‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 50 sur 92 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Des souffrances et incommodités que les nôtres endurèrent en ce voyage , et de la sépulture des Coraans.

INous allions donc toujours Yers l'orient, ne rouvant rien en notre chemin que ciel et terre , et quelquefois la mer à main droite, qu'ils appellent mer de Tanaïs , et çà et là des sépultures de Comans que nous découvrions de deux lieues loin., car les enterremens de toute une famille et parenté se font en un même endroit. Tant que nous cheminions parmi ces déserts, nous

étions assez bien, au prix du mal que nous avions quand nous arrivions en leurs logemens , lequel étoit si grand que je ne le saurois exprimer. Notre guide vouloit qu'à chaque capitaine que nous trouvions nous lui fissions un présent, à quoi nous ne pouvions pas fournir, d'autant que nous étions huit personnes qui vivions tous de nos provisions, sans compter les serviteurs tartares qui vouloient manger comme nous, Nous étions cinq maîtres., puis les trois qui nous conduisoient, deux qui menoient les charrettes , et un qui venoit avec nous jusqu'à Sartach. Les viandes qu'ils nous donnoient ne nous suffisoient pas , et nous ne trouvions rien à acheter avec notre argent. Lorsque nous étions assis sous nos charrettes à l'ombre, à cause du grand chaud qu'il faisoit alors, ils nous importunoient extrêmement, se venant jeter sur nous , nous tourmentant et pressant pour voir tout ce que nous portions ; s'il leur venoit envie de décharger leur ventre., ils ne prenoientpas la peine de s'éloigner beaucoup : souvent ils le faisoient tout contre nous ; parlant à nous , ils faisoient leurs ordures et mille autres saletés qui nous faisoient grand mal au cœur. Surtout j'étois fort chagrin de voir que quand je leur voulois dire quelque parole d'édification , notre truchement me disoit , vous ne me ferez pas prêcher aujourd'hui, je n'entends rien de tout ce que vous me dites.

Il disoit vrai 9 car depuis je compris fort bien -,

lorsque je commençai à entendre un peu la langue, que quand je lui disois une chose, il en rapportoit une autre à sa fantaisie. Voyant donc qu'il ne servoit de rien de lui dire quelque chose pour le répéter ^ j'aimai mieux me taire. Nous cheminâmes ainsi de logement en logement avec grande peine et travail ; de sorte que peu de jours avant la fête de la Madeleine, nous arrivâmes au grand fleuve de Tanaïs, qui fait la borne de l'Europe et de l'Asie, comme le Nil est celle de l'Asie et de l'Afrique. En ce lieu où nous arrivâmes , Baatu et Sartach ont fait faire un logement de Russiens sur la rive orientale de ce fleuve pour faire passer les ambassadeurs et les marchands avec de petites barques. Ils nous y passèrent les premiers , ensuite nos chariots , mettant une roue en une barque, et une autre roue en une autre , et attachant bien ces barques les unes aux autres , ils nous firent passer cette rivière. Notre guide s'y comporta fort mal., car sur ce qu'il crut que ceux du logement nous dussent fournir de chevaux , il renvoya les bêtes qui nous avoient portés; et comme nous leur en demandions d'autres, ils nous répondoîent fort bien que Baatu leur avoit donné un privilège qui les exemptoit de cela ; qu'ils n etoient destinés qu'à passer et repasser ceux qui alloient et venoient, et même ils prenoient un gros droit des marchands pour cela. Nous demeurâmes ainsi trois jours entiers sur le bord de la rivière. Le

premier jour ils nous donnèrent un grand poisson, appelé barbote,, tout frais; le second jour du pain de seigle et quelque peu de chair qu'un officier de ce bourg-là avoit été prendre de maison en maison , et le troisième jour des poissons secs dont ils ont en abondance.

Au reste , ce fleuve étoit large en ce lieu là, comme est la Seine à Paris. Avant que d'y arriver, nous avions passé plusieurs autres eaux très-belles et poissonneuses , mais les Tartares ne savent pêcher ni ne se soucient pas du poisson s'il n'est si grand qu'ils en puissent manger et s'en rassasier comme on fait du mouton. Ce fleuve est la borne orientale de la Russie, et prend sa source en des marais qui s'étendent jusqu'à l'Océan septentrional, mais il a son cours vers le midi, et s'embouche en une grande mer de sept cents milles d'étendue avant que d'arriver à la grande mer: toutes les eaux que nous passâmes vont de ce côté-là.

Ce fleuve a du côté de l'occident une grande forêt , et les Tartares ne montent jamais au-delà vers le nord , parce qu'en ce temps-là qui est environ vers le commencement du mois d'août, ils reprennent leur chemin vers le midi. Si bien qu'iis ont un logement plus bas, par où les ambassadeurs passent en temps d'hiver. Nous étions donc là en une grande peine pour ne. pouvoir trouver ni bœufs ni chevaux pour notre argent ; à la fin après que je leur eus fait connoîtrc le travail que

j 'a vois entrepris pour le bien commun du christianisme, ils nous accommodèrent de bœufs et d'hommes ; mais pour nos personnes, il nous fallut aller à pied. C'étoit au temps qu'ils coupoient les seigles, car le froment n'y vient pas bien , mais ils ont du millet en abondance. Les femmes russiennes ornent leurs têtes ainsi que les nôtres, et bordent leurs robes depuis le bas jusqu'aux genoux de bandes de vair et d'hermines.Les hommesportent des manteaux comme les Allemands; mais ils se couvrent la tête de certains bonnets de feutres pointus et fort hauts. Nous cheminâmes trois jours entiers sans trouver aucune habitation ; étant fort las et nos bœufs aussi., ne sachant où nous pourrions trouver les Tartares, il nous arriva deux chevaux qu'on nous avoit envoyés en diligence, dont nous fûmes fort réjouis. Notre guide et notre truchement montèrent dessus pour aller découvrir de quel côté nous pourrions trouver quelque logement. Enfin, au quatrième jour nous en trouvâmes avec autant de joie que ceux qui , après la tempête, arrivent au port. Ayant pris là des chevaux et des bœufs selon que nous en avions besoin, nous poursuivîmes notre chemin de logement en logement, tant que nous parvînmes jusqu'à celui de Sartach, qui fut le dernier jour de juillet.

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