‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 15 sur 92 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Quelle fut la réception que Cuyné fit aux religieux.

Étant arrivés en la cour de Cuyné , il nous fit donner une tente , et défrayer, comme ils font aux Tartares mêmes , mais beaucoup mieux qu'à tous les autres ambassadeurs. Nous ne fûmes point appelés devant lui , à cause qu'il n'avoit pas encore été élu empereur, et qu'il ne se mêloit de rien. Et toutefois Bathy n'avoit pas laissé de lui envoyer par écrit tout ce que nous lui avions dit , et tout ce que nos lettres contenoient. Comme nous eûmes donc demeuré là cinq ou six jours , il nous envoya vers sa mère , là où se faisoit l'assemblée générale et solennelle. Nous trouvâmes là une tente de pourpre blanc si grande , qu'à notre avis elle étoit capable de

tenir plus de deux mille personnes. Et autour on avoit fait élever un échafaud ou une palissade de bois , remplie de diverses figures et peintures.

Etant donc là avec les ïartares qui nous conduisoient, nous vîmes une grande assemblée de ducs et princes qui y étoient venus de tous côtés avec leurs gens, et chacun étoit à cheval aux environs par les campagnes et collines. Le premier jour ils se vêtirent tous de pourpre blanc, au second de rouge , et ce fut alors que Cuyné vint en cette tente ; le troisième jour ils s'habillèrent de pourpre violet, et le quatrième de très-fine écarlate , ou cramoisi. En cette palissade, proche de la tente, il y avoit deux grandes portes, par l'une desquelles devoit entrer l'empereur seulement; il n'y avoit point de gardes, encore qu'elle demeurât toute ouverte , d'autant que personne entrant ou sortant n'osoit passer par là; mais on entroit par l'autre, où il y avoit des gardes portant épées, arcs et flèches. De sorte que si quelqu'un s'approchoit de la tente au-delà des bornes qui avoient été posées , si on le pouvoit attraper il ^toit battu, sinon on le tiroit à coups de flèches. II . y avoit là plusieurs seigneurs qui, aux harnois de leurs chevaux, portaient, à notre jugement, plus de vingt marcs d'argent.

Ainsi les chefs et ducs étoient au-dessous de latente, où ils parloient ensemble, et traitoient" de l'élection de l'empereur. Tout le reste du peu-

pie étoit au dehors de la palissade., attendant ce qui seroit résolu. Après ils se mirent à boire du lait de jument, ce qui dura jusqu'au soir, nous étonnant comment ils pouvoient tant boire. Puis ils nous firent entrer au-dedans, et nous donnèrent de la cervoise ; parce que nous ne pouvions boire de ce lait. Ils pensoient nous faire ainsi beaucoup d'honneur, et nous convioient fortement à boire , ce que nous ne pouvions, pour n'y être pas accoutumés. Nous leur donnâmes à entendre que cela nous étoit importun et contraire, sur quoi ils cessèrent de nous en presser. Au-dehors étoient le duc Jeroslaus de Susdai, en Russie , et plusieurs autres seigneurs Kitayns et Solangues; puis deux fils du roi de Géorgie, un ambassadeur ducaliphe de Baldac , qui étoit soudan, et plusieurs autres soudans et amiraux des Sarrasins , et selon qu'on nous disoit, il y avoit plus de quatre mille de ces sortes d'ambassadeurs et députés 3 tant de ceux qui portoient des tributs et des présens , que des Soudans , ducs et autres seigneurs qui venoient ou se rendre eux-mêmes aux Tartares, ou leur prêter obéissance pour leurs maîtres. Ils étoient tous au*dehors de la palissade et de la tente, et on leur donnoit aussi à boire. Ils nous donnoient toujours le haut bout à nous et au duc Jeroslaus, quand nous étions tous ensemble en ce même lieu.

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