‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 58 sur 92 · CHAPITRE XXIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIY

De la faim , de la soif, et des autres misères que nous souffrîmes en ce voyage.

Il est impossible de dire combien en tout ce chemin nous endurâmes de faim , de soif, de froid et de lassitude : car ils ne donnent à manger que sur le soir ; le matin ils donnent un peu à boire , ou de millet à avaler. Le soir ils nous donnoientde la viande, à savoir quelque épaule de mouton avec les côtes, et du potage par mesure : le boire étoit proportionné à cela. Quand nous avions du potage de chair notre sou , nous étions bien traités , et ce boire là me sembloit très-doux, très-agréable et fort nourrissant.

Les vendredis je jeûnois jusqu'à la nuit sans rien avaler, et lors j'étois contraint de manger en tristesse et douleur des chairs à demi-cuites , et quelquefois presque crues , à cause que le bois manquoit pour faire du feu, lorsque nous nous arrêtions à la campagne, et que nous descendions de nuit , d'autant que nous ne pouvions pas bien ramasser les fientes des chevaux et des bœufs, et que difficilement nous trouvions d'autres matières

propres à faire du feu, sinon par hasard quelques épines deçà ou delà. Il se trouve aussi quelquefois du bois le long des rivières, mais cela est fort rare. Au commencement notre conducteur nous méprisoit tous, et se fâchoit de mener de si ehétives et misérables personnes. Mais après qu'il nous eut un peu mieux reconnus , il nous menoit par les cours et logemens des plus riches Moalles., qui nous obligeoient de prier Dieu pour eux. De sorte que si j'eusse eu un bon truchement , j'avois une belle commodité de faire beaucoup de fruit parmi ces gens-là.

Touchant ce Gingis dont j'ai déjà parlé, et qui fut leur premier cham ou roi , il faut savoir qu'il eut quatre fils , desquels sont sortis plusieurs princes et chefs qui tous ont aujourd'hui de grandes cours, et se multiplient tous les jours, et étendent leurs habitations par cette vaste solitude qui est comme une grande mer.

Notre conducteur nous faisoit donc passer par les cours de plusieurs de ces seigneurs qui tous s'étonnoient de ce que nous ne voulions recevoir ni or ni argent, ni riches vêtemens. Ils nous demandoient entre autres choses de notre grand Pape, s'il étoit si vieux que l'on leur disoît , car on leur donnoit à entendre qu'il avoit plus de cinq cents ans; de plus, s'il y avoit beaucoup de brebis , bœufs et chevaux dans notre pays. Quand nous leur parlions de la grande mer océane , ils ne pouvoîent comprendre comment elle n'avoit point de bout.

La veille de la Toussaint nous laissâmes le chemin vers l'orient , d'autant que ces peuples étoient fort descendus vers le midi ; ce chemin nous dura huit jours, eten cette solitude nous vîmes plusieurs ânes , qu'ils appellent Golan, et ressemblent plutôt à des mulets : notre guide et ses compagnons en poursuivirent quelques-uns , mais ils n'en purent attraper aucun à cause de leur grande vitesse. Au septième jour nous découvrîmes certaines montagnes très-hautes vers le midi , et entrâmes dans une campagne qui étoit arrosée d'eaux comme un jardin, ety trouvâmes des terres bien cultivées. A l'octave de la Toussaint nous arrivâmes à un logement et bourgade de Sarrasins , nommée Kenkat , dont le capitaine sortit dehors pour venir au-devant de notre guide , avec de la cervoise et des tasses : c'est leur coutume que de toutes les villes et bourgs sujets du cham on sorte au-devant des gens de Baatu et Mangu-Cham pour leur présenter à boire et à manger. Ils alloient sur la glace, et auparavant la fête Saint-Michel, nous avions vu de la gelée dans le désert. Je demandai à nos gens le nom de ce pays - là, mais ce territoire étant bien éloigné du leur, ils ne me surent rien dire que le nom de la ville seulement , qui étoit fort petite. Là un grand fleuve venant des montagnes arrosoit tout le pays, et ils s'en servoient selon qu'ils en avoient besoin , pour en conduire les eaux où ils vouloient, et ce fleuve ne se rendoit en aucune mer, mais se pcr-

doit enterre , et faisoit force marécages. Je vis là des vignes, et bus de leur vin.

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