‹ Voyages dans les régences de Tunis et d'Alger (volume 2)Chapitre 40 sur 53 · LETTRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

LETTRE NEUVIEME

A M. Chirac , surintendant du^ Jardin royal des Plantes de Paris ^ premier médecin de S. A. IL Monseigneur le duc d'Orléans^ et membre de P Académie des Sciences^ touchant le génie j les moeurs , les coutumes j la manière de vhrrej PhabiUement et la médecine des Arabes^Bédouins de la Barbarie.

Tanii, le 6 octobre 1714*

Monsieiir ,

J^aurai Fhoi^i^ir de répondre au Mémoire que vous eûtes la bonté de me donner lorsque je fiis recevoir vos ordres en partant de Paris pour aller en Barbarie. Vous m'ordonnâtes de m'instruire particulièrement « de la « position des lieux par rapport aux vents qui « y régnent, de la qualité de la terre, sècbe , a sablonneuse ou marécageuse, de la disposi- <c tiondes montagnes, de leur distance respec-

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« tive, de la manière de vivre des habitans , u de leurs boissons particulier^^, du temps « que les maladies populaires y régnent ; « quelles espèces et quelles sottes de remèdes <( on emploie commimément pour les guérir ; « surtout ^elle est la ccmduite des babitans a en temps de peste, â cette épi^^nûe est aussi « meurtrière dans ce pays qu^elle Pest en £ua rope^ àquelleOause on FattrilHie, et les rairtf sonsquWtksAfincainsdenfipaaeacnitidre a la Gontagbn ^k communication; enfin de a iramasser toutes sortes de grwntt dfit plantes <c et des arbustes que je trouverais et de £dre (c un herbier des plantes inconnues et rares. » Je vais tacher de satisÊdre à tous ces différens articles.

Le royaume de Tqnis est renfermé dans les bornes de Fanciauie Mauritanie proconsulaire* et dans celles de la province qu'ion appelait Byzacena. Il est entre le 37'' degré de latitude nord et descend ju$que vers le S^"* : il a donc environ 100 lieues du nord au sud, et n^a guère plus de ^o heues du levant au cour chant. Il a, pour ainsi dire, trois Êices diffé-

' Voy . lettre II*, p. 18 , note.

reates. Toute la dote de la mer, du côté du le* vaut, jusqu^à douze ou quinze lieues dans les terres, est un pays de plaines entre-coupées de petites élévationSt Le t^rain est saMonne\iE et salin^ les plaines sont la jdtqpart noyées pendant Thiver , et remplies de sel dans Tété. 'On ny trouve guère que du kali ou des plantes mâritimas ; point de bois; seulraaent que^ues bosquets d'^cdiners que Fou a plaaitës auprès des villages, situés dans des recoins asser bons, surtout du côté de-Suse et du Monestîer. On n^ rencontre d^autre emi que celle des puits qu^cm a creusés, et qui est pres^ que partout saumâtre et de mauvais goût. Les habitans vivent dans des villages bâtis avec de la terre et de la fiente de chameaux ' ; ils y sont en petit nombre et scmt très misérables. .

Au sud, vers«le fond de ce royaume, est la province qu^on q^Ue aujourdîiui le Gérid, ^ qui répond à cette qu'ion nommait andeimememtJBjrzacena^. Ce pays ressemblebeaucoup

« Le vojageur veut parler des constructions en pisé ^ fort communes dans la régence de Tunis.

* Cette synonymie n'est pas encore bien exacte ; le Gërid, ou le Beledulgénd, est au midi de Tancienne Byzacâne.

à celui que je viens de décrire; mais il est tout couvert dB dattiers et de grenadiers qui y poussent presque naturellement, car dans le reste du royaume, les dattiers ne viennent qu^à force de soins, et il est rare que leurs firuits arrivent à leur maturité.

Les pontrées du nord et de Poccident de la régence présentent un tout autre aspect : là, le pays est couvert de montagnes dont plusieurs sont très hautes et fort escarpées. Ces cliaînes de montagnes courent presque toutes nord-est et sud-ouest, ainsi que les plaines et les vallées situées entre les montagnes et dont quel^ ques-unes ont jusqu^à trois lieues de large sur une longueur très considérable. Elles sont fertiles et belles ; on y trouve parfois des soiu^ces d^eau douce bcnme à boire. On y voit les rivières du Bagradas , celles de Seiliane et de Méliane, qui sont considérables dans Phiver, grossi^ par les pluies et les torrens qui descendent des montagnes. On rencontre une quantité de villes ruinées de fond en comble, sur lesquelles passe la charrue. On y voit dans certains endroits des fragmens d^édifices, des inscriptions et principalement des épitaplies, même des mausolées, dont quelques-uns, quoi*

qiie dWe bâtisse légère, sont encore debout; tandis que des monumens qui paraissaient de^ voir être étemelspar leur solidité, sontentièrement détruits* Les habitans y vivent campés sous des tentes, et y sont*assQz misérables*

Les vents du nord et du nord-ouest sont ceux qui régnent et qui amènent la pluie dans ITiiver. Le vent de nord-est rafraîchit la terre dans Fêté, et les chaleurs sont extraordinaires Im-sque le vent du midi souffle. Il ne pleut presque jamais dans Pété. D^ailleurs, les vents varient ici comme dans toute la Méditerranée.

Histoire du pays. — L^histoire sacrée nous apprend que dans les premiers siècles de 'Té* glise , la régence de Tunis était un pays floris* sant, fécond en saints martyrs, confesseurs et ëvéques. Cest de ce pays que sont sortis les Augustin, les Cyprien, les Tertullien, les Fulgence, les Victor d^Utique. C^est sous ces Êuneux évéques et docteurs qa^on a tenu une grande quantité de conciles et d^assemblées oecuméniques, convoqués dans les princi*pales villes de ce royaume, où Ton a vu jusqu^à trois cenj^ évoques rassemblés ' .

1 Le coQcile tenu en 4i i 9 à Càrthage , se composait de 576 membres y dont 279 évéques donatistes.

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LlûMoire de èos cœidles prouTe que dans les second, Iroifiâëme et quatritoie siècles de Téglise, le pays £3iinmllait de saTaus et de saints. Mais que les temps sont changés ! Nous trouvons dans lliifiltoire pro&ne, et principalement dans la romaine, le récit des guerres câébres que le pays a soutenues. Carthage , rivale de Rome, avait mis cette maîtresse de Punivers à deux doigts de sa ruine sous les Annibals. Je laisse , Monsieur, aux historî^tis à rappeler tous ces Êôts ; je n^ai ni le moyen ni le temps d^ travailler; d^ailleurs, c^est là une occupation de cabinet et qui ne convient pas à un voyageur aujourdliui ^rant , et dont le principal soin est de sVppliquw à llûstoire naturelle.

Parmi les événemens les plus considérables qui sont arrivés depuis la venue du Sauveur, rinvasion des Vandales a été un des plus re^ marquables. Ces peuples, issus d^Allemagne, après avoir ravagé les Gaules et l^spagne , vinrent établir leur royaume dans TAfrique. Cest sous eux principalement qqjprivèrent les cruelles persécutions des chrétiens, à Tocea^ sion des ariens. L^église était désolée par les hérétiques, et les Vandales, qui les favorisaient.

niioèrent ce pajs« Leur domination dura un peu plus de cent ans*; depuis fyh'j jusqu^en

Les Sarrasins suiTirent de près les Vandale$. Ces peuples , venus du désert d^Arabie , et qui se disent descendus d^Ismaël et d'^Agar, commencèrent à paraître dans le septième* siècle^ et, chrétiens dans le principe, ils embrassé* r^it la loi de Mahomet , né parmi eux , qui, par la force des armes , forçait les peuples à suivre sa doctrine. Les Arabes sortirent du désert vers Fan 600, et six cent mille personnes sous la conduite d^Occuba, général d?Osman, calife successeur de Mahomet, vinrent dans le pays après avoir traversé 1^ gypte, k' désert de Barca, le royaume de Tripoli, et prirent Carthage en 660^. Ce fiit

< Coït cinq ans, depuis 4^9 jusqu'à 534 ûidusiTe* ment ; c'est ^1 534 que BéUsaire anéantit la puissance des Vandales ^ et amena prisonnier à Ccmstantinople leur dernier roi Gdimer.

* La lettre autographe de Peyssonnel, que nous avons entre les mains , porte en toutes lettres : Dans te cinrqatème siècle; mais c'est évidemment une inadvertance du voyageur.

^ Ce récit renferme bien des inexactitudes. Osman

donc sous les Vandales que cepay s commença à être désolé et les habitans persécutés pour la religion. Mais ce fut bien pis lors de la v^

ou Othman , troisième successeui- de Mahomet, commença à régner en 644« Son frère utérin, Âbdullah , entra en Afrique , gagna la célèbre bataille dlacoubé , prit Spaîtla avec plusieurs autres villes , et s'en retourna chargé de butin au bout de quinze mob. Les entreprises des Arabes en Afrique se renouvelèrent sons Moavia I. Ibn-Khududge , Fun de ses généraux^ nc»nmé aussi Ben-Hadidje, entra dans ce pays en 665. Ses exploits se bornèrent à la prise de Jelloulah. Il fut remplacé par Occuba ou Occba, qui fonda la ville de Kaïrowan vers Fan 670. Ce général périt dans une bataille contre Kusciléy'prince Maure, qui, à la tète des Berbères réunis aux dâ)ris des armées romaines, avait entrepns d'arrêter les progrès des Arabes. Kuscilé s'empara de Kaïrowan. Zobeïr, général d'Abdomelek, dixième calife, passe en Afrique vers l'an 688 , et reprend Ksîiroyraiï à la suite d'une bataille dans laquelle Kuscilé avait perdu la vie. Le général arabe marcha aussitôt contre Carthage ; mais une flotte romaine avait débarqué en Afrique. Zobeïr, arrêté dans sa marche par une aimée supérieure en nombre , frit défait et périt dans le combat, après avoir fait des prodiges de valeur. £n697yAbdomeleck entreprit en Afrique une nouvelle expédition dont il confia le commandement à Hassan , gouverneiu* d'£-

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nue des Arabes sarrasins : ils détruisirent et rasèrent toutes les villes , brûlèrent tous les édifices, et Ton ne sait méine ce que deyinrenf les habitanSi Pardonnez, Monsieiu*, cette petite digression historicpie; elle était nécessaire pour venir à mon sujet, ayant à vous entretenir, dans èette lettre, des Arabes bédouins habitans de te royaume , descendans de ces anciens Arabes sarrasihs dont ils Qnt conservé toutes les coutumes.

Le royaume de Tunis que je viens de parcourir est habité par trois différens peuples. Au premier rang sont les Turcs, qui s^en rendirent les maîtres sous SoHman II , empereur ottoman , du temps de Charles-Quint et de Barberousses dey d'^^ger, vers Pan i53o.

gypte. Ûesi ce général qui s'empara de Carthage et acheva de conquérir lepays^ où la ville d'Hippone (au < jourd'hui Bone) fut presque la seule ville que les Romains puisent conserver.

Voyez l'jirt de vérifier les dates , t. V, Chronologie historique des califes. — Voy. aussi la Relation sommaire cle la conquête de TAfrique par les Arabes y par Otter , Hist. de tAcad. des inscr. et leUes-lettrcs , t. X , p. 190, èdit. in-ia.

^ Connu aussi sous son prénom de Khaïr-Eddin. 1. 14

Tous les Turcs forment, pour ainsi parler, la noblesse de ce pays. Ils occupent seuls fous les emplois militaires et les principales richesses du royaume, vivait dans les yilles, et suivent en tout les coutumes des Turcs du Levant.

Après les Turcs viennent les Maures, qui, sortis d^Espagne, sont venus se réfugier dans ce pays. Ils habitent dans des villages qu^s ont bâtis partout dans les positions les plus avantageuses. Ils conservent, pour la plupart , le langage espagnol et les ancieimes coutumes qu^ils pratiquaient en Espagne. Cest à eux que Ton doit, dans le royaume, la culture des arbres fruitiers et des herbes potagères*

Je place au troisième rang les Arabes bédouins , ainsi nommés parce qu^ils vivent sous des tentes, dans la camf^agne^ Les Arabes bédouins de la Barbarie, qu^on appelle aussi coxor munément Maures , sont divisés en plusieurs nations, et ces nations sont autant de familles issues d\me même tige. Ces femilles forment des espèces de petits villages quCon appelle douars j composés de huit ou dix tentes, plus ou moins , et chaque tente contient encore une famille particulière.

Chaque nation a un sheick qui la commande, et chaque douar en a un autre inférieur au sheick de la nation. Sheick signifie ancien , vieillard, prince, docteur, chef. On choisit ordinairement pour sheick un vieiUard, ou la pers<Mine la pluâ considérable de lànation , ou le plygs ancien dix dôuar. Parmi ces nations, \ed uneS'Sônt ^umises au bey , les autres sont indép^idantesw Celles qui habitent les plaines et les endroits où les armées turques peuvent aller ont ^té subjuguées, et paient le tribut ; mais celles qui demeurent dans les montagnes escarpées et presque inaccessibles sont indépendantes des bey s, soit de Tunis, soit à^Al^ ger. Mnsï les Azouagues, dans le royaume di'Alger, les Comires sur les frontières de ce royaume, les Ouseletiis dans la régence de Tunis , ne paient aucun tribut. 'Quelques nations reçoivent même des bey s , non des tributs , mais des présens qu'ion leur feit pour les engager à laisser les <îhemins. libres. Chez les nations indépendantes le sheick a la suprême autorité; dans les tribus qui dépendent du bey , il nV que la basse justice. Cest le bey, lorsqu^il va lever les impôts ou lorsqu'on vient à Tunis lui soumettre la décision des

procès, qiii décide de tout, qui punit et condamne à mort, quirend^ en un mot ^ la justice suprême*

Le bey de Tunis actuellement régnant , sV percevant ^e Fautorité du sheick dans une nation était trop grande^ et qu^un seul sheiek portait toute une tribu à la révoltera augmenté le nombre de ces dignitaires, et donné à cba* ëuri d^eux une autorité égale à celle duscbeik principal. Ainsi, plus de têtes, plus d'^opinions et, conséquemment, plus de divisions dans lès conseils*

Les Arabes sont tyrannisés papr les Turcs depuis que ces derniers ont conquis ou usurpé la régence sous Soliman II , par le nM>yen de Barberousse. Dès lors tous les Maures fiirent exclus des charges et des emplois du royaume et traités avec la dernière rigueur^. Aujour^ d^huiils sontforcés de payer des U*ibuts au-delà même de leurs moyens; tous les ans, les Turcs vont exiger, ces tributs les armes à la main. Peut-être cela est-il nécessaire : ils forcent par là les Arabes à êti'e plus laborieux qu'ails ne le seraient s^ils nVvaient aucune charge n car, n^ayant rien à payer, ils ense*mencerait?nt beaucoup moins. On ne voit pas,

en effets que tes.peuples qui ne paient pas de tribut soient plus riches que les awti^s.

Les Arabes se font souvent là guerre de nation à nation, et- se volent réciproquement leurs bestiaux. Au^efoiâ ils étaient armés de lances; mois à présent ils ont tous des fiisi^s> En géîérsJ, îfe so»t' tous bons écuyers; ils montent des chevaux légers à la ceurse et les gouvernent avec fecilité. Les guerres sont rai^mentcnleUespi»7mietîx; ils ne visent qu^au butiïi , et rarement ils se tuent. Ils respectait toujoiu^ tes femmes, qui ne sont jamais ni maltraitées ni insultées. Par une poKtique dû bey, on ne voit dans les nations soumises, soit en temps de guerre , soit en temps de paix , ni coUîisitms sanglantes entfe plusieiu^ personnes, lîi assassinats particuliers. Dès qu^on assassine quehpiW ou qu'3 se commet un vol considérable y la liation de l^sassin ou celle du voleiu* est obhgée de donna* une somme d'argent, sans prqudice de la pimition du eoupa- He : c*est ce qu'ails appellent payer le sang. Ainsi la crainte d'une forte amende qui se répartit sur tous les particuUers, fait que tout le monde veille à la sûreté des chemins et tache 4e pacifier les querelles qui peuvent sm^venir.

Quant à la religion^ ils suivent tous la loi de Mahomet; siais ils sont très igncurws, n^ay^nt persQime pour les easdgner. On estime un homme sayant qui sait Ure et. écrire^

Cest une espèce de loi ou de cputuniae chez les Arabes d^^pouser leurs ci>nsi9efih8crmaiiies} les fiUes même ne p^^vent poifat sa marier à dVutres, que leurs cousins n^ai^nt jHréalablement dédaré ne voulmr pa$ 1^ (^usw. L^on règle la dot que lemwidoit&i|ieàiSa£»nme, et qui c(Hisiste ordinairement en bœuÊ ou en wgent, suivant la q^allté ou la beauté de la fille. Il y a des nations où la dot est r^ée parmi eux ' ; on remet la dot promise au père de la fille. Ces coutumes sont très anciennes , car il est dit dans la Genèse qu^Isaac, épousant Rebecca, sa cousine-germaine ^ lui donna des vases d^or et d'argent ^ des vêtemens pour elle et des présens pour les parens; et Jacob épousa Rachel, fille de Laban, fi:^re de sa mère.

Le père de la fille convie ensuite tous les

1 Peyssonnel veut dire , je cnûs , que chez quelques peuplades africaines , lorsqu'un pardcidier se marie ^ la dot est réglée dans une assemblée de la trib^.

paréns et amis, tant ceux de sa nation que ceux des naticms ydi^es. Tous les conviés, le jour de la ntK^, se rendent au dottar de Fépousée, et donnent diacun un présent au père de la fille. Un notaire écrit et spécifié tous les présens qu^iHi apporte , parce que, lorsque les conviés marient leurs filles, ont est obligé de leur rendre Féquivi^ift de ce qu^on a reçu d^eux. Les mariages, de même que la circondsion des en&ns, sont toujours accompagnés de fêtes, «^ courses de chevaux, de danses bctrlesques exécutées par les joueurs d^instrum^^is, et de festins. Les femmes du voisinage et c<dles des conviés s^ trouvent, et accompagnent Fépousée jusqu^au douar du mari en faisant un certain bruit d^allégresse : lu , lu , lu , lu , lu! Il arrive parfois des mariages forcés : les Arabes enlèvent'leurs maîtresses lorsque les parens ne veulent pas les leur accorder. La belle une fois enlevée par force ou paipersuasion, ils la déposait dans la tente d^uu anû dHme nation différente. L^ami la prend sous sa protection ; elle reste chez lui, comme dans un lieu dWle , jusqu^à ce que les parens aient consenti au mariage , et la personne qui a reçu dans sa tente la fille enlevée est obli-

gée de rhabiller le jour de la noce. Les femmes arabes ne sont pas voilées; on les voit et Ton confire avec elles sans difficulté y quoique leurs maris soient jaloux en bien des occasions, et très sévères sur ce qu^on appelle le point d^honneur ou, si vous voulez, cocuage.

Lorsqu^il meurt quelqu^un de considâratioQ on en donne avis aux fbrens et au:8;.aniis; alors tous ceux qui ont été avertis vont à la tente du mort Êdre un compliment dq conddléance. Les hommes se déchirent le front et les femmes le visage en signe de douleur; elles poussent des cris sourds : ho, ho, ho, ho! etforr ment un branle en poiid, tournant ainsi des heures et des journées entières, se lamentant, disant du bien du défunt et priant pour le repos de son ame. On entare ensuite le. mort, qu^on a eu soin de laver, de parfumer et de mettre dans un suaire. On fait un tas de pierres sur la fosse , qui devient im lieu sacré sur lequel cm ne sème jamais. Il y a quelques nations chez lesquelles les femmes du mort sont obUgées de se couper les cheveux et de les laisser sur la tombe.

Les Arabes bédouins sopt dWe taille moyenne assez bien prise ; leur teint est très

basané et couleur de café; leurs cheveux sont crépus et courts. Ils tiennent un milieu entre les noirs et les blancs et ressemblent assez aux mulâtres. Les traits de leur yisage n^ont rien de beau ni de désagréable; leurs yeux, quoique petite, sont assez viÊ; leur nez est petit sans être écrasé; leurs oreilles sont fort grandes.

Ils aiment Fargent, Tindépendaiice et la Ëiinéantise ; ils sont très sobres et naturellement éloquens , souples dans Fadversité , arrogans et superbçs d$ais la prospérité, menteurs et Tolçurs subtils, grands ji^reurs et fort lur briques» On dit pourtant qu^ils ne sont enclins ni àla sodomie ni à la bestialité. Ils se font une loi d^être très hospitaliers, se piquant d^une fidélité à toute épreuve ; il est bon néanmoins de ne pas s^ abandonner avec une aveugle confiance.

Leur habillement est fort $iinple ; une pièce d^étoffe de laine qu^ils appellent sufficiéU, ayant quatre aunes de longueur sur une aune de large, f;wt tout leur vêtement et leur tient lieu de bas, de culotte, de chemise, de veste ^t de bonnet. Ils en attachent un bout sous le |>ras gauche, le font tomber jusqu^aux pieds,

remcmler sur le côté droit et passer sur la tête.

Les fimmes ont également une pièce d^é- (oflfe de laine de trois aunes mise difiëremment« Elle est en travers, soutenue sur les ^[Miules par deux boucles ou deux morceaux de bois , en guise d^épingles , qui attachent te coté de derrière arec celui de devant ; elle est laissée et retaïue sur les reins par une ceinture; et voilà leur chrânse, leurs cotillons et leur rc^. Leurs cheveux sont tressés; elks ont souvent un morceau d^étoflfe de tcnle bleue sur la tête avec une espèce de turban. Elles portent plusieurs anneaux d'argent, d'un autre métal ou de verre aux pieds et aux bras, et différents coIUers autour du col. Elles se tatouent, par forme d'ornement, le visage, les bras et la gorge. Elles étendent sur les parties qu'elles veulent tatouer ime liqueiu- bleue, rouge ou noire; et ensuite^ avec des aiguilles elles se piquent la peau, et y tracent des dessins à leiu" fantaisie ; ces marques sont ensuite ineffaçables ' . Elles se teignent les cheveux, les

* Les hommes ont aussi quelquefois les bras tatoués - ( Note de Peyssonnel, )

spurcik, Les angles et lies inçdns avec le henné; E^es font sécher la plante^ rédutsentensuite les feuUles en ppudrQ, détrempent cette poudre ayeC: de Teau , et en font ime pâte qu^elles applih quent sur les parties auxqudles, elles veulent dcHiner we teinte jfiuiiie^ J^ai ^lYoyé à M. de Jussieu une plante de h^né ; il est très comr ipun du côté des (Seirbis^ vers le Gérid.

I^es 4rabes w^t dans la oanoqpagne , logés sous des tentes^ comi»e disaient nos pr^oiiers pères. Ces tentes sont faites avec de longues j^ièces dWe toile grossière composée de laine mêlée ai^ du poil dp chèvre. Leurs femmes et Imirs filles les tissent elle^-^ooémes sans métier. Tp^tc une &miUe canq>e sous une même tente : le père, les fenunes, les garçons et les filles. Les animaux y sont admis pendant la nuit ou dans les extrênaes chaleurs. La cuisine, ou Fendroit pour feiire cuire le pain, est dans la partie antérieure de la tente. Trois pierres forment le foyer.

Leurs meubles consistent en une natte de jonc et une peau de mouton. Ils dorment enveloppés de leur sufBciéli , qui sert de matelas, de linceul et de couverture. Us mangent et restent assis dessus toute la journée.

Leur vaisselle consiste en un pot de terre pour euire la viande ' , et un second pot percé de trous pour mettre sur celui qui bout , en guise de couvercle. On remplit celui-ci de couscoitôsou, que la vapeur du pot inférieur £dt cuire. Ils ont encore une out;rBàe peau de chevreau et un plat de bois qui leur servent de gobelet et d^assiette. Ainsi une seule béte de charge porte la makon et tous lés meubles dWe famille entière^ quand même elle serait nombreuse.

Leurs richesses, comme celles de nos premiers pères, consistent en troupeaux de boeu&, de moutons , de chèvres , de chevaux et d^ànes . Les Arabes ducôtédulevantontdes chameaux; mais ceux du côté du nord n^en peuvent point élever à cause des froidà et d^ la rudesse des montagnes qu^ils habitent. Chaque nation possède encore un certain espace de terrain plus ou moins étendu, suivant qu^elle est plus ou moins.

« Il faut observer que le» Arabes bédouins ne man*gent de la viande que lorsqu'ils ont des étrangers ou lorsque quelqu'un de leurs bestiaux esl près de mourir ; alors ib Fégorgent et prononcent, suivant la loi, le Sisnv allalii ou au nom de Dieu. {Note dePeyssonnel)^

nombreuse; il y en a qui comptent jusque mille individus et qui possèdent dix ou quinze lieues de pays ; mais elles sont rares. Les plus communes sont de trois ou quatre cents pei^ sonnes et occupent quatre ou cinq lié&es de pays. Chacim connaît son département pour les terres labourables. Les Arabes changent souvent leurs douars pour laisser reposer les terres ^ et dans Fhiver ils vont se poster à IV bri de 'quelque montagne : ainsi on ne rencontre pas toujours au même endroit ces villages ambulans. Us^ont pauvres en argent^ et ils ont soin d^en terra* le peu quHls peuvent avoir. Ils sont extrêmement paresseux et ne travaillent que dans deux saisons de Tannée : aux temps des semences et des moissons. Le reste de IWnée ils ne font absolument rien. Ils n'ont aucim soin des arbres fruitiers ni des herbes potagères; ils ne sèment que du Wé^ de Forge, quelques fèves , des pois chiches et du maïs ; ils font même peu de cas de ces légumes. Leiu-s enfans sont occupés à la garde des bestiaux, et leurs femmes ont soin de Êdre du bois , de traire les vaches, de moudre le blé avec des moulins à bras, et d'aller le soir chercher de r^iu pour les hommes et les bestiaux.

Il est dit dans la Genèse que Rebecea sortit arec son outre sur les épaules pour aller chercher de Peau, qu^elle en donna à Isaac, et quWle en Y^rsa. dans les canaux pour abreuver les*chanieaux; on se sert de ihême ici de canaux pour abreuver le bétail.

Les Arabes sont hospitaliers et charitables; ils reçoivent sans distinction tùuÉ ceux qm ^ leur demandent FhospitaUté, mahométans ou chrétiens; Us leur fournissent tout ce qui peut leur être nécessaire, soignent les honunes et les chevaux, et leur font foire la meilleure chère quHls peuvent; mais elle est ordinairement assez misérable, car il est impossible de pousser la sobriété aussi loin quHls le font. Ils se lèvent dès qu^ feit joiu*; sur les neuf heures ils mangent un peu de pain sec ou bien trempé dans du miel ou delTiuile, puis Us boivent de Peau ou du lait aigre ; ils ne mangent plus que le soir quand le soleil se couche ; ils font alor^ cuire du couscoussou ou de la viande% Ils vont dormir aussitôt qu^ fait nuit*

Une vie aussi unie et aussi réglée les met àPabri de quantitéde maux auxquels nous sommes exposés, et que nos miHe ragoûts diiTérens nous prociu-ent. Cependant ils sont su^^s à divers

maux, tels que fièvres malignes, fièvres tierces, fièvres quartes, pleurésies; ils sont souvent affligés de hernies, du scoii)ut, de la gale, de dartres et de plusieurs autres maladies cutanées engendrées par la malpropreté.

heur ignorance est si grande qu'ails ne connaissent et ne font aucun remède* Lorqu'^ils sont malades ils restent couchés; ils jeûnent au commencement de la mialadie et, quand elle augmente, ils mangeiit pour se donner des forces. Ils guérissent si Dieu le veut, et meurent si telle est sa volonté. Ils appliquent le leu aux parties où ils ont des douleurs, font des scarifications et sucent le sang avec un instrument que je crois aAcien et particulier : c'est un cône de coton au bas duquel il y a un petit tuyau. Après les scarifications faites, ils appliquent le cône dessus et sucent pour tirer le sang. Ces. gens-ci ne vivent pas plus que les autres hommes. Ony trouve, à la vérité, beaucoup de vieillards; mais plusieurs paraissent vieux à cause de leur barbe blanche, quoiqu'ils soient d'un âge peu avancé.

Les Arabes sont fort superstitieux ; ils prétendent guérir leurs maladies avec des passages de FAlcoran qu'ils écrivent sur les pieds, sur

les mains et sur les bras des malades. Ils atta-* chent aussi des billets symboliques aux. pieds et au col du malade. LW trouve parmi eux des persomies attaquées d^épilepsie ; ils s^imaginentqu^elles sont possédées du diable, qu^ils appellent ginon. Ils vont autour de Tépileptique danser une danse particulière et exorciser le diable. Dans plusieurs autres maladies ils emploient le même remède et vont jusqu^à Êdre danser le malade. Cette pratique réussit quelquefois, surtout dans les fièvres. Ils font danser, tourner et agiter si fort le patient, que bien souvent Pagitation du sang et les sueurs que procure cet exercice amènent la guérison. Les femmes abusent de ce remède dans leurs vapeurs hystériques} elles se disent possédées du ginon : alors elles font venir les danseurs, et, àla fin de la danse^ elles déclarent que le ginon demande des pendans d^oreilles , des anneaux ou quelque autre article de toilette; et afin de guérir la malade, le mari est contraint d^acheter ce que de^ mande le ginon.

Les iirabes sont dWe ignorance extrême dans tout ce qui a rapport aux sciences et à ITiistoire ; à peine savent-ils comment s^appe-^

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lait leur gi-aiid-pcre. En général, on ne saux*ait imaginer des personnes plus ignorantes que ces peuples sur toutes sortes de matières.

Je n^ai appris dans ce pays-ci que Fusage de quelques plantes qui, peut-être, ne sont pas nouvelles ; encore ai-je reçu ces renseignemens , non des Arabes , mais des habitans des Tilles.

Une de ces plantes est le fiingus rouge ; je ne Tai vu que desséché. Il croît auprès de la Goulette , le long de Uétang, vers Tunis. On Fappeile ici tourton. Je le crois le Fungus orbicularis in palustribus L. B. P* — Fangi rubri pereleganiis et ruffl /. B. — XXIII gênas noxiorumfimgorum^ Clus. hist. On s^en sert dans les flux de sang , dyssenteries , hémoptysies ^t autres pertes de sang. C'est un très bon astringent, à la dose d^un drachme en poudre^ pris dans du bouillon ou dans une fiqueur convenable*

On se sert encore de la renouée de mer^ vulgo lingua passerina; potygonum mariti'mum Hispanicum ^ caulibus longissimis ^ ca-- Ucejlorum albo. I. R. H. Centinodia mari^ tima procumbens ^ ultra très ulnos longua^ flosculis albis; Merz^ On la dit \m très bon L i5

diui'étique. On s'^en sert dans les gravelles^ dans les rétentions domine, dans toutes les affections des reins. Pour en faire iine tisane, on emploie indifféremment la tige, la racine ou les feuilles , à la dose de deux onces par pot d^eau. Le malade doit prendre cette tisane plusieurs jours de suite , trois ou quatre verres par jour» Il faut observer de Padoucir avec quelque racine rafraîchissante pour en diminuer Tâcretè.

On use encore du Globularia qfricanafiutescens ^ chimeleœjbliolanuginoso. I.R.j ou Frutex cethiopicus lanifér^ cneori salici œnwr lus^ Breng. Vulgo : Herbe da bon pasteur. On dit que cette plante est purgative prise en guise de tisane royale, au lieu de celle que Ton feit avec le séué. On en met une poignée dans quatre verres d''eau qu'ion fait un peu bouillii', et qu^on laisse infuser pendant toute la nuit. Outre quVlle est purgative, cette plante est anti-vénérienne; on s'en sert dans les tisanes sudorifiques au lieu de.séné,à la dose dWviron une poignée : alors on prend la tige, ta racine et les feuilles ; mais lorsqu'on ne veut que purger, on n'emploie que les feuilles. EUe est amère , et la décoction qu'on en fait res-

semble à celle Ju séiie ; mais elle n^en a pas le déboire désagréable.

On emploie encore avantageusement la cendre de la canne ou roseau/^^w/icfo vulgaris^ pour guérir toutes les blessures;

Il règne dans le pays fort peu de maladies endémiques^ Cependant ^ du coté de Bége et le long de la rivière du Bagradas^ vers la côte du nord^ il arrive toutes les années que^ dans les mois de juillet et d'août ^ beaucoup de per^nnes sont affligées de fièvres tierces et quartes; quelquefois même il survient des fièvres malignes. On en attribue la cause aux eaux des rivières; les habitans s'en abstiennent, et ne boivent que de Peau de puits et de citerne^

Il y a près de vingt ans que la peste n'a t*avagé ce pays; mais j'ai appris de M. de Lapérouse ) directeur et gouverneur pour la compagnie des Indes au cap Nègre, et de plusieurs autres pep:*sonnes qui étaient dans ce pays ^n 1690 et en 1706 , {lendant que la peste y sévissait, qu'elle est aussi meurtrière ici qu'en Europe. On me fit voir un Maure qui avait fait partie d'un douar composé de quarante^ïinq perscmnes, sur lesquelles il en était mort qua-

rante en très peu de jours. Il périt, dit-oft^ quaranteH]uatre mille personnes dans la ville de Tunis , et au -cap Nègre il ne resta personne en vie. Les Maures se comportent en temps de peste tout comme dans un autre temps; ils ne savent et s'embarrassent fort peu de savoir d'où elle vient, d'où elle procède, ni quelle en peut être la cause; ils la regardent cofnme un effet de la volonté de Dieu, et , résignés à cette volonté , ils en attendent les effets sans tacher de les prévenir ni de les arrêter^ Cependant Mahamet-Bey î dans la dernière peste , sortit de Tunis, fît entourer son camp de chameaux, avec des gardes pour empêcher toute communication extérieure. Ils rendent aux malades les secoiu*s et les services ordinaires. Si la peste se développe avec des symptômes favorables, ils tachent de Ëdre suppurer le bubon en mettant dessus de la scille ou oignon d'Espagne y très commun dans ce pays, ou quelque autre remède ordinaire; et pour suppuratif , du beurre mêlé avec le miel, et le tout battu ensemble. Si le malade meurt, ils prennent sans façon les dépouilles du mort et s'en servent à l'instant même.

La loi leur défend de quitter le pays à cause

de la peste; mais elle ne les oblige pas d^aller où elle est. Cest sur cette restriction ou défaut d^obligation que le bey et les puissances de Tunis se fondent pour prendre des précautions contre la peste, les chrétiens leur ayant persuadé qu^ellê est contagieuse , quW peut s^en garantir en évitant toute communication avec les malades, et que c^est au moyen de ces précautions que les chrétiens peuvent vivrç au milieu des terrés pestiférées sans être atteints de la contagion. Le bey et les puissances de ce royaume, adoptant ces idées, ne veulent plus accorder Pentrée a aucun bâtiment venant des Ueux infectés. Ils Font refusée aux Français pendaiA que la peste a ravagé la Provence; ils ne voulaient recevoir aucun bâtiment, pas iitéme soM Tobtigation de la quarantaine. Il y a des-ryïtrl^à tous les agas des places maritim6^,'^de'yi^ter les patentes des bâtimens veilaiit du Levant, et de leur refuser Pentrée lorsqu'ils aiu'Oiit 'patente brute , c'est-à-dire lorsqu'ils Viénéront d'un endi'oit suspect. J'en ai vu refuser plusieurs pendant mon séjour dans le royaume , et leà habitans croient que c'est à ces précautions qu'ils sont redevables de s'être garantis dêfe^efeée. Voil^f Mdhsieur,^

quelles sont, au sujet de cette terrible maladie ^ les idées et les opinions des peuples, et celles des puissances qui gouvernent ce royaume.

JVurai soin d'exécuter vos ordres au sujet des semences , des graines et des plantes.

Tai rhonneur d'être, etc.,

PEYSSONNEL, doct.-méd,

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