‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 25 sur 92 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Comme les Frères Prêcheurs furent vers Bajothnoy, prince desTartares en Perse, et de leur réception.

L'an 1247, le jour de la translation de saint Dominique , frère Ascelin , envoyé par le Pape vers les Tartares , vint avec ses compagnons en leur armée , qui étoit lors en Perse , sous leur prince et chef Bajothnoy, lequel étant assis en sa tente dorée avec ses barons , tous vêtus d'or et de

3l6 VOYAGE

soie , envoya vers ces religieux quelques-uns des siens avec son égyp, c'est-à-dire son principal conseiller, et ses truchemens. Ils leur demandèrent qui ils étoient. Frère Ascelin répondit qu'il étoit ambassadeur du Pape, quiétoitle plus grand en dignité entre les chrétiens , qui l'honoroient tous comme leur père; sur quoi ils furent fort indignés de cette réponse superbe que le Pape fût le plus grand de tous les hommes, et demandant s'ils ne savoient pas bien que le cham étoit fils de Dieu , et que les noms de Bajolhnoy et Bathy étoient célèbres et renommés par toute la terre ; frère Ascelin répondit : « Que le Pape, leur maî- » tre , ne savoit qui étoit le cham, ni Bajothnoy » et Bathy , et n'avoit jamais ouï parler d'eux ; » qu'il a voit bien ouï parler d'une nation étran- )> gère et barbare appelée Tartares, sortie des ex- » trémités de l'Orient, et qui avoit subjugué » plusieurs pays, et faisoitde grands ravages par- » tout sans pardonner à personne. Que s'il eût )> ouï parler des noms du cham et de ses princes, » il n'eût pas oublié d'en faire mention dans les « lettres dont ils étoient chargés de sa part.

» Qu'ayant su le grand carnage qu'ils faisoient » des hommes, et principalement des chrétiens , » il en avait été touché d'une douleur très-amère » en son cœur ; et sur cela par le conseil de ses « frères les cardinaux , il les avoit envoyés vers la )> première armée des Tartares qu'ils pourroient » rencontrer, pour les exhorter de s'abstenir do-

DU F. ASCli LIN. 2iy

» rénavant de pareils ravages, et de ne plusdén truire Je peuple de Dieu , et de se repentir du » passé , ainsi que ses lettres faisoient plus de foi, » s'ils vouloient prendre la peine de les lire. Qu'ils » les supplioient donc de les vouloir recevoir, et )> après d'y répondre ou par écrit ou par ambas- » sadeurs exprès , ou de bouche simplement. »

Les seigneurs Tartares ayant entendu cela, retournèrent faire rapport de tout à leur maître ; puis ayant changé d'habits., revinrent avec leurs truchemens trouver les religieux , et leur demandèrent s'ils apportoient quelques présens de la part du Pape à leur seigneur. Ils répondirent que non, et que ce n etoit pas la coutume du Pape d'envoyer aucuns présens, et moins encore à des infidèles et inconnus 5 que plutôt les fidèles chrétiens et d'autres même avoient coutume de lui en envoyer. Sur cela, ils allèrent trouver de rechef' leur maître Bajothnoy, pourlui rapporter le tout, et peu de temps après , ayant encore rechangé d'habits, ils revinrent vers lesreligieux leur dire; « Comment ils osoient , sans honte et confusion., » se vouloir présenter devant leur maître sans lui )> apporter quelque chose, comme tous les autres » faisoient ? A quoi Ascelin répondit que c'é- » toit une coutume universelle et principalement » entre les chrétiens, que tous messagers ou )> ambassadeurs portant lettres de leurs maîtres, » les présentoient sans autre chose à celui à qui » elles s'adressoient ; et que pour eux , s'ils ne

» leur ctoit point permis de le faire sans donner » quelque chose, ils étoient prêts de leur remettre )> en main leurs lettres, pour les présenter eux- » mêmes à leur seigneur. »

Après cela , ils leur demandèrent particulièrement, mais avec adresse , si les François étoient encore passés en Syrie ; car les marchands qui trafiquoient parmi eux les enavoient déjà avertis, et sur cela ils pensoient à plusieurs moyens pour empêcher ce dessein, soit en faisant semblant de se vouloir rendre chrétiens , ou par quelqu'autre finesse et tromperie, les détourner de l'entrée des lieux de leur domination, à savoir de Turquie et de Halape ; en un mot , de faire mine pour un temps de vouloir être bons amis des François, qu'ils redoutoient plus que tout le reste du monde, au rapport des Géorgiens et Arméniens.

Page 1