieds , aux oreilles et à la tête. Ces anneaux sont dW, dWgent, de métal ou de Terre , suivant leiu*s moyens. Elles ont aussi descolliers de verre, ou de graines enfilées de corail ou de métal.

Les meubles suivent les trcMS classes. Les gens de la première classe ont des sophas garnis d^une natte, dW matelas , de tapis et de carreaux, et se servent des meubles ordinaires aux Turcs du Levant. Ceux de la seconde classe possèdent des meubles suivant leurs moyens': pour ceux de la troisième, ils nWt absolument qu'une natte et une peau de mouton qui leur tiennent lieu de meubles, de lit, de chaise, de table, etc. Leur vaisselle consiste en un pot à Peau qu'on appelle Jbardac , un plat de bois pour détremper la farine, boire son lait, mettre les viandes ou les fruits , de sorte que quatre aunes de toile de laine qu'on appelle berr nous, un plat de bois, un bardac, une natte et une peau de mouton sQnt les meubles, l'habillement, la vaisselle et, bien souvent, tout le vaillant d'un habitant de ce pays qui , avec cela, ne se croit pas pauvre.

On sait que les Turcs vivent d'une manière

très frugale et très simple y quHls ne connaisr sent aucun de nos plaisirs. La bonne chère ^ le plaisir de boire du vin et des liqueurs, les jeux j les spectacles , les promenades même leurs sont interdits ou défendus; ils n'ont que le plaisir des femmes dont le bas peuple ne peut jouir à cause de sa misère.

Les Turcs vivent ici de même que dans tout le Levant. Le bey même ne £ait pas meil^ leure chère que tous les autres. On lui sert du pilau^ du riz, des couscoussous de viande bouiUie et coupée par morceaux , quelquefois des volailles rôties ou des brochettes de viande de mouton, quelques viandes hacJiées, mises en ballottes, cuites sous la cendre et enveloppées avec des feuilles de vigne ou autres , quelques fruits , du paia sans levain , assez blanc, qu'on lui sert coupé par morceaux. On fait quelques mauvaises confitures avec le sucre, le miel et la farine cuite dans la mentèque, qui est le beurre, ou dans Fhuile, et ils ne boivent que de Feau après^ avoir fini le repas.

Les Maures ne connaissent guère ici le pilau à cause que le riz est trop cher. Ils ne mangent que des couscoussous. Ces couscoust

sous sont faits avec la ^ernid ou la semouille qui est la partie ta plus grasse du froment. Ils font €uire ces couscoussous au bain de vapeur et à la vapeur même de leurs pots, dans un plat percé. On les saute après dans la mentèque ou beurre, et on achève de les faire cuire à la même vapeur^ On orne le plat avec des morceaux de viande cuite et on les mange fort proprement avec les doigts. Ils en font des ballottes dans leurs mains, avalent la ballotte et secouent leurs mains et ce qui reste dans le plat. Quand on a servi les couscoussous, tous se mettent accroupis autour du plat conmie aussi ceux qui arrivent sans être priés ni conviés ; ils avalent cequ^ils peuvent fort vite se retirent ensuite sans attendre les autres, vont boire de Peau et font quelques vents par la bouche. Ils avalait si avidement les alimens, tant sohdes que hquides, qu'ils ne permettent pas à Pair, qui est dans la capacité de Festomac, de sortir pour faire placé aux ahmens quHls dévorent. L W se trouve ensuite comprimé et est obligé de sortir avec force et avec bruit par la porte la plus prochaine. Outre les couscoussous , ils mangent encore la basine qui est une farine

/Cuite avec de Peau , de la mentèque et du miel, qu^ils battent ensemble jusques à une diu*e consistance. Ils en font des ballottes qu^ils dévcwent sans mâcher. Ils mangent quelques poissons , quelques œufs et des melons si mûrs qu^ils sont souvent obligés de se servir de cuillères; ils boivent de Peau et quelquefois du lait aigre , mais leur chère est si mauvaise et si simple qu^ils ne mangent que pour vivre et poin? se soutenir et non par le goût et le plaisir de manger. Leur pain est fait avec la semid ou la semouille qui est la partie grasse du blé. Ils ont soin de séparer le son de la flem* de la farine, à cause qu^il est trop grossier et qu'ilrend le pain extrêmement noir; ils ont des moulins à bras pour moudre leur blé. On pétrit cette farine avec de Feau , et ils font cuire le pain sous la cendre ou dans des fours^assez particuUers. Ils ont un grand pot de terre où ils mettent du feu, et quand les parois du pot sont chaudes , ils y appUquent la pâte et le pain cuit ainsi. Ils soupoudrent ce pain ou plutôt cette pâte échauffée avec une certaine graine.

Les bédouins ou les Maures de la campagne, mènent ime vie encore plus misérable^

Ils ne mangent guère de couscoussous ; ils vivent de la hzisa qui est la farine d'orge discute dans Peau et quelquefois dans du lait fort clair , de sorte qu'ils mangent et boivent en même temps. Cela ressemble au son détrempé que Ton donne aux cochons en Europe. Ils mangent aussi de Yassida qui est la même farine dissoute dans de Peau et un peu d'huile ^épaissie et mise en ballotte. A peine se ser? v«nt-ils de quelques œufs et de fioiits; enfin, on ne peut mener une vie plus misérable que celle de ces bédouins maures. Elle n'est pas concevable; il faut le voir pour le croire. Dans le pays des dattes, au midi de ce royaiune , on voit des vieillards qui n'ont jamais mangé de pain. Ils ne vivent que de dattes et d'eau. Ils mangent, par ragoût, quelques sauterelles qu'ils font bouillir dans de l'eau et du sel. Ainsi qu'on ne s'étonne plus si l'on a vu de saints anachorètes ne se nourrir que de dattes et d'eau par un esprit de pénitence, puisque certains habitans de ce royaume vivent de même, non par vertu ou par nécessité , mais par coutume , étant ainsi élevés dès leur enfimce. Il n'est point difficile d'expUquer de quelles sauterel-r

les saint Jean-Baptiste se nourrissait dans le désert, puisq^ue }es habitans de ce pays en mangent et s^en noiurissent au milieu de Fabondance du blé et des choses nécessaires à la vie. Ces sauterelles sont jaunâtres, semblables à celles que nous voyons en Europe; je ç^en ai point mangé, msàs Ton m'^a assuré que c^était un fort mauvais l'agoût; si j^en trouve Toccasion j^en goûterai.

Les habitans de ce royaume sont dWe taille entre la moyenne et Favantageuse. La couleur de leur p^au ou le sang du pays est différent suivant les trois états que nous avons établis. Le premier rang a le sang assez beau et blanc. G^mme les en&ns sont issus de Turcs et de renégats, de Turques ou d^esclayes clirétiennes, leur sang est assez beau. Le second rang est assez basané a cause du mélange qui se &dt des naturels maures avec les esclaves chrétiennes. Le troisième tient un milieu entre le blanc et le noir ; le mélange de sang blanc, noir, mulâtre et autres espèces, et les ardeurs du soleil, rendent les gens de cette classe plus noirs que des mulâtres quoiqu'ils ne le soient pas précisément. On peut dire qu'ils sont d'un

brun foncé approchant de la couleur de café. Le royaume de Tunis est assez peuplé. Mais quoique la pluralité des femmes , permise dans ce pays , semblât lui promettre une postérité sans nombre, il n^est pas aussi peuplé qu^il devrait Fêtre. La raison de cela est premièrement, qu'ail y a quantité de femmes inutiles; telles sont les esclaves blanches et noires : car un seigneur qui aura, par exemple, cent femmes à son service, légitimes, concubines ou esclaves, nliabitera quWec peu d^elles et n^aura des en&ns qpe de quelques-unes. Secondement, les femmes concubines, et même les lé^times, se font avorter poin- nVvoir pas un trop grand nombre d'^enfans que le mari ne pourrait nourrir , et il nY a point de pays où les honunes tâchent d^être plus lubriques et les femmes plus stériles par artifice, ;et où les avortemens soient plus jfréquens. Outre les remèdes dont elles se servent pour se faire avorter et que Ton vend publiquement, elles introduisent dans leurs vagins et dans la matrice ime plume de poule, vont déchirer les membranes du' chorion de Famnios qui enveloppent Ten- ^t, et se procurent ainsi FavortCTaient àquelr

que temps quelles soient de leur grossesse. Troisièmement , la peste contribue aussi à le dépeupler, peut-être est-elle la punition de Dieu pour les horribles crimes qu'ils commettent, soit par ces avortemens, soit par la sodomie à laquelle ils sont très portés. On sait que c'est un crime commun et ordinaire parmi les Turcs dans tout le Levant.

Le conmierce de ce pays consiste en deux principaux articles : premièrement, à tout ce qui sert aux fabriques de bonnets rouges que les Turcs mettent sous leurs tur^ , bans , à la sortie de ces bonnets très beaux et très estimés qui se répandent dans tout le Levant : le second article est la sortie des denrées de ce pays consistant en huile , blé , laiiïes, cuirs, cires, éponges et dattes,

Pour Fentretien des fabriques de bonnets, on tire d'Europe environ huit cents balles de laine de Ségovie, première , seconde et troisième sorte , que Ton travaille ; environ dix caisses de cochenille , quatre cents quintaux de vermillon de Portugal, de Provence ou d'Espagne; six cents quintaux d'alun, deux cents quintaux de bois de campêche, autant de brésillet et de garance, six cents quintaux de

tartre rouge. Tout cela sert à la teinture des bonnets dont on fait environ quaraïlte mille douzaines qui occupent plus de quinze iniUe personnes.

On tire, outre cela, poiu* Fusage du pays, du sucre et cassonade assortis, dupoivi^e, des épiceries^ du papier, A.e& draps de Londres première et seconde qualité, des londrines, du • drap de Carcassonne, du benjoin , du camphre, du miel, du vif argent, de Farsenic, du sublimé, de rétain en lingots, du fil de fer, du coton, du corail pour des colliers, des coûteriez rassades et verres de Venise potu^ des colliers, çt autres marchandises qui viennent en partie à Padresse dee marcliands français, et en partie à Padresse desmarchands jui&. Les marchands français, qui peuvent être au nombre de douze, sont logés dans un fondou ou grande maison comme SjBraitun cloître de reUgieux. Ils y ont chacun leurs appartemens particuliers « Ils sont sous la protection de leur roi , qui y fait résider un consul pour tenir la main à Fexécution des traités de paix, et pour maintenir le bon ordre parmi les marchands. Il y a encore un chanceUer , qui est le secrétaire de la nation, et le notaire par-devant qui tous les contrats

se passent. Ils sort de ce pays environ quatre mille balles de laine qui font vingt mille quintaux , trente mille cuirs salés en poils , cinq cents quintaux de cire jaune , quatre cents d^éponges et huit cents de dattes. On pourrait tirer quarante mille milleroles d'^huile, qui feraient cinquante ou soixante mille quintaux j presqu^aussi bonne que*celle de la rivière de Gênes, si la sortie en était permise; mai^ le bey ne veut pas Faccorder pour obliger les Turcs et les Maures marchands de la porter à Alexandrie, et en retirer du liii, des lins, de la toilerie et quelques autres mai^ chandises nécessaires à ce royaume. LWpaie trois pour cent de droits de^ douane potir les marchandises qui entrent et qui sortent du royaume. Mais cette douane est fort commode et Ton n^y est pas beaucoup chagriné.

Outre ce commerce, il arrive dans ce pays, toutes les années, plusieurs caravanes. Il en vient une du coté du royaume de Fez, qu^on appelle la caravane des Maugrebins ' ; elle est de plus de cent chameaux; elle appcwpte du vermillon, des sequins, des st^fficielîs ou

' Caravane des gens de Touest.

bemous e^ces de draps qui servent pour voiler les femmes, du cuivre ouvré, etc. Elle remporte des bomiets, de la soie et autres marchandises.

Deux caravanes viennent du royaume du Faizan, apporter des nègres, de la poudre d'or ; elles remportent des draps de Carcassomie, des épiceries, du fil de coton, des colliers de corail et de verre et des coûteries de Venise. Il part en&n et il arrive régulièrement deux caravanes de la Mecque, elles emportent des bonnets, du corail ouvré, et apportent les marchandises de la Mecque conrune moussehnes , cafë , toUerie fine et autres nécessaires à ce royaume.

Il y a dans la ville de Tunis quelques Êdiriques de damasquettes, S.e velours et autres fabriques d'étoffes de soie et de laine du pays pour les toyoles, sulïicielis , bernous, etc.

Voilà quel est en gros le conu»^ce de ce pays ; il se fait presque tout dans la ville d^ Tunis que Ton reconnaît être , par ce récit , assez considérable. Les Turcs noUsent et firêtent plus de cent bàtimens fi:iançais toutes les années, pour porter leurs huiles à

Alexandrie, les nègres et les bonnets dans plusieurs autres ports du Levant et en rapporter les tharchandises dont ils peuvent avoir besoin.

Les Turcs et les renégats qui sont^ pour ainsi parler, la noblesse du pays, occupent tous les emplois du royaume qui ne peuvent être remplis que par eux. «après que les Turcs eurent conquis ce royaume ik établi-rent cette loi par une fine politique, afin d^ôter par-là aux Maures les moyens de reprendre Fautorité et de pouvoir se révolter, n^ayaiit aucun chef titré ni riche à leur tête, et pour les tenir toujours pauvres et soumis. ' Les Turcs traitaient autrefois les Maures très rudement, c^est de là qu^est venu le proverbe i& mirent et ils se traitent de Turc à Maure. Les Turcs d^Afrique, de même que tous ceux du Levant, ont beaticoup de bon sens et de politique, une conduite très régulière, et ne sont occupés qu'à faire leur cour , pour parvenir à des . emplois : le seul mérite ou la brigue les donnent; on a peu d'égards à la naissance. Ceux qui ne sont point dans les charges sont dfô soldats, ou espèces de janissaires avec des paies assez considérables pour le pays, ils

suivent le bey lorsquHl Ta à la campagne exiger les droits , le devancent d^une journée, forcent les Maures à payer le karadj et des détachemens sont commandés pour aller siu: les vaisseaux où on les voit assez bons soldats.

Les marchands et principaux habitans maures, sont des gens très attachés à leurs intérêts qu^ils entendent fort bien. On trouve chez eux beaucoup de bonne foi ; la preuve en est que nos marchands vendent, achètent, hvrentet reçoivent les marchandise sans autre assurance de leur part que la parole donnée, et Ton n^a pas d^exemples qu'ails aient nié ce qu'ails avaient reçu, ni qu'ion ait eu de procès où Ton pût soupçonner la mauvaise foi. La plupart des disputes et des procès viennent par la faute des interprêtes qui n'expliquent pas toujours bien les pensées des uns et des autres. Il est surprenant de voir nos marchands Uvrer sans difficulté pour deux ou trois mille piastres de marchandises à des Maures presque tout nus, n'ayant qu'un bernons qui les couvre , arrivés de la caravane sans être connus de personne , et que jamais ces pauvres en apparence n'aient fait des ban- I. 6

queroutes. Le bey et les caïds sont les principaux marchands de ce royau^l^. Ils scmt fwcés de recevoir bien souvent les denrées du pays pour être payés de leurs droits^ et ils les vendent ensuite indirectement, ou les remettent à des Maures pour les porter dans le Levant et en rapporter le retrait sans qu^eux-mêmes paraisseVit ouvertement. Les Turcs , accoutiunés à faire de mauvaises querelles aux Maures pour leur faire payer amende , exi disaient bien souvent aux Français : c^est ce qui a donné lieu au pro¥<^be c^est une avanie mauresque. Mais cela ieC^c^ rive plus aujourd'hui : il n^ a pas de pays où le commerce soit plus libre et plus aisé. Il est vï'ai qu'on trouve ici , conuiie partout ^leurs, des coquins, mais le nombre en est beaucoup moindre à proportion.

Quant aux Maures bédouins, ils sont si misérables qu'il est surprenant qu'ils ne soient p^s plus fi:ipons; encore même ne les trouve-t-on fi:*ipons que dans les villes où ils se gâtent par la fréquentation des juifs dont le caractère est assez connu. Quoique les Maures soient très fieûnéans^ défaut qu'on dit être la source de tous les vi-

ces, ils ne sont ni querelleurs, ni malÊôsans. Les chemins sont libres, et s^il y a des risques, c^est plutôt pour les étrangers que pour les gens du pays; on n'entend pas parler de meurtres , ni dVutres crimes horribles qu'ion commet en Europe. Autrefois , dit-on, il n'en était pas de même ; mais c'était une suite ordinaire des guerres civiles qui déchiraient ce pays. Le bey d'aujourd'hui, nommé Hassemben-Aly , ou Hassem fils d'Aly , empêche les meurtres, les vols, et détruit les voleurs et les meurtriers d'une manière fort aisée et par une politique fort subtile. Dès qu'il y a eu im meurtre ou un vol considérable dans un quartier du royaume , il oblige tous les habitans à payer préalablement une forte somme nonobstant la punition du coupable. Ainsi , pour ne pas payer ces a^^anies maures-ques , les habitans mettent la paix partout et veillent eux-mêmes sur les voleiu-s et les vagabonds sans avoir besoin de gardes ni de mar éebaussée .

QucHque les Turcs et les Maures soient fort jaloux de leurs femmes , et qu'ils aient grand soin d'empêcher qu'on ne les puisse voir (car c'est un crime ici comme dans tout le Levant de

Toir le Tisage d^une femme), il ne laisse pas de s^ passer des intrigues galantes, et la fidélité conjugale ne s'y observe que par force et faute d'^occasions. Le bey sou&e des femmes publiques : il y a même dans la ville de Tunis uh lieutenant de police qu'on appelle mizoar^ qui tient une liste des femmes de joie qui paient un tribut proportionné à leur beauté et à leur âge, et qui punit sévèrement celles qu'il trouve en faute sans en avoir la permission , où sans être enregistrées. On noie dans la mer les femmes adultères, surtout quand elles sont trouvées en £iute avec leurs esclaves ou avec des chrétiens, et l'on force les chrétiens à renier leur foi et à se faire Turcs sans quoi ils les font mourir, si l'on n'accommode promptement l'afiaire avec de l'argent, qui est ici, plus que partout ailleurs , un grand mobile.

J'aiJ'honneur d'être, etc.

PEYSSONNEL, doct. mëd.

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