CHAPITRE Y
De leur nourriture et manière de manger.
Ils mangent indifféremment de toutes sortes de chairs mortes ou tuées, car entre tant de troupeaux de bêtes qu'ils ont , il n'est pas possible qu'il n'en meure beaucoup d'elles-mêmes; toutefois en été tant que leur cosmos ou lait de jument dure, ils ne se soucient pas d'autre nourriture ; de sorte que si alors il arrive que quelque bœuf ou cheval meure ils le sèchent , coupé par
petites tranches , le pendant au soleil et au vent ; ainsi la chair se sèche sans sel , ni sans aucune mauvaise senteur. Ils font des andouilles de boyaux de cheval, meilleures que celles qui se font de pourceau , et mangent cela tout fraîchement, gardant le reste des chairs pour l'hiver. Des peaux de bœufs ils en font de grandes bouteilles qu'ils sèchent bien à la fumée , et du derrière de la peau du cheval ils en font de très belles chaussures.
De la chair d'un mouton ils en donnent à manger à cinquante, jusqu'à cent personnes: ils la coupent fort menue en une écuelle, avec du sel et de l'eau , qui est toute leur sauce ; puis avec la pointe du couteau ou de la fourchette , qu'ils font exprès pour cela, et avec quoi ils mangent des poires et pommes cuites au Vin , ils en présentent à chacun des assistans une bouchée ou deux , selon le nombre des conviés : pour le maître, comme on lui a servi la chair du mouton, il en prend le premier ce que bon lui semble : s'il en veut donner à quelqu'un un morceau 3 il faut que celui-là le mange tout seul, et aucun autre ne lui en oseroit présenter. Que s'il ne le peut achever tout seul , il faut qu'il emporte le reste ou le donne à son valet pour le lui garder , ou bien qu'il le serre en son saptargat , c'est-àdire en son escarcelle ou bourse carrée , qu'ils portent sur eux pour mettre de telles choses : ils y serrent aussi les os quand ils n'ont pas eu le
temps de les bien ronger et curer , afin de les achever après tout à leur aise, de peur que rien ne s'en perde.