‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 5 sur 92 · OTAGE · texte numérisé non relu

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se trouve en l'autre monde. J'ai été, dit il , à mes compagnons, qui n'ont point voulu me recevoir jusqu'à ce que j'aie payé à mes parens et amis ce que je leur dois. En même temps il partage ses biens à ses enfans , et leur commande non-seulement de satisfaire aux dettes de ses créanciers, mais encore de se faire payer de ses débiteurs. Après que les témoins ont coucbé par écrit ses ordres, il s'évanouit de leur présence. Par le moyen de cet artifice et la magie de leurs prêtres, qui savent ainsi autoriser leurs mensonges, ces peuples soutiennent fermement et croient leurs superstitions comme des vérités , s'estimanî les plus heureux peuples de la terre. Pour aller de ces îles à Sin dans la Chine aux extrémités de l'orient, il faut être quarante jours sur la mer. Quelques-uns assurent que cette mer est un détroit sujet à de violentes tempêtes,, que la planète Orion y excite avec tant de furie , qu'il est impossible à aucun navigateur de les surmonter ou d'en échapper, parce qu'elles entraînent les navires dans les endroits les plus resserrés de cette mer, d'où il est impossible de les retirer, et les vaisseaux y demeurent si long-temps, que les hommes , ayant consumé leurs vivres , y périssent, danger auquel on est souvent exposé. On a trouvé un moyen de l'éviter qui pourra faire plaisir à ceux qui auront la curiosité de le savoir. Yoici de quelle manière on s'y prend. On a ta précaution d'apporter dans le vaisseau des peaux

de veau , en aussi grand nombre qu'il y a d'hommes, qui, dans le temps que le vent les jette dans les endroits les plus périlleux de cette mer, se renferment avec leur épée chacun dans une de ces peaux qu'ils cousent d'uue manière que l'eau n'y puisse entrer ; après quoi ils se roulent dans la mer. Les aigles , qui sont fort fréquens en cette région , et qu'on appelle des griffons , ne les ont pas plutôt aperçus, que, les prenant pour quelques bêtes, ils se lancent dessus et les transportent à terre,, soit dans quelque vallée, ou sur quelque montagne. Mais lorsqu'ils sont prêts à arracher et manger leur proie , l'homme renfermé dans la peau , tue sans tarder le griffon de son épée. C'est de cette façon qu'une grande quantité se sauve.

De là , après un chemin de trois jours, on se met sur mer, où l'on est quinze jours pour arriver à Gingalan , qui est la demeure de mille Juifs ; mais il n'y en a point à Cholan , qui en est éloignée de sept jours de navigation. En douze jours je vins à Zébid , où il y en a fort peu. J'entrai en huit jours de chemin au milieu de l'Inde, qu'on nomme Baghdaan ou Ghéden , qui dépend de la région de Thélassar. C'est une contrée remplie de très - hautes montagnes , habitées par un grand nombre de Juifs qui ne sont sujets à aucune nation. Ils ont des villes et des tours bâties sur le sommet des montagnes , d'où descendant avec leurs forces , ils ravagent la contrée d'Hamagthan, autrement la Libye , qui est delà

domination d'Edom , et dont les habitans sont appelés Libyens. C'est contre ceux-là que les Juifs font la guerre, et chargés des dépouilles de leur pays qu'ils ruinent souvent, ils s'en retournent sur leurs montagnes , où aucun mortel n'oseroit les aller attaquer. Il y a beaucoup de ces Israélites, habitans de ces lieux , qui vont trafiquer en Perse aussi bien qu'en Egypte. De là à Azzuan , on fait un chemin de vingt journées par les déserts de Schcba , le long du fleuve Pisson, qui descend des montagnes d'Ethiopie.

Les Àzzuanites ont un roi qui s'appelle en langue ismaélitique sultan Alhhabas. Une partie de ces peuples vivent en bêtes, paissant les herbes qu'ils trouvent sur les bords du fleuve Pisson. Leur manière d'aller nus et errans feroit croire qu'ils sont privés de la raison qui conduit les autres hommes. Ils n'observent pour Facte de la génération aucune différence de personnes , se servant pour cela de la première qu'ils trouvent , sans considérer l'âge , la qualité , le respect , ou la proximité du sang. La région qu'ils habitent est très-chaude. Lorsque les autres Azzuanites tombent sur eux pour faire quelque proie, ils le font en exposant dans la campagne du pain de froment , des raisins et des figues sèches ; car y accourant , ils les prennent aisément , et les amènent avec eux pour les vendre en Egypte ou dans les royaumes voisins. Et ce sont là ces esclaves noirs que tout le monde sait être de la

postérité de Cham. Ou pays d'Àzzuan ii y a douze journées de chemin à Hhalavan % où l'on compte treize cents Juifs. Mais de là on fait en compagnie de marchands une traite de cinquante jours., au travers du désert appelé Tsahhara , jusqu'à Zévilan , qui est la même région , qu'on appelle Hhavila, sur les côtes de Guinée. Souvent il se trouve dans ce désert des montagnes de sable que le vent enlève et disperse avec tant de violence qu'elles accablent et font périr des troupes entières de voyageurs. Mais ceux qui peuvent échapper ces dangers reviennent chargés de richesses; car, outre le fer, l'airain , toutes sortes de fruits et de légumes , avec le sel qu'ils apportent , ils sont encore bien fournis d'or et de pierres précieuses. C'est une province d'Ethiopie qui porte le nom de Alhhabas, et est au couchant.

D'Alhhabas on vient en treize jours à Kits, ville capitale et le commencement du royaume d'Egypte, dans laquelle il y a environ trente mille Juifs. Il ne s'en trouve que vingt à Pium, distante de cinq journées. Cette ville étoit appelée autrefois Pithon. Il se voit encore quelques monumens des ouvrages d'architectures faits par nos ancêtres dans la construction des bâtimens de cette ville.

En quatre jours on fait le chemin à Misraim : cest une grande ville située près du Nil , et qui a donné son nom à toute la région, où sont deux mille Juifs distribués en deux synagogues ; la

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première , dite Saamin , qui est fréquentée par les uns sous le nom d'Israélites ; la seconde , nommée Ghirhhakum, par les autres sous celui de Babyloniens. Ils sont distingués entre eux par l'ordre de la lecture qu'ils divisent différemment dans chaque synagogue, car les Babyloniens ont coutume de lire toutes les semaines les sections de la loi , selon l'ordre que Ton suit en Espagne ; en sorte que chaque année ils achèvent de lire toute la loi ; au lieu que les Israélites divisent chaque section en trois parties , et ne parcourent la loi que tous les trois ans. Les uns et les autres cependant , assemblés solennellement deux fois Tannée , offrent, ensemble leurs prières, savoir à la fête de la réjouissance de la loi aussi bien qu'à celle de sa publication.

Le plus grand entre les principaux , et qui tient le plus haut rang, c'est Nathanael , chef de l'assemblée. Il préside à toutes les universités d'Egypte, et c'est lui qui établit les maîtres aussi bien que les administrateurs des biens des synagogues. Il est encore un des premiers ministres du grand roi et des plus chéris qu'il ait à sa cour, qu'il tient dans le beau palais de Soan , qui est à Misraim , ville capitale 'de tous les Arabes. Le nom du Roi est Amir Almumanin Eli , Jils d'Abitaleb , et les habitans sont appelés xMorédim , c'est-à-dire des rebelles ; d'autant qu'ils se sont soustraits à l'obéissance de l'empereur des fidèles Abasidas , qui réside à Bagdad. De là vient

qu'il y a une perpétuelle dissension entre ces deux rois. Le premier a établi sa cour dans le palais de Soam, qui lui revenoit le plus , à cause de la situation du lieu. Il sort deux fois Tannée de son palais, l'une au jour de leur Pâque ,et l'autre au temps que le Nil sort de son lit. Quoique la place de Soan soit fortifiée de bonnes murailles, Misraîm n'en a point du tout , mais d'un côté elle est environnée du Nil. C'est une grande ville bien pourvue de marchés aussi bien que d'auberges, et où se trouvent quantité de Juifs très-riches. Pour ce qui regarde le pays , on n'y vit jamais de pluie 9 de gelée , ni de neige, mais il y fait une chaleur excessive. Le Nil, qui s'enfle tous les ans dans le mois Elu! , se répand sur toute la surface de la terre , qu'il couvre jusqu'à quinze journées de chemin, pendant deux mois de suite , Elul et Tisri , la rendant par ce moyen très-féconde. Les anciens ont eu cette précaution d'élever, dans l'île que le Nil forme, une colonne plus haute de douze coudées que les eaux n'ont coutume de monter. Que si ce fleuve croît à une hauteur qu'elle soit couverte, c'est un signe trèscertain que toute la région sera à quinze journées de chemin inondée ; mais s'il ne vient qu'à la moitié , il n'y aura que la moitié du pays arrosé. Celui qui a la charge d'examiner cet accroissement le mesure tous les jours, et va au palais de Soan crier : Dieu soit loué, le fleuve est haussé à telle hauteur. L'accroissement se fait pendant

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quinze jours, et quand l'eau couvre entièrement la colonne, on est assuré d'une grande abondance. Tous ceux qui ont des champs dans ce pays font creuser de grandes fosses qui restent remplies de poissons j le Nil venant|à diminuer , dont les habitans se nourrissent,, ou qu'ils salent pour vendre aux marchands qui les transportent autre part. Les poissons de ce fleuve sont si gras qu'on en fait de l'huile pour l'entretien des lampes. Quiconque mange des poissons ou boit des eaux du ISil, ne s'en trouve jamais mal, quelque excès qu'il en fasse. Car ces eaux ne servent pas seulement de breuvage , mais encore de médecine pour une trop grande réplétion. Les sentimens sur l'inondation du Nil ont été de tout temps partagés , mais l'opinion des Egyptiens est que, toutes les fois que cela arrive , il tombe de grandes pluies dans les régions qui sont au-dessus de l'Ethiopie , c'est-à-dire dans la terre d'Hhabas (i), que nous avons dit s'appeler aussi Hhavila.

Lorsqu'il n'arrivepoint d'inondation en Egypte, on n'y sème rien, d'où vient la stérilité et la famine. On ensemenceles terres au mois de Marhhesuam (septembre), après que le Nil s'est retiré. Mais on sème l'orge au mois Adar (février), et le froment dans le mois suivant, nommé INisan. Dans le même mois,, les cerises sont mûres , et il

(i) Abissinie , dans la haute Ethiopie.

y a abondance d'amandes , de concombres , de citrouilles, de pois, de fèves, de lentilles, de toutes sortes d'herbages comme persil , asperges , laitues , coriandre, chicorée, chous et beaucoup de raisin. Enfin c'est une terre très-fertile et abondante en toutes choses , où les jardins et les vergers sont arrosés de lacs et de canaux remplis des eaux du Nil, En effet , ce fleuve, s'étendant jusqua la ville de Misraim, se divise en quatre principales branches, dontla première continuant son cours au travers de Damiète, appelée autrefois Caphtor, se rend à peu de distance de là à la mer.

La seconde y entre de même, après avoir arrosé de ses eaux la ville de Rasir, voisine d'Alexandrie. L'autre prend son cours vers le chemin qui conduit à la grande ville d'Asmon dans les confins d'Egypte. On rencontre , sur l'une et l'autre rive de chacune de ces branches du fleuve , un grand nombre de villes , de forteresses et de bourgades , où les voyageurs peuvent aller tant par terre que par eau. Il est impossible de trouver dans tout le monde un pays plus habité que l'est cette région , qui d'ailleurs consiste en de grandes plaines couvertes de tous les biens que la terre peut produire. La nouvelle Misraim est éloignée de deux lieues de l'ancienne Misraim, qui n'est plus qu'un désert. Il y reste cependant encore plusieurs vestiges d'anciennes murailles, aussi bien que de maisons, avec beau-

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coup de monumens , des greniers bâtis par Joseph , qui sont encore sur pied. 11 paroît aussi dans le même lieu une pyramide si artificieusement travaillée, qu'il n'y a rien dans le monde de semblable à cet ouvrage qu'on dit être un merveilleux effet de la magie. Pour ce qui est de ces greniers, ils furent bâtis d'une espèce de pierre et de ciment qui en a rendu la construction d'une solidité inébranlable. Hors des enceintes de la ville , il y a une ancienne synagogue qui porte le nom de notre bienheureux docteur Moïse , desservie encore aujourd'hui par un vieux disciple de la sagesse qui en est le ministre, qu'on appelle Alsich Abunetser, ce qui signifie îe vieux père gardien. Le diamètre de cette ville ruinée est de trois milles^ d'où on compte huit lieues à la contrée de Gossen. C'est la même que Bdzzir Zzelbizz , où il y a une grande ville de ce nom avec près de mille Juifs. A une demi-journée de là, j'arrivai à Ghizkal le Ghein al Zzemezz . ou autrement Ragbmesses. On découvre dans les ruines de cette ville quelques restes des édifices de nos bienheureux pères , qui ont l'apparence de tours faites de briques. La traite est d'un jour entier à Al Bubug. Les Juifs y sont deux cents en nombre : il y en a autant à Manziphta , distante d'une demi-journée. De cette ville on fait quatre lieues pour venir à celle de Ramira, en laquelle il y a sept cents Juifs. De celle-ci on est cinq jours à se rendre à Lamhhala,qui n'a

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que cinq cents Juifs. Après deux journées de chemin on gagne Alexandrie, qui a reçu son nom d'Alexandre de Macédoine, qui la rendit aussi considérable que nous lisons, par la force des murailles dont il la ceignit , et la beauté des maisons et des palais dont il l'orna. On voit hors de la villel'académie d'Aristote, précepteurd'Alexandre : édifice d'une structure qui a une belle apparence, contenant vingt collèges, où l'on venoit de toutes les parties du monde pour apprendre la philosophie d'Aristote. Des colonnes de marbre distinguent un collège de l'autre. Outre que la ville est pleine au-dessus de très-beaux édifices, comme je l'ai dit, il y a encore au-dessous des arcades, sur lesquelles ils sont bâtis , des places souterrain es d'où l'on peut venir sans être vu dans celles qui sont à découvert. Une de ces places cachées sous terre s'étend l'espace d'un mille, depuis là porte Résid jusqu'à celle du Port,, d'où on a fait une chaussée qui avance un mille dans la mer , et sur la chaussée une tour fort haute, que les habitans du lieu appellent Magraah , et les Arabes , Magar Alexandria , c'est-à-dire le phare d'Alexandrie. On assure qu'Alexandre avoit placé sur le haut de cette tour une sorte de miroir dans lequel on pouvoit voir, à la distance de plus de cinq cents lieues, tous les vaisseaux de guerre qui venoient tant de la Grèce que des parties occidentales dans le dessein d'insulter l'Egypte. Avec cette précaution

elle fut long-temps défendue, jusqu'à ce que beaucoup après la mort d'Alexandre il arriva un navire dont le capitaine s'appeloit Sbdorus , grec de nation , et homme aussi fin qu'intelligent. C etoit du temps que les Grecs étoient assujettis aux Egyptiens. Ce Grec qui , selon le rapport qu'on en fait, avoit apporté avec soi un présent considérable tant en or et en argent qu'en une robe d'éearlate, jeta l'ancre devant cette tour, ainsi que tous les marchands qui abordoient en ce lieu avoient coutume de faire. Après avoir souvent invité et régalé le garde de la tour, aussi bien que tous ceux qui servoient sous lui, il le fit un jour boire avec ceux de sa suite plus que les autres fois ; en sorte qu'étant tous ensevelis dans un profond sommeil , Sodorus profita de cette occasion. Il mit en pièces le miroir, et s'enfuit en Grèce avant que personne en eût connoissance. Depuis ce temps-là , les affaires des Egyptiens commencèrent à déchoir, parce que ceux d'Edom mirent en mer une flotte de grands et de petits vaisseaux, avec lesquels ils attaquèrent d'abord l'île de Crète et ensuite celle de Cypre , qui sont restées jusqu'aujourd'hui en la possession des Grecs ; tout ce que les Egyptiens ont pu depuis tenter contre eux a été inutile. Quoi qu'il en soit , il est constant que cette tour a été jusqu'à présent d'un grand usage aux gens de mer , pour leur indiquer la route qu'ils doivent tenir; car de jour elle se fait voir jusqu'à

cent milles de loin, et de nuit le feu qu'on y tient allumé sert comme d'un grand flambeau à la faveur duquel les navigateurs sont sûrement conduits au port. Surtout, Alexandrie s'est rendue très-célèbre par le concours de toutes les nations que le commerce y attire. On y voit des peuples de tous les royaumes de la chrétienté. Il y en a qui viennent de Valence , de Toscane , de Lombardie , de l'Apulte, de Malcbi et de Sicile ; d'autres de Cracovie ,de Cordoue , d'Espagne, de Russie, d'Allemagne, de ouïsse , de Danemarck, de Gelats et deFlandres; quelquesuns d'Hitar, de Normandie , de France, du Poitou, d'Angers, de Gascogne, d'Arragon et de Navarre. Il y en arrive aussi de la partie occidentale des Ismaélites , comme TAndalouzie, Algarve, l'Afrique , et même l'Arabie ; outre ceux qui sont du côté de l'Océan Indien vers Havila, la région des Abissins et le reste de l'Ethiopie ; sans oublier les Grecs aussi bien que les Turcs. Il y a dans cette ville un grand trafic d'épiceries qu'on y apporte de l'Inde et que les marchands chrétiens achètent. Chaque nation a dans cette grande ville de commerce ses magasins,, ses marchés, et ses boutiques distinguées selon les marchandises qui sont de son négoce. Il se voit à Alexandrie, près du rivage de la mer, un sépulcre très-ancien, orné de toutes sortes de ligures d'animaux et d'oiseaux., qui y sont représentés avec des caractères qu'aucun homme ne

sauroit ni lire ni déchiffrer , à cause de leur antiquité. Quelques-uns croient que c'est la sépulture d'un roi qui régnoit avant le déluge. La longueur du sépulcre est, selon la manière de mesurer des Espagnols, de cinq empans, qui est la distance du pouce au petit doigt quand on les étend , et sa largeur est de six de ces mesures. Les Israélites qui demeurent dans cette ville sont au nombre d'environ trois mille. D'Alexandrie à Damiète, le chemin est de deux journées entières , et il n'y a pas plus de deux cents Juifs. On rencontre à une demi-journée delà Sonbat, dont le lin que les habitans sèment est très-beau y ils en font des toiles qu'ils transportent dans tous les pays du monde. En quatre journées on se rend à Àila , autrefois Elim , que les Arabes qui habitent dans le désert ont à présent en leur possession. Deux journées de plus, on vient à Raphîdim, habitée par des Arabes sans qu'il y ait aucun Juif; et encore une journée on est à la montagne de Sinaï, au sommet de laquelle il y a un monastère dont les moines s'appellent Syriens : mais aux pieds de la montagne on voit une grande forteresse., nommée le mont Sinaï, dont les habitans parlent chaldéen. Ils sont sous la domination des Egyptiens, la montagne n'étant éloignée de l'Egypte que de cinq journées. Il n'y en a qu'une du mont Sinaï à la mer rouge , qu'on nommoit anciennement Suph. Cette mer est une baie de l*Océun Indien qui regarde du côté de

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Damiète. On va par cette baie en un jour à Tunis, qui s'appeloit autrefois Hhanas , où quarante Israélites demeurent. C'est là que se termine le royaume d'Egypte. Après une navigation de vingt jours, je fus porté à Messine, qui est l'entrée de la Sicile. Messine est située sur un détroit qui sépare l'île de Sicile de la Calabre. J'y trouvai environ vingt Juifs. Le terroir de cette île est d'une grande fertilité qui la fait abonder en toutes sortes de fruits qui croissent dans les jardins et les vergers dont elle est remplie. C'est le rendez-vous de tous les pèlerins qui font le voyage de Jérusalem, à cause que le passage de là en Sjrie est fort commode. Je fis en deux jours le chemin à Paîerme, grande ville qui comprend deux milles de long aussi bien que de large. Il se voit dans cette ville un palais royal qui fut bâtipar le roi Guillaume. Près de quinze cents Juifs demeurent en cette ville , avec un grand nombre tant de chrétiens que d'Ismaélites.

La contrée est arrosée de quantité de fontaines et de ruisseaux , produit beaucoup d'orge et de froment, a un grand nombre de jardins ; en sorte qu'il n'y en a point dans toute l'île de mieux cultivée : c'est pourquoi le roi y a toujours sa demeure. Il sourd au milieu de la ville une grande fontaine , qui forme un vivier, ou une piscine comme les Arabes l'appellent, ceinte de murailles et remplie de poissons de toutes les espèces. On voit sur ce vivier de petites nacelles peintes et

embellies d'or et d'argent qui appartiennent ait roi, dont il se sert souvent pour s'y divertir avec les dames de sa cour. Le roi a aussi dans ses jardins un grand palais dont les murailles reluisent partout de l'or et de l'argent dont elles sont couvertes. Le pavé en est de toutes sortes tîe marbre, où la représentation de tout ce qui se voit dans le monde a été tracée en vermillon. Il ne se trouve en aucun endroit de la terre des édifices qui approchent de ceux de cette ville. Messine , comme je l'ai dit , est à l'entrée de l'île, où tous les peuples du monde abordent pour passer à Syracuse, à Catane^ à Mazara , à Petalorian et à Trapane. Toute rétendue de l'île est de six journées. C'est aux environs de Trapane qu'on trouve le corail, que les Arabes appellent en leur langue Almorgan. De Trapane on passe en trois jours à Rome, et en cinq on va par terre de Home à Lucques. D'où ayant pris ma route par l'Apennin, Maurienne et les Alpes, j'arrivai en douze jours à Saint-Bernardin , qui est le commencement de l'Allemagne. Les assemblées que les Israélites ont en Allemagne sont toutes sur le Rhin , depuis Cologne, la première ville de l'empire , jusqu'à Susenbourg, qui est dans le pays qu'on appeloit autrefois Aschenas , à quinze journées de la première ville. Yoici les villes d'Allemagne où il se trouve, aux environs de la Moselle, des synagogues toutes composées d'habiles gens , savoir : Coblentz , Andemach , Caub,

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Creulznach , Bingen , Germesheim et Munster. C'est ainsi que les Israélites sont dispersés par toute la terre. Mais quiconque empêchera que les Israélites ne se rassemblent, ne verra jamais le signe qui paroîtra de leur félicité , et n'aura point de part au bonheur d'Israël. Le temps viendra que Dieu nous visitera dans notre captivité , et qu'il exaltera la corne de son Christ; alors chacun dira : « Je prêterai la main aux Juifs pour les » ramasser ensemble. » Au reste il y a dans toutes ces villes des collèges avec des disciples de la sagesse , qui aiment leurs frères } et ne parlent que de paix à ceux qui sont auprès d'eux aussi bien qu'aux autres qui viennent de loin. C'est avec joie qu'ils exercent envers les derniers l'hospitalité par la bonne chère qu'ils leur font > et cette douce consolation qu'ils leur donnent en disant : « Réjouissez-vous , mes frères , carie jour du sa- » lut arrivera en un clin d'œil : que si nousn'eus- » sions pas douté de son prompt avènement , » nous serions déjà rassemblés. » Cependant nous ne le pouvons avant que le temps d'allégresse ne soit arrivé, qu'on n'ait entendu la voix de la tourterelle, aussi bien que des ambassadeurs qui disent incessamment : Que Dieu soit toujours magnifié. D'ailleurs ils ont coutume de s'écrire des lettres par lesquelles ils se confirment mutuellement dans la doctrine de Moïse : ne cessant jamais de pleurer sur Sion , et de lamenter Jérusalem ; d'implorer la miséricorde de Dieu , et de vaquer à la prière,

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revêtus d'habits lugubres , et observant une continuelle abstinence. Outre ces principales villes d'Allemagne pourvues de synagogues , dont nous avons fait mention , on trouve encore Strasbourg, Augsbourg , Mantern , Freising , Bamberg, Tsor et Regenspurch , sur les confins de l'empire , où l'on rencontre parmi les Juifs qui y habitent un grand nombre de gens riches , et faisant profession de la sagesse. Allant au-delà, on entre dans la Bohême, où est Prague, et d'où on se rend en Esclavonie , dont les habitans, appelés par les Juifs Cananéens , vendent leurs en fa ns à toutes les nations. Les Russiens font la même chose. L'étendue de ce royaume est fort grande, à la prendre depuis la porte de Prague jusqu'à celle de la grande ville Saint-Nicolas , autrement nommée Pinégo, qui est située à l'extrémité du royaume. Toute la région est pleine de montagnes et de forêts où se prennent les animaux qui ressemblent à la marte , et qu'on appelle zibelines. L'air y est si froid en hiver que les habitans ne peuvent en cette saison sortir de leurs maisons. C'est tout ce que nous avons à dire de la Russie. A mon retour de là, je me rendis en France, que les anciens appeloient Sarphat, et de la ville Alsodo , j'arrivai en six jours à Paris , la capitale du royaume, où le roi Louis a son palais. C'est là aussi qu'on voit des disciples de la sagesse les plus savans qu'il y ait dans tout le monde . qui s'appliquent jour et nuit

à étudier la loi, d'une grande affabilité envers les étrangers et d'une agréable société avec tous les Juifs leurs frères. Que le Dieu de miséricorde aie compassion d'eux aussi bien que de nous , et qu'il accomplisse à l'égard des uns et des autres ce qui est écrit : « Et si tu te convertis, le Sei- » gneur ton Dieu te rassemblera du milieu de » tous les peuples où il t'a dispersé. »

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