CHAPITRE IX
A quoi les femmes s'emploient , de leurs ouvrages et de leurs noces et mariages.
L'emploi des femmes est de conduire leurs chariots, de poser leurs maisons ambulantes dessus, de les décharger aussi , de traire les vaches , de fairele beurre et le gri-ut ou lait sec,, d'accommoder les peaux des bêles, les coudre ensemble avec du fil de cordes , qu'ils séparent en petits filets , qu'ils retordent après à longs filets. Elles font aussi des souliers, des galoches, et toutes autres sortes d'habillemens. Jamais elles ne lavent les robes , disant que Dieu se courrouce et envoie des tonnerres quand on les suspend pour les faire sécher; et quand elles aperçoivent quelqu'une qui les lave , elles leur ôtent de force et les battent bien fort. Ils craignent tous beaucoup le tonnerre , et quand ils l'entendent , ils chassent de
leurs maisons tous les étrangers, et s'enveloppent en des feutres ou draps noirs, où ils demeurent cachés tant que le bruit soit passé. Les femmes ne lavent aussi jamais les écuelles , et quand la chair est cuite , elles lavent la vaisselle où ils la mettent du bouillon chaud tiré de la marmite* et le reversent dedans.
Les femmes aussi s'adonnent à faire des feutres et en couvrent leurs cabanes et maisons.
Les hommes s'amusent seulement à faire des arcs , des flèches , des mors ^ brides , étriers , des selles de chevaux , des chariots et des maisons , pansent les chevaux , traient les jumens, battent le lait pour en faire le cosmos , font aussi des bouteilles et vaisseaux pour l'y mettre , ont soin des chameaux, les chargent et déchargent quand il est besoin. Pour les brebis et les chèvres , les hommes et les femmes en ont le soin , tantôt les uns, tantôt les autres, comme aussi de les traire. Us préparent et accommodent leurs peaux du lait de brebis épaissi : quand ils veulent laver les mains ou la tête, ils remplissent leur bouche d'eau, puis la versent peu à peu dessus, et se lavent ainsi les mains , la tête et les cheveux.
Pour ce qui est de leurs mariages,, il faut savoir que personne n'a de femme s'il ne l'achète ; de sorte que quelquefois les filles demeurent longtemps à marier, à cause que leurs pères et mères les gardent jusqu'à ce quelqu'un les vienne acheter. Us observent les degrés de consanguinité, à
savoir le premier et second seulement ; mais ils ne savent ce que c'est que d'affinité , qu'ils ne gardent en aucune sorte : car ils peuvent avoir ensemble ou successivement deux sœurs pour femme. Les veuves ne se remarient jamais entre eux, d'autant qu'ils ont cette créance que toutes celles qui les ont servis en cette vie , les serviront encore en l'autre , et que les veuves par conséquent retourneront toujours à leurs premiers maris; de là arrive entre eux cette vilaine coutume, qu'un fils, après la mort de son père, épouse toutes ses femmes , excepté celle qui l'a porté, car la famille du père et de la mère échet toujours au fils , si bien qu'il est obligé de pourvoir à toutes les femmes que son père a laissées , et use d'elles comme de ses femmes s'il veut, d'autant qu'il ne répute point cela à injure et affront, si après la mort elles retournent à son père. Quand donc quelqu'un est demeuré d'accord avec un autre d'acheter et prendre sa fille en mariage , le père de la fille fait un banquet, et la fille s'enfuit se cacher vers ses parens les plus proches ; alors le père dit à son gendre que sa fille est à lui, qu'il la cherche et la prenne partout où il la pourra trouver. Ce que l'autre fait , et la cherche diligemment avec tous ses amis , et l'ayant trouvée , la saisit et la mène ainsi comme par force en sa maison.