CHAPITRE II
De quelle manière ils furent reçus par les Tartares.
Etant arrivés là le premier vendredi de carême sur le soir, les Tartares tous armés se vinrent jeter furieusement en notre logement , demandant quels gens nous étions , et leur ayant répondu que nous étions ambassadeurs du Pape, après avoir reçu quelques vivres de nous, ils se retirèrent. Etant partis le matin , les principaux d'entre eux coururent après nous , s'enquérant pourquoi nous venions vers eux s et quelle affaire nous avions : nous leur répondîmes., « que nous ve- » nions de la part du Pape , qui est le père et )) seigneur de tous les chrétiens, qui nous avoit » envoyés vers les Tartares et leurs princes pour » faire la paix entre eux et les chrétiens, et les » prioit par ses lettres de vouloir recevoir la foi de » Jésus- Christ , qui étoit le seul moyen de se » sauver ; qu'il s'étonnoit fort du grand massacre m qu'ils faisoient des chrétiens , et principalement » des Hongrois et Polonois , qui lui sont sujets , » vu qu'ils ne les avoient offensés en rien , et » qu'ainsi il les prioit et exhortoit de s'abstenir » dorénavant de ces excès de cruauté , et de faire
» pénitence du passé; qu'ils voulussent aussi l'a- » vertir de leur intention en cela, et en toute » autre chose qu'ils voudroient faire. »
Ayant entendu tout cela de nous, ils nous dirent qu'ils nous vouloient donner des chevaux et des guides pour nous mener vers Corrensa, puis nous demandèrent quelques présens que nous leur donnâmes. Ayant donc monté sur leurs chevaux , nous nous mîmes en chemin \ mais eux allant plus vite que nous, ils envoyèrent un des leurs devant avertir leur chef de notre venue, et de ce que nous leur avions dit. Ce chef ou duc commande à tous ceux qui sont établis en garde contre tous les peuples d'Occident, pour empêcher qu'ils ne viennent les surprendre à l'improviste; on dit qu'il a bien soixante mille hommes de guerre sous son commandement.
Etant arrivés en cette cour, Corrensa nous fit donner logement un peu loin de lui, puis nous envoya demander avec quels présens nous voulions lui faire la révérence ; nous leur répondîmes que sa Sainte té n'en envoyoit aucuns, parce qu'il n'avoit pas cru que nous pussions arriver jusqu'à lui; que nous avions en effet passé par des lieux fort périlleux ; que toutefois de ce peu que nous avions pour vivre , par la grâce de Dieu et du Pape notre maître, nous lui en ferions volontiers un présent d'honneur. Ce qu'ayant reçu, ils nous conduisirent en la horde ou tente de Corrensa , et nous fûmes avertis de nous incli-
ner par trois fois sur le genou gauche devant la porte de la tente , et de nous garder bien de toucher du pied le seuil de la porte en entrant.
Etant entrés, il nous fallut, les genoux en terre , dire en la présence de Gorrensa et des principaux de la cour les mêmes choses que nous avions déjà dites auparavant. Nous lui présentâmes aussi les lettres de sa Sainteté ; mais notre truchement, que nous avions amené de Kiovie, n'étoit pas assez capable pour interpréter tout , et il n'y en avoit point là d'autre qui le sût faire. Après cela on nous fit donner des chevaux avec trois Tartares, pour nous conduire vers le prince Bathy, qui est le plus puissant entre eux après l'empereur, et auquel tous les autres obéissent.
Nous partîmes le premier lundi de Carême , et allâmes à grandes journées., tant de jour que de nuit, au grand trot, car nous changions de chevaux trois et quatre fois le jour, tant que nous arrivâmes vers Bathy le mercredi saint. Nous traversâmes tout le pays des Gomans, qui est en une plaine par où passent quatre grandes rivières. La première, Niéper, le long de laquelle, du côté de la Russie, se tenoient Corrensa , et Montii , qui est un autre chef plus grand, del'au^ tre côté de la campagne. La seconde, Don, où étoit un autre prince nommé Tirbon , qui avoit épousé une sœur de Bathy. La troisième, Volga, fort grande , là où campe Bathy. La quatrième , îsaac , là où de part et d'autre sont deux au-
très colonels. Tous ces chefs en hiver descendent vers la mer, et en été le long de ces rivières, retournent aux montagnes. Cette mer est la grande mer d'où sort le bras de Saint-George., qui est vers Constantinople ; quant à ces rivières, elles sont toutes fort poissonneuses , et principalement le Volga, et les trois premières entrent en la mer de Grèce , dite la Grande Mer. Or, nous cheminâmes plusieurs jours sur le Niéper, qui étoit glacé , et de même Je long des rivages glacés de la mer de Grèce avec assez de danger. Car elle gèle le long des bords plus de trois lieues avant; mais avant que nous arrivassions vers Bathy , il avoit eu déjà avis par deux ïartares de nos guides de tout ce que nous avions dit à Corrensa.