‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 52 sur 92 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

De la cour de Sartach, de sa gloire et magnificence.

INous trouvâmes Sartach à trois journées du fleuve Etilia , et sa cour nous sembla fort grande : car il a six femmes , et son fils aîné , qui habite proche de lui, en a deux ou trois, et chacune d'elles a- une grande maison ou habitation qui contient plus de deux cents chariots. Notre guide s'adressa à un certain chrétien nestorien nommé Coyat, qui est un des principaux de cette cour. Il nous fit aller bien loin vers un seigneur nommé Janna : c'est ainsi qu'ils appellent celui qui a la charge de recevoir les ambassadeurs. Ce Coyat nous ordonna de le venir trouver vers le soir. Là-dessus notre guide s'enquit de nous quels présens nous avions à lui faire , et il s'offensa fort quand il vit que nous n'apportions rien à ce dessein. Etant introduits vers ce seigneur, nous îe trouvâmes assis en sa pompe et magnificence, faisant jouer d'une guitare et danser devant lui. Je lui exposai comme j'étois venu pour voir son seigneur, et le priai qu'il nous aidât à lui faire voir nos lettres. Je m'excusai de ne lui apporter aucuns présens ni à son maître sur ce que j elois religieux, ne possédant ni ne recevant rien , et ne touchant même ni or, ni argent, ni aucune chose précieuse , excepté quelques livres et une

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chapelle pour le service divin ; de sorte qu'ayant quitté le mien propre , je ne pouvois être porteur de celui d'autrui. Lui là-dessus me répondit assez bénignement que je faisois bien , étant religieux , de garder ainsi mon vœu, et qu'il n'avoit point besoin du nôtre, mais qu'il nous donneroit plutôt du sien, si nous en avions besoin. Après cela il nous fit seoir et boire de leur lait, puis il nous pria de faire la bénédiction pour lui , ce que nous fîmes. Entre autres choses il nous demanda qui étoit le plus grand seigneur entre les Franks ou chrétiens occidentaux ; je lui répondis que c'étoit l'empereur,, s'il jouissoit paisiblement de tout ce qui lui appartient ; mais il me répliqua que non , et que c'étoit plutôt le roi de France. Car il avoit ouï parler de Votre Majesté par monseigneur Baudouin de Hainaut. Je trouvai îà aussi un des frères chevaliers du Temple, qui avoit été en Cypre , et lui avoit conté tout ce qu'il avoit vu.

Cela fait , nous retournâmes en notre logement. Le lendemain je lui envoyai un flacon de vin muscat , qui s'étoit fort bien conservé le long du chemin , avec un panier plein de biscuit , ce qu'il eut très-agréable , et retint nos serviteurs ce soir-là avec lui. Le jour suivant il m'envoya dire que je vinsse à la cour, et que j'apportasse les lettres du roi avec ma chapelle et mes livres, d'autant que son seigneur vouloit voir le tout. Ce que nous fîmes, faisant porter une charrette pleine de nos livres et les ornemens de notre cha-

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pelle avec une autre de pain , de vin et de fruits. Etant arrivés devant lui, il nous fit exposer tous nos livres et ornemens. Il y avoit à l'entour de nous force Tartares , chrétiens et Sarrasins tous à cheval. Ayant bien regardé tout , il nous demanda si nous voulions faire présent de cela à son maître. Je fus fort étonné de cette parole , et dissimulant le mieux que je pouvois mon déplaisir, je lui répondis que je Je suppliois de faire en sorte que son seigneur voulût nous faire l'honneur de recevoir ce pain , ce vin et ces fruits, non comme un présent, étant si peu de chose , mais par-manière de bénédiction , afin de ne venir les mains vides en sa présence ; qu'il pourroit voir les lettres du roi mon seigneur, et y apprendroit la cause pourquoi nous étions venus vers lui, et qu'alors nous attendrions son commandement et sa volonté; que pour les ornemens de la chapelle, c'étoit chose sacrée qu'il n'étoit permis qu'aux prêtres de toucher. Alors il nous commanda de nous en revêtir et d'aller ainsi trouver son seigneur : ce que je fis, et m'étant revêtu des riches ornemens et chapes que nous avions, tenant en main une fort belle Bible que Votre Majesté m'avoit donnée et un Psautier très-riche , qui e'toit un présent de la reine , où il y avoit de très-belles enluminures. Mon compagnon portoit le missel et la croix , et notre clerc , vêtu d'un autre parement, prit l'encensoir, et nous arrivâmes en cet équipage vers son seigneur Sartach. Ils levèrent

titre pièce de feutre qui étoit pendue devant la porte , afin qu'il nous pût voir arriver en cette cérémonie. Alors ils commandèrent au clerc et au truchement de fléchir le genou par trois fois , ce qu'ils ne requirent pas de nous. Puis ils nous avertirent de prendre soigneusement garde en entrant ou sortant de ne toucher pas le seuil de la porte, et que nous chantassions quelques cantiques de bénédiction pour leur seigneur. Nous entrâmes donc entonnant un Salve Regina. À l'entrée de la porte il y avoit un banc sur lequel étoit du cosmos et des tasses. Toutes ses femmes y éloient venues , et ces Moals ou Tartares nous pressoient fort en entrant avec nous. Là Coyat prit l'encensoir en main , et le présenta à Sartach , qui le regarda fort en le maniante il lui fit voir le psautier, qu'il considéra bien aussi avec sa femme , qui étoit assise auprès de lui ; après il lui montra la Bible , et demanda si c etoit l'Evangile ; je lui répondis que ce livre contenoit toute la Sainte-Ecriture , et voyant une image , il s'informa si c'étoit celle de Jésus-Christ , et je lui dis que oui ; car il faut remarquer que les chrétiens nestoriens et arméniens ne mettent jamais de figure de -crucifix sur leurs croix , et il semble par là qu'ils ne croient pas bien la passion du Fils de Dieu , ou qu'ils en aient honte. Après quoi il fit retirer tous ceux qui étoient à l'entour de nous5 afin de mieux voir tous nosparemens.tAlors je pris l'occasion de lui présenter les lettres de

Votre Majesté , avec les interprétations en arabe et en syriaque ; car je les avois fait traduire en ces langues et caractères, étant à Acre , où il y avoit des prêtres arméniens qui savoient Je turc et l'arabe, et le chevalier templier entendoit le syriaque , le turc et l'arabe. Gela fait., nous sortîmes pour laisser nos ornemens et nous en dépouiller, et les interprètes vinrent avec Goyat, pour déchiffrer nos lettres. Sartach ayant entendu ce qu'elles portoient , il reçut notre présent de pain , de vin et de fruits ^ et nous fit rendre nos ornemens et nos livres ; tout cela fut le jour de saint Pierre-aux-Liens.

GHAPITRE XVIII.

Nous reçûmes commandement d'aller trouver Baatu, père de Sartach.

Le lendemain matin , un certain prêtre, frère de Coyat, vint demander un petit vase où il y avoit du crème,, parce que Sartach le vouloit voir, comme il disoit, et nous le lui donnâmes, et sur le soir Coyat nous fit appeler, disant que le roi notre maître avoit écrit une lettre civile et honnête à son maître , mais qu'il y avoit certaines choses difficiles à faire , à quoi il n'osoit toucher sans le conseil de son père Baatu; qu'ainsi, il nous le falloit aller trouver, et cependant lui laisser les deux chariots avec tous les ornemens et les livres, que sonseigneurSartach vouloit voir plus

particulièrement et à loisir. Ce qu'ayant entendu, je soupçonnai aussitôt qu'il y avoit quelque mauvais dessein caché là-dessous ; et sur cela je lui dis que nous lui laisserions sous sa garde , nonseulement les deux chariots qu'il demandoit, mais aussi les deux autres que nous avions encore. Il nous répondit qu'il ne demandoit pas ceux-là, que nous en fissions ce que nous voudrions. Je lui dis que cela ne se pouvoit séparer ainsi, mais que nous lui laisserions le tout à sa disposition : alors il nous demanda si nous voulions demeurer en ce pays-là ; je lui dis que s'il avoit bien entendu les lettres du roi mon maître, il pouvoit juger que c etoit notre intention ; sur quoi il nous avertit que cela étant, nous avions besoin d'être fort humbles et patiens , et ainsi nous le quittâmes ce soir là. Le lendemain il nous envoya un prêtre nestorien pour les chariots , et nous les lui fîmes mener tous quatre : le frère de Coyat vint audevant de nous et sépara toutes nos hardes d'avec ce que nous avions porté le jour de devant à la cour, qu'il prit comme étant à soi, à savoir les livres et les vêtemens ; Coyat avoit commandé que nous portassions avec nous tous les vêtemens sacrés dont nous nous étions revêtus devant Sartach , afin de nous en vêtir aussi devant Baatu , s'il étoit besoin. Cependant le prêtre nous ôta tout de force , disant que puisque nous avions apporté tout cela à Sartach , pourquoi le voulionsnous porter encore à Baatu? Comme je lui en

voulois rendre raison , il me dit que je n'en parlasse pas davantage, et que je m'en allasse mon chemin. Ce qu'il nous fallut souffrir patiemment, n'ayant aucun accès près de Sartach, et personne qui nous en fît justice. Je craignois assez de mon truchement qu'il n'eût rapporté quelque chose autrement que je ne l'avois dit , outre que je savois bien qu'il eût bien désiré que nous eussions fait un présent à Sartach du tout. Mais je me consolai en une chose, c'est qu'aussitôt que je reconnus leur désir, je retirai secrètement la Bible et quelques autres livres que j'aimois le mieux. Pour le Psautier de la reine , je ne pus pas en faire de même , d'autant qu'on l'avoit trop remarqué pour ses dorures et belles enluminures. Nous retournâmes donc en notre logement avec nos deux chariots de reste. Incontinent après cela arriva celui qui nous venoit mener vers Baatu , et il vouloit qu'en diligence nous nous missions en chemin. Mais je lui dis que je ne voulois en aucune manière mener nos chariots ; ce qu'ayant rapporté à Coyat , il nous envoya dire que nous les lui laissassions avec notre garçon, ce que nous fîmes.

Nous prîmes notre route vers l'orient pour aller trouver Baatu , et en trois journées nous vînmes au fleuve Etilia , dont voyant les grosses eaux r je m'étonnai assez comment il en pouvoit venir du nord en une si grande abondance. Avant que de partir de la cour de Sartach, je fus averti par

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Goyat et par plusieurs autres de cette cour que je me gardasse bien de dire que Sartach fût chrétien, maisMoal ou Tartare seulement: ils croient que le nom de chrétien ou chrétienté est un nom de pays et de nation , et ces gens-là sont montés a une telle arrogance , qu'encore que peut-être ils aient quelque créance de Jésus-Christ , ils ne veulent pas toutefois être appelés chrétiens, mais Moal seulement, qui est le nom qu'ils veulent exalter par -dessus toutes choses : ils ne veulent pas aussi qu'on les appelle Tartares , d'autant que les vrais Tartares ont été un autre peuple , comme je dirai suivant ce que j'en ai appris.

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