‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 26 sur 92 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les religieux refusent d'adorer Bajothnoy.

Cela fait et dit de part et d'autre , ces barons Tartares retournèrent vers leur maître , puis ayant encore change d'habillemens , revinrent aux religieux les avertir que s'ils vouloient se présenter devant leur seigneur et lui rendre les lettres du Pape , il falloit se résoudre de l'adorer comme le fils de Dieu régnant sur la terre , et lui faire trois révérences le genou en terre. Car

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le cham, leur souverain, l'avoit ordonné comme un arrêt irrévocable , que les princes Bajothnoy et Bathy fussent adorés d'un chacun , en la même sorte que sa personne propre. Sur quoi les religieux étant en doute ce que vouloit dire une telle adoration , et si c'étoit de latrie ou autrement, il y eut un frère Guichard de Crémone, qui savoit les façons des Tartares, parmi lesquels il avoit demeuré sept ans en une de leurs villes, nommée Triphel , en un couvent de leur ordre , lequel leur dit qu'il ne falloit point prendre cela comme une idolâtrie, mais seulement comme un témoignage de soumission de la part du Pape, et de toute l'Eglise romaine envers le cham , qui se faisoit rendre ce devoir par tous ceux qui lui étoient envoyés de quelque part que ce fût. Ce qu'entendant les religieux , après avoir consulté entr'eux , ils se résolurent de souffrir plutôt tout jusqu'à la mort même, que de rendre une telle sorte d'obéissance, tant pour l'honneur de l'Eglise, que pour ne donner scandale aux Géorgiens , Arméniens, Perses, Grecs, Turcs et autres nations orientales , qui penseroient que cette sorte de révérence porteroit quelque manière de tribut et de vasseîage des chrétiens , ce qui donneroit sujet à leurs ennemis, dans les parties d'Orient, de les mépriser et m altraiter davantage : et qu'aussi ce seroit un témoignage de lâcheté et peu de résolution à souffrir toutes choses , et la mort même, plutôt que de commettre une action aussi

honteuse que celle-là. Si bien que frère Ascelin obligea tous ses compagnons à demeurer fermes en cette résolution , et à en faire protestation , devant tous ; signifiant aux Tartares , qu'afin qu'ils ne prissent point sujet là-dessus de les calomnier et accuser d'arrogance et d'opiniâtreté, ils étoient tous prêts de rendre toute sorte de soumission et révérence à leur prince, telle que l'on peut requérir de prêtres de Dieu , de religieux et d'envoyés de la part du Pape sans déroger à la dignité de la religion chrétienne et à la liberté de l'Eglise. Qu'ils étoient donc prêts de rendre la même révérence qu'ils avoient coutume de faire à leurs supérieurs, rois et princes, pour le bien de la paix, union et concorde ; mais qu'ils rejetoient entièrement celle qu'ils demandoient d'eux, comme honteuse et ignominieuse à la religion chrétienne , et se soumettroient plutôt à souffrir la mort qu'à faire telle chose. Que si leur maître Bajothnoy vouloit se faire chrétien , qui étoit ce que le Pape et tous les chrétiens souhaitoient le plus , en ce cas-là ils étoient tous prêts, non-seulement de fléchir les genoux devant lui , mais même devant eux tous, et de leur baiser à tous la plante des pieds , même aux plus petits d'entre eux, en toute humilité y pour Thonneur de Dieu.

Eux ayant ouï cette réponse et résolution , en furent grandement indignés et troublés, et dirent aux religieux en grande colère et rage, qu'ils

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n'a voient que faire de les exhorter à se rendre chrétiens et chiens comme ils étoient ; que le Pape étoit un chien , et eux tous aussi de vrais chiens. Frère Ascelin vouloit répondre à cela ; mais il ne put à cause du grand bruit, des menaces, cris et rugissemens qu'ils faisoient; ensuite ils retournèrent vers leur maître, auquel ils firent rapport de tout.

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