CHAPITRE XVL
Du retour des religieux.
Etant donc sur notre retour, nous cheminâmes tout le long de l'hiver, dans les déserts où nous couchions souvent sur la neige , à moins qu'avec le pied nous ne fissions une place ou un gîte sur la terre* Car il n'y avoit que des rases campagnes , sans aucun arbre. Et souvent le matin nous nous trouvions tous couverts de la neige que le vent avoit chassée. Tout notre chemin fut comme cela jusqu'à la fête de l'Ascension , que nous arrivâmes à la cour de Bathy. La nous lui demandâmes quelle réponse il vouloit faire au Pape ; mais il nous dit qu'il ne vouloit mander autre chose que ce que son empereur avoit fait par ses lettres. Nous ayant donné des lettres de recommandation et de passe-port , nous partîmes de là , et le samedi d'après l'octave de la Pente-
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côte ., nous parvînmes jusqu'au logement de Montii , où étoient nos compagnons et nos serviteurs 4 qu'ils y avoient retenus : et nous les ayant fait rendre , nous prîmes tous le chemin vers Corrensa , qui nous demanda encore des présens , mais nous n'avions rien à lui donner. Il nous donna deux comans de leurs sujets pour nous conduire jusqu'en Kiovie, capitale de Russie. Notre Tartare toutefois ne voulut jamais nous abandonner, jusqu'à ce que nous eussions passé la dernière garde et demeure des Tartares. Mais ceux que Corrensa nous avoit donnés, nous menèrent de là en six jours jusqu'à Kiovie , où nous arrivâmes quinze jours avant la saint Jean.
Ceux de Kiovie sachant notre retour, viennent au-devant de nous , et nous reçurent à grande joie, comme des gens retournés de la mort à la vie. On nous en fit de même par toute la Russie , la Pologne et la Bohême , où le prince Daniel et Basilique , son frère , nous firent grande fête, et nous retinrent près de huit jours auprès d'eux contre notre volonté. Et cependant s 'étant assemblés en conseil avec leurs évêques, prélats et autres gens de bien s sur les choses que nous leur avions rapportées des Tartares, et de ce que nous y avions dit et fait, ils nous dirent d'un commun avis, que leur résolution étoit de reconnoître le Pape pour leur particulier seigneur et maître , et la sainte Eglise romaine pour leur mère et dame,
confirmant et ratifiant ce qu'ils en avoient déjà mandé par un abbé qu'ils avoient envoyé sur cette affaire ; et de plus , ils envoyèrent avec nous leurs ambassadeurs avec des lettres à sa Sainteté.
Afin de faire entendre plus clairement aux lecteurs tout ce qui concerne les Tartares , nous diviserons ce traité en huit articles ; au premier, nous parlerons du pays ; au deuxième, des hommes ; au troisième et quatrième, de leurs mœurs et manières d'agir ; au cinquième , de leur empire ; au sixième , de leurs guerres ; au septième, des pays qu'ils ont subjugués ; et au huitième , comment on peut leur résister et leur faire la guerre.
Article premier.
Du pays des Tartares, où il est situé, sous quel climat, et quel air on y respire.
Leur pays est situé en cette partie d'Orient qui selon notre avis se joint au Septentrion ; à l'Orient ils ont le Cathay, et les Solangues ; au Midi les Sarrasins ; entre l'Occident et le Midi les Huires ; à l'Occident les Naymans , et au Nord l'Océan , qui les environne de ce côté-là.
Le pays est en quelques endroits fort plein de montagnes, et en d'autres de campagnes, mais presque partout sablonneux avec peu de terre grasse; en des endroits quelques forêts et en d'autres point de bois du tout. Ils n'ont point d'autre feu , tant pour se cbauffer que pour cuire leurs viandes, que de la bouse de vache et de la
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fiente de chevaux, sans excepter leur empereur même et tous leurs princes. La centième partie de cette terre n'est pas de rapport , et ne peut porter de fruits si elle n'est arrosée de quelques rivières qui s'y trouvent en petit nombre : il y a peu de villages et d'habitations, avec une seule ville que Ton dit être assez bonne : nous n'y avons pas été , mais nous en approchâmes de demi-journée, lorsque nous fûmes au lieu qu'ils appellent Syrahorda , qui est la grande cour de leur empereur. Et bien que ce pays soit si stérile , il ne laisse pas d'être assez bon pour les pâturages et la nourriture de troupeaux.
Pour l'air, il y est extraordinairement inégal. Car en été lorsqu'ailleurs le soleil est le plus fort et le plus chaud , ce ne sont que tonnerres accompagnés de foudres, qui tuent force gens. Il y règne aussi des vents si froids , si forts et orageux , qu'on a bien de la peine à se tenir à cheval en voyageant. De sorte que comme nous étions en leur horde ( ainsi qu'ils appellent les campemens et logemens de leur empereur et de leurs princes), nous étions contraints, par la violence du vent, de nous jeter contre terre , où nous ne voyions rien du tout pour la grande poudre qu'il faisoit ; l'hiver il n'y pleut jamais, mais en été seulement, et encore si peu, que cela ne peut pas à peine humecter la poudre , et faire pousser l'herbe. Il y fait de grandes grêles, si bien qu'au
temps qu'ils firent l'élection de leur empereur, et qu'ils le vouloient installer sur le trône, pendant que nous étions à la cour, il y en tomba de si forte, que venant à se fondre, il y eût , comme nous sûmes , plus de cent quarante personnes cle la cour submergées, et plusieurs maisons, meubles et autres choses emportées. Souvent en été il y fera un très-grand chaud , et tout subitement un froid extrême. L'hiver il neige extrêmement en certains endroits , et en d'autres fort peu. Enfin le pays, selon que nous en avons pu voir en cinq mois et demi que nous l'avons parcouru , est de fort grande étendue , mais plus pa uvre et misérable qu'on ne sauroit dire.
Art. II.
Qualités des Tartares , de leurs mariages , vêtemens et habitations.
Pour parler des Tartares , de leurs mariages , vêtemens , habitations, meubles et biens, je dirai premièrement que leurs visages sont assez dif— férens de tous les autres du monde. Car ils ont une grande largeur entre les yeux et les joues, et leurs joues s'élèvent fort en dehors ; ils sont fort grêles et menus de ceinture , pour la plupart de stature médiocre , avec peu de barbe : quelques-uns toutefois ont quelques poils à la lèvre de dessous et au menton, qu'ils laissent croître
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sans jamais les couper. Au sommet de la tête ils ontdes couronnes comme nos prêtres^ et depuis une oreille jusqu'à l'autre , ils se rasent tous à la largeur de trois doigts , ce qui se vient joindre à cette couronne. Ils se rasent tous sur le front le large de trois doigts ; et pour les cheveux qui sont entre leur couronne et cette rasure , ils les laissent croître jusque sur les sourcils ; et de part et d'autre du front ils ont leurs cheveux à demi coupés , et du reste , ils les laissent croître aussi longs que les femmes. , et de cela ils en font deux cordons qu'ils lient et nouent au derrière de l'oreille. Ils ont les pieds assez petits. Au reste , chacun peut avoir autant de femmes qu'il en peut nourrir ; les uns en ont cent, les autres cinquante, vingt , dix , plus ou moins. Ils épousent indifféremment leurs proches parentes , excepté leurs mères , filles et sœurs de père ou de mère ; et même ils peuvent épouser leurs bel 1 es-mères après la mort de leur père. Les jeunes frères sont tenus aussi d'épouser la femme de leur frère aîné mort , ou quelqu'autre de la parenté.
Pour les autres femmes, ils les peuvent prendre comme il leur plaît sans en faire aucune différence. Ils les achètent fort chèrement de leurs pères et mères. Les femmes, après la mort de leurs maris, ne convolent pas aisément en secondes noces, si ce n'est que quelqu'un veuille épouser sa belle-mère.
Les habillemens des hommes et des femmes
sont faits de même sorte : ils n'usent point de manteaux , ni de capes , ni de capuchons , ni de peaux. Ils portent des tuniques de bougran, de pourpre ou d ecarlate faites de cette manière : elles sont fendues et ouvertes depuis le haut jusqu'en bas, et les rendoublent dessus l'estomac, et les lient d'un ruban au côté gauche, et de trois au droit; et elles sont fendues au côté gauche jusqu'au bras. Toutes leurs sortes de fourrures sont faites de la même façon ; toutefois celle de dessus a le poil par dehors ; mais par derrière cela est ouvert, et ont une petite queue qui leur va jusqu'aux jarrets.
Les femmes mariées portent une tunique fort large qui leur traîne jusqu'à terre, et fendue pardevant. Sur la tête elles portent je ne sais quoi de rond fait d'osier ou d'écorce qui s'étend plus d'une aune de long, se termine au haut en quarré, et va depuis le bas jusqu'au haut toujours en élargissant ; il y a au bout une petite verge longue et menue d'or ou d'argent, ou de bois , ou bien une plume : et cela est attaché sur un bonnet qui s'étend jusques sur les épaules. Cette sorte de coiffure est couverte de bougran , ou de pourpre et d'écarlate ; et sans cet ornement elles ne se montrent jamais devant les hommes , et par cela on les reconnoît d'avec les autres femmes.
Les filles et jeunes femmes mariées se peuvent difficilement discerner et reconnoître par- leurs
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maris mêmes , parce qu'elles sont vêtues tout de même que les hommes. Les bonnets qu'ils portent sont de toute autre sorte que ceux des autres nations, et très-difficiles à décrire. Leurs logemens sont ronds en forme de tentes et faits avec des verges et bâtons fort déliés; et au-dessus, droit au milieu , il y a une fenêtre ronde par où la lumière entre et la fumée sort, car ils font toujours leur feu au milieu : les parois et toits de ces logis sont couverts de feutres , avec des portes faites de la même étoffe. Ces maisons sont grandes ou petites selon la qualité et dignité de ceux qui les habitent. Quelques-unes sont fort aisées à défaire et refaire, et à être chargées sur des bêtes de somme. Il y en a d'autres qu'on ne peut défaire de la sorte,, mais qui sont portées en cet état sur des chariots ; les plus petites sont tirées par un bœuf seulement ; les autres plus grandes par trois ou quatre, et même plus s'il est besoin. En quelque part qu'ils marchent , soit à la guerre ou ailleurs, ils les traînent toujours avec eux. Ils sont fort riches en troupeaux de bêtes, comme chameaux, bœufs, brebis, chèvres et chevaux. Je crois qu'ils ont eux seuls plus de bêtes de monture que tout le reste du monde ensemble, ils n'ont point de pourceaux ni d'autres animaux.
Art. III.
De leur religion , cérémonies , de ce qu'ils pensent être péché, de leurs divinations, funérailles et purifications.
Pour ce qui est de leur religion , ils croient un Dieu créateur de toutes choses , tant visibles qu'invisibles, qui donne les récompenses et les peines aux hommes selon leurs mérites ; cependant ne l'honorent pas par aucunes prières et louanges , ni par aucun service ou cérémonie. Ils ne laissent pas d'avoir des idoles de feutre faites à la ressemblance des hommes, qu'ils placent de chaque côté de la porte de leur logis ; au-dessous il y a je ne sais quoi de même étoffe, en forme de mamelles , et ils croient que c'est ce qui garde leurs troupeaux et qui leur donne du îait et des petits. Ils font d'autres idoles d'étoffes de soie , à qui ils rendent de grands honneurs. Quelquesuns même les mettent sur de beaux chariots couverts devant la porte de leurs logemens , et quiconque se trouve avoir dérobé quelque chose de ces chariots-là est mis à mort sans aucune rémission. Les chefs de mille hommes et de cent hommes ont toujours une de ces idoles au milieu de leur logis, auxquelles ils offrent le premier lait de leurs brebis et jumens , et lorsqu'ils cornmencent à boire et à manger quelque chose, ils en offrent premièrement à leurs idoles. Quand ils égorgent quelque bête , ils en offrent le cœur à
l'idole qui est sur le chariot, dans un plat qu'ils laissent ainsi jusqu'au lendemain matin , qu'ils 1 otent de là pour le faire cuire et le manger. Ils mettent une de ces idoles fort honorablement devant le logement de leur empereur, comme nous en avons vu devant le palais de celui qui règne à présent , et lui font force présens. Ils lui offrent aussi des chevaux que personne après cela n'ose plus monter. Ils lui présentent aussi d'autres animaux. De ceux qu'ils tuent pour manger, ils n'en rompent jamais les os, mais ils les brûlent au feu. Ils adorent le côté du midi, comme si c'étoit une divinité, et contraignent tous les grands qui se rendent à eux d'en faire de même. De sorte qu'il n'y a pas long-temps qu'un certain duc de Russie, nommé Michel , s'étant venu rendre à l'obéissance de Bathy , ils le firent premièrement passer entre deux feux , puis lui commandèrent de faire l'adoration vers le midi à Cingis-Cham; mais il répondit qu'il s'inclineroit volontiers devant Bathy et les siens, mais jamais devant l'image d'un homme mort, cela n'étant pas permis aux chrétiens : comme ils le pressoient toujours à cette adoration, et qu'il n'en vouloit rien faire, Bathy envoya dire par lefdsde Jeroslaus qu'il fût aussitôt mis à mort s'il ne vouloit adorer, ce qu'il refusa encore, disant qu'il mourroit plutôt ; mais l'autre envoya un de ses gardes qui lui donna tant de coups de pieds à l'estomac et au ventre , qu'il en mourut bientôt après : un
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des siens qui se trouva présent à cela l'encourageoit en lui disant qu'il eut bon courage , que ce martyre ne dureroit pas long-temps , et que cela lui apporterait une joie éternelle ; après quoi on coupa la tète au maître et au serviteur tout ensemble. Ils adorent donc le soleil , la lumière et le feu > comme aussi l'eau et la terre, leur offrant les prémices de leur manger et boire, principalement le matin avant que de rien manger , sans avoir aucune cérémonie pour le service du vrai Dieu. Ils ne contraignent personne à changer de religion.
Il arriva toutefois, comme nous étions en cepayslà, qu'un certain André , duc de Sarvogle en Russie, étant accusé devant Bathy de tirer des chevaux de Tartarie pour les vendre ailleurs, bien qu'on ne put le prouver contre lui, ne laissa pas d'être mis à mort. Son jeune frère, ayant appris cela, vint avec la veuve du mort vers ce Bathy, pour le supplier de ne leur ôter point leurs terres et seigneuries; mais l'autre dit qu'il étoit raisonnable que ce frère prît en mariage la femme de son frère; il commanda en même temps à la veuve de le prendre pour son mari, suivant la coutume des Tartares. Mais ce frère protesta qu'il aimoit mieux mourir que de faire rien contre sa loi ; toutefois Bathy la lui fit prendre par force , quoi qu'il pût faire pour s'en empêcher, et les firent coucher tous deux en un lit avec un enfant qui pleuroit et crioit , les forçant ainsi tous deux de se mêler ensemble.
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Quoiqu'ils n'aient aucune loi pour ce qui est de la justice , ou pour se garder du péché , ils ont toutefois je ne sais quelles traditions de choses qu'ils tiennent pour péchés , selon qu'eux-mêmes ou leurs ancêtres se sont imaginés. Comme de mettre un couteau dans le feu, ou en toucher le feu si peu que ce soit , ou tirer la chair du pot bouillant avec le couteau , et de fendre du bois près du feu avec une coignée; car ils croient qu'on doit faire sacrifice au feu de telles gens : comme aussi de s'appuyer contre un fouet dont on fait aller les chevaux , car ils n'usent point d'éperons.
De plus ) de toucher des flèches avec ces fouetslà. Prendre ou tuer de jeur.es oiseaux et de leurs petits. Battre un cheval avec sa bride. Rompre un os avec un autre. Epancher du lait, ou autre boisson et viande sur la terre. Faire son eau dans l'enclos de son logement. Que si cela se fait de propos délibéré , on est mis à mort : si c'est sans y penser on est condamné à payer quelque argent au devin qui les purifie et fait passer leur logement et tout ce qui est dedans entre deux feux. Avant qu'il soit ainsi purifié, personne n'ose y entrer, ou en emporter quoi que ce soit. Aussi si quelqu'un, voulant avaler quelque morceau, ne le peut et est contraint de le rejeter, ils font un trou en son logement, le tirent là, le tuent sans merci. Si aussi quelqu'un marche sur le seuil de la porte du palais impérial, ou de quelque autre
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des chefs , il est incontinent mis à mort : et plusieurs autres semblables superstitions qui seroient trop longues à raconter.
Mais de tuer les hommes, d'envahir le pays d'autrui, de faire injure et tort aux autres ; en un mot, de contrevenir aux commandemensde Dieu, ils n'en font aucune conscience , et ne le tiennent pas pour péché. Ils ne savent ce que c'est de la vie ou de la damnation éternelle. Ils ont toutefois quelque créance qu'après la mort ils jouiront d'une autre vie, où ils auront des troupeaux, boiront, mangeront et feront toutes les autres actions qu'ils font en celle-ci. Ils s'adonnent fort aux prédictions., aux augures, vols des oiseaux, sorcelleries et enchantemens. Lorsque le diable leur fait quelque réponse , ils croient que cela vient de Dieu même, et le nomment Itoga , et les Comans, Chan, c'est-à-dire empereur. Ils le révèrent et le craignent extrêmement, lui faisant plusieurs offrandes, entre autres des prémices de leur boire et manger. Ils ne manquent jamais de faire tout selon les réponses qu'ils en reçoivent. Tout ce qu'ils ont à faire de nouveau , ils le commencent toujours à la nouvelle lune,, ou à la pleine; aussi l'appellent-ils la grande reine, impératrice, la prient et l'adorent les genoux en terre.
Pour le dire en un mot,, ils croient que le £eu purifie toutes choses ; de sorte que quand quelques ambassadeurs , princes , ou autres, vien-
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lient vers eux, ils les font passer avec leurs présens entre deux feux pour les purger. Si aussi le tonnerre tombe sur leurs troupeaux, ou sur les hommes, comme il arrive fort souvent, ou si autre semblable accident leur survient , de quoi ils pensent être poilus et profanés , il faut qu'ils se fassent purifier par leurs devins, et mettent toute leur espérance et félicité en ces choses ià.
Quand quelqu'un d'entre eux devient malade, on met une lance en son logement , environnée d'un feutre noir, et à ce signal, aucun étranger n'ose plus entrer dedans. Lorsqu'il commence à agoniser , et qu'il est aux traits de la mort , tous les autres le quittent , d'autant qu'aucun de ceux qui ont été présens à la mort de quelqu'un ne peut entrer à la horde ou logement du capitaine, ou de l'empereur, avant la nouvelle lune.
Quand celui-là est mort, s'il est des principaux on l'enterre secrètement à la campagne avec sa lof^ , où il est assis au milieu avec une table devant lui , un bassin plein de chair, et une tasse de lait de jument. On enterre aussi avec lui une jument et son poulain , un cheval sellé et bridé : ils mangent un autre cheval dont ils remplissent la peau de paille , puis l'élèvent en haut sur quatre bâtons , afin que le mort ait en l'autre monde où loger, et une jument dont il puisse tirer du lait et de quoi multiplier des chevaux pour s'en servir. Ils enterrent encore de même avec lui son or et son argent. Ils rompent le cha-
riot qui le portoit , et sa maison est abattue, et personne n'ose proférer son nom jusqu'à la troisième génération. Ils ont une autre façon d'enterrer les grands, c'est qu'ils vont secrètement à la campagne , où ils ôtent toutes les herbes jusqu'aux racines, puis ils font une grande fosse , et à côté une autre comme une cave sous terre ; puis le serviteur qui a été le plus chéri du mort est mis sous le corps, où ils le laissent gissant tant qu'il n'en peuve presque plus ; puis ils le retirent pou r le faire respirer un peu, et en font ainsi par trois fois; que s'il s'en échappe, il devient libre, fait tout ce qu'il lui plaît , et est tenu un des principaux de la horde et du logement.
Pour le mort, ils le mettent dans cette fosse , qui est à côté , avec toutes les autres choses que nous avons dites ci-dessus; puis remplissent cette autre fosse qui est devant celle-là, et mettent de l'herbe par dessus, comme elle étoit auparavant , afin qu'on ne puisse après reconnoître i'end#it où elle est.
En leur pays ils ont deux lieux de sépulture ; Tun dans lequel ils enterrent les empereurs, princes, capitaines et autres de la noblesse seulement, et en quelque lieu qu'ils viennent à mourir, on les apporte là tant qu'il est possible, et Ton enterre avec eux force or et argent. L'autre lieu est pour l'enterrement de ceux qui sont morts en Hongrie, car il y en eut là force des leurs qui y furent tués. Personne n'ose appro-
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clier de ces cimetières là , sinon ceux qui en ont la charge, et qui sont établis pour les garder ; si quelqu'autre en approche, il est aussitôt pris, battu , fouetté et fort maltraité. De sorte que nous autres, qui ne savions pas cela, comme nous entrâmes sans y penser dans les bornes de ce lieu-là, ils commencèrent â nous tirer des flèches, mais d'autant que nous étions des ambassadeurs étrangers, qui ne savions pas la coutume du pays, ils nous laissèrent aller sans nous faire autre mal. Il faut que les païens du mort, et même tous ceux qui demeurent en leurs logemens, soient purifiés par le feu , ce qui se fait en cette sorte : ils allument deux feux, et mettent deux lances auprès et une corde qui les joint par le haut, où ils attachent quelques pièces de bougran , et sous cette corde , entre ces feux et ces lances, ils font passer les hommes, les animaux etlogemens qu'il faut purifier, pendant que deux femmes , Tune de çà, l'autre de là , leur jettent de l'eau et récitent quelques paroles. Que si quelques chariots viennent à se rompre en passant , ou que quelque chose en tombe , les devins prennent aussitôt cela pour eux.
Si quelqu'un a été tué par la foudre, il faut que tous ceux qui demeurent en ce logement passent par le feu, aussi bien que la maison , le lit., les feutres, chariots et vêtcmens; tout ce qui a appartenu à ces morts n'est plus touché de
personne, mais on rejette cela comme choses immondes et pollues.
Art. IV.
De leurs coutumes bonnes ou mauvaises , et des viandesdont ils mangent.
Les Tartares sont les plus obéissans dujmonde à leurs seigneurs, plus même que quelque religieux que ce soit à ses supérieurs, llsjes révèrent infiniment, et ne leur disent jamais une menterie. Us n'ont guère ou point du tout de contestations de paroles , mais surtout ils n'en viennent jamais aux effets. Il n'y a point de différens, de batteries, ni de meurtres parmi eux. Pour le larcin , il ne s y en commet pas de chose d'importance ; de sorte que les loges où ils serrent leurs trésors , ne sont point fermées par des serrures et des verroux. Si on a perdu quelques bêtes, quiconque les trouve, ou ii les laisse là sans les prendre , ou il les ramène à ceux qui sont destinés à cela. Ceux à qui elles appartiennent les allant redemander., on les leur rend aussitôt sans difficulté. Ils s'honorent fort entre eux, et usent de grandes familiarités les uns envers les autres. Et bien qu'ils aient peu de vivres, ils se les communiquent toutefois fort libéralement. Us sont fort patiens à tout supporter; de sorte que quand ils jeûnent, ne mangeant rien durant un ou deux jours., on ne les voit pas porter cela avec
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impatience ; mais ils jouent, chantent et passent ie temps aussi gaiement que s'ils avoient fait bonne chère. Quand ils sont à cheval , ils endurent d'une manière surprenante l'excès du chaud et du froid; ils ne sont délicats en aucune sorte. Ils ne se portent point d'envie les uns aux autres. Point de procès ni de différends entre eux ; ils ne se méprisent point l'un l'autre, mais plutôt s'aident et avancent mutuellement tant qu'ils peuvent. Leurs femmes sont fort chastes; on ne dit point qu'aucune se gouverne mal ; elles n'usent d'aucunes paroles honteuses ni impudiques, même quand elles se divertissent. De séditions et mutineries entre eux, il n'en fut jamais. Bien qu'ils soient fort sujets à s'enivrer, toutefois ils n'en viennent jamais aux disputes de fait ou de paroles.
Mais aussi, d'un autre côté, ils ont de trèsmauvaises qualités , comme d'être les plus superbes et orgueilleuses gens du monde , de mépriser tous les autres . les estimer moins que rien , quelque grands et nobles qu'ils puissent être. Car nous avons vu en la cour de l'empereur un Jeroslans , grand duc de Russie , et le fils du roi de Georgiane , et autres chefs et seigneurs de remarque , être tous fort peu honorés entre eux ; les Tartares qu'on leur donne pour les conduire, quelque petits qu'ils fussent , les précédoient en tout , et prenoient toujours la première et la plus honorable
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place , faisant seoir le plus souvent les autres bien au-dessous d'eux. Ils sont fort sujets à la colère et à l'indignation; grands menteurs envers tous les autres hommes, ne se trouvant jamais presque un mot de vérité en leur bouche. Ils semblent fort doux et affables au commencement, mais à la fin ils piquent comme le scorpion; ils sont fins et rusés , et tant qu'ils peuvent tâchent de tromper et de surprendre les autres. Ils sont fort sales et vilains en leur boire et manger, et en tout le reste de leurs actions.
Quand ils veulent faire mal à quelqu'un, ils s'y prennent avec tant de subtilité , qu'il est bien malaisé de s'en douter, de le prévoir et d'y donner ordre.
L'ivrognerieesthonorableparmi eux, et quand, à force de boire, ils sont contraints de rejeter et de vomir tout , ils ne laissent pour cela de reboire mieux qu'auparavant. Ils sont fort avares et coovoiteux, grands demandeurs et exacteurs qui retiennent opiniâtrement tout, et ne donnent presque jamais. Ils ne font point scrupule de tuer les autres hommes ; enfin ils ont tant et de si mauvaises qualités et manières d'agir , qu'il scroit difficile de les coucher toutes par écrit.
Leurs viandes sont tout ce qui se peut manger, comme chiens , loups , renards et chevaux , et même, en cas de nécessité , ne font-ils point difficulté de manger de la chair humaine. De sorte
que quand ils assiégèrent une certaine ville des Kitajens , où étoit enfermé le prince, ils continuèrent le siège tant que Les vivres manquèrent aux assiégeans mêmes; si bien que, n'ayant plus à manger, ils vinrent à se décimer eux-mêmes pour s'en repaître. Ils mangent aussi toutes les ordures que leurs jumens jettent dehors avec leurs poulains ; nous les avons vus même manger des pous , des rats et des souris -
Ils ne se servent point de nappes ni de serviettes en leur manger; ils n'ont ni pain, ni herbes, ni légumes, ni autre chose semblable, mais des chairs seulement, et encore en si petite quantité , qu'à peine les autres nations en pourroient-elles se sustenter. lis ont toujours les mains toutes pleines de graisse , et quand ils ont achevé de manger, ils les essuient ^ leurs bot?es ou à de riierbe, ou à la première chose qu'ils ont en main. Les plus honnêtes ont seulement comme de petits mouchoirs qui leur servent à cela après avoir mangé de la viande. L'un d'eux tranche les viandes , et l'autre prend les morceaux avec la pointe du couteau , dont il en donne aux uns et aux autres plus ou moins, selon qu'ils les veulent honorer. Ils ne lavent jamais les écuelles, et s'ils les lavent, c'est avec le potage même, puis reversent le tout dans la marmite avec la viande. Pour leurs pots, marmites et chaudières, s'ils les lavent, c'est de la même façon. C'est un grand péché entre eux de laisser perdre en mangeant
aucun morceau de viande ou quelque goutte de boisson : de sorte qu'ils ne donnent jamais les os à ronger aux chiens qu'après qu'ils en ont tiré la moelle.
Pour leurs habillemens, ils ne les lavent et ne les nettoient jamais \ ni ne permettent que l'on le fasse, et principalement quand il tonne Ils boivent force lait de jument quand ils en ont, aussi bien que de celui de brebis, de chèvre , de vache et de chameau. Ils n'ont point de vin , de cervoise ni d'hydromel, à moins qu'on ne leur en apporte des autres pays.
L'hiver, ils ne peuvent avoir de ce lait de jument, qu'ils ne soient riches et à leur aise. Ils font cuire du millet avec de l'eau ; ils en font un manger si délié, qu'il semble plutôt qu'on boive cela que l'on le mange; chacun en boit un verre ou deux le matin, et ne mangent rien plus de tout le jour. Le soir on leur donne un peu de viande 7 avec du potage et du bouillon qu'ils hument; mais en été , qu'ils ont abondance de lait de jument, ils mangent peu de chair, si ce n'est qu'on leur en fasse présent, ou qu'ils prennent quelques bêtes ou oiseaux à la chasse. Leurs lois leur permettent de tuer tout homme et toute femme qu'ils auront surpris en un adultère manifeste; ils en font de même d'un homme et d'une fille trouvés en fornication.
Si parmi eux il se trouve quelque voleur et larron découVert en son larcin, ils le mettent à mort
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sans merci. Que si quelqu'un découvre leurs entreprises , principalement quand ils veulent aller à la guerre , ils lui font donner des coups de bâton sur le dos par un homme robuste de toute sa force. Quand aussi un inférieur offense un plus grand que soi, il est grièvement battu. Ils ne mettent point de différence entre le fils d'une concubine et celui d'une femme légitime , mais le père peut donner à l'un ou à l'autre ce qu'il lui plaît. Si c'est entre les princes ou ducs ef^entre eux, le fils de la concubine sera aussi bien duc que l'autre. Quand un Tartare a plusieurs femmes , chacune a son logement et sa famille à part ; le mari mange et couche un jour avec l'une , et un autre jour avec l'autre; mais entre ces femmes, il y en a toujours une plus grande et la principale, avec laquelle il demeure plus souvent. Encore qu'elles soient plusieurs, elles vivent toutefois fort doucement et paisiblement ensemble.
Les hommes ne s'attachent à aucun travail, sinon à faire des flèches et à prendre garde un peu à leurs troupeaux ; ils ne s'adonnent guère qu'à la chasse et à tirer de l'arc; ils sont tous, depuis le plus petit jusqu'au plus grand , bons archers, accoutumant leurs enfans dès l'âge de deux et trois ans à aller à cheval. Ils leur font mener leurs chevaux et leurs chariots , et leur donnent des arcs proportionnés à leur âge, et leur apprennent à en tirer. Ils sont fort agiles, adroits et hardis.
Les filles et les femmes savent aussi mouler u cheval et les font courir et galopper aussi vite que les hommes. Nous en avons vu avec des arcs et des carquois ; et tant les hommes que les femmes , ils se tiennent tous long-temps à cheval. Leurs étrivières sont fort courtes ; ils ont un grand soin de leurs chevaux , comme aussi de toutes autres choses qui sont à eux. Les femmes font tout le travail et les ouvrages., comme les foururres, habillemens, souliers, bottes, et toutes autres choses faites de cuir. Elles mènent aussi les chariots, les rajustent, chargent les chameaux , et sont forts diligentes et habiles à tout ce qu'elles font ; elles portent toutes des caleçons, et il y en a qui tirent aussi bien de l'are que des hommes.
Art. V.
De l'empire et seigneurie des Tartares.
Vers l'Orient il y a , comme nous avons déjà remarqué , un pa)rs appelé Mongal , qui avoit autrefois quatre sortes de peuples ; l'un dit Jeka Mongal , c'est-à-dire les grands Mongales ; l'autre , Su Mongol ou Mongales aquatiques, qui furent aussi appelés Tartares, à cause d'un fleuve nommé Tartar, qui passe par leur terre ; le troisième s'appelle Merkat , et le dernier Metrit. Ces quatre peuples étoient semblables en ligure , mœurs e{ langue, encore qu'entie eux ils fussent
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distingués par princes ou chefs et par provinces. En la terre de Jeka Mongol, il y eut un certain homme nommé Cingis., qui commença à surpasser en ses courses le seigneur ; il apprit à ceux de son pays à dérober et à vivre de brigandage. Il fut par les autres pays , et tant qu'il pouvoit attirer d'hommes à soi, il les emmenoit, et pour ceux de sa nation, il les sut si bien gagner, qu'ils le suivirent comme leur chef pour faire toute sorte de mal. Son commencement fut de faire la guerre à ceux de Su Mongal , qui sont les Tartares, et fit si bien , qu'avec ce peu d'hommes qu'il avoit , il tua le chef des ennemis, et subjugua ces Tartares ; et avec tous ensemble , il marcha contre ceux de Merkat, voisins des Tartares, les assujétit aussi, et ensuite en fit autant de ceux de Metrit.
Les Naymans entendant comme Cingis s elevoit de la sorte, ils en furent indignés ; car ils avoient eu un roi ou empereur fort vaillant et grand guerrier auquel tous ces peuples là payoient tribut. Ce roi étant mort, ses enfans lui avoient succédé , fort jeunes , et peu capables de bien gouverner leurs peuples , outre qu'ils étoient divisés entre eux 9 si bien que sur cela ils faisoient quelques courses parmi cesTartares, où ilstuoient, ravageoient et emmenoient tout. Cingis voyant cela , assembla tous les siens pour les rencontrer. D'un autre côté , les Naymans et les Karakitains, ou Noirs-Cathayns , avec une armée vinrent en
une vallée étroite entre deux montagnes , par où nous passâmes en allant vers l'empereur des Tartares ; là se donna une sanglante bataille , où les Naymans et Karakitains furent vaincus par les Mongales , qui en tuèrent la plus grande partie, les autres s'enfuirent , et le reste qui ne se put sauver fut réduit en servitude.
Depuis , en cette même contrée de Karakitay, Occaday Chan , lils de Cingis , après qu'il fut élu empereur, bâtit une ville qu'il appela Omil, près laquelle , en tirant au midi, est un désert où on dit qu'il y a des hommes sauvages qui ne parlent point j n'ont point de jointures aux jambes , et quand ils viennent à tomber, ils ne se peuvent relever sans l'aide des autres, n'ayant , à ce qu'on dit , que peu d'usage de raison.
Les Mon gales donc victorieux , marchèrent contre les Kitaiens, dont l'empereur avoit ramassé de grandes forces ;le combat s'étant donné, les Mongales furent vaincus, et les principaux d'entre eux tués , hors sept ; Cingis avec le reste s'enfuit en son pays. Mais quelque temps après , s'étant remis en état, il alla attaquer les Huires \ qui étoient chrétiens nestoriens, qu'il vainquit : et les Tartares prirent leurs lettres et caractères ; car auparavant cela ils ne savoient ce que c etoit que d écrire, et aujourd'hui on appelle ces lettres là lettres des Mongales. De là il marcha contre ceux de Sarviur , des Garanites , de Voirat, et
contre les Comans, et subjugua tous leurs pays ; puis retourna dans le sien, où s 'étant reposé quelque temps , il assembla tous les peuples, alla contre les Katains, les défit , gagna une partie de leurs terres , et assiégea leur ville capitale., où étoit enfermé leur empereur : ce siège dura si long-temps , que les vivres manquèrent aux Tartares, en sorte queCingis fut contraint de les faire décimer pour vivre de leur chair. Ceux de la ville se défendoient si bien, que les armes et pierres mêmes leur manquant, ils se servirent de lingots d'argent pour jeter, et principalement de l'argent fondu ; car cette ville ctoit pleine de grandes richesses. Les Tartares voyant qu'ils n'en pouvoient venir à bout par la force et la longueur du siège,, s'avisèrent de faire une mine qui les conduisit sous terre jusqu'au milieu de la ville, dont ils se rendirent ainsi maîtres après un grand et long combat , où l'empereur fut tué avec la plupart des siens, et les Tartares y gagnèrent de grandes richesses : ayant établi là de bonnes garnisons des leurs, ils s'en retournèrent en leur pays , et Cingis fut élu empereur. Une partie de ce pays de Kitay, qui étoit vers la mer, ne put être subjuguée par eux , et demeure encore aujourd'hui en sa liberté. Les Kitayens susdits sont demi-idolâtres , et ont des lettres particulières. Us ont aussi le vieux et nouveau Testament , la Vie des Pères et des Hermites , et des lieux faits comme des églises, où ils prient
Dieu à certains temps et heures. Ils se disent avoir quelques Saints particuliers.
Ils adorent un seul Dieu , honorent Jésus- Christ notre Seigneur, et croient la vie éternelle. Mais ils n ont point le baptême ; ils portent de l'honneur et de la révérence à nos Ecritures , aiment les chrétiens, ont plusieurs églises , et semblent être gens assez doux et humains : ils ne portent point de barbe, et ressemblent assez de visage aux Mongales ; mais ils n'ont pas tout à fait le visage si large. Ils ont une langue à part, et il ne se trouve point au reste du monde de meilleurs artisans en toutes sortes d'ouvrages. Leur pays est abondant en blés , vin., or, argent et soies , et en tout ce qui se peut désirer pour la vie.
LesTartares s'étant un peu reposés, ils remirent leurs armées en campagne, qu'ils séparèrent en divers endroits. Cingîs envoya un de ses fils nommé Tossuch , et surnommé Chan , c'est-àdire empereur, avec une armée contre les Comans, qu'après plusieurs combats enfin il subjugua, puis retourna au pays. 11 envoya un autre de ses fils avec une armée contre les Indiens, qui se fit maître de la petite Inde , 6ù sont les Sarrasins noirs , que l'on appelle Ethiopiens. Cette armée marcha aussi contre les chrétiens de la grande Inde.
Le roi de ce pays là, qu'on appelle le Prêtre- Jean, en ayant été averti, vint à leur rencontre avec
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ses forces, et ayant fait faire des figures d'hommes de bronze , les fit attacher sur les selles des chevaux, et mettre du feu par dedans, avec un homme en croupe sur le cheval et derrière la figure, avec un soufflet. Il en fit faire quantité de cette sorte, puis étant venu pour livrer bataille aux Tartares, il fit marcher ses chevaux ainsi accommodés jles premiers , et les hommes qui étoient derrière jetèrent je ne sais quoi dans le feu qui étoit dans chaque figure . et le soufflant bien fort, cela fit élever une telle fumée , que les Tartares en furent tous couverts ; alors les autres les attaquèrent à coups de flèches , de sorte qu'il y en eut beaucoup de tués , et le reste fut chassé et mis en fuite ; je n'ai point su que depuis ils soient revenus. Comme les Tartares se retiroient par les déserts, ils vinrent , à ce qu'on dit \ en un certain pays où ils trouvèrent des monstres ayant la ressemblance de femme, et comme ils leur demandèrent par divers interprètes, où étoient les hommes de cette terre là, elles répondoient que toutes les femmes qui naissoientencepays là avoient forme humaine , mais les hommes figures de chien. Les Tartares donc s 'étant arrêtés quelque temps en ce pays, tous les chiens s'assemblèrent en un lieu, et durant l'hiver, qui étoit alors fort âpre , ils se jetèrent tous en l'eau, puis se changeoient en poudre , et cette poudre mêlée avec l'eau devenoit glace , dont ils étoient tous couverts: de sorte qu'ils vinrent ainsi avec grande
impétuosité se jeter sur les Tartares,quise défendoient et les tiroient à coups de flèches qui, frappant comme sur des pierres, retournoient en arrière ; et ainsi ces chiens en blessèrent les uns à coups de dent^, tuèrent les autres, et chassèrent le reste hors de leurs terres. Le reste de l'armée se retirant de là , vint au pays de Burutabeth, qu'ils gagnèrent. C etoit des païens qui avoient une étrange 3 mais plutôt malheureuse coutume de manger leurs pères et mères ; car quand quelqu'un y était mort, ils assembloient toute la parenté , et en faisoient un bon repas entre eux. Ces gens là n'ont point de poils à la barbe, mais ils portent toujours un fer à la main , dont ils s'arrachent tous les poils qui y croissent de nouveau. Ils sont aussi fort laids et difformes : de là cette armée de Tartares retourna en son pays.
Cingis Cham au même temps qu'il détachoit ainsi ses armées çà et là , il envoya entr'autres une vers l'orient, en la contrée deKergis, quelle ne put subjuguer; et de là elle alla jusqu'aux monts Caspiens , que Ton dit être de pierres et rochers d'aimant, de sorte qu'ils attiroient le fer de leurs flèches et de leurs armes. Ils virent certains peuples enfermés dans l'enclos de ces montagnes. Ils rompirent bien ces barrières pour passer , mais une nuée se mettoit devant eux , qui les empêchoit d'approcher plus près* et ceux qui le vouloient essayer mouroient aussitôt. Avant que d'arriver à ces montagnes ils furent
plus d'un mois à passer de grands déserts : et de là retournant contre l'orient , ils employèrent encore plus d'un autre mois dans le désert, tant qu'enfin ils parvinrent à de certains chemins frayés , mais sans trouver personne qu'un homme et une femme qu'ils amenèrent à leur prince Cingis. Et comme on leur eut demandé où étoient tous les hommes de ce pays-là , ils répondirent qu'ils s 'étoient retirés aux creux des montagnes , où étoit leur habitation. Alors Cingis ayant retenu la femme , envoya l'homme avec quelquesuns des siens pour signifier à ces gens-là qu'ils eussent à le venir trouver aussitôt ; ce qu'ayant entendu , ils firent réponse qu'ils ne manqueroient point devenir à un tel jour, pour recevoir ses commandemens : en même temps ils s'assemblèrent , et par des chemins secrets sous terre ils vinrent se jeter tout d'un coup sur les gens de Cingis , dont ils en tuèrent plusieurs, et le reste se sauva à la fuite, emmenant l'homme avec eux , qui avec sa femme ne sortit depuis du pays des Tartares. On leur demanda pourquoi ces peuples habitoient ainsi sous terre; ils dirent que c 'étoit parce qu'en un certain temps de l'année , au lever du soleil, il se faisoit un bruit si grand et un son si violent , qu'ils ne pouvoient le supporter en aucune manière ; si bien qu'alors ils étoient contraints de battre des tambours et autres instrumens de grand bruit, pour n'entendre point cet autre son.
Lorsque Cingiss'en retournoit de ce pays-là , les vivres commencèrent à Jui manquer et ses gens mouroient de faim. Ils trouvèrent par hasard les entrailles toutes fraîches d'une bête , et en ayant ôté les ordures ils les firent cuire et les apportèrent au Cham Cingis, qui en mangea de bon appétit avec les siens. Là-dessus il fit une loi, que dorénavant on ne jetteroit plus le sang, ni les entrailles , ni autre chose de la bête qui se pourroit manger, après en avoir ôté l'ordure. Delà il revint en son pays , où il fit de bonnes lois et ordonnances que les Tartares gardent encore aujourd'hui inviolablement ; et deux entr'autres sont à remarquer; l'une, que quiconque par vanité et ambition se voudroit faire empereur de sa propre autorité , et non par élection des princes et seigneurs, fût mis à mort sans rémission : car devant l'élection de Cingis, un de ses neveux qui avoit voulu l'attenter, fut aussitôt puni de mort ; l'autre . qu'ils dévoient subjuguer tous les peuples du monde, et ne faire jamais paix avec aucun qui ne se fût soumis à eux , jusqu'à ce que le temps fut venu de les exterminer. 11 leur avoit été prophétisé qu'ils dévoient tuer tout , et ceux qui en pourroient échapper dévoient, comme i!s disent, observer cette loi-là même que tiennent ceux qui les ont vaincus.
De plus, il ordonna que leurs armées fussent divisées par mille, cent, et dix hommes; ce qui ayant été fait, il fut tué d'un coup de foudre ,
et laissa quatre fils, à savoir: Occoday, Tossuch Cham , Thauday , et un autre dont je ne sais pas le nom. Ces enfans avee les autres principaux seigneurs de letat assemblés , élurent pour empereur le fils aîné Occoday, qui a eu trois fils , Cuyné, qui est maintenant empereur, Cocthen et Cyrenen. Les fils de Tossuch Cham sont Bathy , le plus puissant et le plus riche de tous après l'empereur; Ordu, le plus ancien de tous les princes ; Sibam , Bora , Bercuthanth et autres.
Ceux de Thaaday sont Burin , Chandan et autres. Les fils de cet autre fils de Cingis , dont le nom m'est inconnu sont Mangu , dont la mère s'appelle Serocten , qui est la principale et la plus honorée entre les Tartares après la mère de l'empereur : ce Mangu est aussi le plus puissant prince après Bathy; de plus il y a Becas , et autres dont j'ignore les noms.
Les chefs et ducs des Tartares sont Ordu , qui a été en Pologne et Hongrie ; Bathy , Cathan 4 Siban et Burcht, qui ont été aussi en Hongrie ; Cyropodan, qui est encore de là la mer contre le Soudan de Damas. Ceux qui sont demeurés dans le pays sont Mangu, Cuthen, Cyrenen, Hybilay , Seremon , Sinocur , Thuatamur, Cyragay, Sibeden , qui est des vieux gendarmes d'entr'eux ; puis Bora^ Berça, Manci, Chorança , qui est le moindre de tous. 11 y en a encore plusieurs autres dont je ne sais pas les noms.
L'empereur de ces Tartares a un extraordinaire pouvoir sur eux tous ; personne n'oseroit arrêter son habitation en quelque lieu y s'il ne le lui assigne lui-même : car il ordonne les lieux où ils ont à se placer, tant ducs qu'officiers de mille, de cent 3 et de dix hommes , chacun en son ordre. Ils lui obéissent sans aucune contradiction en tout ce qu'il leur commande , en quelque temps et lieu que ce soit, soit pour la paix , la guerre, la mort ou la vie. S'il demande la fille ou la sœur de quelqu'un, elle lui est accordée sans délai. Tous les ans, et quelquefois de deux en deux , ou de trois en trois ans , il fait assembler toutes les filles du pays et de la domination des Tartares , pour en choisir celles qu'il lui plaît , et les autres il les donne à ceux de sa cour, selon qu'il juge à propos. Il envoie des ambassadeurs partout autant et ceux qu'il lui plaît. On lui fournit des chevaux et autres choses dont il a besoin; et de quelque endroit qu'on lui apporte des tributs, ou qu'il lui vient des ambassadeurs , ils sont tenus aussi de leur donner des chevaux , des chariots et des vivres.
Les ambassadeurs qui viennent de dehors sont là en grande misère et disette de vivres et de vêtemens , parce que ce que Ton leur doit fournir est fort peu de chose et bien pauvre , principalement quand ces ambassadeurs viennent vers les autres princes et chefs, et qu'ils sont contraints d'y séjourner long-temps : car en ce cas on ne
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donne pas à dix personnes ce qui à peine ne sufïiroit pas pour en nourrir deux comme il faut. Et dans les cours des seigneurs et par les chemins mêmes, on ne leur donne à manger qu'une fois ie jour et bien peu. Davantage , si on leur fait quelque tort ou injure, ils n'ont pas le plus souvent moyen de s'en plaindre, et il faut qu'ils souffrent cela avec patience.
D'ailleurs , les princes et les autres jusqu'aux moindres, exigent d'eux le plus qu'ils peuvent; et s'ils neleur donnent,ilsnefont aucun cas d'eux. Que s'ils sont envoyés par de grands princes , ils n'en veulent pas de petits présens, mais en demandent de proportionnés à celui qui les envoie, ne daignant prendre les moindres. Et si les ambassadeurs veulent bien faire leurs affaires, il leur en faut donner encore de plus grands. De sorte que suivant cela, nous fûmes souvent contraints de leur donner la plupart de ce que nous avions eu en don des chrétiens.
Il est à remarquer aussi que tout appartient tellement à cet empereur , qu'il n'y a personne qui puisse ou ose dire ceci ou cela être à soi ; mais tout est à l'empereur , biens meubles , troupeaux et hommes. Et depuis peu même on en a fait et publié une ordonnance bien expresse. Les autres princes et ducs ont la même puissance et autorité sur tous ceux de leur cour et dépendance, car les Tartares sont ainsi divisés sous certaines seigneuries de princes et de chefs princi-
paux ; quelques ambassadeurs et autres qu'ils envoient çà et là , on est obligé de leur fournir à eux et à leur suite de chevaux, de vivres et autres choses nécessaires, aussibien qu'à ceux de l'empereur. Ces ducs aussi, et tous autres, sont tenus de fournir par forme de tribut et de redevance à l'empereur, des jumens pour lui rendre du lait pour un , deux et trois ans , selon qu'il lui plaît; et les autres sujets sont obligés d'en faire de même A leurs seigneurs : il n'y a personne de libre entr'eux; et pour dire en un mot, l'empereur et les princes prennent tout ce qu'il leur plaît sur eux et tant qu'ils en veulent, disposant à leur plaisir d'eux et de leurs biens.
Quand donc l'empereur Cingis mourut, les ducs et princes s'assemblèrent, et élurent son fils Occoday , empereur , qui incontinent après son élection envoya des armées avec leurs chefs" en divers endroits, comme Bathy, qui étoit le premier après lui , contre le grand soudan, et contre les Bisermins , qui étaient Sarrasins et parloient le langage Coman. Ces peuples-là furent vaincus et subjugués par lui. Il y eut une ville nommée Barthra, qui lui résista long-temps, car ils avoient fait de grandes fosses à l'entour, puis recouvert cela de terre, et les Tartares y tomboient ; mais enfin s'en donnant de garde et remplissant ces fosses ils prirent cette ville.
Ceux de la ville de Jakint, entendant cela, vinrent au-devant des Tartares se rendre à eux , si
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bien que leur ville ne fut point détruite: mais ils en mirent à mort les uns , et transportèrent les autres ailleurs , et ayant pillé toute cette ville , ils y mirent d'autres hommes pour l'habiter. Après cela ils vinrent devant la ville d'Orna , qui étoit fort peuplée , où il y avoit plusieurs chrétiens Gazares, Russiens , Alains et autres , et quelques Sarrasins. La ville étoit en leur puissance, fort remplie de richesses et de biens , située sur la rivière de Don, qui près de là s'embouche dans la mer; de sorte que c 'étoit un port célèbre d'un grand abord et commerce de Sarrasins et d'autres. Les Tartares, voyant qu'il étoit difficile de la prendre de force, s'avisèrent d'arrêter la rivière qui passe par cette ville , et ainsi la submergèrent avec tout ce qui étoit dedans. De là ils entrèrent dans le pays de Russie, où ils firent de grands ravages , détruisant villes et châteaux , et mettant à mort tous les hommes; ils assiégèrent aussi Kiovie,qui étoit la métropole de Russie, et après un long siège la prirent, où ils tuèrent tout.
De là ils passèrent en Hongrie et Pologne , où ils perdirent plusieurs des leurs ; et si les Hongrois eussent eu plus de courage à leur résister les Tartares s'en fussent retournés sans rien faire , étant sur le point même de s'enfuir tant ils avoientde peur; mais Bathy, voyant cela, tira son épéc et se mit aù devant d'eux pour les arrêter > leur disant que s'ils vouloient tourner visage personne n'échapperoit de leursmains^ comme avoit
prédit Cingis, mais que s'ils a voient à y mourir, il valoit mieux que ce fût courageusement; si bien qu'ayant repris courage ils défirent les Hongrois et détruisirent tout le pays: puis s'en retournant de là , ils passèrent par le pays des Morduans, qui sont païens, qu'ils vainquirent aussi : et de là contre les Bilères, qui est la grande Bulgarie, où ils mirent tout à feu et à sang; puis , tournant au septentrion, vinrent contre Baschart, ou Pascatir, qui est la grande Hongrie, qu'ils subjuguèrent, et de là plus au nord vers les Parossites, qui ont la bouche et l'estomac fort petits, qui ne mangent point de chair , mais la font cuire seulement , puis en prennent la fumée et ne vivent que de cela; q ue s'ils en mangent, c'est fort peu. Plus avant ils vinrent au pays desSamoyèdes, qui ne vivent que de chasse et n'ont pour tout habits que des peaux de bêtes et des fourrures. De là ils parvinrent jusqu'à la mer océane, où ils trouvèrent des monstres qui en tout le reste avoient forme d'hommes, mais des pieds de bœuf, et le visage fait comme un chien. Ils proféroient peu de paroles comme des hommes , mais le reste n'était que comme un aboi de chien,, entremêlant ainsi l'un et l'autre pour se faire entendre. De là ils retournèrent par la Comanie , où quelques-uns d'entr'eux s'arrêtèrent . et y sont encore aujourd'hui.
En même temps Occoday Cham envoya Cyrpodan avec une armée vers les pays du Midi contre
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ceux de Kergis, qu'il surmonta. Ces gens-là sont païens, et n'ont point de barbe. Ils ont une assez étrange façon de témoigner leur deuil: quand leurs pères meurent , ils se tirent une courroie de la peau du visage , entre Tune et l'autre oreille. De là il passa au midi vers l'Arménie., et comme il traversoit les déserts , ils y trouvèrent aussi quelques monstres en forme humaine , car ils n'avoient qu'un bras au milieu de festomac, et un pied seulement; ils étoient deux à tirer de l'arc, et couroient si légèrement que le plus vite cheval ne les pouvoit atteindre. Ils couroient en sautant sur ce pied , et quand ils étoient las,, ils alloient sur une main et un pied en façon de roue , rechangeant ainsi de l'un à l'autre, selon qu'ils se trouvoientlas. Les ïartares en tuèrent quelquesuns , et de là passant plus avant , ils arrivèrent en Arménie, qu'ils subjuguèrent, avec une partie de la Georgiane ; car l'autre de son bon gré se rendit à eux, et leur paya de tribut tous les ans 4o, 000 yperperes ou besans , comme ils font encore maintenant De là ils entrèrent en la terre du Soudan d'Evrum, qui étoit un puissant prince ; mais ils le combattirent et vainquirent ; et passant outre , combattant et surmontant toujours, ils vinrent jusqu'au pays du soudan de Halape, ou ils sont encore en guerre , sans être retournés depuis ce temps-là chez eux.
Une autre armée fut envoyée contre le calife de Bagdach, qu'ils ont aussi assujetti, prenant
de lui chaque jour pour tribut 400 besans ( 1) , quelques pièces d ecarlate et autres présens , et envoient tous les ans des ambassadeurs vers ce calife pour le faire venir à eux , et lui leur envoie le tribut , avec force présens , et les prie de l'excuser. Toutefois l'empereur tartare ne laisse pas de prendre les présens, et de lui mander toujours qu'il vienne.
Art. VI.
De la conduite des Tartares dans leurs guerres.
Nous parlerons en cet article de leurs guerres, armes, ruses, stratagèmes, et de leurs cruautés envers les prisonniers ; sièges, pr ses de villes, de leurs camps, et perfidies en l'endroit de ceux qui se rendent à eux. En premier lieu , l'ordre de leurs batailles, selon queCingis Gham l'ordonna, est qu'un bas officier commande dix hommes , dix de ces officiers obéissent à un centenier, et dix centenicrs à un colonel de mille hommes , et ces dix colonels à un chef, ou général , ou maître de camp ; ce nombre est appelé par eux tenebis ; sur toute l'armée, il y a deux ou trois ducs ou généraux , de telle sorte toutefois qu'ils obéissent à un seul. Quand il arrive que de ces dix un , deux ou trois viennent à fuir, on les met à mort
i) Besans, ou SuUahins, pièces d'or valant un ducat
aussitôt, et si ce n'est que toute l'armée soit mise en déroute , tous ceux qui s'enfuient ou tournent le dos sont tués. Si aussi un, deux ou plusieurs se comportent hardiment au combat, et que le reste de la dixaine ne les suive pas, on les met à mort. Si de même quelques-uns sont pris, et que leurs compagnons ne les reprennent ou délivrent pas ils sont sujets à la même peine. Chaque homme de guerre doit avoir toujours deux ou trois arcs , ou au moins un qui soit bon et fort , avec trois grands carquois pleins de flèches > une hache , et des cordages pour tirer les machines de guerre. Les riches portent des épées fort pointues qui ne tranchent que d'un côté , et nullement courbées; ils mènent un cheval armé et bardé. Quelques-uns ont des casques , et des halecrets de cuir en cette forme ; il y a certaines courroies, ou bandes de cuir de bœuf, larges comme la main, qu'ils collent trois et quatre les unes contre les autres, puis lient bien cela avec de plus petites courroies ou des cordes. En la bande d'en haut ils attachent des cordes par le bout, et en celle de bas ils les attachent au milieu, et font ainsi de toutes les autres. De sorte que? quand ils viennent à se baisser vers celles d'en bas, celles d'en haut se haussent, et se redoublent ou triplent ainsi sur le corps. Le harnois du cheval est de cinq parties : d'un côté il y en a une, et de l'autre une autre, qu'ils font aller depuis la queue jusqu'à la tète, et attachent cela
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à la selle , puis au dos et au cou même du cheval, lis mettent une autre partie sur la croupe , où les cordes des deux parties se viennent joindre , et en cet endroit ils font un trou par où ils font passer la queue; devant le poitrail il y en a une quatrième , et toutes s'étendent jusqu'aux jointures des jambes. Sous le front ils lui mettent une lame de fer, ou chanfrein, qui est attaché de l'un et l'autre côté du cou aux susdites parties du harnois. Leurs halecrets ont aussi quatre parties, l'une étendue depuis les cuisses jusqu'au cou , mais faite selon la forme et disposition du corps ; car cela est étroit sur l'estomac , et va en rond à l'entour du corps depuis les bras en bas. Ils en ont une autre pièce sur les épaules qui leur descend jusque sur les reins, et se joint depuis le cou jusqu'à l'autre 9 qui environne le corps ; de sorte que ces deux de devant et derrière sont attachées avec des agrafes ou crochets. En l'un et l'autre bras ils ont encore une autre pièce qui les couvre depuis l'épaule jusqu'à la main, et de même sur l'une et l'autre, et toutes ces diverses pièces sont attachées avec des agrafes. Le casque qu'ils portent en tête est de fer pardessus, mais le gorgerin est de cuir.
Toutes ces pièces sont de cuir accommodé de la sorte que nous avons dit ci-dessus. Il y en a toutefois qui ont tout cela de fer; car ils ont une lame de fer large d'un doigt et d'une paume de long., et en ont plusieurs de cette sorte, avec huit
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trous en chacune, mettant les unes sur les autres, comme par degrés en montant, et les attachent avec des courroies ou aiguillettes qu'ils font passer par ces trous , et au haut ils attachent une courroie, afin que cela tienne bien fort ensemble. Ils accommodent le lout par pièces par tout le corps comme nous avons dit; ils font de ces armureslà tant pour les chevaux que pour les hommes , et les rendent si claires et luisantes qu'on s'y pourroit mirer. Quelques-uns portent des lances dont le fer est crochu par le bout, pour tirer à eux un homme de la selle, s'ils peuvent; leurs flèches sont de deux pieds , une paume et deux doigts de long : cela s'entend selon les mesures géométriques , douze grains d'orge faisant le pouce en travers , et seize pouces le pied. Les fers de leurs flèches sont fort pointus et tranchans de part et d'autre comme une épéej ils portent toujours une lime en leurs carquois pour les limer et aiguiser. Tous ces fers ont une pointe ou queue de la longueur d'un doigt, qu'ils appliquent sur un bois ; leurs boucliers sont faits d'osier et de clisse. Ils se servent d'autres flèches pour tirer aux oiseaux , aux bêtes et aux hommes désarmés, et le fer en est large de trois doigts ; mais il y en a de beaucoup d'autres sortes pour la chasse seulement.
Quand ils veulent marcher à la guerre, ils envoient devant eux leurs coureurs , qui ne portent que leurs cabanes et leurs armes à cheval. Ces
gens-là ne pillent rien , ne brûlent point les niaisons ni ne tuent point les animaux : mais ils blessent et estropient les hommes: s'ils ne peuvent, ils les mettent en fuite , ou les tuent plus volontiers. Après ceux-là l'armée suit , qui ravage et tue tout ce qui se rencontre. Quand ils arrivent à quelque rivière, quelque grande quelle soit, ils la passent ainsi ; les plus grands ont un cuir rond et léger, à l'entour duquel ils mettent plusieurs attaches , et avec des cordes qu'ils y passent^ serrent cela , de sorte que ce cuir devient comme une valise qu'ils remplissent d'habillemens et autres choses ; au milieu ils y mettent leurs selles , et ce qu'ils ont de plus dur, puis ils s'asseyent dessus , attachent cette sorte de vaisseau à la queue d'un che\al , qui est conduit par un homme qui nage devant ; ou bien ils ont par fois deux avirons avec quoi ils rament , et passent ainsi ; ils chassent leurs chevaux dans l'eau ; un homme nageant devant qui en conduit un, et tous les autres le suivent. Les plus pauvres, qui n'ont pas le moyen d'avoir de ces grands cuirs , sont obligés d'avoir chacun une bourse de cuir bien cousue , où ils mettent leur petit bagage , et lient cela comme un sac à la queue de leur cheval , et passant comme nous avons dit.
Sitôt qu'ils découvrent l'ennemi, ils vont à la charge , et chacun décoche trois ou quatre flèches ; s'ils voient qu'ils ne le puissent rompre, ils se reti-
BE JEAN BU PLAN CAR PIN» 1 Cp
rent vers les leurs ; mais c'est pour se faire suivre et attirer ainsi l'ennemi dans l'embûche qu'ils ont préparée. S'ils reconnoissent que l'armée ennemie soit plus grande et forte que la leur, ils s'en éloignent d'une journée ou deux, et se jettent en d'autres endroits qu'ils ravagent et détruisent ; quand cela ne leur réussit pas, ils se retirent à dix et douze journées loin , et quelquefois ils se campent en un lieu fort , et attendent que l'armée des ennemis commence à défiler, alors ils viennent à l'improviste et ravagent tout le pays.
En toutes leurs guerres ils usent de très-graïKÎes ruses ; car il y a bien quarante ans et plus qu'ils font la guerre aux autres nations. Quand ils sont pr^ts à donner bataille 3 ils rangent toutes leurs troupes en bon ordre ; les chefs et princes de l'armée n'entrent pas au combat, mais ils se tiennent un peu éloignés pour observer l'armée des ennemis, et ont près d'eux leurs serviteurs, leurs femmes et leurs chevaux. Ils font quelquefois des figures d'hommes, qu'ils attachent sur des chevaux , afin que de loin on les croie être en plus grand nombre qu'ils ne sont. Au premier choc delà cavalerie, ils opposent un front de prisonniers et autres étrangers qui sont parmi eux , et il y a quelquefois des Tartares qui s'y mêlent ; mais les autres gros de leurs plus vaillans hommes se placent à droite et à gauche , afin que les ennemis ne les voient pas, et qu'ils les puissent ainsi
environner de tous côtés pour les combattre ; si bien que, quelque petit nombre qu'ils soient, il semble aux ennemis qu'il y en ait bien davantage; la suite des chefs et généraux de l'armée , qu'ils voient avec leurs valets, femmes et chevaux , et ces hommes feints que nous avons dit, causent de la frayeuret de la^ confusion. Que s'ils voient que leurs adversaires se défendent bien , ils s'ouvrent pour leur donner passage à s'enfuir, et comme ils les aperçoivent en cet état, ils les poursuivent vivement, et en tuent tant qu'ils peuvent.
Mais il faut savoir qu'ils ne viennent à la mêlée que le moins qu'ils peuvent, mais tâchent seulement de blesser et tuer hommes et chevaux. Pour les forteresses qu'ils ont à attaquer, ils les investissent de sorte, s'il est possible, que personne n'en puisse plus sortir ni entrer. Ils les battent aussi furieusement avec des machines et des flèches, et ne cessent jour et nuit de les harasser, afin que ceux qui sont dedans ne puissent avoir de repos. Mais eux ils prennent temps et lieu de se reposer : ils séparent leurs troupes , qui se succèdent les unes aux autres pour l'attaque et le combat. Ils ont coutume aussi de se servir de la graisse des hommes qu'ils ont tués, pour en faire des compositions de feux grégeois, dont ils embrasent les maisons, et il n'y a aucun moyen d'éteindre ce feu.
Que si tout cela ne leur sert de rien , et qu'il
de mm du plan cARPix- 1 96
y ait une rivière qui passe par cette forteresse qu'ils attaquent, ils arrêtent le cours de l'eau, pour après la faire déborder, et submerger la place s'ils peuvent ; et quand cela leur manque , ils usent de la sape et des mines ; quand ils sont dedans, une partie y met le feu , et l'autre combat.
Que s'ils n'en peuvent venir à bout par toutes ces manières, ils se campent là avec des retranchemens, pour n'être attaqués ni incommodés des ennemis, si ce n'est que le secours leur vienne si puissant , qu'il les contraigne d'en déloger.
Pendant qu'ils sont en ces longs sièges , ils parlementent avec les ennemis, et leur disent les plus belles et douces paroles qu'il est possible , leur promettant tout, afin de les induire à se donner à eux , et les attirer, s'ils peuvent, sous couleur de leur faire des présens ; et les ayant ainsi attrapés , ils gardent ceux qui sont bons artisans et ouvriers entre eux, rendent les autres esclaves et tuent tout le reste, ne pardonnant jamais aux nobles et aux honnêtes gens qu'ils exterminent tous. Que si par hasard quelqu'un d'eux échappe à la mort, il demeure esclave sans jamais se pouvoir racheter. Ils tuent tous ceux qu'ils prennent en guerre , sinon ceux qu'ils réservent pour l'esclavage , et partagent ceux qu'ils veulent tuer par centaines, puis avec une hache les assomment tous l'un après l'autre, et après font
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le partage des prisonniers , selon qu'il plaît à leurs chefs.
Art. VII.
Des pays et nations qu'ils ont soumis à leur domination.
Il est à savoir premièrement, que jamais ils ne font paix avec personne qu'il ne se soit soumis à eux , suivant le commandement que Cingis Cham leur a laissé de subjuguer toutes les nations. du monde. C'est tout ce qu'ils requièrent des autres, qu'ils aillent avec eux en leurs armées contre toutes sortes de gens, ainsi qu'il leur plaît , et qu'ils leur donnent le dixième de tout, tant des hommes que des choses : car ils prennent le dixième de tout et des filles mêmes qu'ils tiennent pour servantes. Mais à ceux qu'ils ont ainsi entièrement assujétis , ils ne gardent jamais leurs promesses, mais ils cherchent toutes les occasions qu'ils peuvent de les enfreindre et de faire du mal. Comme nous étions en Russie, un homme fut envoyé de la part de Cuyné Cham et de Bathy , comme il donnoit à entendre , qui avoii ordre de prendre un enfant de trois ans qu'un homme avoit : il emmenoit aussi les hommes qui n'avoient point de femmes, et les femmes qui n'avoient point de maris, et de même des pauvres gens qui n'avoient de quoi vivre.
Puis il faisoit un dénombrement exact de tout le reste, afin qu'un chacun, petit ou grand,
DE JEAN DU PLAÏV CARPIA7. ig^
pauvre ou riche , jeune ou vieux , eût à payer tant de tribut, à savoir, une peau d'ours blanc, un castor noir, une martre et une peau noire d'un certain animal qui se cache dans la terre , lequel les Allemands appellent Ilh'c, et les Polonois et Russes Dochon , et outre cela encore une peau de renard noir. Quiconque ne peut donner cela , ils le font esclave. Us envoient aussi dénoncer aux princes et seigneurs des autres pays, qu'ils aient à les venir trouver sans délai, et quand ils y viennent, on ne leur fait aucun honneur, mais on les tient comme des gens vils et méprisables, encore faut-il qu'ils leur apportent de riches présens qu'ils donnent aux princes Tartares et à leurs femmes, officiers, colonels et centeniers. Tous les Tartaresen général, jusqu'à leurs serviteurs et valets, sont importuns à demander aussi leurs présens, ainsi qu'ils font à leurs ambassadeurs. Quelquefois même ils sont si médians , qu'ils cherchent des occasions pour les tuer, comme ils en usèrent envers un Michel, duc de Russie, et autres. Us en amadouent quelques autres à qui ils permettent de s'en retourner, et en font mourir d'autres par poisons et breuvages. Leur dessein n'est autre que d'être les seuls maîtres de la terre, c'est pour cela qu'ils cherchent tout le sujet qu'ils peuvent pour exterminer la noblesse des autres nations. Pour ceux à qui ils permettent de s'en retourner, ils les obligent à leur envoyer leurs enfans., ou leurs
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frères qu'ils ne laissent jamais après retourner, ainsi qu'ils ont fait au fils de Jeroslaus , à un prince des Alans et à plusieurs autres. Quoique le père, le frère ou autre proche parent de ceux qui sont auprès d'eux viennent à mourir sans autres héritiers, pour cela ils ne leur permettent jamais d'aller recevoir la succession ; eux-mêmes se font maîtres de tout l'héritage ou principauté, ainsi que nous leur avons vu pratiquer envers un du pays des Solangues.
Ils envoient des baschats (t) ou gouverneurs en ces pays-là, auxquels il faut qu'obéissent au doigt et à l'œil, tant les principaux que tout le reste du peuple. Quand quelques-uns ne font ce qu'ils veulent , ils leur font accroire aussitôt qu'ils sont infidèles et traîtres aux Tartares et ainsi ils détruisent la ville ou le pays, et mettent tous les hommes à mort, avec l'assistance du lieutenant-général de la province, qui vient les surprendre lorsqu'ils n'y pensent pas, ainsi que, durant que nous étions-là , il arriva en une certaine ville de ces contrées , et comme ils ont fait aux Russiens en la terre des Comans : si bien que non-seulement les princes et chefs , mais le moindre Tartare même , quand il passe par une ville, s'y fait obéir, comme s'il en^étoit le maître et le seigneur. Aussi quand on va à la cour de l'empereur pour prendre la loi et le règlement
i \ ) BascLat , mot turc dérivé du Tarlare.
DE JEA^i DU CARPL\. I Ç)Ç)
sur quelques diffère us , il leur faut porter tout l'or, l'argent, et autres choses qu'ils demandent, comme il est arrivé depuis peu aux deux fils du roi des Géorgiens, dont Tunétoit légitime, nommé Michel , et l'autre bâtard , appelé David. Car le père en mourant avoit laissé au bâtard une partie de sa terre ; mais l'autre plus jeune vint avec sa mère vers le Cham , où l'autre éloit aussi arrivé: cette mère du légitime , qui avoit succédé au royaume de Géorgie , qui venoit d'elle d'autant que les femmes y succèdent, vint à mourir par les chemins. Ces deux frères firent de grands présens , et surtout le légitime , qui demandoit la restitution de ce que le père avoit laissé au bâtard, comme ne lui appartenant pas pour être né en adultère; mais l'autre n'alléguoit autre raison , sinon qu'on lui fît justice selon la loi des Tartares ^ qui-ne font nulle distinction entre bâtards et légitimes, Si bien qu'il fut jugé au profit du bâtard, qui étoit l'aîné, et fut confirmé en sa possession, et l'autre perdit ainsi sa cause et tous les beaux présens qu'il avoit faits.
Pour les nations un peu éloignées, et qui sont voisines de celles qu'ils redoutent, et qui ne les reconnoissent en rien , ils se contentent de les traiter plus doucement, et d'en tirer seulement le tribut, sans les menacer de leur faire guerre pour n'effrayer pas les autres de se rendre à eux, ainsi qu'ils en ont fait aux Obèses et Géorgiens, dont ils tirent quarante ou cinquante mille yperpères
200 voyage:
ou besans de tribut , et toutefois nous avons depuis ouï dire qu'ils sont sur le point de se révolter. Les noms des pays qu'ils ont subjugués sont ceux-ci : les Kytayes , Naymans, Solangues , Garakitay ou Noirs Cathayns , Comans, Timat, Voirat, Caranites^ Huires , Soboal, Merkites, Menites , Barihryur, Gosmit , Sarrasins., Bisermins, Turcomans , Bilères , la grande Bulgarie, les Baschares-, grande Hongrie , Rergis , Colono ? Thorati , Buritabeth , Parossiîes , Sasses , Jacobites , Alains ou Asses , Obèses ou Géorgiens , INestoriens, Arméniens, Cangites , Comans Brutaches , qui sont Juifs , Morduins , Torces , Gazares, Samoyèdes , Ruthènes ou Russiens , Baldach, Sartlii, et plusieurs autres dont j'ignore les noms. Nous avons vu chez eux des hommes et des femmes de la plupart de ces pays-là.
Mais les nations qui leur ont vaillamment résisté et résistent encore sans avoir pu être assujetties par eux, sont la grande Inde, Mangie , partie des Alains et des Cathayns , les Sayes ; ils assiégèrent une ville de ces Sayes , et tâchèrent de la subjuguer, mais les autres se défendirent si bien , opposant la force à la force , et les machines aux machines , qu'ils démontèrent et rompirent toutes celles des Tartares ; si bien que les Tartares n'en pouvant venir à bout par voie ouverte , se mirent à la sape, etpar une mine entrèrent dans la ville , où les uns se mirent à embraser les maisons., et les autres à combattre ; il y eut un rude
DE JËAIV DU Plm CARPÈY. 201
et sanglant choc , où plusieurs furent tués de part et d'autre ; enfin ceux de la ville se défendirent si courageusement , que les autres après grande perte furent contraints de se retirer sans rien gagner. Du pays des Sarrasins, où ils sont les maîtres, ils prennent et enlèvent tous les meil^ leurs artisans, dont ils se servent en tous leurs ouvrages, et les autres qu'ils laissent leurspayent tribut de leur métier. Ils resserrent tous les blés en des greniers, et en donnent tous les jours à chacun une bien petite mesure avec peu de chair trois jours la semaine seulement, et encore n'estce qu'aux artisans qui demeurent dans les villes.
Quand il leur plaît ils prennent aussi tous les jeunes gens, dont ils se servent, et qui sont plutôt au rang des esclaves que des libres , encore qu'ils les comptent entre lesTartares; mais ils se servent d'eux à tout , et les exposent à tous les dangers, comme ils font les autres prisonniers. Car en la guerre ils s'en servent comme d'enfans perdus, et s'il faut passer un marais ou une rivière , c'est à eux à qui ils font les premiers tenter le guet : en un mot , ils sont à tout faire.
Que s'ils manquent en la moindre chose , ils sont battus cruellement. Ils leur donnent peu à manger et à boire , et les habillent mal ; si ce n'est qu'ils puissent épargner quelque chose de leur travail, comme font les orfèvres et autres bons ouvriers. 11 y a de si mauvais maîtres, qu'ils les emploient continuellement , sans leur laisser
aucun temps ni moyen de travailler pour euxmêmes , et gagner quelque petite chose , s'ils ne dérobent ce temps-là sur leur dormir, et encore n'est-ce qu'à ceux qui sont mariés , et à qui ils permettent de loger en maison à part; mais ceux qui demeurent en la maison même sont trèsmisérables: car souvent je les ai vus aller en caleçons seulement, et presque tout nus, au plus grand chaud et froid , et en ai vu d'autres perdre les doigts des pieds et des mains du grand froid ; autres morts ou estropiés de tous leurs membres pour le froid excessif.
Art. VIII.
Le moyenne leur résister et de leur faire la guerre.
Le grand dessein de tous les Tartares est de subjuguer tout ie monde , s'ils peuvent , comme le Cingis Cham leur a laissé par commandement et ordre exprès. Aussi leur empereur ou cham « s'appelle en ses lettres la force de Dieu, empereur dumonde, etc. Et en la signature de ses lettres,, il met ordinairement ces mots : Un Dieu au ciel, etCuynè Cham sur la terre ; la force de Dieu, et le sceau de l'empereur de tous les hommes. A cause de cela, ils ne font jamais paix avec personne qui ne se rende à eux; et d'autant qu'hormis la chrétienté, ils ne craignent aucune personne au reste du monde; ils font toutes sortes de préparatifs
DE JEW DU PLAN CARPltf. 20,>
pour nous venir faire la guerre. C'est pour cela que , lorsque nous étions en leur pays„ il y eut une cour solennelle convoquée plusieurs années auparavant, où ils firent élection devant nous en grande cérémonie de Cuyné pour leur empereur, qu'ils appellent cham en leur langue ; et ce cham dès lors , avec tous les princes et seigneurs, éleva l'étendard contre l'Église de Dieu, contre l'empire romain et contre tous les royaumes chrétiens et peuples d'Occident; à moins qu'ils ne veuillent faire ce qu'il a mandé au saint Père et à tous les peuples chrétiens, ce dont toutefois il se faut bien garder en quelque sorte que ce soit, tant pour la cruelle et intolérable servitude en laquelle, comme nous avons vu de nos propres yeux , ils réduisent tous ceux qui se soumettent à eux, qu'aussi parce qu'en eux il n'y a aucune foi , et que personne ne se doit assurer en leurs paroles et promesses , dont ils n'observent jamais rien quand ils voient leur bon ; car ils sont trompeurs en tout et partout , et leur intention n'est autre que d'exterminer toute la noblesse et les gens de guerre des autres nations : en quoi ils agissent finement et avec beaucoup d'artifice.
Outre que c'est une chose trop honteuse et indigne que les chrétiens se soumettent à un peuple si plein d'abominations comme ils sont , qui tâchent d'abolir tout service de Dieu , perdre les âmes et accabler les corps de toutes sortes d'afflictions insupportables.
2(>4 VOYAGK
Ils se montrent au commencement doux et gracieux, mais à la fin ils piquent comme de cruels et venimeux scorpions. Il faut considérer aussi qu'ils sont en plus petit nombre et plus foibles de corps que tous les peuples chrétiens. Us ont donné rendez-vous en cette cour à tous leurs princes, chefs et gens de guerre. De dix hommes de toute leur domination ils en prennent trois avec leurs familles. Us doivent envoyer l'une de leurs armées en Hongrie et l'autre en Pologne, et viennent pour faire la guerre dix-huit ans durant, et ont assigné leur départ au mois de mars de Tan 1247, et demeureront trois ou quatre ans à venir jusqu'en Comanie, et de là ils doivent attaquer les pays susdits. Tout cela a été fermement résolu entre eux , si Dieu par sa grâce 11V fait survenir quelque obstacle, comme il lui a plu déjà faire lorsqu'ils vinrent en Hongrie et Pologne ; car ils dévoient alors , selon leur dessein , aller toujours en avant et continuer la guerre trente ans durant. Mais il arriva que leur empereur fut empoisonné , ce qui les arrêta tout court , et ils sont demeurés en repos jusqu'à maintenant, qu'ayant un nouvel empereur, ils commencent à se préparer pour de nouvelles entreprises. De plus leur empereur ou cham a dit lui-même qu'il vouloit envoyer une armée en Livonie et en Prusse. Puis donc que leur dessein est de détruire toute la terre ou la réduire en leur servitude , qui seroit chose tout-à-fait insupportable à ceux de nos
contrées, il est nécessaire de les prévenir, et aller au-devant d'eux par une bonne et forte guerre.
Mais si quelque peuple des nôtres ne veut donner secours à l'autre , celui qui sera attaqué par eux sera infailliblement perdu et détruit ; ils se serviront de ceux qu'ils prendront en guerre contre les autres nations, etJes feront aller des premiers au combat, afin que s'ils font mal, ils y meurent, et s'ils font bien , ils leur donnent de belles paroles, et des promesses de les rendre tous riches et grands, afin de les engager à eux, et quand ils en seront assurés , les réduire en une misérable et dure servitude. Ils en font autant des femmes , dont ils prennent celles qu'il leur plaît pour concubines ou servantes. C'est ainsi qu'ils se servent d'une nation pour détruire l'autre.
Il n'y a point de pays qui tout seul leur puisse résister, pour leur grande multitude , lorsqu'ils sont assemblés de tous côtés : de sorte que si les chrétiens veulent se conserver, eux et leur religion, il faut que tous les rois , princes , seigneurs et barons, d'un mutuel consentement et avis , envoient de bonnes armées pour les combattre avant qu'ils puissent entrer et s'épandre dans nos provinces. Car depuis qu'une fois ils mettent le pied en quelque lieu., ils vont à la chasse des hommes partout , et les mettent à mort avant qu'ils se puissent secourir l'un l'autre. Ils assiègent les places avec trois ou quatre mille hommes, et le reste s'épand par la campagne , tuant et massacrant tout.
Ceux qui ont à combattre contre eux doivent être armés de bons et forts arcs, d'arbalètes, qu'ils redoutent fort, avec quantité de flèches, de fortes haches de fer fin ou d'acier, puis des écus et boucliers avec de longues courroies. Les fers des flèches d'arcs et d'arbalètes doivent être , comme celles des Tartares , trempées toutes chaudes dans l'eau, mêlée avec du sel, afin qu'elles pénètrent mieux les armes. Les glaives et lances doivent avoir un croc pour les 'pouvoir tirer de dessus la selle de leurs chevaux , dont ils tombent aisément ; puis des poignards et des cuirasses doubles ou plastrons, afin que leurs flèches ne les puissent percer; avec cela un casque, et le reste de l'armure assez bon pour se couvrir le corps et celui du cheval contre leurs flèches. Que si par hasard quelques-uns des nôtres ne se trouvent si bien armés comme j'ai dit, il faut qu'ils suivent les autres, comme font les Tartares, et les endommagent tant qu'ils pourront avec leurs flèches et autres armes. On ne doit en cela épargner or ni argent pour acheter des armes, afin de pouvoir défendre et maintenir la liberté du corps et de lame, et conserver aussi tout le reste.
11 faut ordonner comme eux les aimées par généraux, colonels, centeniers et moindres officiers : les généraux ne doivent jamais se mêler dans le choc , ainsi que les Tartares observent îrès-bien , mais seulement ils doivent voir et
pourvoir à tout, ordonner les batailles et faire que tout marche en bon ordre avec de bonnes lois et ordonnances ; que si quelqu'un abandonne son compagnon au combat ou s'enfuit, si ce n'est que la déroute soit générale, qu'il soit grièvement puni , car alors les uns 'suivent l'exemple des fuyards et sont tués des flèches des ennemis pendant que les autres combattent encore, ainsi tout va en confusion , et tant les uns que les autres y périssent. On doit aussi punir ceux qui se jettent au pillage avant que les ennemis soient entièrement défaits. Car les Tartares ne pardonnent jamais à telle sorte de gens.
Pour le champ de bataille, il le faut choisir, si faire se peut, en campagne ouverte, afin de pouvoir découvrir de tous côtés ; et s'il y a moyen d'avoir un grand bois à dos ou à côté^ ce sera le meilleur; mais faire en sorte toutefois que les ennemis ne puissent se mettre entre deux. Toutes les troupes ne doivent pas être ensemble en un gros , mais en divers bataillons et escadrons séparés un peu les uns des autres. îl faut envoyer un bataillon contre ceux qui suivent l'armée ennemie afin de les prévenir. Et si l'on voit que les Tartares semblent fuir ou se retirer , ne se hâter pas fort d'aller après en les chassant ; il est nécessaire d'avoir pour cela bon pied -, bon œil pour ne tomber en leurs embûches où ils sont fort experts. Ensuite, qu'il y ait un autre bataillon tout prêt pour secourir celui-là , s'il est de be-
soin; et qu'il y ait des espions de tous côtés pour découvrir quelles troupes de Tartares suivent à droite ou à gauche; car il faut toujours opposer escadron à escadron, et leur aller au devant ; d'autant qu'ils tâchent toujours d'enfermer leurs ennemis; à quoi il faut bien prendre garde de ne se laisser surprendre , car ils viennent ainsi bien aisément à bout des plus grandes armées. Il faut aussi bien se donner de garde de les suivre trop , de peur de tomber en leurs embûches , d'autant qu'ils usent plus de fraude et de finesse aux combats que de force et de valeur. Les généraux d'armée doivent être toujours préparés à envoyer du secours où il est besoin; et il ne faut courir trop après eux pour ne fatiguer les chevaux, car les Tartares en ont en plus grand nombre et de plus frais; parce que celui qu'ils auront monté un jour ils ne s'en serviront de trois ou quatre jours après , et ainsi ils les onttoujours frais- Que si l'on les voit reculer il faut demeurer fermes sans se séparer; ils feignent quelquefois de fuir pour séparer les autres , et ainsi après ravager le pays à leur aise. Surtout il faut prendre garde de ne faire trop grande dépense de vivres et autres munitions, de peur d'en avoir besoin après et être contraints de se retirer, et donner ainsi moyen aux Tartares de ruiner et détruire tout. Il faut aussi faire bonne garde nuit et jour, à cause que les Tartares font des attaques subites et à Timproviste, et sont Je vrais démons incarnés
DE JEAN DU PLAN CAItPIN. 209
à inventer des ruses et des stratagèmes pour endommager leurs adversaires. Il faut être pour cela toujours prêt à combattre et ne se laissersurprendre par eux qui sont toujours aux aguets et ne dorment guère. Ceux du pays que les Tartares doivent attaquer et où on a crainte de leur venue , doivent faire de grandes fosses cachées dans terre, et là y serrer force armes de toutes sortes , tant pour ôter aux Tartares le moyen de les avoir que pour s'en servir à propos contre eux au besoin. Il faut fourrager et faire le dégât de paille , de foin et autre fourrage au-devant d'eux, afin que leurs chevaux ne trouvent de quoi manger. Les villes et forteresses, et les camps même, doivent être fortifiés tant par la situation que par l'art , en sorte que leurs machines n'y puissent porter beaucoup de dommage; se garder de manquer d'eau, et avoir toujours l'entrée et la sortie la plus libre qu'on pourra ; enfin faire bon guet contre les surprises, avec de bonnes provisions de vivres pour longtemps , et qui soient sagement ménagés ; car depuis que ces gens-là attaquent une place ils s'y'opiniâtrent long-temps. Comme j'ai ouï dire d'une certaine montagne en la terre des Alains , qu'ils tiennent assiégée depuis plus de douze ans ; ceux de dedans en ont déjà tué beaucoup, et se défendent vaillamment.
Les autres places qui n'ont pas la situation si avantageuse doivent être bien fortifiées, retran-
a 10 VOYAGE
chées et munies d'armes , comme d'arcs et flèches, de pierres et de frondes ; et surtout empêcher que les Tartares ne puissent appliquer et pointer leurs machines contre , ou bien les abattre, démonter et rompre tant que faire se pourra, et user contre eux de frondes , arbalètes et toutes sortes de machines pour les empêcher d'approcher ; mais surtout aux lieux où ii y a des rivières, donner ordre qu'ils ne puissent détourner les eaux pour inonder et submerger la place assiégée. 11 faut savoir aussi que les Tartares aiment bien mieux que leurs ennemis se renferment dans les places, que de les attendre en pleine campagne pour combattre ; car alors ils ont coutume de dire que ce sont leurs cochons qu'ils tiennent enfermés enletable, dont ils les garderont bien de sortir. Quand aussi on a fait tomber les Tartares de dessus leurs chevaux en combattant, il se faut aussitôt saisir de leurs personnes , car étant à terre ils sont fort experts à blesser et tuer hommes et chevaux à coups de flèches. Quand on les a pris il peut arriver que de là on peut avoir paix avec eux, ou de très-bonnes rançons, car ils se rachètent bientôt. Ils sont assez aisés à connoître suivant la description que nous en avons faite au commencement de ce traité. Il se trouve parmi eux plusieurs autres sortes de nations qui sont aisées à distinguer d'avec eux : et il est à remarquer qu'il y en a plusieurs parmi eux, que s'ils étoient assurés qu'on leur fît bonne guerre, et
DE JEAJX DU PLAN CARPIN. 2 I l
qu'ils vissent leur temps, comme souvent plusieurs mont dit, ils ne manqueroient de se tourner contre eux , et leur porteraient ainsi plus de dommage que leurs ennemis déclarés.
Témoignages de Carpin , pour confirmer la vérité de son voyage.
Frère Jean Carpin sur la fin de son voyage ajoute (selon qu'il est inséré au manuscrit): Qu'afin que personne n'ait à douter de tout ce qu'il écrit avoir vu et lui être arrivé en ce voyage de Tartarie, il fait mention des noms de tous ceux qu'il a trouvés ou rencontrés là , ou par les chemins ; comme le roi Daniel de Russie, avec toute sa suite étant près deBathy, et de Carbon qui avoit épousé une sœur de Bathy ; puis Mongrot, capitaine de Kiovie , avec tous les siens au pays de Corrensa , et qui les avoient conduits une partie du chemin jusqu'à Bathy. Qu'auprès "de Bathy ils avoient trouvé le fils du duc Jeroslaus avec un seigneur Cuman, nommé Sangor, qui n'étoit pas chrétien , et un autre Russien de Susdal , qui étoit leur interprète. Près du grand cham ils trouvèrent le duc Jonellus , qui mourut là, et un de ces gentilshommes, nommé Temer, qui fut leur interprête vers l'empereur Cuyné, tant pour la traduction des lettres du cham au Pape , que pour tout ce qu'il leur falloit dire et répondre. Que là étoit aussi un Dubarians , clerc
ou aumônier de ce duc , et plusieurs autres de se& serviteurs et* domestiques. Qu'au retour par le pays des Bisermins, ils avoient trouvé en la ville de Lemfiuc des gens qui, par la permission de Bathy, avoient été envoyés là par la femme de Jeroslaus vers son mari , qui tous étoient retournés en Russie.
Etant arrivés près de Mancy , ils y retrouvèrent leurs compagnons qui y étoient demeurés avec plusieurs autres pour les attendre. Au sortir de Cumanie, ils avoient rencontré le duc Romain, qui alloit vers les Tartares avec une grande suite; puis le duc Alova, et l'ambassadeur du duc de Glogovie , qui partit de Cumanie avec eux , et les accompagna un assez long chemin par la Russie, Tous ces ducs-là étoient Russîens ; il prend tous ces gens-là à témoin de ce qu'il dit en son traité ; comme aussi il fait toute la ville de Kiovie, qui lui avoit donné des guides et des chevaux jusqu'à la première garde des Tartares, etau retour Tavoit bien reçu ; de plus , d'autres personnes de Russie par où ils avoient passé en retournant, et auxquelles Bathy avoit envoyé des lettres scellées de son sceau , pour leur faire fournir des chevaux, et de tout ce qu'ils auroient besoin pour leur nourriture, et s'ils y manquoient, qu'il les feroit tous mettre à mort; plusieurs marchands encore deBreslau, de Pologne et d'Autriche, qui, sachant leur voyage en Tartarie , étoient allés avec eux; d'autres marchands de Constantinople ,
l;: jka.\ du plax carply. 2 1 3
qui étoient venus de Tartarie par la Russie, de plusieurs desquels il dit les noms , tant Genevois que Vénitiens, Pisans , d'Acre , et d'ailleurs.
Qu'il peut recevoir le témoignage et l'aveu de tous ces gens-là.
Puis à la fin il donne un avertissement en forme de prière et supplication à tous ceux qui liront son écrit, de n'y rien ôter ni ajouter, et proteste de n'avoir rien écrit que ce qu'il a vu lui-même, ou appris de gens qu'il a cru dignes de foi. Que plusieurs personnes de Pologne , Bohême, Allemagne, Liège, Champagne et autres lieux par où il avoit passé, avoient pris plaisir à lire son voyage, et l'avoir par écrit avant qu'il fût tout-à-fait achevé et corrigé, et qu'il y eût apporté la dernière main , comme il avoit fait depuis qu'il s etoit trouvé en repos , et de loisir : et pour cela , il les prioit tous de ne trouver pas étrange s'il y 3voit plusieurs choses en ce dernier écrit plus correctes et autrement qu'au premier qui n'en étoit qu'une simple ébauche.
jFIN DU VOYAGE DE JEAN DU PLAN CARPIN EN TARTARIE.
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