CHAPITRE XXIII
Du fleuve Jagag, et de divers pays et nations de ce côté-là.
Ayant cheminé environ douze journées depuis le fleuve Etilia, nous trouvâmes une autre grande rivière, nommée Jagag, qui vient du septentrion et du pays de Pascatir et s'embouche en cette mer. Le langage de ceux de Pascatir et des Hongrois est le même; ils sont tous pâtres^ sans aucunes villes ni bourgades : du côté de l'occident ils touchent à la grande Bulgarie. Depuis ce payslà vers l'orient,, en ce côté septentrional, on ne trouve plus aucune ville : de sorte que la petite Bulgarie est le dernier pays où il y en ait. C'est de ce pays de Pascatir que sortirent autrefois les Huns , qui depuis furent appelés Hongrois, et cela est proprement la grande Bulgarie. Isidore dit que ces peuples-là avec leurs vites chevaux rompirent ces barrières qu'Alexandre avoit posées dans les rochers du Caucase pour empêcher le passage des nations barbares ; mais qu'ayant
3l2 VOYAGE
franchi ce pas,, ils subjuguèrent tout, de sorte que jusqu'au pays d'Egypte on leur payoit tribut, ravageant toutes les terres jusques en France même : si bien qu'ils étoient alors plus puissans que ne sont aujourd'hui les Tartares. A eux s'opposèrent les Blaches , Bulgares et Vandales; car ces Bulgares sortirent aussi de la grande Bulgarie : de même que ceux qui sont au-delà du Danube près de Constantinople et Pascatir, qu'on appelle Ilac , qui "est le même que Blac , les Tartares ne pouvant prononcer la lettre b. De ceuxlà sont aussi venus ceux qui sont au pays du Soudan Assan , car en la langue des Russiens, Polonois , Bohémiens et Sclavons , qui est la même que celle des Vandales , ils appellent les uns et les autres du nom dllac , et tous ensemble eurent à faire avec les Huns, comme aujourd'hui c'est pour la plupart avec les Tartares, lesquels Dieu a suscités en grande multitude de gens , des derniers pays du monde, suivant ce qui est dit en l'Ecriture, «Je les provoquerai (dit Dieu de » ceux qui ne gardoicnt point sa loi) par celui qui » n'est pointpeupie ; et les exciterai à indignation «parla folle nation.» Cette prophétie est accomplie à la lettre sur toutes les nations qui n'ont pas gardé la loi de Dieu. Ce que j'ai dit de cette terre de Pascatir , je l'ai appris des Frères Prêcheurs qui ont été en ce pays-là avant que les Tartares y vinssent, et dès-lors ils avoient été subjugués par leurs voisins les Bulgares et Sarrasins, et
DE GUILLAUME DE RUBRUQLîS. 0 10
plusieurs d'entr'euxs'étoient rendus mahométans. Le reste peut être su par les histoires, parce qu'il est certain que tous ces pays-là depuis Constantinople, que l'on appelle aujourd'hui Bulgarie, Valachie et Sclavonie, étoiènt provinces de l'empire de Grèce, et la Hongrie étoit anciennement dite Pannonie.
Nous cheminâmes par la terre des Cangles , depuis la Sainte Croix jusqu'à la Toussaint et chaque journée étoit comme depuis Paris jusqu'à Orléans, selon que j'en puis juger,, et quelquefois plus encore , selon la commodité des chevaux que nous trouvions à changer. Quelquefois nous en changions deux et trois fois par jour, et d'autres fois aussi nous allions deux et trois journées sans en pouvoir trouver de frais, parce qu'il n'y avoit aucune habitation ; alors nous allions plus lentement. Mais entre [vingt et trente chevaux , nous avions toujours les pires , d'autant que nous étions étrangers : car ils choisissoient les meilleurs avant nous. Pour moi ils me pourvoyoient toujours d'un cheval plus fort que les autres, à cause que j etois un peu pesant et replet mais qu'il allât doux ou rude, ils ne s'en mettoient pas en peine autrement. Cen etoit pas à moi à me plaindre , si on m'en donnoit un qui trottât , il falloit que chacun se contentât de ce qui lui échéoit de bon ou de mauvais $ c'est ce qui nous travailloit beaucoup. Le plus souvent les chevaux n'en pouvoient plus avant que pou-
5l4 VOYAGE
voir arriver à queiqu 'autre logement ; c'étoit alors à nous à fouetter et frapper nos chevaux , à charger nos hardes d'un chevai à un autre , à changer nous-mêmes de chevaux, et quelquefois môme d'aller deux sur un même.