CHAPITRE IV
Après avoir quitté Bathy ils passent par le pays dès Comans et des Cangites,
Le samedi saint nous fûmes appelés à la cour, où l'intendant des affaires de Bathy nous fit entendre de sa part qu'il falloit que nous allassions vers l'empereur Cuyné , mais que quelques-uns des nôtres demeurassent* disant que c'étoit pour les renvoyer vers le Pape, auquel nous écrivîmes par eux , lui rendant raison de tout notre voyage. Mais comme ils retournoient par les terres du duc Monta, ils y furent arrêtés jusqu'à notre retour.
Le jour de Pâques ayant dit notre office , et mangé tellement quellement, nous partîmes avec les deux Tartares que Corrensa nous avoît fait donner pour guides : cette séparation d'avec les nôtres ne fut pas sans beaucoup de larmes de part et d'autre , ne sachant quelle bonne ou mauvaise issue auroitce voyage que nous allions faire, et si nous allions à la vie ou à la mort. Cependant nous étions si foibles que nous ne pouvions presque nous tenir à cheval ; car tout ce carême là nous n'avions vécu que de millet , avec de Teau et du sel ; et de même , en tous les autres jours de jeûne, et notre boisson n'avoit été que de la neige fondue sur le feu. iNous pas-
sions donc par la Comanie à cheval, fort vite , d'autant que nous avions des chevaux frais cinq à six fois le jour, si ce n'est lors que nous traversions les déserts ; car alors on nous donnoit des chevaux plus forts, et qui pussent durer au continuel travail. Et cela., depuis le commencement du carême jusqu'à huit jours après Pâques.
Ce pays de Comanie a immédiatement au Nord , après la Russie, les Morduins et Bilères , c'est-à-dire la grande Bulgarie; les Bastarques., qui est laj grande Hongrie , puis les Parosites et les Samogèdes , qu'on dit avoir la face de chien , qui sont sur les rivages déserts de l'Océan. Au Midi il a les Alains , les Circasses, les Gazares , la Grèce et Constantinople , et les terres des Iberiens , des Cathes et des Brutaques , qu'on tient être Juifs , et qui portent la tête toute rase. Puis le pays des Bythes , Géorgiens , Arméniens et Turcs. A l'Occident est la Hongrie et la Russie. Mais ce pays de Comanie est grand et de longue e'tendue, dont les peuples ont été la plupart exterminés par les Tartares , les autres s'en sont fuis, et le reste est demeuré en servitude sous eux ; et même plusieurs qui étoient échappés se sont depuis venus remettre sous leur joug. De là nous passâmes au pays des Cangites , qui a disette d'eaux en beaucoup d'endroits , ce qui est cause qu'il y a peu d'habitans. De sorte que les gens de Jéroslaus , duc de Russie , passant par là pour aller en Tartarie , moururent la plupart de soif
IJO . •■ VOYAGE
dans ces déserts. Car en ce pays , et en celui de Comanie, nous trouvâmes encore plusieurs têtes et ossemens de morts épars çà et là comme des ordures.
Nous fûmes environ depuis l'octave de Pâques iusqu'à l'Ascension à traverser ce pays. Tous les habitans étoient paysans, et eux non plus que les Comans ne s'adonnent point au labourage des terres, mais vivent de leurs bestiaux seulement. Ils n'ont point de maisons bâties, mais ils n'habitent que sous des tentes. Les Tartares y ont tout détruit et ruiné , et tiennent tout ce pays et ceux qui y sont restés sous leur servitude.